Bonjour à tous, petite note : pour ceux qui n'auraient pas remarqué, j'ai rallongé un peu le chapitre 7 alors n'oubliez pas d'aller voir pour ne pas être perdu, avant d'entamer celui-ci. Bonne lecture !
Chapitre 8 :
Imaginez-vous être Luisa Schedule à nouveau, un café allongé à la main, de petites jumelles que vous maintenez contre vos yeux de l'autre, un k-way sur la tête pour toute protection contre les moussons, essuyant d'un coup de langue le fil de pluie qui coule à la rigole de votre bouche et de l'épaule une goutte tremblante accrochée à votre joue et qui vous démange un peu. Il vous faut toute votre concentration, les membres du sanctuaire de Tokyo sont présents ici, sur les lieux du décès, ou plutôt, devrait-on dire, sur la scène de crime. C'est une de vos plus belle œuvre. Avec le corps placé au centre comme l'homme de Vitruve. Vous en êtes plutôt fière même si vous vous attendez à des reproches en rentrant, quelque chose comme « putain tu vas trop loin Luisa, sois patiente, ce n'est pas encore le moment, tu entends, que ça se reproduise une seule fois et c'est toi qui y passe, comprends moi, mon enfant, on ne peut pas prendre de risques ». Trop tôt, ils n'ont que cette idée en tête, peut-être faudra-t-il la leur ôter à eux aussi. Trop tôt pour peindre un grand soleil noir sur le sol blême, tout autour du cadavre... Non, maintenant, maintenant ou jamais. Rien que pour voir la tête qu'ont tiré les flics en entrant ça en valait la peine, ils étaient comme subjugués par l'esthétique de ce « suicide », au point presque d'en oublier le propos : il y avait un mort. Votre mort.
_ Trinquons, ma chère, à tes dix-sept ans ! Entonna Wilde.
Le tintement des verres cacha le petit miaulement qui s'échappa du fauteuil quand James se rassit, et bientôt il se dépêtrait des griffes d'une boule de poils blancs.
_ Je hais cette bestiole ! Pesta-t-il en la déposant sur les genoux d'Helen où elle se blottit.
Nikola observa, intrigué, il n'avait jamais vu d'hermine ailleurs que sur les blasons anglais, autour du cou des reines et pour être honnête, Helen, avec son allure noble et son caractère imposant...
_ On se croirait dans une galerie de portraits royaux. Il s'approcha du petit animal et ne sut plus ce qu'il lui fallait caresser, la fourrure immaculée ou la main fine qui s'y promenait déjà.
_ Et qui serait le roi de la dame ? Demanda James en parfait courtisan, un peu plus attentif toutefois que d'ordinaire.
_ Pourquoi s'encombrer d'un roi ?
_ Doc ! Doc !
_ Magnus ! Hurla Will dans le talkie-walkie de Henry.
_ Qu'est-ce qu'elle fait ?
_ Elle est dans son bureau avec Tesla, endormie.
_ Endormie ? Répéta Declan incrédule.
_ Endormie.
_ Avec Tesla ?
Will lui lança un regard digne de l'éventreur au moment où grésilla enfin la voix lointaine d'Helen Magnus.
_ Henry, que se passe-t-il ?
_ Conférence avec Tokyo, on vous attend tous au premier étage.
Ses talons firent échos à son pas rapide dans le couloir avant qu'elle ne pénètre la pièce. Les trois visages se rivèrent simultanément sur elle. Will, cependant, détourna aussitôt les yeux.
_ Commençons. Lança Magnus à travers le micro.
La tête du sanctuaire de Tokyo lui diffusa en direct le rapport qu'il faisait sur le suicide inexplicable de Mr Kurosawa. Il ne se doutait pas le moins du monde qu'à moins de 5 mètres, il se faisait gentiment espionné par une jeune fille cachée dans la remorque d'un camion de marchandise, couverte d'un grand imperméable bleu marine et qui se réchauffait les mains en serrant une timbale de café. De son côté, à la vue de l'homme d'affaire réduit au silence et à l'humilité, nu, mort cerclé du soleil noir, le docteur Magnus ne put s'empêcher de frémir. Puis son équipe commença à émettre hypothèse sur hypothèse, certaines valables, d'autres sans queue ni tête et elle se découvrit une pointe de frustration : ils n'allaient nulle part, n'avançaient pas, perdaient leur temps et Nikola qui somnolait encore dans le fauteuil là-bas avec leur souvenirs... Et ce fichu soleil noir qui, elle le savait bien, lui était passé sous le nez pendant près d'un siècle, et...
et auréolée de ses longues boucles brunes, la tête sur le large divan de velours, dans la pénombre d'une chambre du grand hôtel qui ouvre ce soir ses portes pour la première fois, elle décompte. A travers un œil mi-clos, un peu embué, elle lit et répète les chiffres dont elle a perdu la trace, elle lit sur les lèvres de la jeune femme au-dessus d'elle. En d'autres circonstances elle se serait demandé avec bien plus d'insistance comment elle avait bien pu se retrouvé dans une telle situation, sous l'emprise de cette exquise douceur, ses hanches et ses reins cloués au matelas sous le poids du corps longiligne qui la surplombe. Une vague image de Lou l'appelant « Hell » et la tirant par la main pour l'allonger ici à côté de lui surgit en elle mais s'échappe aussitôt, où diable est-il maintenant ? Le questionnement demeure en suspens, recouvert par un voile de calme profond et délectable, comme une idée, une certitude paisible acquise de nulle part. Les lèvres tout près d'elle miment une sorte d'incantation et disent « ouvre-toi ».
