Chapitre 13
_ Je peux pas croire qu'on va faire ça. Murmura Henry pour la cinquième fois. La réunion qui avait commencé la veille se prolongeait ce matin.
_ C'est drôle.
_ Quoi donc ?
_ Vous avez presque l'air paisible, est-ce que c'est possible ?
_ Oui, Will, ça s'appelle relativiser, ou plutôt peser les choses à leur juste mesure.
_ Et sur une échelle de 1 à 10 vous mesurez ça à combien ?
_ Elaboration 10/10, préparation 10/10, équipement 10/10. Difficulté de la mission 10. Mais moyenne globale: inconnue. Le vent est en notre faveur si je puis dire, mais rien, peut-être, ne se déroulera comme prévu.
_ Oh merci Helen ! Vraiment, merci ! Alors pourquoi se fracasser la cervelle en vains babillages ? Tu le reconnais toi-même, le plan ne servira à rien de toute façon! Alors, on improvisera comme d'habitude. C'est ce qu'on a toujours fait de mieux, non ? Improviser. Mais non, il faut qu'on perde notre temps et qu'on se laisse gâcher la fête, tout ça parce que ton boys band ne parvient pas à comprendre l'abîme ontologique qu'il y a entre idée et réalité, entre élaborer un plan et se jeter dans...
_ Tesla, vous ne vous lassez jamais ? Grogna Declan.
_ Bref, ce que Nikola essaye de dire, coupa Helen, c'est : surtout, pas de panique si vous ne pouvez pas vous y tenir à la lettre, l'essentiel reste d'avoir en tête le but ultime de votre action et d'y parvenir sans nous compromettre. Et à la moindre alerte, on se retire, pas de remords, pas de risques superflus, pas d'actions héroïques de dernières minutes, compris ? Elle appuya la fin de sa phrase d'un lourd regard au vampire puis poursuivit. En attendant ce soir, dormez, prenez des forces, détendez-vous.
Peu de temps après, Will, Declan et Henry laissèrent le bureau libre aux soupirs renfrognés de Tesla, jambes croisées dans un fauteuil, un pied qui se balançait légèrement en l'air, coudes déployés sur les accoudoirs, mains nouées et qui se tordaient devant lui. Il ouvrit la bouche pour parler.
_ Oh non, Nikola, épargne-moi ton scepticisme, par pitié... Prédit-elle
_ Non, ca n'a rien à voir Helen, mais Mr Hide dans la matrix...
_ Adam ? Et bien quoi ?
_ Il a dit que tu l'avais tué trois fois...
_ Vraiment ? Il a dit ça ?
_ Ne fais pas l'innocente.
_ Pardon? Attends, je n'y suis pour rien s'il se fait des films.
Elle se leva et réajusta sa robe, se dirigea vers la porte.
_ Helen...pourquoi est-ce qu'il a dit ça ? Reprit Nikola, moue dubitative et sourcils froncés comme pour percer à travers le brouillard.
_ Comment veux-tu que je le sache ? Le type est bipolaire et paranoïaque, pour l'amour du ciel!
_ Pas crédible Helen, alleeeer, dis-moi. Raconte. Helen, reste ici, Helen attends ! Helen ! HELEN ! Rah ! Saleté de vieille british maniérée, frustrée, sexuellement frustrée dirais-je même, aigrie, hypocrite, intéressée, prétentieuse, toxico-MYTHOMANE ! Cria-t-il à la porte qui venait de se refermer après elle.
Elle en riait encore un peu en enfilant sa blouse de laboratoire, l'esprit ailleurs au point qu'elle ne remarqua pas tout de suite le grand carton ceinturé de scotch sur la table. Elle s'approcha, trouva un post-it perché dessus. La patte d'Henry, reconnaissable à son mélange hérétique de lettres en script et de caractères traditionnelles disait « Je me suis dit qu'il valait mieux que je le récupère plutôt que Will, ) » En effet, plaçant un œil en face d'un angle fendu, elle vit les mnémotropes.
Elle manqua renverser la chaise dans son élan de contentement et trancha l'emballage de quelques coups de scalpels extatiques.
Elle était enfin de retour, cette sensation d'être attirée en arrière, de peser plus lourd que son propre corps, de fondre, de plonger, de revivre ce qui se voulait perdu à jamais...Puis d'envahir un corps étranger ? Bizarre. Nikola, elle entrait de nouveau dans sa mémoire, non, impossible, et pourtant.
_ Tu n'aurais pas vu Helen ? demanda Druit
_ Pas depuis ce matin en Chimie. Pourquoi ?
_ James et Griffin non plus...
