Chapitre 14

Homme en chemise blanche et grosses lunettes, anneau soleil noir. C'est le seul de la première classe que vous ayez remarqué pour le moment mais il se peut que quelques détails vous aient échappé dans l'épaisseur chaude de la foule. Vous vous répétez une dixième fois le programme de la réunion. Minuit : discours, minuit quarante : communion générale, une heure 15 : cérémonie des paumes et puis, la seconde classe quitte les lieux, restent pour la suite, les membres suprêmes, qu'ils fallait repérer dans la foule pendant la soirée, tous reconnaissables à un bijou, boucle de ceinture, bouton de manchettes, ou autres. Ceux-là sont les anciens, héritiers, partisans de longue date, de l'époque où on coulait encore de précieux ornements pour nos précieux donateurs, de l'époque ou le soleil n'était pas encore tombé dans l'oubli dont on l'extirpera ce soir. Etre vigilent, toujours. Pas trop de bruits, ni de scandale, pas d'émeutes, pas de sang, de la discrétion et beaucoup, beaucoup de distinction.

Will suivait Helen des yeux avec une concentration qu'il tentait de dissimuler. Elle naviguait lentement entre les corps inconnus, de slalome en slalome, pâle, noble, en paix. Tesla, vaguement immobile de l'autre côté de la salle, les mains négligemment postées sur les hanches, dans sa gestuelle si typique, un peu féminine, non ce n'était pas le mot, disons, sophistiquée, ampoulée, portait ce même air lui aussi, air de ne craindre ni vent ni marée, un air de ne pas craindre la mort, empreint d'une sorte de sagesse millésime. De temps à autre, il jetait un coup d'œil vers Helen ou vers Henry. Declan suivait Will comme si de rien n'était, grinçant des dents, la mâchoire tendue, son anticipation évidente, comme chez tous les visages qui l'entouraient. Car tous attendaient la même chose : que l'estrade circulaire au centre de la grande salle s'anime. Que les visages du soleil noir lèvent leur voile et les guident sur les premiers pas d'une longue initiation. C'était une très belle salle -le regard d'Henry perdu dans les dorures du haut plafond en témoignait-, une vieille salle de réception à l'extérieur de la ville, compilation d'un goût douteux de différentes modes européenne, Second Empire pour les murs et les rampes d'escaliers, Renaissance pour tout le reste. Will suivait de nouveau Helen des yeux, toujours pâle, noble et en paix, le balancement fluide de ses cheveux noirs où perçait l'étincelle d'argent des boucles d'oreille. Ses lèvres au contour régulier, miroitantes sous l'arrête droite de son nez, elle fixait un homme en chemise blanche. Et l'homme en chemise blanche la fixait aussi.

_ Qui est-ce ? Souffla Will dans son micro.

_ Rodney Moron à qui j'ai implanté la puce qu'on a suivie jusqu'ici. Chuchota-t-elle.

_ Il vous a reconnu on dirait.

_ Bien sûr qu'il m'a reconnu, on ne m'oublie pas si vite.

_ Vous passez trop de temps avec Tesla.

_ Je peux vous entendre. Crépita la voix dématérialisée de Nikola. Helen, par tous les diables, qu'as-tu fait à ce vieux bougre, il a l'air complètement traumatisé!

_ Non, il était comme ça avant. Et arrête de l'observer, il va le sentir.

_ Wow, comme quoi la nature ne nous gâte pas tous équitablement. Bon quand est-ce que ça s'active ? Je pensais qu'une mission d'infiltration avec toi serait plus...

_ C'est toi qui voulais venir.

_ Je commence à le regretter.

_ Continue de faire l'enfant et je te vide mon chargeur entre les yeux.

_ Tu seras bien avancée après ça. Tu penses qu'il y aura un cocktail ?

