Chapitre 6

Sandy qui joue avec sa broche, glisse un mot à Max Brant, Sandy, la fille du cabaret, comme une ressemblance entre elle, un air commun, sa fille peut-être, souvent des liens héréditaires dans les membres d'une même secte. Discours d'Andy qui remercie ses associés, lui rendre son petit signe, amusant comme tout le monde fait silence tout à coup. Non, angoissant, l'assemblée trop attentive, le moindre bruit qui résonne dans la longue galerie, vivement l'agitation de la fête qui ne fait que débuter, oui vivement que la fête s'installe, et place à la cacophonie, où sont les deux autres, Barney et… ? Ronflement des Cadillac au balcon. Arrêter de la chercher du regard, ces choses-là se remarquent. Ah voilà ! Là, au sommet des escaliers, assise, pourquoi ? Ah oui, les chaussures, horriblement douloureuses et le Champagne aussi, bien sûr, elle n'avait jamais tenu. S'approcher, discrètement, juste pour voir, oui juste comme ça, la robe prune qui découvre entièrement son dos, la ligne fine des vertèbres courbée dans son mouvement pour réajuster la bride de ses talons noirs, en croco, c'était la mode, muscles délicats moulus sous les omoplates, deux ou trois côtes visibles sous la peau, en symétrie, déployées comme des branches autour de leur tronc, on aurait dit le dos d'un chat, la petite tâche brune de brûlure sur les reins juste là, à droite, seigneur, tellement elle-même, pourtant impossible de s'y reconnaitre… Mauvaise idée, très mauvaise. Non! Barney regarde par-là, il plisse les yeux maintenant, il a vu, regard fixe, détourne les yeux, revient à nouveau, s'approche, fuir, vite, déguerpir subrepticement, hors de question de laisser planer le moindre doute.

« Imaginez-vous dans la peau de Luisa Schedule. Sur le toit d'un gratte-ciel qui surplombait le monde, un de vos partenaires vous lance un regard interrogateur qui vous reproche d'être dans la lune. Il compte sur votre attention, tous comptent sur votre attention, il s'avère que vous êtes la meilleure dans votre domaine. Alors sans détour, vous prêtez l'oreille aux directives et vous remettez en mémoire la nouvelle liste fatale : Mr Kurosawa directeur adjoint de la TSA, suicide. Mrs Landry femme du Général Landry, assassine son époux. Mr M'Peljé, premier ministre de Côte d'Ivoire, se lance tête baissée dans une fusillade. M. Gaumory, secrétaire d'état et député de l'Onu, suicide. Mr Greg Addison, directeur en chef de la Sciu, suicide ou assassiné, à voir. Mrs Helen Magnus, tête du réseau des sanctuaires, point d'interrogation.

Ce nom revenait toujours en fin de liste et le point d'interrogation avec, éternelle incertitude. Depuis aussi longtemps que l'organisation existait, il n'y avait aucune raison de la tuer, aucune raison de ne pas la tuer non plus. Son cas restait en suspens, pour l'instant et depuis presque un siècle. Sur ce, vous refermez la pochette au soleil noir et trinquez une fois de plus au jour où ce symbole affirmera enfin son sens, la justice véritable que 7 milliards d'humains misérables attendaient comme le messie d'une nouvelle ère. Bientôt disait-on, bientôt. »

_ Magnus ?

Helen fondait sur sa chaise, le front engouffré entre ses bras croisé à moitié sur le clavier, à moitié sur le bureau, son coude pressait les touches, des lignes de « z » défilaient sur l'écran. Elle leva vers lui des yeux embrumés.

_ Je sais, Will, je sais ce que vous allez dire mais je vous assure que…

Will tira le siège en face d'elle pour s'asseoir, le grattement des quatre pieds contre le sol inégal couvrit sa petite voix .

_ Qu'est-ce que c'est cette fois ? Demanda-t-il d'un ton qui aurait pu être tranchant si la fatigue ne s'y entendait pas.

_ Ce serait trop long à raconter…

Declan fit racler une autre chaise à côté d'elle :

_ Raison de plus pour commencer tout de suite. Commanda-t-il.

Helen les scruta tantôt l'un, tantôt l'autre. Pas d'issue. Elle prit un grand souffle et se mit à parler.

A l'étage au-dessus, Henry se donnait un mal de chien pour déchiffrer les croquis de Tesla qui depuis une bonne demi-heure suintait sa bile noir, le regard perdu sur la plaine urbaine à la fenêtre. Et si Worth avait passé la brèche, et si elle avait passé la brèche ? Et Druitt ? Et les mnémotropes…Toutes ses heures qu'elle avait dû passer à créer ce sérum, c'était d'une complexité inouïe, un prodige, une découverte cruciale, peut-être même la découverte biologique du siècle. Toute l'étendue de la mémoire à jamais disponible, non pas dans un simple enregistrement à la mode praxienne, non, bien mieux, dans une connexion volatile, l'éveil d'un nouveau schéma neuronale qui multipliait par dix, par dix au moins, les capacités de l'activité cérébrale humaine, sans compter que les insectes s'échangeaient, donc les pensées s'échangeaient... Chaque individu n'était plus un et indivisible non, il était partie d'un champ de connaissance totale auquel il se garantissait un accès tout aussi total. Ah Helen…Helen Magnus n'avait pas seulement inventé un élixir formidable contre les trous noirs passagers ou même Alzheimer, non, elle avait inventé la mémoire universelle, l'omniscience.

