Bonsoir à tous! Je sais, je sais, c'était long, mea culpa.
Mais pour me faire pardonner mon absence, je poste un chapitre long, lui aussi.
Merci à vous, heureuse minorité qui me laissez régulièrement des reviews et serait prête à, je cite " se mettre à genoux " (si si si!)
Voilà votre zèle récompensé.
Bonne lecture et soyez bien sage !
Chapitre 10 :
Tous le fixaient, tantôt lui, tantôt l'installation alambiquée, dressée en effigie d'un nouveau monde sur la table basse aux pieds bancals. Telle était leur existence, une envolée de prouesses prometteuses sur le socle instable de siècles et de siècles de recherches et d'égarements. Tesla le sentit, ce soir sonnait comme un coup de canon novateur dans l'histoire des esprits, et la première ampoule jamais allumée, sa création la plus immense et par là-même la plus obsédante jusqu'ici, en livrait la parfaite métaphore. Ici commençait une nouvelle aire. Le temps, d'une certaine manière, ou tout du moins, le progrès s'accélérait.
_ Est-ce que je peux toucher ? Demanda Helen qui, plus que tout autre, grésillait d'excitation.
_ Maintenant oui, mais le verre va chauffer et risque de brûler dans quelques minutes, je travaille encore sur ce détail.
_ C'est de loin la chose la plus époustouflante que j'ai vu depuis des lustres ! Reconnut Wilde.
Helen s'approcha du globe de verre illuminé de l'intérieur par un filament rougeoyant. Souvent la science, se dit-elle, s'apparentait à une forme de magie irrationnelle et foudroyante. Elle y posa sa paume entière sans hésitation, confiance qui fit tressaillir James dans son fauteuil. D'ailleurs il tendit la main quelques secondes trop tard pour l'en empêcher mais le geste ne lui valut qu'un regard un peu condescendant de la jeune fille et du serbe.
_ C'est à peine tiède ! Combien de temps est-ce que la lumière dure ?
_ Tout dépend du fil qu'on y met, là c'est du bambou, pas très résistant mais très lumineux, je dirai qu'il y en a pour 12 ou 13 heures. En revanche avec du zinc, j'en ai gardé une presque une semaine une fois.
_ Incroyable... Murmura Wilde toujours un peu affolé à l'idée de ne pas voir de feu.
Helen inspectait le mécanisme, une sorte de bobine entourée de fils métalliques reliés par des pinces à un petit boitier de fer où chatoyait le bambou incandescent sous la boule de verre. L'électricité, elle en avait déjà vaguement entendu parler dans des colloques de spécialistes. Mais ça... ça n'avait plus rien de théorique. C'est alors que Nikola les remarqua vraiment, ses grands iris bleus à quelques centimètres de ce que l'humanité appellerait bientôt, et à tort, une ampoule. A côté, ses doigts jouaient avec la lumière qui transparaissait, rouge, au travers de sa paume et de ses ongles.
_ Surtout, ne touche pas les fils, ça picote et engourdit les bras.
_ Comment tu appelles ça ?
_ Je ne sais pas, la Teslight, disons.
Le nom la fit rire mais elle approuva, les autres aussi et alors il sut, non pas sans quelque fierté, qu'il avait remporté leur estime à jamais.
_ C'est dément, peut être encore plus dément que cette fois où Helen avait rafistolé Gilbert, tu te souviens James ?
_ Le plus dément c'est que ce fichu dogue trottait trois semaines après !
_ Gilbert ? Demanda Nikola ?
_ Le gros chien de chasse du père de James, il avait pris une mauvaise balle pendant un tournoi, la patte coupée en deux, presque littéralement, on pouvait plus rien faire pour lui, pauvre bête, mais dis-toi qu'elle voulait essayer quelque chose, comme elle dit, elle t'a attrapé le chien et du laudanum, des heures et des heures à les nettoyer et à tout recoudre ensemble, une horreur, et un mois après, le chien courait, en boitant un peu certes, mais il courait- qui reveut du vin au fait ? Approchez les verres- mais ça Tesla, ça...c'est encore plus impressionnant, sans vouloir te vexer Helen, loin de là.
