Chapitre 5
Helen se réveilla en colère. Un fleuve de souvenirs l'avait possédé toute la nuit durant et en dépit de tous ses efforts, rien, rien de plus sur le soleil noir. Elle descendit au laboratoire, convaincue qu'il lui fallait trouver un moyen de cibler certaines périodes de la mémoire, spécifiquement. Les géants, eux, y parvenaient à force d'entrainement, mais le temps ne pouvait se laisser gaspiller ces mois-ci. Elle s'assit au bureau en se frottant les paupières et aussitôt, serra les poings en sifflant « c'est pas vrai ! » entre ses dents, glacée, outrée.
Ses notes étaient en désordre, quelqu'un y avait fourré le nez.
Etrangement, se concentrer lui était éprouvant ce matin au point qu'elle dut abandonner ses recherches un moment pour monter sur le toit. La nuit s'effaçait docilement sur le ciel sans nuages. La pureté de la vue l'inquiéta, elle évoquait le dégradé artificiel, idyllique de l'horizon faux en terre creuse. Où se trouvait son père ? Et Rana ? Rana qu'il lui avait fallu toute une vie ou presque pour séduire.
Sur un perchoir aussi, à l'autre bout du monde, au sommet d'un de ces gratte-ciel de Tokyo, un conciliabule se tenait. Luisa Schedule, le plus jeune visage parmi le petit groupe, rêvassait en se disant qu'elle écrirait un jour ses mémoires. Ca commencerait comme ça « Imaginez-vous dans la peau de Luisa Schedule, vous avez à peine 20 ans et venait d'être diplômée en littérature comparée, domaine qui vous passionnait, fût un temps. Désormais, par le plus pur des hasards, et parce que vous avez su développer un incroyable talent de persuasion, vous travaillez avec eux, à refaire le monde, en toute discrétion. Parce qu'il y a aussi cette espèce d'altérité en vous, cette bizarrerie… Certains docteurs, vous le savez bien, s'entendent à affirmer que l'hypnose parfaite est un mythe et que s'il est possible d'insinuer en chacun de nous des convictions et même des systèmes de pensée, chaque homme demeure maître absolu de ses décisions. Ca vous fait rire, puisque, comme beaucoup de vérités rassurantes sur le genre humain, ça n'en est pas une. »
Dans les chambres du sanctuaire, Will s'étira, Henry écrasa son réveil du point, Declan enfila une paire de chaussures.
Helen s'installa à son bureau et classa, tria, classa, tria.
Nikola, dans un coin reculé de la bibliothèque, vivait les derniers relents de son séjour nocturne.
J'arrive à Oxford le 3 octobre. Il pleut des cordes en ce premier jour, je m'abrite sous le préau en trainant mes valises torturéed depuis Smiljan jusqu'ici et j'attends le concierge qui doit me délivrer les clés de ma chambre. Le dit-concierge se présente enfin, essoufflé comme un bœuf, avachi sur sa canne et me fait entrer dans le bureau d'accueil où l'odeur de poussière tassée concurrence avec celle du tabac froid et où toutes les petites clés, sous leurs étiquettes, sagement, pendent à des clous plantés sans ordre dans le mur tapissé. Leur gardien s'appuyant sur sa canne, s'assoit au bureau et me fait signe de m'installer en face.
Entre deux bouchées de pain, il me demande :
_ Nouveau ?
_ Oui.
_ Votre nom ? Il grogne.
_ Tesla, Nikolai Tesla.
_ Russe ?
_ Serbe.
_ Ca s'entend.
