Chapitre 4
Ils déboulèrent en trombe dans l'allée du sanctuaire et presque aussitôt, Henry et Will, vinrent tirer Declan de la banquette ternie, couverte de sang. Magnus finit de ranger la trousse de secours et paya une somme faramineuse au chauffeur. Arrivé à l'intérieur, les deux hommes, occupés autour du blessé à lui servir un remontrant et à écouter son récit avaient détourné leur attention d'Helen, à son plus grand plaisir.
Après un tour au laboratoire, à l'armurerie et un arrêt dans sa baignoire, elle s'isola dans le fumoir, lieu tout indiqué pour ce qu'elle s'apprêtait à faire depuis que James y avait mené ses fameuses expériences avec la coca et autres opiacés. Elle s'allongea sur le dos dans un long canapé, ferma les yeux, déposa une main sur son ventre, déboucha de l'autre, du bout du pouce, une petite fiole de fumée et s'en remplit les poumons. « Le cabaret » susurra-t-elle ensuite d'une voix déjà lointaine.
Mais elle ne s'y réveilla pas.
La première chose qu'elle vit fut la une du New York Time sous ses yeux. Nikola Tesla mort dans la nuit et en annexe, la nouvelle du suicide du sénateur Quincey Bishop. Elle soupira « pourtant il était pratiquement assuré de sa place au second tour » et pensa tout de suite à un complot politique déguisé. Elle ne s'attarda pas sur la question pourtant, parce qu'elle haïssait cet homme pour diverses raisons. Si elle n'avait pas tant le cafard pour Nikola, elle aurait certainement pu se réjouir que l'autre ait passé l'arme à gauche. Elle abandonna le journal et se répugna dans le reflet que lui renvoya le plateau rond de la table recouvert, comme le voulait la mode d'alors, d'un miroir sous une vitre de verre. Elle portait encore les marques de la nuit de poker, cernes, creux des joues, lèvres pâlottes, paupières écrasées. Ses mèches brunes rampaient autour de la tasse de thé vide et du sucrier, trop longues, trop sombres. Dans le café, pourtant, quelques têtes se tournaient régulièrement pour se délecter de ses attraits.
Elle appliqua souverainement une touche de rose à ses lèvres et natta ses cheveux pour dénouer la rigidité de son expression. Elle coinça un billet sous la soucoupe de la théière, capta d'un œil le soleil noir que le sénateur, sur la photographie, portait autour du cou et qui lui parut déplacé, hors-contexte. Sans doute faisait-il partie d'une secte…Incident qui l'incita d'ailleurs à sortir du café avec le Time sous le bras. Le bout de sa tresse lui frottait le bas du dos à chaque pas et lui dessinait comme une seconde colonne vertébrale, souple, incontestablement sensuelle. Elle grimpa dans un omnibus à l'arrêt, elle avait initialement rendez-vous à 12h pour déjeuner, inutile de préciser qu'elle serait en retard.
Avant, le sanctuaire lui avait toujours imposé une ponctualité hors norme, mais depuis… Elle ne s'assit pas, trop émoussée pour cela mais s'accrocha à une barre parce que le bus cahottait et se mit à détailler les autres, un à un, de façon systématique comme aurait pu le faire James ou Will. Mais de chaque individu elle ne percevait nettement que la chair, les os, la dominante du tempérament peut-être, mais rien de plus au-delà, la psychologie lui échappait, elle ne possédait pas ce talent-là. Nikola non plus, songea-t-elle.
La jeune femme à la gerbe de fleurs à quelques mètres d'elle, cependant, tête baissée, sereine, dégageait une sorte d'aura, une aisance peu commune et attirante, très attirante. Helen observa la robe de la rousse derrière les fleurs qu'elle tenait, cadeau que James lui avait fait en 1939. James ?