_ Au contraire, je m'incline aussi. Répondit-elle en levant son verre pour porter un toast silencieux. Nikola sourit.
Vous pourriez tout à fait être Luisa alors imaginez-vous vous ce plaisir : la fine glue luisante de l'acrylique noire qui sèche sur vos gants de caoutchouc comme une seconde peau alors qu'au bout de la brosse, la pâte glisse des poils raides à la cire luxueuse et bien digne du parquet d'un général étoilé. Ce plaisir tacite de l'anticipation, puisque tout s'accélère maintenant et que le monde se décide enfin à ouvrir son œil de mouton, à comprendre que justice peut être faite et que le salut, en quelque sorte, approche. Un autre coup de maître que celui-ci et avec les fuites d'informations, l'avidité de la presse indépendante, vous êtes le marionnettiste en coulisse que nul ne peut voir mais qui les laisse tous ébahis. Il avait suffi de lui dire, seulement de lui dire, de serrer la détente sur son époux, puis de se donner le courage retourner l'arme contre elle parce qu'en aucun cas vivre ne saurait satisfaire après cela, si malléable, les préparatifs, les précautions horaires, les menus détails, avaient été longs et minutieux à ordonner, un casse-tête de rigueur, certes, mais l'acte en lui-même d'une facilité dérangeante et regrettable en un certain sens. Peu importe, il fallait que quelqu'un donne un coup de pied dans le château de carte, que quelqu'un ébranle le système à ses quatre coins, renverse la donne, rende à l'humanité son équité. Certains devaient payer pour leurs horreurs impunies, ainsi soit-il. Ajoutons que rien ne vous transporte plus que cette hystérie à peine contrôlée de l'après coup, quand il ne reste plus qu'à se repasser les images en tête en slalomant à petits pas entre les membres durs et les flaques de sang pour déposer sa signature et rayer de la liste un nouveau nom. Mr et Mrs Landry, décédés en ce jour. Vous quittez les lieux méticuleusement, remettez en route les caméras de surveillance et hésitez à démarrer la moto. Vous êtes curieuse, évidemment, puisque cette fois-ci, les médias accourront peut-être même avant les autorités, mais non, n'exagérons pas, partons, avec un peu de chance, il y aura un direct et vous serez de retour à temps.
Helen se sentit avalée vers l'arrière soudainement et la pièce sous leurs yeux s'étira, élastique et caoutchouteuse, forma une perspective incohérente qui lui rappela le monde déformé de ses vieux films de l'expressionnisme allemand. La mémoire de Nikola zappait vertigineusement sur une autre scène déduisit-elle.
Le jeune Nigel, la recrue toute récente de la bande se trouvait avec eux cette fois-ci, ce devait être un an plus tard, à quelques mois près, dans une cabine houleuse ouverte de deux hublots noirs comme deux grosses pupilles rondes et cendrés d'or plaqué. La lumière blafarde de la lampe à huile confèrait à la pièce une drôle de densité, une lourdeur poisseuse. Oui, ça y est, elle se souvenait, la nuit sur la manche au retour de l'échappée à Paris. Les quatre garçons affalés sur le grand lit, les yeux cernés d'une fatigue douloureuse et emprunte de nostalgie tournaient de temps en temps la tête vers le clapotis inaudible des vagues et ruminaient dans le calme lourd, nerveusement épuisés, mais pourtant encore trop secoués par leur voyage pour s'endormir.
_ Vous dormez ?
Trois « non » blasés répondirent en échos. Quelqu'un alluma une lampe.
_ Quelle semaine ! Soupira Wilde dans le silence pesant. Il y eut un crac et une flamme à côté de lui, le bruit d'une cigarette qu'on brûle.
