Conseil
Sous la protection de croiseurs battant pavillon américain, la flotte de débarquement de la Première Division de Marines était en route vers Guadalcanal. Dans les navires transporteurs de troupes, les Marines se trouvaient plongés dans l'angoissante attente, lisant des descriptifs tous plus inquiétants les uns que les autres à propos des soldats japonais.
— "Pieds nus ou en sandales, ils se cachent dans la jungle sans faire de bruit. Très fourbes, rusés, ils peuvent marcher plus longtemps que vous ne le pouvez. Ils mangent moins que vous. Ils peuvent mieux supporter la douleur que vous ne le pouvez. Ce sont les meilleurs guerriers de la jungle. C'est ce que les soldats Japonais sont... Ils ne sont pas humains." récita un soldat avec appréhension.
— Mieux vaut connaitre son ennemi, hein ? marmonna un autre soldat en fumant une cigarette.
— Un Jap doit ressembler à ça..., dit un troisième en terminant un dessin montrant une espèce de monstre humanoïde portant sabre et fusil dans les mains.
— On dirait un monstre d'Halloween.
— Peuh ! cracha un soldat en vérifiant la culasse de sa Thompson. Un fois à San Francisco, j'ai vu un Jap. Il ressemblait à un singe !
— Qu'un si petit pays comme le leur déclare la guerre à la Chine... Pfff ! Ces "Singes Jaunes" son cinglés, rajouta un autre avec dégoût.
— Ouais, enfin, ce sont des singes doués pour attaquer par surprise dans la jungle ! Si on n'est pas prudent...
— Pas besoin de paniquer, leur rassura une voix paternelle derrière eux. Faites juste ce qu'on vous a appris et tout ira bien.
Les soldats reconnurent aussitôt leur chef et se levèrent d'un bond, jetant à terre cigarettes et cartes de poker !
— Garde à vous ! s'exclamèrent les soldats.
C'était le Général Alexander Vandegrift, le commandant de la 1ère Division des Marines Américains. Un homme ayant déjà 55 ans, un visage légèrement empâté par l'âge mais le regard déterminé.
— Repos, soldats.
— Demain matin sera notre premier jour de bataille. Je tiens à m'assurer que vous soyez prêt.
— Général, se permit un soldat en montrant le papier sur lequel était décrit les soldats japonais. Les Japonais sont vraiment aussi horribles que ça ? Dans la description, c'est écrit qu'ils ne sont pas humains... Que même si on les écrase comme des fourmis, ils reviendront encore !
— Ce sont juste des hommes comme vous et moi, jeune homme, sourit le quinquagénaire.
— Ah ?
— Ne croyez pas que ce sont juste des poupées vouées au totalitarisme, obéisant uniquement aux ordres de leur empereur... Tout comme nous, ils aiment leur pays. Ils aiment leur famille... Et c'est pour cela que nous devons leur montrer un grand respect, leur donner une attention méticuleuse... Et tous les tuer...
— Yes sir ! rugirent les hommes autour de lui, levant leurs poings furieux vers le ciel.
— Très bien ! Faisons-ça ! cria un soldat.
— Nous sommes les meilleurs soldats du monde, nous sommes les Marines Américains !
— On n'a pas peur des Japs !
Le général Vandegrift ne se mêla pas à leur esprit de combat remotivé. Lui inclus, personne n'avait jamais affronté les Japonais sur le terrain jusqu'à présent. Sa division allait être la première à affronter les forces ennemies et il était terrifié, même s'il n'en montrait rien devant ses hommes. Avec son second, ils partirent dans une section isolée du navire de transport, près des barges de débarquement entreposées à la suite, prêtes à être rapidement mises à l'eau quand le jour viendra. Seul son second devinait dans état était réellement le général...
— Ne trouvez-vous pas étrange que notre flotte ait pu aller si loin sans être repérée par les Japonais ? demanda-t-il. Les hommes craignent qu'un piège les attende à Gudalcanal.
— Qui sait...? D'après les services de renseignements, les soldats qui préparent les terrains d'aviation sont nombreux et opposeront une résistance acharnée[1]. Il semblerait que Fletcher, qui dirige la flotte d'assaut, les redoute particulièrement.
Vandegrift regarda un instant l'immensité de l'océan devant eux. La nervosité se lisait sur son visage.
— 72 heures après le débarquement, il cessera tout soutien et retirera sa flotte... C'est ce qu'il m'a annoncé... Ils nous demandent de sécuriser notre débarquement en seulement trois jours. C'est une mission complètement folle... On dirait qu'ils nous demandent de mourir ! Mais nous devons absolument prendre position sur cette île. Guadalcanal est un point stratégique dont le contrôle stoppera l'avancée de l'armée japonaise. Notre division de Marines sera la première à travers le Rubicon... Elle devra inscrire glorieusement son nom dans l'Histoire !
Au même moment, à Truk...
Kusaka et Yamamoto avaient laissé les officiers de la Flotte Combinée se concerter sur le rapport du capitaine. Ceux-ci étaient furieux, furieux contre le capitaine Kusaka, contre le Dein, contre leurs propres troupes. Le contre-amiral Gihachi Takayanagi, en particulier, fulminait de rage !
— Qu'un simple Capitaine de Corvette s'adresse comme ça en face de l'Amiral Yamamoto... Pour qui se prend-t-il ?! Et ce cuirassé du futur, le Dein, qui peut rivaliser contre notre flotte entière par lui-seul ?! Une seule femme pour commander un navire de guerre ?! Non, ce n'est décidément pas possible !
