Chapitre 12

Preuve à l'appui de ma profonde dévotion envers vous :

il est exactement 3h05 du matin.

Enjoy !

o

Te souviens-tu, Helen, de la réception des Chaterlay? Oui tu t'en souviens forcément, quelle question, je ne sais pas pourquoi mais j'y repense régulièrement en ce moment, avec ce manoir... On se serait cru dans un roman gothique ou un Tim Burton, un bon Tim Burton détrompe-toi. Je dois reconnaitre que le vieux John était un sacré atout quand il s'agissait de se faire convier par la bonne compagnie, il lui fallait bien quelque chose pour se rattraper au bougre, désolé, c'est automatique. Sa famille était plus ou moins de la haute non ? Juristes de père en fils ou quelque chose dans ce goût-là... Les pauvres quand ils ont dû apprendre... Peu importe, le banquet était d'un luxe honteux, l'orchestre de chambre divin à en pleurer, les tables si bien mises qu'on osait à peine s'y asseoir, même les plus blasés, pour une fois, je n'ai pas eu à refrotter mes couverts, ils scintillaient ! Tu te souviens ?

Maintenant que j'y repense, je comprends la réputation qu'ils ont gagné, les Chaterlay : une fête de cette envergure, aussi frivole, une parfaite invitation au péché, avec toutes ces fanfreluches, ces drapés, ces gourmandises, les danses, monts et des monts de délices, décadence, assurément, mais décadence oh combien plaisante... – ton carnet de bal s'était couvert de noms en tout juste un quart d'heure, j'avais parié 10 minutes avec Nigel et il a fallu lui prêter mes chaussures neuves pendant un mois, ce gamin avait quelque chose après mes vêtements, une fois il, enfin passons, quelle injustice pour toutes les autres tout de même, ma chère ! Pourtant le choix ne manquait pas.

Ca c'était le bon temps, non pas que je sois à ce point bêtement nostalgique, mais, le XXIème manque affreusement de sensualité, tu vois ce que veux dire. Le XXIème est tout entier soit trop propre, soit trop sale, que ce soit d'un point de vue charnel ou plus général d'ailleurs. Enfin, chaque siècle a sa sinistre tare, parait-il. Et dire que je trouvais les aristos anglais presque aussi orthodoxes que mon père jusqu'à ce soir-là, en fait, comme toujours, il suffisait de savoir où regarder. Trêve de banalités. Une nuit pareille, et pour les grands qu'ils étaient, c'était comme un galant pied de nez à la reine, mais je peux te dire qu'au milieu de tous, sous le feu d'artifice, avec les trois autres et toi, je me fichais royalement de ces considérations et des conséquences politiques que... James et John s'en étaient rendu compte par contre, eux ! Je me souviens ! Dès le début, ils guettaient au loin comme ils s'attendaient à voir débarquer la garde armée, belle intuition.

Oui. Le labyrinthe du jardin, c'est là que je voulais en venir, le labyrinthe et Lord Chaterlay fils. Je peux encore entendre la petite remarque fluette que tu lui avais faite- parce que tu auras beau démentir, sache qu'à l'époque tu avais une voix fluette, mais pas insupportablement fluette, je te rassure, loin de là, plutôt du genre magnusment fluette, du genre « attrape-moi si tu peux » - tu lui avais dit, je m'en rappelle comme si c'était hier, tu avais dit « Soyez pragmatique, Herbert, je me permets de vous appeler Herbert puisque vous m'appelez Helen, Herbert mon cher, choisissez donc Camilla, elle semble terriblement désireuse de visiter les allées sombres du parc avec vous, moi, je ne vous causerais que du soucis, nous perdrions tout deux notre temps à nous disputer. Vous critiqueriez mes ambitions et je me verrais forcée de dire tout haut ce que je pense tout bas, à savoir, qu'à 24 ans, je serai nommée docteur, quand à 32, vous ne serez encore qu'un oisillon à qui l'on donne la béquée. Et soyez-en sur, - que tu rajoutais, la perfide » Nikola s'arrêta pour rire puis reprit une petite voix chantante « soyez en sûr, Herbert, en aucun cas, vraiment aucun, je ne souhaiterais que ces paroles viennent à sortir de ma bouche... ». Il était tellement mal à l'aise, le rouge lui montait un peu plus à chacun de tes mots, ça transparaissait sur lui et j'ai tellement ri, Helen, mais tellement ri.