_ C'est un peu vide sans elle. Fit-il remarquer.
_ Je ne sais pas pourquoi il a fallu que vous lui preniez une cabine à part, je suis sûr que ça ne l'aurait pas dérangée de dormir là avec nous.
_ Si peut-être, pour les ragots ? Questionna Nigel
_ Les ragots, ah Nigel, quand tu la connaîtras un peu mieux tu comprendras que ce n'est guère de taille à l'inquiéter. Soutint Nikola.
_ Tesla, arrêtes un peu de jouer avec mon briquet c'est agaçant.
_ Laisse-moi vivre Watson, ça me distrait, on va tous crever d'ennui avant d'arriver.
_ Il n'a pas tort James, on devrait peut-être sortir sur le pont, s'occuper, faire quelque chose je ne sais pas, tout pour ne pas penser au retour.
_ J'veux pas rentrer... Gémit Nigel d'une voix enfantine qui les fit sourire.
_ Dire qu' on a passé une nuit en prison avant hier, je n'en reviens toujours pas.
_ Epique.
_ On ne se serait jamais fait prendre, n'empêche, si cet imbécile de Laurent avait des couilles, ce sal con quand même !
Tous acquiescèrent.
_ J'espère qu'on arrivera avant la lettre quand même... Vous imaginez la tête du père Magnus s'il apprend pour le voyage...
_ Et pour la garde à vue...
James avait toujours cette frayeur vis-à-vis du père d'Helen, peur de perdre la face devant lui, de ne plus être qu'un moins que rien, de devoir renoncer à ses faveurs, parce qu'il le vénérait d'une part et d'autre part parce qu'un jour, il demanderait peut-être sa fille, il y songeait et l'envisageait de temps en temps, au moins ils s'accordaient elle et lui, et puis, ils seraient libres ensemble.
_ Je ne sais pas, le type est bizarre, il se fâche souvent mais au fond il a l'air tout fier quand Helen fait son effrontée. Pensa Nikola à voix haute.
_ Tu as remarqué aussi ! Même son père ne peut pas lui résister ! Ajouta James.
_ Cette fille est juste...
Trois coups toquèrent contre la porte et sans attendre, la jeune fille passa le nez à l'ouverture de la porte.
_ Helen ?
_ Impossible de trouver le sommeil, vous non plus dirait-on ?
Elle entra et se retourna pour fermer la porte derrière elle, toute en cheveux dans une longue robe de nuit claire, mouchetée de broderie anglaise. A chaque pas qu'elle faisait vers le lit, ses longues boucles laissées libres bondissaient comme des ressorts dansants. Elle grimpa debout sur le lit et, alors qu'ils se redressaient un peu pour lui laisser un espace, elle vint s'étaler à plat dos sur l'édredon, pile entre eux en gloussant, les lattes grincèrent, et le matelas fit deux ou trois rebonds, sa crinière se répandit en tous sens autour de son visage et se posa en s'éparpillant sur les cousins. James la chatouilla avec le bout d'une mèche et Nikola détourna les yeux pour éviter le bouillonnement désagréable qui l'engourdissait à chaque fois que son regard attrapait sur sa poitrine riante les deux petits pics qui transparaissaient sous le tissu clair.
_ Pfoua, ça sent le mâle ici ! Elle se frotta le nez. Dîtes, les irlandais font mousser dans la troisième, on pourrait aller y flâner, non ?
Quelques moments plus tard, pour fuir l'euphorie des danses et l'aigreur jouissive des cornemuses, les flaques de bière qui collaient aux chaussures, ils montèrent sur le pont sautillant encore et fredonnant sur les paliers des premières classes. Et Wilde, monté sur la poupe, lançait ses derniers adieux à Paris et à ses clichés, demoiselles en fleurs, caf'conc', ruelles malfamées, bohème et fumeries d'opium. Et en effet, ici se terminait une époque puisque bientôt, sans le savoir, c'est à John Druitt qu'il laisserait sa place dans la petite équipée.