Le cercle s'éclaira. Six figures virent l'occuper, un vieil homme, quatre plus jeunes et une très jeune femme. La salle fit silence et les premiers mots résonnèrent. Tous les six prirent la parole tour à tour, jouant chacun de leur rhétorique naturelle. C'était un beau discours, parfaitement orchestré, un peu dialogué, sur la justice, la vérité, la beauté, comme seule et même destinée de l'humanité, quelque chose d'assez traditionnel en somme -d'où les longs soupirs de Nikola- mais qui, au fil du temps, prenait des accents nouveaux qui se répercutaient en frémissements enthousiastes de la foule, en approbations puis en applaudissements ça et là. La jeune fille devait être Luisa, songea Helen. Elle l'aurait imaginé plus veille et plus froide, avec un visage bien plus dur que ces traits vaporeux qui respiraient l'harmonie et une sorte de bonté triste et primaire. Les vierges à l'enfant de Raphaël se rappela-t-elle et l'analogie la frappa. Luisa y compris, tous projetaient une majesté incontestable qui laissait penser qu'ils possédaient une conscience supplémentaire, une lucidité cachée. L'heure était grave, se disait Helen, grave parce que ni leur mot ni leur forme n'avaient quoique ce soit d'extrême au point d'être repoussant, ou au moins alertant, rien donc, qui les auraient facilement condamnés, grave parce qu'ils tenaient en eux tout ce qui parvient toujours à séduire et à inspirer.

N'importe qui dans la salle pouvait braver les seuls commandements qu'ils avaient fixé : pas de débordements quels qu'ils soient, pas d'enregistrements de toute sorte, ils ne vérifieraient pas, ils se contentaient de feindre une confiance aveugle, et pour cette raison, Helen était pratiquement sure que ceux qui s'apprêtaient à huer, hurler -les casseurs, car il y en avait sans doute et elle-même en ferait peut-être partie- ou à filmer, à allumer discrètement le micro de leur téléphone, hésiteraient et même pour beaucoup, se raviseraient. Et quand les mots « pour qu'enfin ce monde qui nous abrite atteigne sa fin et soit notre sanctuaire » s'installèrent dans l'assemblée, et planèrent, soulevés par leur tonalité mystique, Helen sursauta.

« Désormais, il vous faut faire le choix initial, celui d'en être ou de repartir. A tous ceux qui nous quitteront ce soir, merci, à tous ceux qui doutent, ne vous engagez pas et à ceux qui savent déjà, soyez bienvenus. Qu'à la droite de la ligne de sable que je trace viennent lentement se placer ceux qui seront nos frères. A gauche tous ceux que nous n'aurons pas su convaincre et qui j'espère, nous le pardonneront. »

Un lent remoud ballota la foule, Helen fit signe aux autres de choisir la droite. Puis, le partage fait, la grande moitié de gauche quitta lentement les lieux en chuchotant et les portes se refermèrent, lentement aussi. Helen rajusta son oreillette, certaine d'entendre tôt ou tard un sarcasme d'Henry ou de Nikola. Mais il ne vint pas. Rodney se tenait ferme, droit devant elle. Will réprima un frisson et cette envie pressante de quitter les lieux, sentiment de ne pas être à sa place et que tout le monde le savait, intuition que si personne ne savait rien, son seul inconfort le trahirait, impression d'être pris au piège, murs qui se referment tout autour, manipulé, joué, poupée d'un leurre. Il jeta un œil à son mentor qui semblait presque se plaire à jouer l'indifférence puis à Henry qui haussait des sourcils vaguement inquiets. Ensuite il fallut se mettre en ligne pour recevoir l'approbation des six. Six fantasmagories qui marchaient, planaient dans les rangs en déposant sur le dos des myriades de mains tendues leurs paumes sacrées, bienveillantes. Declan apparut derrière une colonne et s'approcha de Will, ils se regardèrent en silence. Tesla se crispa, il n'appréciait pas ce genre de contact forcé.

Coude à coude avec Rodney, Helen saisit du coin de l'œil son regard dur mais ne s'en préoccupa pas, elle attendait de voir de près le visage révélé de Luisa Schedule. Elle remit bien en vue le pendentif sur sa poitrine, retira le micro de son oreille et serra les dents à l'approche des six. Ses genoux perdirent leur stabilité l'espace d'un instant et tout à coup, elle eut peur.