Et là, il commence à parcourir une liste du bout de son index boursouflé, ongle rongé, en cherchant « Nikola, Nikola, Nikola... » et à me parler de son grand-oncle ou de je ne sais qui, qui apparemment a vécu « là-ba, en Russie ». Je ne vois pas le rapport. Il est un peu gâteux le vieux, non ? Il louche sur son registre, tourne la page, me dit « C'est votre première fois ici ? » Je réponds « oui » sans y penser, laisse mes esprits divaguer. Puis je vois une tête blonde et rieuse appuyée contre le bois sombre et qui passe par la porte de derrière en silence. La fille espionne le concierge, attentive, espiègle, et me fait signe de me taire parce que le bonhomme ne l'avait pas entendue. Il se retourne pour attraper une clef sur le mur, la mienne désormais. La frimousse se retire, disparaît aussitôt. Je m'étonne doublement. D'une, parce qu'il est rare de voir une jeune femme en cheveux, et ses cheveux sont d'une clarté qui m'est peu connue, de deux parce que je sais qu'il est encore plus rare de voir quelqu'un de son sexe dans une université de prestige. Il revient sur ses pas et me tend la clef. Elle se faufile derrière lui, sans un bruit, relève intelligemment d'une main le bas de sa robe bleue, ses chevilles transparaissent dans la soie des bas, chose un peu choquante, elle monte sur la pointe des pieds pour attraper la grosse clef dorée qui trône en haut du mur, elle est grande mais ses doigts l'atteignent tout juste. Elle regagne la porte et repart avec son butin, toute pétillante, ni vue, ni connue.
Plus tard dans la soirée, je range mes affaires dans ma chambre quand j'entends un claquement bruyant dans les couloirs, alors je sors la tête dehors et vois deux jeunes freluquets en complet noir et nœud papillon, en train de s'épuiser à remettre une vielle porte fendue sur ses gonds et la même frimousse que tout à l'heure, auréolée de boucles blondes, écroulée de rire. Une main à ses lèvres préserve le silence, elle tient son ventre de l'autre, guette l'autre côté du couloir. Ses genoux se fléchissent élégamment dans son euphorie, sa taille très fine dans le corset de la robe se cambre, sa poitrine bouge doucement dans son souffle court, mouvement infime mais divinement riche, enchanteur et qui me communique sa gaité. D'ordinaire les jeunes filles gloussent mais ne rient pas, à la voir, je me dis qu'elles devraient. Je ferme ma porte et mes paupières, puis tache d'oublier l'érotisme candide de cette scène. Bienvenu à Oxford, me dis-je, de toute évidence, j'avais bien des choses à apprendre ici.
_ Les points ont tenu, pas d'infection, parfait, le temps fera le reste. Prenez un bon petit déjeuné, ça compensera votre perte de sang et au moins une semaine sans gros effort physique.
Helen déposa la loupe avec laquelle elle inspectait la plaie de Declan et qui grossissait dans sa figure un immense œil bleu. La couture sur la cuisse de son subordonné maintenait les tissus encore un peu rouge et traçait de fines parallèles étonnements droits compte tenu des conditions dans lesquelles ils avaient été percés.
_ Avec un peu chance, vous n'aurait même pas de cicatrice.
_ Je suis désolé. Murmura le londonien.
Le ton délicat qu'il avait choisi l'agaça, ses paroles inconsidérées l'agacèrent. Pour tout commentaire, elle se tut en levant les yeux au ciel.
_ Non, sans rire, vous m'appelez pour avoir du renfort, et voilà que je me trouve être un souci de plus. Ajouta-t-il
_ Pourquoi vous excusez-vous de quelque chose que nul ne peut vous reprocher ? J'apprécie les personnes attentives Macrae mais pas le zèle, surtout quand il se révèle absurde.