Henry secoua le bras du docteur qui se demanda comment elle était parvenue jusqu'au canapé. Tesla, à côté, fronça les sourcils et remua un peu. Elle hésita une seconde à l'idée de le réveiller mais se convaincue qu'elle ne se sentait pas de taille à affronter sa souveraine sincérité ce soir.
_ Désolé doc, on vient d'intercepter une communication de la police, on dirait qu'il y a un nouveau cas.
Elle se leva en trombe, lui demanda de prendre le scanner, de rassembler Henry et Declan et de se hâter, l'adresse n'était qu'à 40 minutes d'ici, ils auraient peut-être le temps de jeter un œil avant que tout ne soit déblayé.
La journaliste tapota le micro. « C'est une nouvelle tragédie qui se déroule cette après-midi dans le village de Dunsbrought où le général Landry, commandeur de la légion d'honneur et maintes fois nommés pour ses actes héroïques... »
_ Henry veillez à éviter les reporters et procurez-vous les vidéos de surveillance si vous pouvez, Declan, négociez nous le droit de récupérer les corps, au moins un, Will, vous venez avec moi à l'intérieur, j'ai besoin de vos yeux, ils ne nous laisseront pas longtemps.
« ... L'ambiance est lourde et la tristesse du voisinage et des proches se ressent ici, tout le monde semble se poser bien des questions. Tout d'abord, qu'est ce qui aurait pu pousser Mrs Landry à un acte si désespéré ? L'enquête policière, espèrent les membres de la famille en deuil, nous en apprendra sans doute un peu plus, mais pour l'heure, les inspecteurs ne peuvent que parler de constat et si quelques hypothèses sont émises, aucune piste n'est officiellement retenue... »
Vous allumez la télévision avant même de poser votre sac, de quitter votre veste et vos chaussures et soupirez, pile à temps et comme d'habitude, vous avez une drôle d'impression d'irréalité en voyant à l'écran la devanture de la maison dont vous vous êtes extirpée par les caveaux quelques heures auparavant. C'est une belle maison. On ne se douterait pas qu'il y a des morts dedans. Quelqu'un tape à la porte, merde. Et pendant une seconde votre cœur bat la chamade, vous vous y voyez déjà, et si vous aviez oublié un détail, et si les autres avaient décidé que vous aviez fait votre temps dans l'organisation et qu'ils étaient là, machettes à la main de l'autre côté de la porte, ça s'était déjà produit après tout. Vous gardez votre calme pourtant, parce que mieux que quiconque, vous savez ce que l'inconscient peut jouer comme tour et vous vous levez doucement pour ouvrir. C'est votre voisin, Cartney, que vous ne pouvez vous empêcher de maudire en cet instant.
_ Luisa, salut, j'ai vu que t'étais rentrée de ton voyage, à Tokyo c'est bien ça ? Je suis venue t'apporter des livres.
Pourquoi fallait-il qu'il se souvienne ? Il avait vu le billet d'avion épinglé au frigidaire la semaine passée, vous n'avez pas pu lui cacher ça, grossière erreur.
_ Salut.
Vous jetez un coup d'œil à l'écran, la journaliste parle encore des honneurs militaires de Landry, les honneurs, la blague, ce type était la pire des ordures, mais peu importe, il n'est plus désormais, et vous n'avez rien manqué de croustillant à la diffusion.
_ Est-ce que je peux entrer ?
Quel crétin, pot de colle, envahisseur... Mais il faut bien dire oui.
_ Je comptais faire du café... Commencez-vous.
_ Je m'en charge.