— Dans 60 ans, les États-Unis seront un allié... Et la guerre du Pacifique..., murmura le Vice-amiral Ugaki Matome
— ... Se terminera avec la capitulation sans condition du Grand Empire du Japon..., conclut un autre.
— L'Empire va capituler dans trois ans ?
— Contre-amiral Kuroshima, croyez-vous à toutes ces absurdités ?
Le vieux marin eut un sourire amusé en voyant leurs mines atterrées.
— N'avez-vous pas vu l'avion dans lequel il est arrivé ? Même les pays technologiquement avancés comme l'Allemagne seraient incapables de construire une chose pareille.
La sérénité dans sa voix calma l'humeur des autres officiers de haut rang. Il prit une cigarette, on la lui alluma.
— Le plus important maintenant, c'est que nous ne pouvons plus garder cet homme silencieux. L'État-major, les chefs des armées, le Premier Ministre... Personne ne peut l'ignorer. Nous sommes forcés d'écouter ce qu'il a à dire et de nous asseoir à la même table que lui, expliqua-t-il, amusé de la situation.
À l'opposé de la table, le Vice-amiral Ugaki Matome s'exprima pour la première fois depuis la révélation de Kusaka quant à l'issue de la guerre.
— N'avez-vous pas remarqué quelque chose d'important ? Le Capitaine Kusaka n'avait pas l'habitude d'être ce genre d'homme irrespectueux, ni de s'exprimer de cette façon...
Les autres l'écoutèrent attentivement.
— Quelque chose en lui semble avoir changé... Connaitre l'avenir a dû révéler quelque chose d'important à cet homme.
Sur la passerelle extérieure du Yamato, Yamamoto et Takumi s'y étaient retrouvés pour faire le point quant à l'avenir du jeune Capitaine de Corvette.
— Qu'allez-vous faire maintenant ? Retourner dans la Marine ? Si c'est le cas, je m'arrangerai avec le Ministère de la Défense.
— Merci..., dit son protégé.
— Vous pouvez aussi travailler sous mes ordres. Je peux vous trouver un bon poste.
— J'aimerai bien, oui, dit-il en s'inclinant.
— Bien, je suppose que vous voudrez opérer avec votre subordonné Kazuma.
— Si possible, oui. Ses compétences ne sont plus à démontrer.
— Ce n'est pas étonnant, vous êtes son modèle, plaisanta le vieil amiral.
Le voir ainsi, seul, dominant toute la Flotte Combinée, attriste quelque peu Takumi.
— Amiral ? Vous semblez un peu "piégé" dans l'État-major.
— Vraiment ? Si je compare quand j'étais à terre, comme Vice-ministre de la Marine, être en mer me semble être le Paradis. Cela m'épargne toutes ces histoires de politique avec ces arrogantes têtes brûlées de patriotes. Ils ne peuvent pas m'ennuyer ici.
— Je vous remercie pour votre offre. J'espère pouvoir agir en tant qu'intermédiaire entre le Japon et Mademoiselle Deussei.
— Si nous parvenons à coopérer, l'issue de la guerre telle que je le craignais s'évaporera. Mais j'y pense Kusaka... N'étant pas mort au combat, vous devriez prévenir votre famille pour la soulager de sa peine.
— J'ai prévu une lettre à cet effet.
— Je vois... Y a-t-il autre chose que vous voudriez faire ?
— Oui. J'ai une faveur à vous demander.
L'amiral le regarda, intéressé par sa requête.
— Cette guerre a commencée afin de faire du Japon une puissance économique moderne. Sans pétrole, devenir une nation moderne est impensable. Nous sommes allés au Sud pour prendre possession des ressources énergétiques. Mais l'Asie était déjà sous le contrôle des forces de l'Ouest... Se soulever contre elles était donc nécessaire. Durant cette guerre, le premier résultat obtenu par les forces japonaises a été de montrer à la face du monde que la domination de l'Homme Blanc sur l'Asie n'était pas absolue. Et personnellement, je considère déjà cela comme une victoire. Aussi, notre ligne de défense s'étend sous l'Équateur... Je voudrais que, dès l'année prochaine, vous la fassiez remonter pour renforcer nos défenses tout le long des frontières de la Mandchourie, sans encombre.
— Vous nous suggérez de fuir la queue entre les jambes ?
— Non, j'ai un autre plan à vous proposer...
Yamamoto Isokuri prit le temps de réfléchir au plan de Kusaka.
Ce qu'il avait entendu était dangereux. Et cruellement tentant... Mais le plus inquiétant était que cette idée folle venait de son protégé ! Qu'avait-il vu dans la bibliothèque du Dein pour changer si profondément ?
— Vous disiez que je manquais de liberté... Si c'est le cas, c'est à cause des lourdes responsabilités de mon poste. Mais vous, Capitaine, qu'est-ce que les connaissances du futur vous ont fait perdre...?
À cette question, Takumi sut la réponse appropriée. Il la connaissait depuis le moment où il avait ouvert le premier livre dans la bibliothèque du Dein. Cette réponse était ce qu'il était à présent :
— Le Japonais Takumi Kusaka a ouvert ses yeux.
[1] Avant le débarquement à Guadalcanal, les Américains avait surestimés le nombre de soldats Japonais.