Bon bien sûr, quand, lors de cette ridicule partie de cache-cache géant dans le labyrinthe -les imbéciles ne savaient vraiment plus quoi inventer pour amuser la galerie- on a vu tout le petit monde progressivement ressortir des bosquets et qu'il ne manquait plus que lui et toi, je riais moins. Les autres non plus ne riaient pas. Druitt commençait à se faire un véritable sang d'encre et à imaginer les pires scénarios, Watson s'évertuait à le calmer, Nigel posait ses éternelles petites questions de Nigel, puis comme les minutes s'écoulaient en vain, il fut décidé qu'on irait voir de nous-mêmes. Les J&J ont pris le chemin de droite, Nigel et moi celui de gauche. On s'est de nouveau séparé à une intersection et j'ai continué seul de mon côté dans l'odeur rêche du papillon de nuit qui s'était grillé à la flamme de ma lampe à huile. Je me sentais étrangement calme parce que tu n'avais jamais réellement besoin de nous, alors je flânais. Mais je dois avouer que lorsque j'ai vu ta lampe, celle à laquelle tu avais accroché un ruban pour la reconnaître, abandonnée, couchée au sol à moitié étouffée dans ses parois de verre et que personne ne répondait quand je t'appelais... J'ai pressé le pas. Et là, je t'ai vu, adossée à la haie, ta robe toute fripée, en train de remettre ton peigne dans tes cheveux et j'ai dû crier quelque chose comme :

« Helen, non de dieu ! Est-ce que tout va bien ? » Je t'ai pris par les épaules, elles étaient nues et froides à cause de la robe très échancrée. Tu m'as répondu que oui, évidemment, tu avais l'air sincèrement étonné que je m'inquiète, mais je te savais habile à mentir. Tu avais l'air étonné aussi quand je t'ai dit qu'on t'attendait tous les quatre depuis longtemps. Je t'ai demandé ce qui t'était arrivé en regardant ta robe, tu as ri et as répondu que tu avais laissé ta lampe pour ne pas qu'on te trouve et que tu avais trébuché sur une racine. Honnêtement, à ce moment là, je pensais que tu me menais en bateau et je n'aimais pas ça. Alors je t'ai demandé si savais où était Chaterlay. Non, comme par hasard, mais tu as ajouté « justement je le cherchais avant... » et moi : « pourquoi, avant quoi ? » et toi, soupirant comme si c'était une évidence « Mais, enfin Nikola, parce qu'en le trouvant, j'aurais gagné la partie. » Et là, j'ai commencé à douter, à me dire que j'avais peut-être tiré des conclusions hâtives.

Puis j'entendis « enfin, maintenant, je ne le cherche plus... » Alors j'ouvris de grand yeux, mes craintes se ravivèrent et tu poursuivis en hésitant un peu « je ne le cherche plus parce qu'il s'est passé quelque chose... d'indéfinissable – tu pointas du pouce l'allée qui s'enfonçait de l'autre côté de la haie, je me crispai immédiatement, paniqué- ne me regarde pas comme ça Nikola! » « Helen qu'est-ce qu'il s'est passé ? ! »