Tesla se leva d'un bond et suffocant presque d'engouement comme de crainte, se retint à peine de courir dans les couloirs, perdu devant l'abîme qui lui faisait face, écorché par une frayeur soudaine et transporté d'extase. Libérer ne serait-ce que quelques-uns de ses flacons dans la ville, et tous ces hommes, toutes ces femmes partageraient alors leur vie pour quelques heures. Helen, mais quel génie ! Elle avait perdu la tête !

_ Vous ne pouvez pas continuer...

_ Will, c'est notre meilleure piste, je sais que je suis passée tout près d'eux, plusieurs fois, n'importe quel menu détail peut nous apporter un indice significatif, ce n'est pas vous qui pouvez me contredire là-dessus !

_ On ne connait même pas les effets secondaires!

_ Et on ne les connaitra jamais si personne n'en fait l'expérience, vous rendez-vous compte du potentiel que représentent les mnémotropes, de ce qu'elles pourraient nous apporter ? Négliger ça serait la pire des erreurs.

_ Mais pourquoi vous ? Quelqu'un d'autre pourrait le faire…

_ Ce serait tellement lâche ! J'ai conçu cette expérience, à moi de prendre le risque.

_ Comme avec le sang originel ? Remarqua Declan

_ Comme avec le sang originel. Confirma-t-elle.

Will s'apprêta à protester mais Declan l'en empêcha d'un geste. Inutile d'insister, c'était Helen Magnus.

Le ministre rit à pleines dents, cible du regard de la secrétaire et de Max Brant, que lui veulent-ils ? C'est une bonne soirée. Andy est de très bonne compagnie, très drôle, très loufoque, le velvet joue sur la petite scène, ça change du vieux vinyle. Helen n'aime pas le Champagne ? Oh si Garry, si, si, elle l'aime beaucoup trop justement, la dernière fois… Non, Daniel, je t'interdis de parler de la dernière fois. Tu sais Helen, un jour j'ai eu la chance d'avoir en main de vieux croquis de Klimt, quand on nous a présenté tout à l'heure, j'ai tout de suite revu un de ces modèles... Quelle barbe ces surdoués avec leur mémoire photographique...Tu as l'œil, je dois le reconnaître, ma mère a posé pour lui. Ma mère a posé pour lui ? L'art de mentir, Helen. Etre sa propre mère, zut, gloussé, absurde. Qu'est ce qui te fait rire ? Rien, rien, ah celle-ci, j'adore celle-ci, désigner le groupe du doigt, rien que les premières notes sont, ah, ah, ah, regarde la tête de Lou sur scène ! Rire. Clin d'œil entendu de Lou au moment où il susurre « dressed in leather » dans le micro. Rire, Andy a dû comprendre la dédicace. Klimt… pas seulement sur ses croquis, à vrai dire, sur la grande toile de l'allégorie de la médecine aussi, mais moins reconnaissable à vrai dire. Comment refuser ? C'était un amour, complètement névrosé certes, mais un amour tout de même. Un truc avec les peintres décidément. Oh et les musiciens aussi. Et les ingénieurs, surtout un certain ingénieur, non pas du tout, aller un peu, même à Oxford… Non, peut-être, non, avouons, non, au moins un peu, non ! 2012, c'est long… Et donc, tu n'as pas répondu finalement Helen, avec qui est-ce que tu coucherais ? Humphrey Bogart, Orson Welles ou Gregory Peck? Euh… Marlene Dietrich! Rire. Tu danses ? Acquiescer, prendre son bras. Premier ministre s'en va et quelques personnalités avec. Sandy et Max aussi, étrange. Puis tout à coup les dernières Cadillac lèvent les voiles et paf, l'aristocratie-cocktail newyorkaise vire underground, enfin, il était temps, le velvet sonnait faux devant toutes les huiles, maintenant on allait pouvoir s'amuser.

Nikola frémissait, incapable de ralentir sa marche vers le laboratoire, ni de retenir les jurons sidérés qui sifflaient entre ses dents, néologismes nés du mélange involontaire d'autrichien et d'anglais. Il attrapa un flacon de fumée noire dans une armoire et fila en sens inverse vers le bureau d'Helen. Il fallait qu'ils essaient. Il ôta le bouchon, avala cul-sec.