Parfait, ça vous laissera quelques minutes de répit. Vous vous affalez de nouveau dans le canapé et vous concentrez sur les images à l'écran. Vous discernez dans le fond, en arrière-plan, des agents de la police locale mais aussi quelques insignes nationaux, bien, très bien, l'affaire a fait du bruit. Il y a un type de dos, qui parle avec un flic, pas d'uniforme, pas d'armes en bandoulière, juste un 9mm à la ceinture, c'est qui ? FBI, non, pas assez prétentieux, un privé peut être, hum, non, trop jeune... Quelqu'un de la famille ? Non, les proches sont là-bas, vers le brigadier, zut, qui est-ce ?
« Comme je le rappelle donc, nous voici en direct du village de Dunsbrought où cet après-midi, un couple a trouvé la mort dans des circonstances pour le moins étranges, il semblerait en effet que Mrs Landry ait assassiné son mari, Général très reconnu de la marine américaine, de deux tirs de révolver dans la poitrine, avant de se suicider à ses côtés. Le village est retourné par cette triste affaire et la police, présente sur les lieux, tente de relever tous les détails susceptibles de nourrir une enquête future. En ce qui concerne les causes de ce double meurtre, donc, le débat reste ouvert... Inspecteur Novac, inspecteur, inspecteur avez-vous du nouveau ? »
_ Sacré mise en scène, ça a du style. Ca en serait presque beau.
_ Mis à part qu'ils sont morts, Magnus...
_ Quelque part ils sont chanceux.
_ Pardon ?
_ Celui qui a fait ça s'est appliqué, tout le monde n'a pas la chance de mourir dans un tel luxe et de servir disons une certaine perspective artistique... C'est la même patte que Kurosawa, aucun doute, les rayons du soleil ne sont pas identiques, donc ils n'ont pas été recopiés, mais c'est le même tracés, le même genre de courbes... .
_ Je croyais que vous aviez besoin de mes yeux Magnus ?
_ En effet Will, qu'est-ce que vous voyez ?
_ Le général entre, la femme descend les escaliers, le coup a été tiré de très près regardez les brulures autour de l'impact, je pense qu'elle a dû s'approcher peut- être l'embrasser ou le serrer dans ses bras pour faire diversion et paf elle tire le premier coup, la balle le transperce, vient se loger en haut du mur, lui, il couvre la plaie de ses mains et fait trois pas de recul, elle lève l'arme à nouveau, je pense qu'elle a voulu viser le cœur, mais elle ne sait pas tirer alors elle ne calcule pas la force du tir et la trajectoire dévie un peu, d'où le deuxième trou sous l'omoplate. Elle le regarde mourir, peine à le trainer au centre de la pièce parce qu'il est lourd, s'assit à côté et paf ! Mima Will. C'est un acte réfléchi, continua-t-il, quelque chose de planifié, de choisi, pas une réaction précipitée ou un coup de chaud qui finit mal...
_ Quel rapport avec le soleil noir ? Ce n'est clairement pas Mrs Landry qui l'a peint.
_Ca veut dire que quelqu'un est venu l'ajouter, comme pour revendiquer le meurtre à son nom, montrer qu'il l'avait orchestré. Mais orchestrer le suicide de quelqu'un d'autre, même par force de manipulation ça semble difficile, du chantage peut être...
_ Bon sang mais qu'est-ce qu'elles peuvent bien avoir en commun, toutes ces victimes du soleil noir ? A part d'être toutes richissimes et influentes j'entends ?
_ C'est peut-être le seul motif, Magnus, leur domination.
_ Vous voulez dire une sorte de revanche politique contre les puissants ? Mais pourquoi eux alors ? Il y a des personnalités qui représentent ce profil bien mieux que les Landry, ou même Kurosawa qui sont plutôt discrets dans leur genre...
_ C'est vrai...
_ Bon lançons un scan de la salle. J'espère que Declan aura pu nous avoir le corps...