« Ce n'était pas humain, je ne saurais même pas le décrire... » « Helen... » « j'étais là, en train de le chercher, et j'ai entendu du bruit alors, j'étais quasiment certaine que c'était lui, je me suis cachée dans une zone d'ombre, prête à le surprendre mais alors... j'ai vu passer quelque chose juste devant moi, c'était rapide, brutal, animal, mais humain à la fois, tourmenté, apeuré mais certainement féroce, ce n'était pas quelque chose d'habituel, Nikola, et ce n'était pas mon imagination non plus, si seulement tu pouvais te figurer ça, je n'ai jamais rien vu d'aussi étrange et d'aussi beau d'une certaine façon. Alors peu importe la partie et tant pis si je ne trouve pas ce nigaud d'Herbert, ne m'attendez pas, je veux absolument savoir ce que c'était... » Tu n'as sans doute pas compris sur le coup, Helen, pourquoi soudain, je t'avais brusquement serré dans mes bras à t'en faire éclater, en riant de tout mon soul et en te répétant que je te détestais. Je pense que si tu avais eu le temps, tu m'en aurais voulu mais le hurlement qui suivit nous pétrifia tous les deux. C'était un cri de douleur plus que de peur, un cri d'homme et je pense que tu savais déjà ce que tu allais trouver quand tu t'élanças entre les hautes haies en me tirant par le bras.

Alors il y eut Chaterlay, inerte dans un cul de sac, ses grandes balafres dans le dos et la jambe et demi qui lui restait. Puis il y eut le physicien Tesla qui dut s'accroupir pour ne pas défaillir à la vue du moignon, et le docteur Helen Magnus, qui tremblait de tout son corps et suait à grosses perles en nouant fermement ce qu'elle trouvait de tissus autour du genou qui n'en n'était plus un. Nigel déboula, interdit, blanc, je dirais même vert, puis repartit chercher de l'aide parce que tu lui hurlais dessus, je ne sais pas si tu te souviens de ça. Des hommes, un brancard, toi qui disais qu'il ne fallait pas le bouger tant que...maintenant, ça ne coule plus à flot, vous pouvez y aller, puis le lit blanc, Herbert qui rouvrait de petits yeux douloureux avant de replonger aussitôt, et toi, qui profitais d'une pause pour vomir tes Gooseberries dans le lavabo à l'abris de tous regards, sauf de celui de Nigel, que tu choyais comme un petit frère et qui me raconta ensuite qu'il t'avais même tenu les cheveux.

Les JJ et moi qui nous regardions les pieds, moi qui leur résumais tout, eux qui m'écoutaient. Le médecin du quartier, qui, une fois arrivé, demanda qui avait dispensé les premiers soins, qui, quand il sut, s'étonna silencieusement mais posa sa large main sur ton épaule en gage de réconfort et te bénit, l'air d'être comme touché par la grâce. Puis les premiers invités prirent la fuite devant le carnage, petit à petit, et J&J spéculaient au sujet de l'animal, ils ne mordaient pas vraiment à ta version, tous les deux trop rationnels en un sens. Druitt demanda tout de même à Nigel si Herbert s'était montré importun avec toi, Nigel n'en savait rien, quant à moi, je me suis contenté de rire jaune. Je le qualifiais de rationnel ? Exception faite du sujet « la vierge Magnus immaculée ». Comment a-t-il réagit quand il a dû se rendre à l'évidence que tu ne l'étais pas, j'ai toujours pensé qu'il y aurait anguille sous roche entre vous à ce niveau-là.

Quand Watson te tira par le bras pour que tu ailles te reposer un peu, j'ai réellement cru que le tumulte s'achèverait là pour cette nuit.

Et pourtant...

