Départ pour les Îles Truk
Cela faisait maintenant dix jours depuis le départ des Îles Anambas. Le Dein se trouvait maintenant à 270 miles au Sud-Ouest des îles Truk. Ces dernières heures, le navire avait essayé plusieurs fois de joindre la base navale, mais ses tentatives avaient été vaines jusqu'à présent.
— Alors ? Aucune réponse ? demanda Tsuda, sans trop y croire.
— Non, secoua de la tête Katty. Toujours pas de réponse de la flotte ancrée à Truk.
— Le Toshinmaru devrait être déjà rentré et le Major Kawamoto aurait déjà dû faire son rapport au QG, fit-il remarquer.
— Après l'incident à Ogasawara, je préférerais ne pas approcher tant qu'il n'y aura pas de confirmation, dit Katty.
Tsuda et Takumi avaient été invités à entrer dans la pièce la plus sécurisée du Dein : le CIC[1]. Jamais Tsuda n'avait vu de pareils moniteurs ! Il comprenait désormais comment Katty et son supposé vaisseau "intelligent" (Il n'y croyait toujours pas.) avaient eu vent de son opération d'assaut en les voyant lister toutes les fréquences militaires que le cuirassé captait. Et il avait suivis mètres après mètres son arrivée à bord du navire de ravitaillement grâce à ses radars ultra-perfectionnés ! L'onde du radar se répercutait jusqu'aux côtes de l'Indochine !
Katty tapait nerveusement des doigts contre une table. Il était possible que le rapport du Major Kawamoto n'ait pas été pris au sérieux... Peut-être même avait-il été accusé de folie ? Il y avait trop de risques à prendre pour envoyer un appareil sur les îles Truk. Mais si Takumi disait vrai, il était possible d'empêcher l'horreur de Gudalcanal. Le choix de décoller ou pas lui revenait au final...
— Que devons-nous faire, Capitaine Kusaka ? Partir dans ces conditions, sans contact ni invitation de leur part...
— Nous n'avons pas beaucoup de temps, répondit Kusaka. Nous devons y aller.
Un robot tracteur de pont d'envol saisit à l'aide d'une pince le train d'atterrissage avant d'un modèle d'avion de chasse encore jamais vu dans le ciel.
On sortit du hangar l'un des appareils de chasse du Dein, que le peuple de Katty avait baptisé "la Vouivre".
Kusaka et Tsuda découvrirent un appareil semblable à une flèche ! Son nez était formé en une longue pointe et ses ailes repliées vers l'arrière. Deux moteurs d'une forme nouvelle propulsaient ce faucon de métal, surmontés par deux empennages verticaux inclinés pour former un V.
C'était le chasseur le plus rapide de son temps. Ici, c'était une fusée. On lui avait expliqué que la vitesse de l'appareil était si puissante qu'il devait porter une combinaison pour éviter de perdre connaissance. Takumi ne discuta pas. Pour être présentable devant les amiraux, l'officier était forcé de porter la tenue anti-G par-dessus son uniforme de capitaine. En plus d'avoir extrêmement chaud, la tenue le comprimait fortement aux jambes. Ce procédé - un liquide circulant dans la combinaison - lui permettait même sans entrainement de résister à la vitesse auquel le capitaine allait être exposé.
Pour Katty, il était étrange de le voir ainsi vêtu d'un uniforme de son lointain futur...
— La combinaison me va bien ? minauda Takumi en sentant son regard sur lui.
Elle détourna le regard pour cacher son sourire...
.
Le robot s'arrêta avec sa cargaison sur un ascenseur qui les conduisit à l'arrière du cuirassé. De l'ascenseur à la poupe, il n'y avait même pas une trentaine de mètres.
— Comment comptez-vous décoller avec une piste si courte ? s'inquiéta Tsuda.
— Par le haut, expliqua-t-elle avec un sourire malicieux en désignant le ciel du doigt.
Tsuda ne sut s'il s'agissait d'une moquerie ou d'une réelle réponse.
— La Vouivre est un appareil à décollage et atterrissage vertical. Ses moteurs sont capables de s'incliner vers le bas et de le maintenir en vol stationnaire aussi longtemps que voulu.
