Chapitre 9

Will soupira, elle était en colère.

_ Regardez-vous Magnus. Vous ne mangez pas, vous ne dormez pas, vous ne me parlez pas?

_ Tout ne tourne pas autour de nos petites personnes... Souffla-t-elle en s'enfonçant dans le fauteuil. Elle eut cette vision soudaine d'un marteau piqueur en train de lui labourer le crâne, s'aperçut qu'elle avait faim en effet et un peu soif.

Si seulement elle trouvait une source, n'importe quoi. Toutes ses affaires, le sac à dos, la couverture, la tente, les provisions, ont brûlé dans le petit incendie de la veille, avalées dans une remontée de lave soudaine. Le sol, par ici, exhale encore le souffre, cette odeur d'œuf pourri à laquelle il lui faut s'accoutumer de nouveau, une odeur âpre comme de la craie et qui donne soif, encore plus soif. Le soleil ici ne tourne pas non plus, la lumière est comme un écran blanc à la cime des arbres, elle ne varie pas, se perpétue sur des hectares à la ronde, sans nuances et s'éteint finalement pour une nuit crue, vide et insensible. Impossible de savoir depuis combien de temps elle avance dans les forêts moites et interminables de la terre creuse, à l'affût du moindre bruit. Parfois même, elle se retourne instinctivement alors que tout autour ne règne qu'un silence morbide. A se demander si l'explosion de magma pâteux à quelques mètres de son campement hier soir ne l'a pas rendue temporairement sourde. Elle sait qu'elle sera repérée d'un moment à l'autre maintenant qu'elle approche dangereusement des frontières éloignées des campagnes de Praxis, mais le sentiment d'être épiée n'est plus un objet d'inquiétude désormais. Il ne reste plus qu'un seul objectif dont tout dépend : de l'eau et plus qu'une seule crainte : les balayeurs. C'est ainsi qu'elle a surnommé les grand zeppelins automatiques qui d'un horizon à l'autre, passent en droites parallèles et arrosent, pour le protéger des flammes, le sol incendié d'un gaz jaunâtre qui grignote les poumons et a déjà manqué de la tuer, étouffée, asphyxiée, deux ou trois fois. Ses lèvres sont craquelées tout comme la peau de ses mains et sa vision trouble et ralentie n'est qu'un obstacle de plus dans les bois sombres. Elle ne peut pas s'arrêter parce qu'elle est persuadée que si elle s'arrête ne serait-ce qu'un instant, elle meurt, sur le champ, desséchée comme un brin de paille au soleil de midi. Il ne fait pas chaud pourtant, ni froid, rien que l'homme ne puisse décrire en terme de température puisqu'il n'y a ni vent, ni nuages, seule une machine saurait...

Ici même les arbres alignés, leur tronc impeccablement lisse et gris ressemblent à des machines. Et tout à coup c'est un champ de robots d'usine qui lui fait face et les branches au-dessus d'elle sont comme des bras mécaniques qui tentent de la saisir et de la broyer et il faut courir encore, frapper, se débattre dans le vide et courir.

_ Qu'est-ce que vous voudriez William, que je fasse les choses à votre façon alors que je sais pertinemment que ce serait couler le navire et l'équipage avec ?

Ca y est, c'est terminé, elle ne peut plus tenir la cadence, et les machines qui tonnent à sa poursuite, ses genoux qui lâchent tous les deux mètres, le sol qui crache des filets de bave en fusion et les balayeurs au ciel, sol qui s'enfonce sous ses pieds, comme dans le sable ou plutôt dans la boue. Les enfers. La douleur dans ses bronches lui arracherait les larmes, eut elle en elle encore la moindre goutte pour pleurer, et en même temps, elle sonnait comme une délivrance annoncée dans le lointain, comme un message céleste qui dirait « cesse de sangloter mon enfant, la fin est proche ». Ses pas collent, gluant et un arbre-machine brulé de la racine à son sommet chute et roule à sa droite dans un amas de poussière charbonneuse, s'enfonce dans la boue, les machines, la poussière, l'atmosphère jaune de gaz, le souffre, la boue...Se mèlent.