Ils la regardèrent en souriant, semblant lire, gravés aux tréfonds de sa pensée, ces hiéroglyphes inconnus d'elle-même. Six absolument percutants, affreusement puissants et qui posèrent tous, l'un après l'autre, dans leur démarche rigide et contrôlée, leur paume sur sa main, mais elle ne put sourire. Arrivée à son niveau, Luisa sourit par contre, et s'attarda en face d'elle, cerna son visage, se posant très intérieurement une question qui dessinait d'invisibles ridules au coin de ses yeux, l'observa à nouveau, avec précision, lança un deuxième sourire, un sourire faux cette fois, puis rattrapa le fil de la procession, toucha la main de Rodney et le déchiffra lui aussi avec insistance. S'éloignant, elle glissa un mot dans l'oreille du cinquième et ils jetèrent tous deux un dernier coup d'œil incompréhensible en leur direction. Elle était probablement démasquée, en déduisit-Helen et elle commença à envisager la fuite. Si seulement elle pouvait trouver Will.

Mais alors un nouveau mouvement de foule l'entraina, et le cercle, à nouveau brusquement éclairé, repris le centre de l'attention. Helen en profita et reculait entre les corps obstacles, inspecta de loin les portes –gardées- et les issus de secours –gardées aussi-, seuls les escaliers restaient libres mais ils supposaient de traverser la salle entière, donc peine perdue et puis nul ne savait qui ou ce qui attendait à l'étage. Peu importe, il fallait s'éclipser vite.

Elle se sentit épiée, érodée par les multiples pairs d'yeux qui se jetaient sur elle à son passage. Par crainte, elle filait à reculons, ne lâchait pas le cercle du regard, trois avaient repris leur place au centre mais il manquait deux maîtres et Luisa. Pouvait-elle savoir ? Avoir compris son imposture ? Se trouver à cet instant quelque part, tout près, prête à la saisir par surprise, la trainer au centre de lumière et à lui faire payer, à la sacrifier, faire fumer son sang frais sur les langues des disciples avides pour clore le cérémonial ? Elle chercha la gamine du regard dans la pénombre, rien. Mais, condensée dans cette marre humaine qui suait d'ardeur et émanait ce souffle funeste des foules persuadées, reconnaitre un visage était tâche ardue. Elle pouvait être n'importe où, qui sait peut-être juste derrière elle.

_ Où crois-tu aller ? Chuchota-t-on à son oreille.

Sur le coup, et parce que l'atmosphère oppressante s'y prêtait, elle manqua hurler mais un détail la frappa. C'était une voix d'homme et un parfum qu'elle connaissait. L'imbécile. De soulagement, elle laissa l'arrière de son crâne se poser contre son épaule et il l'encercla de ses bras.

_ La fille, Luisa, elle a disparu, Nikola.

_ Et alors ? Souffla-t-il dans son cou.

_ Je crois qu'elle m'a repéré.

_ Tu sais, tu devrais arrêter les fourmis, ça te rend paranoïaque.

_ Je ne plaisante pas.

_ Détends-toi Helen, personne ne t'a repéré. Tout le monde va bien.

Il pointa discrètement Will, Declan et Henry du doigt qui comme d'un commun accord les trouvèrent des yeux à leur tour. C'est à l'étonnement qu'elle y lit qu'elle s'aperçut qu'elle se tenait encore pelotonnée et se dégagea de l'étreinte.

Puis il lui vint à l'idée de chercher un autre visage, celui de Rodney. Il manquait à l'appel, tout comme une bonne dizaine d'autres qu'elle avait croisé au cours de la soirée. Autre chose, il y avait comme un indicible flot dans la foule, une mouvance ça et là, impossible à localisée.

_ Il se passe quelque chose Nikola, certains ne sont plus là.

_ Quoi ?

Il tourna la tête, observa dédaigneusement l'assemblée comme pour y pointer une preuve de ce qu'elle avançait. C'est vrai qu'il manque des gens, se dit-il en scrutant toujours l'horizon bouché. Il sentit la main d'Helen quitter son bras mais continua de fixer la foule un moment. A l'instant où il crut tourner la tête vers elle à nouveau, sa place était vide, et le petit creux dans la foule se refermait déjà comme un trou dans l'eau appelle le sable à le combler. Alors il fila, tête baissée, avant-bras sur la défensive dans la direction ou elle semblait avoir été aspirée, fit signe aux autres de se mettre en alerte. Ils l'étaient déjà. La chasse commençait.