Et pourtant au moment où on commençait à négocier un cochet pour le fiacre, on entendit des coups de feu et la garde déboula en bataillon, la petite foule d'invités qui restait se rua en tous sens pour éviter l'arrestation, je m'accrochai à ton bras, Nigel à ma manche, Druitt et Watson crièrent ton nom dans la foule. On ne voyait plus que le sommet de leur crâne bondir à notre recherche au milieu des visages tirés, et bientôt, enveloppés dans l'afflux, ils disparurent. Alors Nigel eut la brillante idée de nous extraire de la masse pour courir vers les écuries. Tu protestais, il fallait retrouver les autres, mais au son des coups de sifflets, des cris et des aboiements à l'approche, tu te ravisas. Je détestais les chevaux, tu sais pourquoi, mais dans cette précipitation, la question de broncher ne se posa même pas. En plus, regagner au trot le centre de Londres, dans la fine lueur qui naissait sur la Tamise, le cliquetis des sabots et le ronflement du vent... on aurait pu faire pire.

« Helen, est-ce une heure pour rentrer seule ? » J'entends encore la voix perplexe de ton père, assourdie parcequ'il avait le nez dans un grimoire, quand on franchit le seuil après avoir raccompagné Nigel chez lui. Et toi « je ne suis pas seule papa » et lui qui me voit arriver derrière toi « Ah, Mr Tesla, bonsoir, ou bonjour devrais-je dire. D'où sortez-vous ces chevaux ? » « De chez les Chaterlay, on leur les fera ramener demain papa, j'irai chercher un coursier. » « Dans quel état tu es encore ! Ta robe... » « Je sais, je sais, je suis navrée. Est-ce que Nikola peut rester ? » « Bien sûr, bien sûr, la chambre d'ami du premier est mieux chauffée, d'ailleurs. Helen, qu'est-ce qu'il s'est passé ? » « C'est une longue histoire... » « Que tu vas partager tout de suite ! » « Papa, s'il vous plait, vraiment, je suis épuisée, ça peut attendre, non ? » « Attendre jusqu'à ce que j'abandonne, je te connais comme si je t'avais faite, allons, raconte donc ... Helen !...Helen reviens ici ! » « Mais papa ! » « Et tu ne hausses pas le ton, jeune fille ! » « Je viens de sauver la vie d'un homme! Et maintenant, je vais dormir, voilà tout ! ». Ton père resta immobile, stupéfait, et pourtant il en fallait beaucoup pour surprendre le pater, il écarquilla les yeux encore plus grand quand il te vit me tirer par la main dans ta chambre et lancer « Nikola dort dans ma chambre, avec moi ! Et ce n'est pas une requête ! » avant de claquer violemment la porte derrière nous et de fermer le verrou.

Tu t'es assise rageusement pour quitter tes chaussures, j'avais encore le dos contre la porte et je t'ai regardé, sans doute médusé. « Tu ne le connais que trop peu, Nikola, lui aussi a ses secrets, ses petites cachotteries dont je ne sais rien, et je ne peux pas les souffrir ! Je peux te garantir que s'il ne les dévoile pas, c'est parce qu'il s'agit d'un tour important, d'énorme, j'en suis certaine ! Les recherches qu'il fait n'ont rien d'ordinaire, c'est tout ce que je sais, il vit dans un autre monde. Tu vois cette chose que j'ai vu là-bas, tu peux être sûr que ça a un rapport, d'après le peu que j'ai pu deviner, mais jamais il ne me confiera quoique ce soit, même s'il sait parfaitement que ça me met hors de moi, alors qu'il ne prétende pas me sermonner à propos de Ma réticence à lui... » « très bien, très bien, mais je n'ai porté aucun jugement, inutile de se mettre dans cet état, tu risquerais d'exploser » tu as soupiré : « ça se voyait dans ton regard, mais tu as raison dans tous les cas, je vais me faire couler un bain ». Je m'assis sur le lit et entendis le grincement de tes pieds contre la porcelaine du bain.

Un peu après, j'ai toqué à la porte prétextant te proposer un tasse de thé, claironnant « qui a dit que la fête était finie ? » comme j'avais depuis longtemps gagné la réputation d'être infatigable, ça t'a fait glousser de dépit alors, appuyé dans au cadre de la porte, j'ai essayé de te faire rire encore et ça a pris, ça a pris au point que tu me dises « crois-moi, Nikola tu as besoin d'un passage sous l'eau aussi, et puis, il y a largement assez de place pour deux ».