Mannequin cocaïné en détresse salle 4, ah non, elle ouvre les yeux finalement, tant mieux, pas d'humeur à jouer au patient docteur cette nuit. Lou reprend le micro. Arg, le miroir des toilettes, avec son éclairage artificiel, blafard, l'horreur, cette grande figure sombre, cheveux trop longs, trop noirs, joues trop creuses et la robe baille un peu dans le dos, prendre quelques kilos si possible, avant que ça ne devienne affreux, déjà affreux. Anh, tes yeux bleus, trop beaux ! Dit la fille qui se tape un fix au-dessus du lavabo, sans grâce. Merci. Non mais franchement… Ca se fait en privé ça, en petit comité, pas au beau milieu d'un vernissage, aucun sens de la décence ! Enfin, merci quand même. Sortir d'ici, c'est l'enfer ces néons et ces carreaux blancs. Où est Andy ? Le type pointe du doigt la perruque blonde de l'autre côté de baie vitrée. Oh merci bien mon cher. Oh non! Magnus droit devant, bon sang, presque oublié qu'il fallait se cacher. Mais le faut-il, le faut-il seulement? Au fond qu'est-ce que ça ferait si… Non Helen, non! Blanche. Blanche dans la soie prune, un éclat, pas de Barney dans les parages. Possibilité de s'approcher sans être remarquée, oui, même un peu plus que ça, baisser la tête et lever un peu sa coupe au niveau du nez, on ne sait jamais, être au moins dissimulée un minimum si elle tournait la tête… Son rouge à lèvre assorti à la robe, parfaite, une petite moue déguisée en sourire, tête rouge sous les hauts lustres cristallins et ses yeux enjoués… Maudit soit-elle avec sa prodigieuse énergie de la première vie, cette humanité, clarté et ce chant dans la voix qui n'étaient plus là maintenant. Plus rien maintenant, gorge nouée. Quand s'était-elle perdue ? Pourquoi ? A tous les coups même sa peau se laisse plus effleurer, pétille d'être, frissonnerait encore si… non, mais la main se tend tout de même. Helen non ! Non, ne le fais pas, pour l'amour de Dieu, non… Juste un ou deux pas de plus, juste pour sentir si ça vibre plus là-dedans. Blanche et les mèches rouges dans son dos, à portée de main. Vague de plaisir anticipé. Souffle en saccades. Comment avait-elle perdu cette formidable aura ? Quelques centimètres, rien d'autre, seulement pour toucher, pour vibrer aussi, oui, oui…

Helen ! HELEN ! Deux jumelles se retournent vers Lou qui appelle, les mains en mégaphone autour de la bouche, se retournent en même temps, à peine séparées par la longueur d'un bras, d'un seul, unique et identique même-bond. Unisson cohérent, harmonieux dans le fond suave d'une dernière note qui s'attarde sur la basse. Helen, on passe au balcon, tu en es ? Aller viens, s'il te plait… supplie-Lou. Réagir, réagir. Dieu te bénisse Lou… Si tu savais ce que tu as empêché…Reprendre ses esprits, tu es dingue ma pauvre, complètement dingue ! L'autre a compris que ce n'est pas à elle qu'on s'adressait et a fait volte-face à nouveau, sans s'arrêter sur ce détail apparemment. Sauvée, pour le moment. Balcon, tout de suite, s'éloigner impérativement avant de s'y laisser prendre à nouveau. Dernier regard vers Magnus, qui replace une pince dans ses cheveux rouges. Si…Le jeune Barney vient de la rejoindre.

Frisquet sur le grand balcon. Plus de siège libre autour de la petite table du groupe, tant pis les genoux de Lou, ça lui fera plaisir. Ah Helen ! Ca fait une heure qu'on te cherche ! S'exclame Andy.

Helen ouvrit les yeux dans son bureau et se redressa du dossier mousseux de son fauteuil. Caressa le menton de Titus, incliné, paresseux d'un accoudoir à l'autre. Elle saisit la tasse de thé sur la table basse en face d'elle. Il était froid et trop amer. Tant pis. Elle s'étira en gémissant. 15h11, pas si mal. Elle se concentrait de mieux en mieux, de plus en plus vite. Elle se leva, n'entendit qu'au dernier moment les pas précipités s'approcher d'elle, se retourna aussitôt, juste assez vite pour reconnaître Nikola, pas assez vite pour lui demander ce qui l'animait autant puisqu'en une fraction de seconde elle se retrouva collée dans le fauteuil à nouveau, tenue par la taille et la joue, les yeux grand ouverts dans sa stupéfaction, un gros plan sur les paupières closes aux cils très noirs, très denses de Nikola, la narine droite pressée contre l'arête fine de son nez, ses lèvres sanguinaires scindées douloureusement à sa bouche entrouverte, passive. Elle voulut parler, défaire leur baiser mais alors il souffla une brume chaude et dans ses poumons et elle sentit le grésillement très reconnaissable l'emporter dans le passé avec lui.