La boue ! De l'eau ! Et au moment où éclate un gros bulbe de lave à côté, elle plonge, s'étale sur les galets vaseux dans le lit du ruisseau. Et le silence règne, l'eau inonde sa gorge et ses narines, la moindre parcelle de ses entrailles, elle court, froide dans ses veines ébouillantées et étouffe le chaos à la surface.

Qu'avait dit Will pour qu'elle se jette sur lui en bondissant à moitié de l'autre côté du bureau et rugissant presque pour qu'elle le tire par les cheveux jusqu'à la porte, elle ne s'en souvenait même plus mais le pic d'adrénaline suffisait à alimenter sa rage. Elle allait le pousser hors de la pièce, avec ordre de la laisser en paix pour le reste de la journée quand il s'agrippa à elle en hurlant à son tour avec une telle puissance qu'ils furent tous deux projetés dos contre la porte. Elle lui décocha une gifle pour la peine, il la secoua par les épaules en lui criant d'arrêter, qu'elle n'était pas dans son état normal, qu'il ne voulait pas revivre le sous-marin mais trop tard, le bourdonnement avait repris l'assaut, ses cheveux sombres s'étaient hérissé dans sa nuque, fauve prêt à sauter sur sa proie et il ne put réfréner le pincement de désir qui lui tordait le ventre. Il la luttait, tentait de la maintenir contre la porte et de garder ses poignets serré dans ses mains pour l'empêcher de frapper, elle se débattait à coup de genoux dans les cuisses, arquant son dos contre le bois qui craquait, secouant la tête de part et d'autre, les joues rougies, le souffle court, tandis qu'il la rappelait à la raison une dernière fois. Mais excédée par l'emprise qu'il avait sur elle, elle s'appuya contre le mur, prit tout son élan et bang, il reçut son front en plein visage, crut un instant que sa boîte crânienne s'était fendue en son milieu, vit des étoiles scintiller et fit un pas de recul, des larmes au coin des yeux. Il retrouva la vue quelques secondes plus tard pour découvrir amèrement qu'il saignait du nez et qu'elle riait à demi en se dégageant de la porte pour l'ouvrir et sortir. Il l'attrapa aussitôt par le bras et la projeta contre une étagère qui manqua de se renverser sur elle, hors de question de la laisser mener le jeu cette fois-ci, il la haïssait, la vénérait, voulait la maîtriser à lui seul. Elle n'eut pas le temps de se rattraper et glissa en entraînant quelques livres qui s'ouvrirent au hasard, heurtèrent le tapis Will accourut immédiatement pour la relever d'un coup sec et l'envoyer valser à nouveau à travers la pièce mais il se retrouva aussitôt écrasé au sol sous ses genoux campés de chaque côté de sa tête, la bascula de côté avant qu'un poing ne l'atteigne en plein menton, se redressa, s'entrava dans ses jambes qu'elle avait noué autour des siennes, l'air quitta violement ses poumons quand il s'étala sur le parquet, il pivota juste à temps pour éviter un nouveau coup, et lança ses poing à l'aveuglette.