C'était charmant de partager ton bain, Helen. Même si la neige diaprée à la surface gâchait l'essentiel, la vue, évidement. Je me souviens que quand nous en sommes sorti, tes cheveux, très mouillés, te tombaient, tendus, jusqu'au-dessous des fesses. On s'était installé en peignoir près du feu pour sécher, entre quelques chamailleries, tu me mettais au courant des derniers commérages d'Oxford, nominations des professeurs, titularisation des derniers diplômés, déception des recalés, petites corruptions des jurys, qui fricotait avec qui et pourquoi, liste des couples potentiels entre les garçons de l'école et les filles du beau monde, résumé de nos dernières idées de génie, long débat sur l'existence ou non de l'âme, sur l'existence ou non d'un sens de l'existence et d'un sens de ce sens, matière pou forces, nature ou divin, liberté ou déterminisme bref, nos divagations et nos préoccupations habituelles. Et tu ne te tenais pas assez loin de moi.

« Donc tu m'invites explicitement et de sang-froid jusque dans ta chambre, dans ton bain, puis probablement dans ton lit pour que nous déterminions, entre autres, si l'homme est libre ou déterminé ? Si après ça, je me jette sur toi pour t'embrasser, qu'en déduiras-tu, jugeras-tu que je suis un homme déterminé ? » Tu as ri et répondu « déterminé à recevoir une gifle, oui, précisément... » « Et tu voudrais me déterminer à prendre la menace au sérieux ? Dans ce cas, Helen, je te conseille d'avoir l'air plus déterminée que ça » « Inutile, je te sais bien trop indéterminé pour tenter quoique ce soit de ce genre. » « Est-ce que c'est un défi ? » « Peut-être, ou peut-être pas, à toi de le déterminer. » « C'est réellement problématique parce que je me refuse catégoriquement à te donner un baiser qui aura été déterminé » « Alors donne-moi en un qui soit libre. » Le mot libre mourut sur tes lèvres, où sur les miennes, nul ne sait.

Déterminé ou non, il fut certainement indéterminable, le baiser : trop bref pour durer indéterminément, trop dévorateur pour rester déterminément chaste. Taquin, séducteur, mémorable en tout cas, comme les très rares d'avant, baisers d'au revoir, de fin d'année qui avaient encore besoin d'un prétexte pour s'échanger et les quelques moins rares d'après, que je n'ai pas besoin de te décrire. Ce qui est étrange, c'est que, outre le sourire énigmatique qu'il nous a fait involontairement porter pendant quelques jours, il n'a absolument changé, n'a rien formalisé, ni déterminé. On s'est endormi, discutant et se taquinant, s'exaspérant, comme d'ordinaire et au matin, tu étais la même Helen Magnus, moi le même Nikola Tesla et nous deux ensemble les mêmes têtes de cochons arrogants et inséparables. Exactement comme nous le serons encore demain matin, Helen, quand tu te réveilleras, puisque tu viens enfin de t'endormir.

Sur ces derniers mots, Nikola se leva du sofa.


Maintenant vous jubilez et vos joues s'accaparent d'un sourire qui grimace et dont vous craignez qu'il ne se scelle, gravé à jamais en plis odieux. Vous l'avez enfin obtenu, votre petit pandémonium et même à cet instant, le dos irrité contre le tapis du salon à chaque assaut passionné de Cartney, vous n'avez que ça en tête, l'épouvantable brasier d'une revanche enfin assouvie. Règle numéro un en ce monde : Perdition des uns égale bien être des autres. Vous avez envie d'une mission, là, tout de suite, maintenant.