Une fraction de seconde, deux regards bleus qui se percutèrent et elle eut l'une des plus grandes peurs de sa vie. Volte-face. Elle cacha son visage tiré dans le journal et pria. L'autre Helen, la jeune Helen ajusta calmement une tige dans le bouquet. Dieu merci, elle ne s'était pas reconnue. Helen, la brune, sauta du bus dès qu'il s'arrêta. Les fausses obsèques de Tesla, évidemment, elle s'en souvenait maintenant, la fausse tombe à fleurir, les taxis en grèves, le voyage en car…
Elle fut prise d'un nœud de nausée, résidu de la peur maladive qu'elle venait de subir ou prise de conscience macabre qu'elle avait failli craquer sur elle, sur elle-même ?
Plutôt boire du café, hurla une voix dans sa tête, mais quand elle leva malgré elle les yeux sur la gerbe de fleur et la tête rouge de cette fille qui ressemblait à une peinture et que l'engin accéléra en crachotant, l'amena au loin, la voix se tue. Il ne demeura plus qu'une lourde tristesse, teintée de honte et de ressentiments parce qu'elle n'était plus et ne serait jamais plus la belle au bouquet, celle qui ignore encore que pour l'éternité, elle sera destinée à payer pour son ubris.
Helen, la brune, se reprit, consulta sa montre. Inutile de dire qu'elle serait très en retard.
Helen, la brune, allongée dans le divan remua un peu au contact de la main pâle qui se posa sur son genou. Mais ce ne fut que la voix dont elle avait presque oublié l'inflexion pendant ces 8o dernières années la fit bondir. Fier, les épaules basses, sarcastique, nonchalant, arrogant, Nikola Tesla. Comme si de rien n'était. Elle ne put réprimer ni le sourire trop sincère, ni le hoquet de surprise qu'il lui arracha.
_ Qu'y a-t-il ? On croirait que tu viens de voir un mort revivre. Lâcha-t-il.
Elle se mit à rire. 80 ans, pour la plupart des hommes, c'était la mort. Mais évidemment, il n'en savait rien, il pensait ne l'avoir quittée que quelques mois. Elle l'accueillit avec entrain, une affection suave et joyeuse qu'il trouvait inhabituelle mais prit la fuite dès qu'il loucha sur la fiole encore logée entre ses doigts.
Elle passa par le bureau, certaine d'y trouver au moins Will, à moitié ensommeillé. Il lui lança un regard perdu, éperdu en entourant son cou de ses bras quand elle se pencha sur lui pour embrasser sa paupière. Elle caressa sa joue dans un geste d'apologie qui lui valut un sourire peiné mais indulgent, presque signé Watson.
Tesla se frottait le front. Si Worth avait stabilisé sa faille, s'il était revenu en arrière, y aurait-il quelques indices aujourd'hui qui puissent révéler ce qu'il avait changé. A moins qu'Helen ne l'ait empêché d'y retourner. Retourner où ? Ou plutôt quand ?
Une lampe de bureau était restée allumée dans le laboratoire. Il entra, inconsciemment attiré dans la grande salle ronde et s'assit à la place qu'il l'avait vu occuper de temps à autres. Elle aimait déjà les grands espaces pour travailler à Oxford, songea-t-il. Il appuya son menton sur sa main et ce n'est que quand son coude dérapa sur un cahier qu'il fit attention à la longue écriture régulière qui courait en biais sur le papier. Il parcourut les pages qu'elle avait annotées de compléments dans les marges de ses propres paragraphes, à la manière de son père. Il s'arrêta sur quelques formules chimiques obscures, domaine qu'elle maîtrisait bien mieux que lui et sur le compte rendu inachevé d'une expérience. Après plusieurs relectures il comprit que des amanites tétraèdres, elle avait extrait un sérum 50 fois plus rétrécissant, sérum qu'elle avait mêlé à un suc dont raffolait les fourmis mnémotropes. Les insectes devenaient microscopiques en quelques secondes seulement. C'était donc ça. Il commença sans même s'en apercevoir à fouiller les tiroirs et les placards autour de lui et après quelques minutes, mit la main sur une fiole étiquetée « mnémotropes 9.02 » dans laquelle se muait langoureusement de fines volutes noirâtres.