Joli coup, elle gémissait, la joue aplatie sur le sol, lui lança ses escarpins à la figure alors qu'il se protégeait de ses bras, lui martela les côtes de coups de pieds. Il se jeta sur elle enfin, coinça ses bras de chaque côté de son buste avec ses jambes et empoigna son cou à deux mains, sa tête brune cogna le sol dans un bruit sourd et elle ouvrit de grands yeux paniqués en suffoquant. Il hurla « ca suffit ! Magnus ! Vous m'entendez, ça suffit ! » Elle se détendit un instant, leurre qui empêcha Will d'anticiper la morsure à son bras et le coude dans ses dents. Maudite furie, elle était douée et alors qu'il se préparait à essuyer un nouveau coup, il sentit des ongles arracher sa chemises, des mains dégrafer sa ceinture en toute hâte, se glisser en dessous pour le distraire et cria un « non » qui emplit la pièce d'échos déchirants. Pas ça, trop risqué. Il la saisit par les hanches et la retourna vivement, face contre terre, prise en sandwich entre le sol et lui. Sa poitrine contre le dos d'Helen, il remonta un de ses genoux fin qui grinça dans sa course brulante contre le parquet. Le bas satiné lâcha et se fila jusqu'à la pointe de son orteil ses reins et son avant-bras la clouait au sol alors de l'autre main, il atteint le creux de sa cuisse et y pressa sa paume. Elle miaula son nom en protestation, il lui souffla dans l'oreille une menace qui commençait par « si vous ne vous calmez pas, je... » mais ne put la terminer parce qu'il n'avait plus de souffle et qu'il lui fallait cette longue inspiration roque. Elle aussi était essoufflée et quand il attrapa une grosse poignée de mèches brunes et que son autre main sous sa jupe massa la chaire fragile à nouveau, elle échappa un « stop ! » dont nul n'aurait sur dire s'il s'agissait d'un sanglot, ou d'un éclat de rire.

Alors il la lâcha lentement et elle se remit sur le dos pour respirer, laissa s'échapper de ses lèvres le petit essaim d'insectes, fixa son protégé d'un air indéchiffrable, porta la main à sa joue dans ce qui n'était ni une claque mais ni une caresse pour autant et se mit à rire doucement puis frénétiquement quand elle entendit Will rire nerveux et amusé à son tour.

Quelques minutes plus tard, toujours collée au parquet mais remise du chahut, elle lui tendit ses bras en guise d'armistice.

_ Vous vous sentez mieux ?

_ Bien mieux et vous ?

Il se contenta de sourire en réponse. Elle lui déposa un baiser chaste au coin des lèvres, renfila ses chaussures et lança quelque chose comme « au travail maintenant » avant de quitter la pièce. 21 pensa-t-elle. C'était le nombre de jours qu'elle avait passé à regagner les campagnes de Praxis des années auparavant et la dernière semaine sans équipement, sans renfort, sans provision avec la mort comme seule compagnie. Et pourtant elle était toujours là.

Elle se rendit à son bureau avec l'intention de mener le plus de recherches possible sur ce Mr Kurosawa pour ne pas avoir l'air de débarquer de nulle part à la prochaine conférence seulement, Nikola toujours assoupi dans le fauteuil, releva la tête au moment où elle entra, croisa son regard et elle sentit sa conscience lui échapper, happée dans un flux indistinct.

Helen chatouillait nonchalamment l'hermine posée sur ses épaules, un verre de vin à la main et souriait aux chamailleries de James et Scar.

_ Et donc, Tesla, qu'est-ce que c'est ton truc à toi ? Demanda James d'un air de défi.

_ Mon truc ?

_ Tout le monde ici a un truc, James parle le latin comme une langue natale, analyse tout ce qu'il voit et lit presque dans les pensées des gens, n'est-ce pas ? Helen, Helen a l'intelligence de trente génies réunis, peut ranimer n'importe quel malade, enchanter n'importe qu'elle âme sur terre et termine première à tous les examens même quand elle ne les prépare pas, quant à moi, trouve quelqu'un dans cette université capable d'écrire comme je le fais, et je te vends mon âme... Et toi à part nourrir les pigeons et mettre le feu à l'école? Moqua Oscar

_ J'invente des choses.

_ Mais encore ?

_ Je peux faire de la lumière sans flamme.

Helen le regardait, fascinée et amusée à la fois.

_ Vous ne me croyez pas ? Attendez de voir. Lança-t-il en choisissant toute sorte d'objets sur les étagères.