Ca viendra probablement bientôt. Apparemment, quelqu'un était entré dans l'autre appartement, donc quelqu'un en avait après vous, ce qui vous force à rester dans l'ombre pour les jours prochains, mais dès qu'il sera identifié, le petit curieux en question sera à vous.

Ils le disent partout, parlent du « phénomène » ou du « cas » soleil noir comme de l'intrigue la plus tordue du siècle, en font involontairement sa publicité. Les émissions télévisées pullulent qui l'évoquent et engendrent des débats sans fin « le soleil noir est condamnable parce qu'il tue, oui mais il semble tuer pour rétablir une justice, oui mais la fin ne justifie pas les moyens, gnagnagna, aucune vie n'a le droit d'être sacrifiée au nom d'une cause... » Des tartines d'idioties très conformes, qui mettent en évidence la platitude des arguments des deux camps. Alors que clairement, s'il y a un nid de cafard chez vous, vous ne cherchez pas midi à 14 heures, vous l'éliminez, point. Parce que si vous ne le faites pas, alors c'est l'invasion garantie. Il fallait nous court-circuiter avant, maintenant, l'engrenage est en route, il est trop tard.

Il n'y a pas de dissertation à bâtir sur le dos du soleil noir, il n'y a qu'un choix initial et primaire, choix de croire, d'oser livrer sa confiance, ou choix de ne pas croire et de s'engouffrer, tête dans le sable, un peu plus dans l'erreur. Mais l'évidence, tôt ou tard, de la noblesse de nos intentions, gagnera les esprits revêches. Sans compter qu'il y a aussi ceux qui condamnent ouvertement mais qui, dans l'intimité, devant leur écran d'ordinateur, reconnaissent la monstruosité des victimes du soleil noir, s'inscrivent aux forums des convaincus et espèrent en secret. Il y a facebook et twitter, les sites de fan, les fake qui prétendent se faire porte-parole du soleil noir, les sites de mystiques qui voient dans le soleil noir la manifestation terrestre d'un dieu, les sites de délateurs, les sites d'opposition, les sites de fanatiques, les sites de partisans qui grossissent et grossissent de jour en jour. Tant pis si vous vous êtes fait retirer le cas Addisson par Lawrence, une telle popularité, avec la réunion des adeptes qui se prépare, c'est une excellente nouvelle...


_ Oh mon dieu... Soupira Henry.

_ Qu'y a-t-il ?

_ Doc, c'est un carnage, j'ai même croisé des gosses avec des t-shirt estampillés soleil noir.

_ Déjà ? Où en est la recherche sur Luisa Schedule ?

_ En cours, c'est long, je l'ai lancé dans toutes les bases de données possibles et imaginables. Oh, il y a autre chose, je fouillais dans les archives de la SCIU, et je suis tombé là-dessus.

_ Une faille dans la sécurité ?

_ I peine 2 heures, une effraction, mais il n'y a pas de suite au dossier.

_ Bizarre. Gardez un œil là-dessus.

_ Où est-ce que vous allez ?

_ Essayer de faire causer un peu les gens du mob, je sais que certains sont en contact avec la Sciu.

_ Besoin de moi ?

_ Non ça ira Henry, merci. »


_ « Quoi ? Demanda Helen.

_ Rien c'est juste la première fois que je vous vois faire ça. Grommela Henry.

_ Ca arrive rarement, profitez-en. Tiens, La gueule, fais passer l'eau par ici.

Il y eut un rire mêlé au bruit des bulles.

_ Pourquoi est-ce que vous l'appelez « la gueule » ?

_ Une de mes employées a le béguin pour ses fossettes et l'a surnommé comme ça.

_ Kate Freelander ? questionna l'autre type.

_ Trop tard mon grand, elle est prise.

_ Elles le sont toutes !

Rires. Clapotis des bulles.

_ Et vous doc ? tenta la Gueule

_ Je me fais vieille pour ça.