« d'après les détails supplémentaires qui viennent de nous être délivré, il s'agirait en fait d'un nouveau cas de l'affaire soleil noir qui a précédemment touché le ministre ivoirien Yon M'paga, le directeur Kurosawa et bien d'autres personnalités encore. Ce symbole mystérieux, qui semble un peu tomber du ciel, a en effet une fois de plus été retrouvé sur les lieux de cet assassinat-suicide, l'affaire prend donc de l'ampleur et suscite de nouvelles questions. D'où vient ce soleil, que signifie-t-il, quelle menace représente-t-il, ces suicides en sont-ils vraiment ? Y aurait-il un ou des auteurs derrière ? Quel est alors leur mode d'action ? Leur motif ? Les autorités reconnaissent être dépassées par la situation mais travaillent à reprendre les choses en main... »
Vous écarquillez les yeux, « semble tomber du ciel », c'est exactement ce genre de réaction que vous souhaitez susciter, parfaite réussite. Mais à l'écran un homme et une femme viennent de sortir par la porte de la cuisine à droite de la reporter. Il faudrait agrandir l'image pour distinguer leur visage, l'autre inconnu qui discutait avec l'agent leur fait signe et s'approche d'eux, il récupère la valise que lui tend l'homme et sort du champ de la caméra. Les deux autres restent et parlent entre eux, l'homme passe plutôt inaperçu mais elle ... disons simplement qu'elle dégage quelque chose, exactement ce que disait votre grand-mère, se pourrait-il que ce soit ... Vous attrapez la tasse de café qu'on vous tend sans détourner le regard et plissez les paupières tout en sachant que ça ne vous aidera pas, comment reconnaitre quelqu'un que vous n'avez jamais vu de vos yeux ? Et pourtant quelque chose vous dit que s'il fallait incarner un physique à sa réputation, ça serait celui-ci, celui de cette tueuse sombre, perchée sur ses talons mais bien campée sur terre, alerte, radicale. Oui, quelque chose vous dit qu'il s'agit bien d'Helen Magnus et vous savez écouter ce genre d'intuitions. Soudain, votre pouls s'emballe parce que « Magnus » égale « les choses vont se corser », mais vous n'avez pas peur, non, certainement pas.
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Demande gentiment Cartney. C'est un jeune avocat, votre voisin, plutôt beau et attentionné, dans le genre propre sur lui et bien-pensant, le parfait alibi, songez-vous.
_ Tu ne trouves pas cette histoire bizarre ?
_ Le soleil noir ? Si, tout le monde en parle en ce moment.
Helen fulminait. Quoiqu'il puisse être, le soleil noir avait définitivement une bonne longueur d'avance, et cette idée la rongeait, voilà pourquoi à 23h et des poussières, après une vingtaine d'e-mail, coup de fils et vidéo-conférences, de ficelles tirées ci et là, de signatures informelles sur des fax délavés, d'acharnement administratif à rendre narcoleptique un hyperactif, elle laissa sa tête chavirer et son front tomber sur ses bras croisés, sortie pour l'heure du labyrinthe douteux des bons contacts et des plans foireux. Résumons, se dit-elle en rappelant sa concentration à l'ordre une troisième fois : le soleil noir apparait lors d'une fusillade qui tue un ministre ivoirien, les autorités locales rapportent que le dirigeant se serait presque volontairement laissé mettre en joug, drôle d'histoire et cet après-midi, Landry et sa femme entretués, Sandy reine hypnotique qui portait la broche du soleil noir et avait sans doute participé au meurtre de -comment s'appelait-il déjà ?