À ses mots, l'appareil obéit docilement et ses deux moteurs pointaient désormais vers le sol.
Katty mena Takumi vers l'échelle pour grimper à bord de son siège, de cette manière, l'appareil servait d'écran entre eux et Tsuda. Ils se regardèrent une dernière fois.
— La Vouivre dispose d'un pilote automatique. Tu n'auras qu'à profiter du voyage jusqu'aux îles. Avec ce détour, tu n'auras qu'une douzaine de minutes à patienter.
— Merci de ton attention, la rassura son amant.
Ces paroles réchauffèrent le cœur de la lieutenante.
— J'espère vraiment que tu parviendras à stopper le déploiement de la marine et des troupes à Guadalcanal avant qu'il ne soit trop tard. Comme prévu, si à l'heure prévue les troupes ne se retirent pas, ce sera à moi de jouer.
— Je sais. Merci de t'inquiéter pour moi.
Ils s'embrassèrent longuement, avec une passion naissante, et ce fut à regret que l'un comme l'autre ne pu rester ainsi. Ils n'avaient put se voir en cabine et Takumi regrettait cette nuit passée ensemble à Singapour. Peut-être que tout cela sera fini...
— Prends soin de toi...
— Oui. Nous nous retrouverons à Guadalcanal.
Ils se séparèrent là et Takumi salua Tsuda avant d'embarquer dans la Vouivre en tant que copilote. Comme l'appareil de transport qui les avait menés en Malaisie, l'avion décolla à la verticale avant de prendre de la vitesse.
Une vitesse qui dépassa l'entendement d'après Takumi quand il se sentit écraser contre son fauteuil par la pression que la puissance de l'appareil provoquait ! Il comprenait beaucoup mieux la raison de la combinaison, et n'en revenait pas qu'une telle vitesse soit atteignable par une machine !
Tsuda regardait depuis la passerelle l'avion transportant le Capitaine Kusaka foncer vers Truk. Il sentait que l'Histoire allait prendre un tournant majeur dans les événements à suivre...
— Nous sommes maintenant à 300 pieds d'altitude, volons à Match 3, informa l'ordinateur de bord. Nous commençons à ralentir pour notre approche de Truk. Nous arriverons d'ici 3 minutes.
3 minutes ! souffla intérieurement Takumi. Un vol en Zero aurait pris plusieurs heures, alors qu'ils venaient de quitter le Dein depuis seulement 9 minutes... Il reporta son attention sur le clavier devant lui, avec l'écran installé devant la mitrailleuse, balayant l'océan devant eux dans un contraste de couleurs blanches et noires, permettant de mieux différencier les reliefs. Un pilote expérimenté à bord pouvait aussi bien servir d'éclaireur pour une flotte que de repérer des cibles Alliées dans le lointain avec une efficacité optimale. Il céda à la tentation et appuya sur un bouton. Aussitôt, l'interface de l'écran changea, exposant une carte satellite qu'un radar balayait en tournant sur 360 degrés. Quelle précision pour un si petit écran ! Il n'avait jamais vu d'image aussi nette des îles environnantes !
— S'il te plait, ne touche pas aux commandes, fit la voix de Katty à la radio.
Il eut un instant de surprise au son de sa voix, mais retrouva bien vite son sourire. Il aurait dû se douter qu'elle ne l'aurait pas laissé partir sans veiller sur lui d'une manière ou d'une autre.
— Ah excuse-moi. Je me suis laissé aller... Par ailleurs, mise à part l'accélération quelque peu brutale du début, je trouve le voyage très confortable.
Il fut certain que ces compliments la firent sourire quelque part sur le Dein. Qu'elle fût capable de communiquer avec lui sans l'aide d'une radio ne cessait de le surprendre. Katty finit par expliquer certaines touches basiques au capitaine et celui-ci nota rapidement les conseils de son instructrice quant à leurs utilisations. La discussion en resta là jusqu'à ce que les îles Truk soient visibles à l'écran du pilote.
— Takumi ? Es-vous sûr que la Flotte Combinée va nous laisser approcher ?