_ Sandy !
_ Dégage Max !
_ Sandy mais c'est Helen Magnus, qu'est-ce que tu fous, on n'est pas sensé l'approcher, le point d'interrogation, tu te souviens ?
_ Shut ! Je sais Max, mais laisse-moi l'avoir, juste pour moi, juste cette fois, je ne lui ferai rien, je le jure, laisse-moi, laisse nous, tu ne diras rien, hein ?
_ Pardon ? Demande Helen, à moitié consciente.
La porte grince et se referme, il est parti, le type au tatou.
_ Ce n'est rien, rien... Sandy la rassure en lui caressant la joue. Sa broche au soleil noir retient les quelques rayons de lumière ténue et l'éblouit un peu. Reprenons : onze….dix….neuf…
Les genoux de la fille lui enserrent la taille mais elle ne parvient pas à avoir peur, huit, ni même à anticiper quoique ce soit, sept, désirer quoique ce soit. Six. Les boutons de sa robe sautent sous les doigts agiles. Lente, les muscles alourdis, lascive, cinq, elle se laisse dénuder. Mon dieu Magnus vous êtes tellement… pffou, quatre… Pourquoi Magnus ? Il y a des années qu'on ne l'appelle plus ainsi, des années qu'elle est la Bancroft. Elle sent le poids de Sandy glisser un peu. Trois, la pression chaude des lèvres au creux de ses côtes un peu saillantes, reprendre un peu de joues serait bien pense-t-elle, deux, au nombril, le soleil noir épinglé à la veste, angoisse, Sandy quitte la veste et la broche qui l'orne tombe sur le divan dans un bruit étouffé, caresse sa joue à nouveau, calme, reprend. Deux, au creux d'une hanche. Oh seigneur. Un...
_ Je sais que vous avez un secret, quel est-il ? Demande Sandy, la tempête passée.
Helen cligne des paupières deux ou trois fois, le temps d'atterrir.
_ Dites-moi. Réclame à nouveau la jeune fille.
Helen sent ses lèvres bouger avant même de décider qu'elle ne parlerait. D'ailleurs, aurait-elle eu le choix, elle se serait tu.
_ Je suis double. Parvient-elle à articuler. Mais aussitôt devant le questionnement qu'elle lit dans le regard embrasé, son subconscient sonne l'alerte et elle se relève brusquement pour se rhabiller, se défaire de l'étreinte hypnotique qui n'a que trop duré. Quelle heure est-il et que faisait-elle pour l'amour du ciel ?
_ C'est-à-dire « double ? » demanda Will qui commençait vraiment à soupçonner une tendance schizophrénique à son mentor.
_ Pardon ?
_ Magnus mais qu'est-ce qui cloche avec vous ? S'emporta Will. Si c'est à cause de ces bestioles, il faut arrêter, arrêter tout de suite. Vous ne voyez pas comme vous êtes ? Toujours ici et ailleurs en même temps, toujours à fleur de peau. J'aurais pensé qu'au moins Tesla aurait eu le bon sens de vous convaincre mais non, bien entendu, il fallait qu'il y prenne part lui aussi, comme si ce n'était pas déjà assez de vous !
_ Will, répondit-elle doucement d'un ton neutre et peu naturel derrière lequel il était aisé de sentir qu'elle s'efforçait de garder son calme. Will, ce n'est ni l'endroit, ni le moment d'avoir une telle discussion, j'accepte votre opinion, je l'approuve même d'une certaine manière, mais nous avons d'autres chats à fouetter pour l'instant.
_ D'autres chats ? Quelle hypocrisie Magnus, vous vous moquez bien, au fond, de Kurosawa, tout ce que vous craignez c'est qu'en me laissant en dire trop devant eux, vous vous retrouviez avec leur montagne de petites questions dérangeantes sur toutes les choses que vous nous cachez depuis que vous êtes revenue de...de la terre creuse. A quoi est-ce qu'on vous sert Magnus au juste ? A dissimuler aux autres le petit plan que vous tramer toute seule dans votre coin, à faire le sale boulot pendant que vous, vous vous occupez des choses de « plus haute importance » ? A quoi ...
_ Ruykusan, il semblerait que j'ai à faire face à une petite rébellion, ici, je vous recontacte dans un moment, veuillez nous excusez je vous prie. Henry, coupez la vidéo et sortez tous les deux. Elle désigna Declan du menton.
Nul ne broncha et s'exécuta.
Will se tenait face à elle, les oreilles fumantes.
_ Je vous écoute. Darda-t-elle.