Declan sourit, de toute évidence, Helen Magnus s'était levée du mauvais pied, si elle s'était seulement levée. Son timbre parfois cassant, abrupt, décisif faisait partie de ce qu'il adorait chez elle, il admirait la politesse des formules, qui toujours, par contraste, ne faisait qu'accentuer l'effet insultant du ton. Nombreux étaient ceux qui pour ces même raisons, ne pouvaient pas l'encadrer, la détestait même sauvagement. Il la suivit du regard alors qu'elle retirait ses gants et rangeait ses outils. Elle se savait épier et n'était pas certaine qu'elle pourrait le supporter bien longtemps. Pourtant elle appréciait Declan, elle appréciait son comportement d'ordinaire, il se moquait de sa place et s'adressait toujours à elle d'égal à égal, prenait des libertés. Mais, si par malheur il lui rappelait qu'il existait une hiérarchie entre eux, elle sortait hors de ses gonds. 113 ans pour reprendre l'habitude de n'être personne, pour se fondre et se glisser le plus silencieusement possible, se tasser, le choc quand elle était rentrée, tout le monde à ses genoux, endosser les costumes de la Magnus et toute la condescendance qu'il y avait derrière, et Declan qui osait s'excuser, lui ! Elle aurait préféré qu'il, elle ne savait pas, qu'il l'insulte, qu'il la gifle, la réduise à néant, juste pour lui rappeler qu'être Helen Magnus ne changeait rien, qu'elle n'était pas imprenable, invincible, intouchable. Bon sang, à deux mètres d'elle, il souriait comme si elle venait de le complimenter, comme si recevoir les feux de sa prétention constituait le plus grand des honneurs. Elle voulait lui sauter dessus, lui rentrer dedans, le clouer à ce lit en lui criant que pour l'amour du ciel, elle était Helen, juste Helen, une amie, et le prier qu'il renverse les rôles et fasse d'elle tout ce qu'il voudrait, qu'il lui remette en tête qu'elle n'était pas plus qu'un humain, avec tout au plus quelques maléfices au-dessus d'elle, qu'elle n'avait pas le droit d'être blasée, ni capricieuse, imbuvable, pas plus que quiconque, certainement pas plus que lui !
Elle souffla, s'assit sur une chaise, planta ses coudes dans ses genoux, son front dans ses paumes d'un seul geste. Si seulement elle pouvait pleurer, exposer, impudique, l'ultime faiblesse, si seulement il pouvait se moquer d'elle, la tourner en dérision, la faire chuter six pieds sous terre, en terminer avec cette ineptie inouïe d'Helen Magnus, l'immortelle, immortalité, le rêve de tous, sans blague qu'elle folie! Il s'approcha d'elle, visiblement stupéfait, s'accroupit en face, chercha ses yeux, posa une main sur son avant-bras, l'autre sur sa cuisse, elle aurait voulu avoir le pouvoir de sangloter, mais son menton quoique baissé restait digne, ses yeux froids et lugubres, son dos tendu, criait « puissance » même courbé ainsi, ses genoux s'entrechoquaient, spasmes, pincement de la nuque et deux yeux.
Will entra, le bruit insupportable, amplifié, de la porte qui claque, il ne manquait plus que ça. Flash obscur sur la fille au soleil noir dans le cabaret, la fille au soleil noir, avec sa cigarette entre les doigts, la fille au soleil noir, le type au chapeau rond qui lui glissait un mot dans l'oreille, lui approcha le cendrier, les quatre dames maintenant perchées dans le nid des mains brunes de Pip, son regard entendu, orange, sous la lampe d'ambiance, les jetons qu'elle glissait sur la moquette verte de la table, la fille qui écrasait sa cigarette, les trois dames étalées face découverte sur la table, la fille qui se levait, victoire, mine déconfite des adversaires, qui réajustait sa robe, remettait sa chaise en place, s'en allait. Le tintement des verres, trinquons à notre quinzième jeu gagnant, l'estomac comme un chaudron léché par les flammes. Noir, vide, puis le café, Tesla mort, Quincey Bishop, le pendentif. Cri de Will, Magnus ! Magnus, oh mon Dieu ! Le soleil noir…Vernissage d'Andy, robes longues, clin d'œil de Lou qui tend une coupe de Champagne… Will, ça va, lâchez moi, mais lâchez moi !...