_ Bah, elle traine probablement dans les cachots à torturer des pauvres bêtes avec des aiguilles pour inventer un nouveau vaccin, ou pour comprendre la fonction secondaire de l'appendice rénal chez les iguanes de Guyane, ou en train de poser nue pour des cours de dessin à l'académie des filles, ou en train de se salir les mains pour aider un accouchement, ou en train de refuser une demande de fiançailles dans la roseraie, ou d'apprendre à manier un fusil quelque part dans une vieille grange, ou de boire trop de vin dans la tour interdite pour oublier un télégramme de son père qui annonce qu'il repart en voyage, ou de suivre un séminaire sur la pensée hégélienne, ou de fabriquer du poison dans la salle de chimie, ou de s'amuser à choquer les premières années en traduisant Sade à haute voix dans la bibliothèque, ou, enfin Helen, sa routine habituelle en somme...
_ Pardon ?
_ En résumé, je ne sais pas où elle est, donc tu peux lâcher mon bras. Soupira Nikola qui s'était enfin donné la peine de relever la tête de son livre. Le regard qu'il reçut suffit à lui faire savoir que John le blâmait grandement pour ces paroles, qu'elles soient vraies ou fausses.
_ Inutile de me joncher comme ça, il n'y a là rien qu'elle ne reconnaisse elle-même.
John ouvrit de grands yeux avant de se ressaisir et de répondre.
_ Cela ne signifie pas qu'il faille en faire étalage, Tesla, sa seule témérité suffira à lui attirer des ennuis, pas besoin d'en rajouter, ni de s'en vanter.
_ Oh, je n'en rajoute pas, en fait, je pensais que tu savais. Watson te raconte tout sur tout, parait-il. Peu importe, si tu préfères ne rien entendre, je saurais me taire à l'avenir.
Nikola se redressa ensuite, le salua et lui abandonna son fauteuil, un sourire en coin. De deux pierres l'une, songea-t-il : premièrement, Druitt questionnerait Watson et lui en voudrait secrètement, deuxièmement, il avait clairement fait comprendre à ce grand nigaud qu'il ne s'initierait pas si vite au mode de vie qu'ils entretenaient tous les quatre, qu'il n'embrasserait pas de sitôt leur fierté ni leur dérision et surtout qu'il était loin de pouvoir prétendre connaître Helen.
Sectaire, Nikola, sectaire. Elle lui disait souvent qu'il l'était un peu trop et c'est vrai qu'à chaque fois que quelqu'un devait approcher la bande, c'était lui le premier à montrer les dents, à montrer que nul autre n'était censé y trouver une place, sauf pour Nigel, soyons honnête, Nigel avait été une sorte de petite révélation, sans doute parce qu'il avait un sacré second degrés et avec ses deux ans de moins il était encore immunisé contre les prétentions viriles et grotesques, sans dire qu'il aimait Helen comme une grande sœur. Tout le contraire de Druitt.
En parlant de Nigel, il l'aurait bien entrainé faire un tour sur les docs pour le cuivre, le môme pratiquait le négoce comme une langue maternelle, un as, un maestro, un virtuose.
_ Debout pouilleux d'incontinent! Tambourina-t-il contre la porte du second étage étiquetée Griffin.
En vain. Déçu, il monta les escaliers jusqu'à sa propre chambre et ne remarqua qu'après coup le loquet déverrouillé.
_ Helen ?!
_ La ferme, je lis.
Ah oui, il avait oublié de mentionner cette possibilité à Druitt : elle pouvait aussi se trouver dans sa chambre. Depuis le début de cette nouvelle année, elle s'était auto-délivrée la permission de prendre cette habitude. Il faudrait qu'il cesse d'être surpris de trouver son par-dessus et son chapeau sur la chaise, ses souliers renversés au coin du lit, sa longue silhouette à plat ventre sur le matelas, genoux pliés, les pieds battants l'air doucement ou se frottant l'un contre l'autre dans les bas blancs, en appui sur les coudes au-dessus d'un livre ouvert, l'hermine endormie sur son dos ou tendant un museau curieux par-dessus son épaule au bruit des pages qu'elle tournait.
_ Et qu'est-ce que tu lis ?
_ Des notes.
_ Mais encore ?
Elle se tourna de côté pour le regarder, la petite bête bondit dans un couinement de protestation.
_ Tes notes de bas de page sur Ampère, enfin, autant que tes pattes de mouche me le permettent.
_ Et les rats ?
_ Ceux qui ne sont pas morts sont désormais vaccinés contre la méningite. Oh et il y en a un qui a inoculé je ne sais quoi qui lui décolore la peau et le rend aveugle, je me demande si le virus n'a pas muté ou...