- plus de 50 ans auparavant... L'hypnose donc, ça serait ça, l'arme fatale qui pousserait au suicide. Et en se remémorant la langoureuse prédatrice au-dessus d'elle et la confession qu'elle s'était apprêtée à lui faire cette nuit-là, elle se dit que ça coulait de source... Quelle incapable elle était parfois, et par-dessus le marché, le stock de mnémotropes réduisait à vue d'œil et l'état d'agitation et d'agacement persistant qui, au début de l'expérience, aurait pu s'assimiler à un simple effet secondaire passager, commençait à prendre des allures un peu trop connues : addiction, manque et tout le folklore des tox. Souviens-toi James et la coca. Tant pis, la réponse est là-bas de toute manière, 15 ou 20 ans en arrière et les autres savent maintenant, ils sauveront les meubles, s'il en reste parce que si le sanctuaire d'en dessous, celui qui restait encore secret se portait pour le mieux, les autres manquaient de fonds et ce n'était plus le moment pour relancer des crédits. Où étaient les investisseurs quand on avait besoin d'eux ? Trop peur de perdre au jeu ? Les fillettes, et ça se prenait pour les rois du flouz', pas fichus de tenir leur engagements même avec leur meilleurs clients, les chameaux ! Heureusement qu'on avait plus d'une corde à notre arc. Période de fou furieux que celle-ci. Déteste les remaniements, toujours l'enfer. Inutile d'en faire une montagne cependant, ça passera, juste un peu de fatigue, soyons stoïcienne. Et puis dans le pire des cas, il y a Nikola, sacré Nikola ! D'ailleurs pas revu depuis ... dans le fauteuil... Ah cette fameuse escapade à Paris, c'était en combien ? 1875, un peu plus tard sans doute, bon sang mais quelle aveugle j'ai été ! Non c'est faux, je le savais, je le savais très bien, même avant John je le savais, seulement c'est Nikola, c'était inévitable, c'est toujours « je t'aime, moi non plus » avec lui, c'est comme ça, c'est ce qui fait le charme... Mais où est-il ?
Elle se leva et aussitôt le vertige la saisit et la panique, la hargne sanguine qu'elle avait déjà essuyée sur Will. Un certain désir angoissé lui grimpa dans les jambes, désir de courir comme dans la terre creuse, pour fuir les arbres-machines de son imagination. Et alors elle se vit engloutie dans une vague noire, une nuée de fourmis volantes qui sentaient la menace et le surmenage et elle se mit à courir effectivement, parce que dans les couloirs rodaient des tourments vieux comme elle, prêts à se joindre à la chasse et
Je ne suis pas venue pour Magnus se jura-t-elle une troisième fois, je suis venue pour le cracheur, uniquement pour le cracheur. La dernière page de la GGV, la grande gazette vénitienne qu'elle abandonna sur le banc, faisait office de programme pour le carnaval. Tous les évènements notables s'y trouvaient : départ des processions, concours de char, bals masqués, heures de passages des troupes intermittentes, et parmi elles, celle du cracheur en question et ses acolytes, notée trois étoiles, excusez du peu. Un phénomène, à coup sûr, ils n'y avaient qu'eux pour soulever un tel succès. Magnus, l'autre-elle, serait là pour coffrer le gérant du Taumatopoioi qui s'était approprié certaines technologies du sanctuaire de Milan, fermé depuis lors. Technologies de pointe, en particulier le « filtre d'illusions » laissé inachevé par Nikola à sa disparition, un danger public pour quiconque ne le maitrisait pas, c'est-à-dire pour n'importe qui d'autre que son inventeur lui-même, et encore, c'était beaucoup dire. Abrégeons : le seul moment, donc, où elle était susceptible de la croiser, serait lors du lâché de lanternes, aux premiers coups de minuit, sur la péniche du Plumeau flottant. Mais alors si ses souvenirs étaient bons, et dieu sait qu'elle aurait difficilement pu oublier ça, Magnus, c'est-à-dire, elle-même dans une autre vie, oui tout cela était bien compliqué, bref, Magnus, serait, comment dire, très, très, très occupée à ce moment-là...
La vague noire l'étouffait vraiment maintenant et elle se surprit, chose inhabituelle entre toutes, à appeler à l'aide. Nikola ! Nikola ! Nikola !