Son ami est tatoué sous l'oreille. C'est un soleil noir, venez, dit Lou,il faut absolument que je vous présente à Andy, il va vous adorer. Andy ! C'est elle dont je te parlais, Miss Bancroft! Ah bonsoir, j'en ai tant entendu sur vous, miss Bancroft que j'ai déjà le sentiment de vous connaître… Non Will! Laissez-moi, laissez-moi tous les deux, Declan, non, vous ne comprenez pas, le soleil noir, le… Allons, oubliez donc le « Miss Bancroft », appelez-moi Helen plutôt. C'est fou ce que vous me rappelez quelqu'un Helen, pas toi Lou ? Non. Mais si, je t'assure, tu ne te souviens pas le docteur qu'allait voir Shime, incroyable comme elle vous ressemble ! Mr Warhol, monsieur le ministre vient d'arriver, ne voulez-vous pas le recevoir ? Une minute Sandy, j'arrive. Elle est adorable cette petite. Tiens, la gosse, Sandy, elle aussi a un soleil noir en broche à sa robe. Je suis navré Helen, il faut que je m'éclipse mais restez-donc un peu, je serais déçu de ne pas avoir le temps d'en apprendre un peu plus sur vous, Lou, fais donc en sorte qu'elle reste un peu, d'accord, si elle veut partir, empêche l'en. Je n'ai pas l'intention de partir, rassurez-vous, pas quand les journalistes se battent presque pour vous voir. Tant mieux, tant mieux, attendez mais je crois qu'elle devrait venir d'ailleurs, le docteur qui vous ressemble, cherchez-là, vous verrez, c'est vraiment incroyable, deux gouttes d'eau.
Mr Warhol ! J'arrive Sandy, il faut que je vous quitte, à tout de suite… Declan, merde Declan, elle saigne, regarde ses lèvres, merde! Magnus, qu'est-ce qu'il se passe ? Calmez-vous!... Lou, comment s'appelle-t-il déjà, ton ami, celui qui a le tatou? Max Brant. Donner le bras à Lou, surtout ne pas croiser le ministre, surtout ne pas croiser le ministre, il me prendra pour l'autre, pour la Magnus, surtout ne pas croiser Magnus, non plus, elle me prendrait pour… pour qui ? Pour elle-même ? Pourquoi être venu décidément, pour Lou, oui c'est vrai, ça l'aurait vexé, tellement risqué, tant pis, vigilance, et puis Andy et le Velvet au complet, ça valait la peine non? Tiens Max Brant, le tatoué, déjà vu ce symbole d'ailleurs, oui mais où? Champagne, encore? Non merci! Pleine conscience nécessaire ce soir, vigilance… Magnus, restez avec nous ! Ce n'est pas vrai! La voilà, élancée, robe prune, cheveux roux, un autre protégé : Barney Anthon, en tant que cavalier, comme prévu. Wow, Barney, il a quoi, 40 ans, beau, fringant et alerte, bien avant son exposition aux ondes radioactives. Will aurait adoré être là sans doute, Nikola encore plus. La Helen Magnus et Barney regardent les toiles, bon sang, incroyable comme elle est différente, Andy se trompe, rien à voir, deux faces d'une pièce, elle est resplendissante, tourne le dos oui, voilà, en profiter pour changer de salle, vite. Tiens, Max Brant observe le ministre, Andy a l'air charmant, drôle aussi, inventif, rien à dire, elle, l'autre, est magnifique, fuir, vite. Lou ! Allons là-bas, si tu veux bien, je n'ai pas encore vu la deuxième salle. Je suis à toi dans un instant Helen… Noir, vide.
_ Ils ont tué le ministre ! Max Brant et la secrétaire, Sandy ! S'exclama Helen en serrant à pleine poigne la chemise de Will. Elle était par terre, tremblante, il la maintenait dans ses bras, comme une enfant, elle se libéra en hâte, cracha ses poumons dans l'évier, ne leur laissa pas le temps de protester, se rua hors de la pièce, sur le premier ordinateur venu et chercha la date de mort du ministre des beaux-arts et loisirs -comme on les nommaient à l'époque- Gilfried Blamery, 5 avril 1952, New York, la nuit du vernissage d'Andy Warhol à la Hugo Gallery, suicide, c'était bien ça.
Une bise à tous ceux qui passent par ici (notamment à Lubine qu'il m'est impossible de remercier par PM)
A très bientôt!