_ Tu as l'air plus que maussade.
_ Pas maussade, contrariée, si ça avait marché j'aurais pu contester les dernières thèses de mon parrain, il pense que le vaccin fonctionne parce que le virus stagne quand il n'a plus de quoi se nourrir, mais c'est faux, c'est parce que les cellules elles-mêmes libèrent quelque chose qui neutralise ses toxines et...
_ D'accord, d'accord, j'ai compris, on ira te chercher d'autres rats.
Elle sourit en roulant les yeux de dépit et les replongea dans le livre.
_ Je sais que mes notes sont passionnantes, Helen, mais...
_ C'est du pur génie ! Je suis certaine que tu ne t'en rends même pas...
_ Tout compte fait ce n'est pas plus mal que tu sois là, j'ai quelque chose qui pourrait t'intéresser.
Il s'approcha du bureau et souleva une toile rêche. Helen sauta du lit en reconnaissant une sorte de microscope.
_ L'autre jour, comme je t'ai vu travailler pendant la nuit, je me suis dit que ça pourrait t'être utile. Regarde.
_ Il s'allume ! Cria-t-elle.
_ Double éclairage, un en dessous, et un au-dessus, j'ai ajouté une lentille aussi, pour allonger la focale, comme ça, tu devrais pouvoir agrandir un peu pl...
Il y eut un grincement de parquet, un heurt charnel puis quelque chose de beaucoup plus doux et quand le léger assaut de douleur le sortit de sa torpeur, au moment où un talon nu s'enfonça dans son mollet, il prit pleinement conscience qu'elle les chavirait sur le lit et que quiconque d'un tantinet bienséant n'aurait pas approuvé l'ardeur avec laquelle elle se frottait à lui, la démence avec laquelle il s'abreuvait du bruissement des jupons en coton contre son pantalon soyeux et de la brûlure des deux corps en dessous. Le jeu gardait quelque chose d'enfantin avec la masse de tissus et de voilages qui les limitaient, qui préservait leurs peaux intactes et qu'ils ne songèrent pas vraiment à repousser, mais il dura.
Deux étages plus haut, Tesla se tenait le front comme pour presser au dehors cette désagréable impression d'avoir son crâne pris d'assaut.
Alors quand ils sortirent tous deux pour diner, éclatants, cheveux hérissés, joues pourpres, lèvres gonflées, quelques regards cocasses les suivirent. Nigel, contre toute attente, se passa de questions et quand ils retrouvèrent le duo à la grande table du diner, James leva un sourcil moqueur mais légèrement troublé et le visage de John, son étonnement passé, sembla se raidir à mesure qu'il percevait sur eux quelques détails probants. Le repas débuta en silence, paisible pour Nikola et Helen, un peu gêné, intimidé et un brin révérant pour Nigel, incrédule et désireux de dissimuler une pointe d'inquiétude pour James blafard, blessé et miroitant de rancune pour John. Mais parce qu'il était toujours celui qui aplanissait les pics dans leur atmosphère, Nigel dénicha du fond de ses pitreries une pensée qu'il lança à vau-l'eau et qui se mua en un nouveau de sujet de conversation frivole. Et bien entendu, quand, bien plus tard, James se retira, quittant l'observatoire pour son lit en leur souhaitant « bonne nuit mes libidineux », ils firent tous mine de rire plus ou moins sans comprendre, mais Helen et Nikola partagèrent un coup d'oeil furtif.
Assis au bureau d'Helen, Tesla cracha deux ou trois jurons en frappant sa tempe de la paume d'une main.
Helen le regardait entre deux mots échangés avec John et Nigel. Puis il y eut ce grand bouleversement à nouveau, le mélange chaotique de multiple décors, Oxford, la terre creuse, un soleil, le laboratoire et le bruit métallique de sa chute exempte de toute douleur et...