Elle se fâcherait certainement, oh oui, elle allait se fâcher…. Il tira sur le liège qui céda dans un petit « pop ».
« Octobre capricieux cette année, au point que, quelques jours après les froides averses, une chaleur paisible mais lyophilisée s'installe, vestige de la canicule d'aout, et sèche sur leur branches les dernières feuilles jaunies. La cours de l'université en est recouverte de part en part et seulement quelques touffes d'herbes vertes se détachent, émergent, par endroit de ce tapis d'automne, nature morte cassante, orange, flamboyant dans la lumière basse.
Ce type de paysage m'est inconnu. Je décide de quitter les locaux de l'école, décidé à me promener en ville pendant ces heures vacantes de l'après-midi. Je m'apprête à passer le dernier perron, ouvert sur la rue, mais alors, j'aperçois une tâche parmi les vestons noirs des étudiants qui comme moi, profitent des instants ensoleillée, une tâche rouge sang. C'est la fille que j'ai croisé, le premier jour, à la conciergerie, la fille du cours de chimie qui me fait un peu tourner la tête, à moins bien sûr, que l'effet ne soient dû aux vapeurs résiduelles de 10 ans de distillations, décoctions, et autres manipulations odorantes confinées dans une seule et même salle. Je ralentie, certain de n'être pas le seul à l'observer plus ou moins discrètement tandis qu'elle discute joyeusement avec un petit groupe. Il faut dire qu'elle ne passe pas inaperçue avec sa robe grenat, cramoisie et ses courbes douces, touche de féminité qui dénote complètement à côté de nos costumes sombres, très sobres. Elle rit, sans retenue mais pas trop fort pour autant. Quelques têtes se tournent vers elle dans la cour mais elle ne s'en formalise pas, ne s'en préoccupe pas le moins du monde. Elle me regarde et je n'ai pas le temps de détourner les yeux, comme la plupart des anglais font, par politesse. Un des étudiants près d'elle lui tend un livre et la salue amicalement avant de traverser le champ de feuilles mortes. Elle tourne de nouveau le menton vers moi, les deux autres, ceux à qui elle tient les bras suivent son regard. Je n'ai pas le temps de leur sourire non plus. Une cloche aigre sonne, ils s'éloignent aussitôt et l'un deux, celui avec les cheveux châtains coupés au bol claironne « 8h moins vingt au réfectoire » elle répond quelque chose que le vent ne porte pas jusqu'à moi mais qui les fait rire. Elle les quitte des yeux, les pose sur moi, sur le livre dans ses mains, sur moi de nouveau, sur son livre et avance vers un banc en tournant les pages.
De là où je suis maintenant, je peux presque entendre les bruissements de ses voiles sur le feuillage séché. Elle marche, l'allure calme et légère, le dos droit, détendu, l'air assuré et insouciant comme si elle se pensait invisible aux curieux, aux voraces ou aux condescendants qui la jaugent ça et là. Je sais que sa trajectoire nous rapproche et qu'elle ne m'évitera pas. Je remarque qu'ils coulent jusqu'à ses reins, ses cheveux clairs, en boucles épaisses, attachés dans un nœud qui dégage son cou sous son chapeau. Octobre capricieux cette année, au point que, quelques jours après les froides averses, la chaleur paisible bénit cet après-midi d'oisiveté, sèche sur les branches et le sol les feuilles éparses, guide auprès de moi la blonde à la robe rouge.
Dans le laboratoire, un petit son strident, rapide, sonna la première heure du 6 aout, Sally, la sirène se retourna sur son rocher, mais Nikola Tesla ne le sut pas.
Merci à tous pour les reviews.