_ Ah ah ah, vieille, non mais tu l'entends ?! Moi j'ai une théorie, c'est qu'elle cache son jeu, la Magnus, mais que de temps à autre, grrrow, il y a un chanceux, et alors quand ça arrive, pfoulala, exactement comme pour la... Expliqua-t-il.

Rires, clapotis.

_ Il a raison ? dit Henry, un sourcil curieux relévé.

_ Ah, regarde le petit sourire en coin qui veut tout dire, vous vous trahissez toute seule, doc ! Bien sûr que j'ai raison !

[...]

_ Absolument rien. Sans blague Magnus, c'est la Sciu, fuites d'information, paf, ils les colmatent. Par contre, je sais quelque chose d'autre qui pourrait vous plaire. Parait que vous êtes après le soleil noir. Bah on dit qu'ils organisent une sorte de réunion secrète ou je sais pas quoi, en tout cas des gens, des partisans, ont été contactés et tout... Assura l'autre type.

Le bruit des bulles cessa. Elle leva la tête.

_ Qui t'a dit ça ? Demanda Henry

_ Un vieux pote avec qui j'étais à l'école m'a sous-entendu qu'il y serait. Il a dit qu'il risquait gros s'il disait quoique ce soit. Très gros.

Le clapotis reprit, puis s'arrêta à nouveau, remplacé par un soupir.

_ Je veux son nom et son adresse.

_ Je peux pas Magnus, s'il lui arrive une couille...

Le clapotis reprit, suivi d'un silence, puis d'une autre série de bulles, d'un autre silence. Elle fronça les sourcils, sa contrariété emplit la pièce.

_ Combien de fois est-ce que je t'ai rendu service ? Demanda-t-elle d'une voix sèche qui lui donna envie de rire au fond.

_ Beaucoup, je sais mais... hésita le type.

_ Alors rends-moi service, tu veux ?

Il la fixa. Elle ne silla pas, se mordait les joues pour ne pas pouffer et perdre toute crédibilité. Les autres les observaient, jonglant des yeux d'elle à lui, de lui à elle. La gueule, surtout, se concentrait sur l'échange, tendu, la main cramponnée à son m16, juste au cas où, parce qu'il connaissait Magnus, savait qu'elle irait jusqu'au bout et compterait sur lui. Mais l'autre finit par lâcher prise « Rodney Moron, 68 Paul Scott street, ici à Old City ».


68 Paul Scott street. Elle enfila le collier au soleil noir, cacha un mouchoir humide dans sa manche, toqua à la deuxième porte du pallier. Attendit. Un homme ouvrit, grand, assez jeune, cheveux très noirs, barbu, l'air intellectuel, lunettes épaisses à l'angle légèrement asymétrique et cernes sous les yeux, un peu nerveux. Elle ne dit rien, il la regarda, loucha sur le pendentif, longuement, la regarda à nouveaux mais d'un air entendu cette fois, ouvrit la porte en lui faisant signe d'entrer.

_ « Je n'attendais pas de visite, voulez-vous boire quelque chose ?

_ Nous voulions simplement nous assurer de votre présence en bonne et due forme et non, merci.

Il se crispa. Elle s'évertua à ne pas chanceler ni glousser.

_ Je serai là, bien sûr, c'est un honneur, mais, je me demandais... pourquoi moi ?

_ J'imagine que votre profil a su plaire. » Elle se mit à marcher de long en large dans le salon pour se défaire de cette sensation de partir en arrière et parce que ça faisait toujours impression de marcher. « Vous avez reçu toutes les recommandations nécessaires ? »

_ Oui. Répondit-il simplement.

_ Vous les avez détruites ?

Elle s'approcha un peu...

_ Non, hésita-t-il, pas encore, j'aurais déjà dû?

Encore un peu...

_ Bien sûr que vous auriez dû, crétin, ça vous aurait évité ça !