Elle repense à James enfermé dans le vestibule, et hâte sa course vers cette Helen au dos dansant à chaque pas dans les escaliers. Maudite soit sa main pâle effleurant la rampe, le poignet souple qui la tenait et la finesse statique de son coude, maudite solide posture de son épaule, les minuscules tertres osseux de son dos visibles sur la blancheur nue, entre la ligne de cheveux rouges et le col bas de l'arrière de sa la robe. Cette nuit... Oui, d'après ses fervents souvenirs, il ne restait plus beaucoup de temps avant qu'elle ne manque l'occasion de l'intercepter. Elle grimpe les premières marches lorsque la rousse disparait au tournant, débouche sur l'entrée du pont où dandinent masques, plumes et costumes, clignotent les parures de gemmes. Elle s'enfonce dans la foule, ne s'occupe pas des deux pointes de pieds qu'elle écrase au passage transgression autorisée en ce type de circonstances. L'autre se faufile sous le chapiteau fixé tout autour des mâts, elle parvient à suivre jusqu'au comptoir où se vendent les lampions de la veillée. La rousse s'arrête là soudainement, fait volte-face comme si elle avait senti qu'on la suivait. Helen détourne aussitôt les yeux, s'accoude au comptoir où elle fait mine d'observer un lampion, se reproche de manquer de nerfs, de ne pas avoir les tripes de l'affronter en face, une bonne fois pour toute, de trouver un moyen de l'aborder. Les motifs sur le crépon des lampions sont étonnement beaux cette année, des sortes de petits soleils peints en noirs, plutôt originaux mais qui cependant, lui évoquent quelque chose de brouillé. Helen Magnus, murmure-t-elle et puis se lève, absolument résolue cette fois.
Tesla quitta le bureau, la sensation était passée depuis quelques minutes.
Will venait de se réveiller en sursaut d'un rêve lancinant dans lequel il poissait d'eau de pluie, nu contre le ventre nu de son mentor. Reposez-vous, avait-elle conseillé, cruelle ironie puisque souvent, il se réveillait bien plus épuisé qu'il ne l'était en s'assoupissant, possédé par cette ridicule énigme. Il chercha Helen, la trouva allongée sur le sol désinfecté du laboratoire, ses longues jambes dans leur étrange position ressemblaient aux membres désarticulés d'une poupée de bois qu'on aurait abandonné. Il grogna et quand sa colère se laissa raisonner, il saisit ses genoux et ses épaules pour la porter jusqu'au canapé le plus proche. Il ne put s'empêcher de regarder, ni de désirer. Elle lui donnait faim. Il voulut rester, hésita, mais il était fâché, la laissa là, passa devant le vase de fourmis, hésita à nouveau, les détruire, mais après tout, elles pourraient sans doute lui délivrer cette fichue réponse... Là-dessus, il se rappela qu'il devait préparer le coffre avec Henry, puis se préparer lui-même aussi parce que Magnus, quelle que soit la profondeur du gouffre qu'elle contemplait à ce moment, serait prête à l'heure tapante.
Vous Luisa, vous vous plantez devant la glace sous les néons pâles qui vous creusent le visage, enfilez votre jean grimpez dans vos bottines, fixez un écouteur à une bretelle, glissez dans une courte tunique, élégante, y attachez votre broche.
Helen sortit du bain, s'arrêta devant la glace, passa les jambes dans un pantalon noir, souple et parfaitement coupé, les orteils dans des escarpins, fixa un micro à la bretelle brodée, ajusta les bonnets sous sa poitrine, passa les bras dans la soie douce qui descendit couvrir son dos, attacha dans sa nuque la chaine du pendentif qui s'installa à la pointe du col plongeant, à la naissance du val entre ses deux seins.
Vous faites un tour sur vous-même, attrapez un crayon et un rouge à lèvre, collez votre nez au miroir et tâchez de vous rendre présentable. C'est un grand soir, le premier d'une longue série.
Helen tourna sur elle-même, se rapprocha de son reflet, colora légèrement ses lèvres et ses cils, en espérant que le naturel ferait le reste. Il fallait y aller de toute façon, empêcher que cela ne se reproduise.
Vous recharger les munitions, serrez d'un cran votre ceinture, enfoncez le fin canon dans son petit étui, jetez une jolie veste sur vos épaules, inutile de s'encombrer d'un sac à main, le jeu de clefs suffira. Vous passez la porte, la fermez, descendez les escaliers avec soin.
Helen noua une ceinture à sa taille, y épingla une des puces d'Henry, et y glissa un couteau, couvrit ses épaules nues d'une veste légère dans la poche intérieure de laquelle elle dissimula un semi-automatique. Ses talons claquèrent contre le parquet quand ils quittèrent le tapis pour la mener hors de la chambre. Elle ferma la porte, descendit les marches vers le hall.
Vous sortez
Elle sortit
Vous montez à l'avant de la voiture, prenez une longue inspiration, tournez la clef de contact.
Helen monta à l'avant de la voiture, offrit un signe de tête rassurant à tout le monde. Nikola précisa qu'il aimait sa tenue et posa une main confiante sur son épaule. Henry, Will et Declan, crispés dans la banquette arrière, portaient tous les trois la même expression placide, le trac. Elle mit le moteur en marche.
Vous démarrez.
Helen démarra.