— Le Yamato est actuellement amarré à Truk avec de nombreux transporteurs. Des escadrons taïwanais de Gao Xiong devraient aussi être présents. Nous sommes en train de nous jeter dans la gueule du lion, alors il n'y a plus le temps de s'inquiéter...
— Je vais enfin retrouver l'expérience de piloter dans une formation, se réjouit-elle avec ironie.
Un bip se déclencha soudainement sur le moniteur devant Takumi.
— Katty ? Il y a des points lumineux sur le radar... Ils se dirigent vers nous.
— Nous avons de la compagnie, confirma-t-elle avec un ton devenu brusquement méfiant. À 11 heures, 3 avions, distance : 5000 mètres.
— Japonais ou américain ?
— Impossible de le savoir pour le moment. Mais nous ne pouvons-nous permettre une confrontation.
Kusaka entendit un son étrange derrière lui. Il tourna la tête et retint son souffle en voyant les ailes de l'avion se replier vers l'arrière et la vitesse de l'avion diminuer ! En même temps, il sentit la pression qui comprimait ses jambes se détendre progressivement à mesure que l'avion ralentissait pour atteindre les 350 km/h.
— Excuse-moi, ailes à géométrie variable. J'avais oubliée de te parler de ce léger détail..., déclara Katty en restant concentrée sur ses analyses.
La surprise passée, Kusaka regarda droit devant lui : trois point au milieu du ciel se matérialisaient au loin.
— Je les vois ! lança Takumi. Un GM4 Betty et deux Zeros ! Ce sont bien des Japonais.
— Très bien. Parée au combat. Accroche-toi, au cas où nous aurions un mauvais accueil.
— D'accord... Sois prête à tout.
Une fente s'ouvrit sous la carlingue du chasseur et le canon Vulcain en sortit, puis Takumi vit la caméra de la mitrailleuse se déplacer et viser l'un des deux chasseurs japonais. Selon Katty, son casque était connecté par les ondes de son cerveau à la mitrailleuse, celle-ci visant ce sur quoi ses yeux regardaient. Une prouesse technologique qui donnerait un avantage considérable au combat...
Jamais il n'oserait ouvrir le feu sur un Japonais mais si ces appareils ouvraient le feu, Katty n'hésitera pas à se défendre pour lui !...
Heureusement, au grand soulagement de Takumi, le chasseur de tête fit un virage sur l'aile. Le signe des forces amies !
— C'est le comité d'accueil de Truk.
Les avions passèrent près l'un de l'autre avant d'entamer un demi-tour pour se mettre en formation avec la Vouivre, le pilote d'un Zero ouvrit son cockpit et par signe lui indiqua de le suivre.
— Nous sommes arrivés à Truk, annonça Takumi.
Via une caméra dans le cockpit, Katty découvrit un atoll réparti entre plusieurs îles, protégé des navires ennemis par une ceinture de corail. C'était une forteresse naturelle et redoutablement bien gardée.
— Où penses-tu qu'ils nous amènent ?
— Probablement à la base aérienne du camp Kaede. Je n'aime pas spécialement faire une grande entrée mais... Katty. Ignores-les et changes de direction. Notre zone d'atterrissage est là.
Le capitaine de corvette désigna du doigt un cuirassé massif, un géant par rapport au reste de la flotte. Un navire qu'elle reconnut immédiatement !
— Le Yamato ?! Tu n'es pas sérieux !
— Pourquoi pas ? Tant que nous y sommes, autant se poser directement sur le centre de commandement de la flotte, non ?
Pour Katty, une telle idée était complètement insensée ! La DCA pourrait les abattre à la moindre erreur !
— Où voudrais-tu atterrir ?
— Sur le pont arrière. Ce serait possible ?
— Mmm... Probablement..., accepta Katty à contrecœur devant le défi auquel elle était mise. Je sens que je vais le regretter...
Rompant sans prévenir la formation, la Vouivre entama un virage en piqué, droit en direction du Yamato.
[1] Centre d'Information de Combat : QG du navire. C'est de là que l'on peut tirer, observer le radar et les ondes radio, voire utiliser la guerre électronique.