De derrière, elle l'attrapa par la nuque et lui plaqua le mouchoir contre la bouche, il se débattit fiévreusement d'abord, au point qu'elle manqua le lâcher plusieurs fois, puis, petit à petit, plus mollement, et enfin, plus du tout, s'écroula au sol dans un grand boum, endormi pour plusieurs heures. Sur ce, elle éclata de rire, dû s'asseoir pour s'en remettre. Elle enfila une paire de gants et commença à fouiller : téléphone, ordinateur, poches, sacs, tiroirs, placards, salle de bain, même le frigo. Puis revint au salon en désespoir de cause, se mit à réfléchir, puis à rire, évidemment, évidemment. Elle s'approcha du corps mou et recommença, poches, poches, poches et il était là, le message. Parfait.

Quand Mr Moron se réveilla, sa joue le picotait comme après une gifle et il reposait, assis, bras noués dans le dos, jambes attachées entre elles et à sa chaise. La grande femme brune de tout à l'heure, face à lui, appuyée contre le bureau, retirait des gants ensanglantés et lui jetait un regard particulièrement condescendant.

_ Je rectifie ce que j'ai dit, lança-t-elle, je ne sais vraiment pas pourquoi vous avez été choisi.

_ Qui êtes-vous ? Cracha-t-il.

Elle se mit à rire.

_ Mr Moron, soyons honnêtes, si quelqu'un apprend que je suis ici, vous êtes mort, et moi, disons que, j'ai tout intérêt à me sauver très, très rapidement. Alors qu'est-ce qu'on fait ? La logique voudrait que je vous tue moi-même, en fait, mais, entre nous, je préfèrerais vous éviter ça. Alors qu'est-ce qu'on fait ?

_ Alors personne ne doit l'apprendre?

_ Bravo Mr Moron, vous voyez, quand vous voulez !

_ D'où vient ce sang ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ?

_ Simple précaution pour garder un œil sur vous, et vous protéger si besoin, rassurez-vous, vous n'aurez aucune marque.

_ Quoi ?! Mais...

_ Il faut que je parte, je suis navrée, merci pour tout ! C'était bien ! Oh et rappelez-vous de mieux tenir votre langue cette fois, je n'ai pas vraiment envie d'avoir à venir à votre secours, encore moins d'avoir à regretter que vous soyez en vie... Ah, j'oubliais ! » Elle lui détacha les mains « Si nous sommes amenés à nous revoir, quelques soient les circonstances, mon visage vous est tout à fait inconnu, compris ? »

Elle sortit.


_ Alors qu'est-ce-que ça a donné la piste Sciu ? Demanda Henry. Il sut dès qu'il la vit entrer qu'il y avait du nouveau à sa façon de marcher plus sautillante. Elle embaumait de sa fragrance spéciale : vient de découvrir quelque chose de bon, non, de très bon.

_ Rien du tout, chantonna –t-elle.

« Ou peut-être qu'elle est juste perchée à nouveau » songea-t-il sans pouvoir s'empêcher de sourire.

_ Rien sur la Sciu, mais j'ai mieux, bieeeen mieux ! Reprit-elle, le regard pétillant.

« Ou alors les deux ! » Se corrigea-t-il.

_ Mieux ?

_ Vous verrez ! Meeting à 19h, Henry, prévenez tout le monde, il va falloir qu'on se prépare longuement pour ça, parce qu'il se pourrait bien que ce soit le tournant à ne surtout pas rater. En attendant, je vais prendre un bain, mais quand je dis un bain, je dis LE bain Henry, LE bain, autrement dit, quiconque m'appelle s'expose à mes foudres ! Les foudres du docteur Helen Magnus, pas n'importe lesquelles ! 19h, Henry, 19h pile, même pour Will !

« Définitivement perchée. » conclut-il avec un sursaut de hâte, comme infecté par sa contagion d'enthousiasme.

« Et bah ça promet... » murmura-t-il.


(Merci d'avance Kami si tu passes par-là pour la relecture)