On la guidait dans une succursale à l'écart. Elle pensait à protester, revenir sur ses pas, mais comme abasourdie, la réflexion brouillée, elle ne put s'en tenir qu'au lointain écho qui l'implorait de suivre. C'est ainsi qu'elle ne recouvra ses pleines facultés qu'une fois assise à la grande tablée, à côté d'un Rodney encore un peu égaré et face à 11 autres visages arrachés à la foule. Puis Luisa monta debout sur la table éclairée de bougies rondes, suivie de ses deux acolytes. Elle les détailla les uns après les autres.

_ Magnus ? Magnus où êtes-vous ?

Le murmure crépitant de Will s'échappa du micro étouffé dans la poche de son pantalon. Elle posa précipitamment la main dessus pour en masquer le son et n'entendit plus que le « coupez votre micro crétin ! » de Nikola. Puis le silence. Elle releva les yeux doucement, mais, Dieu merci, personne n'avait rien remarqué.

«_ Je suppose que vous savez tous pourquoi vous êtes là. Vos parents se devaient de vous léguer ce secret. Etes-vous tous prêts à perpétuer leur branche ?

_ Oui.

_ Bien chacun de vous recevra des instructions très précises dans trois jours exactement. Il y aura des risques et vous serez impliqués dans toutes nos actions pour assurer leur cohésion. Car c'est là l'essence de votre tâche : être notre arrière-plan solide et notre sol. Votre vie telle que vous la connaissez si bien est sur le point de changer. Et ce soir, nous allons vous y préparer. Mais tout d'abord... Il va falloir régler un petit détail.

En une fraction de seconde, comme en vitesse accélérée Luisa, du haut de la table qui lui faisait un piédestal, dégaina un semi-automatique, rabaissa le chien, positionna son doigt au-dessus de la gâchette et tira.

Tous se collèrent d'un seul mouvement au fond de leur chaise, en apnée. Puis au ralenti cette fois, le glouglou du sang qui se dévidait de partout dans un dernier râle, sorte de gargarisme visqueux, la lente chute du crâne sur la table, le petit boum décisif qui l'accompagna et le petit cri rauque qu'un des membres affolé, en face d'Helen, échappa.

Luisa le regarda en souriant.

_ Du nerf, mon ami, c'était une taupe. Et ce n'était peut-être pas la seule.

Helen regarda ses doigts, des gouttelettes de sang avait giclé dessus quand la tête de Rodney... Ses cheveux noirs baignaient dans l'étang rouge, sa chemise blanche se teintait tout près d'elle, un des verres de sa lunette s'était fendu, les gouttes de sang sur ses doigts et ses ongles la gênait, elle combattit l'envie de les essuyer et de se tasser sous le poids que pesaient sur elle les mots de la fille.

Mais un des six entra en trombe, rassembla les trois autres à l'écart et parla à voix basse, l'air agité. « 4 hommes ont réussi à... pas où ils sont... doute partis en même temps que les derniers communiants...Sciu... rassemble... décoller » Discerna Helen. Puis Luisa revint, les mains sur les hanches et lança en toute confiance.

_ Mauvaise nouvelle, il semblerait qu'il soit mort trop tard, on nous a pistés. Debout ! La préparation risque d'être plus rude que prévu...

« _ Il faut qu'on entre à nouveau. Soutint Will.

_ Pas avant de la localiser. Ca en est où, Heinrich ?

_ Ca y est, ça c'est Rodney, - il indiqua un point sur son écran de portable- il est immobile, ça c'est elle, elle n'est pas seule, ils prennent les escaliers à la file indienne.

_ Bon sang qu'est-ce que, non c'est pas vrai ! Pesta Declan en se bouchant les oreilles au son strident des sirènes.

_ La police ? Depuis quand ont-il d'aussi bonnes informations ? Cracha Tesla.

_ C'est pas la police. Mais ils sont très nombreux. Cria Will par-dessus le vacarme des portières claquées et de la foule des communiants pris de panique qui avaient eu la mauvaise idée de s'attarder à discuter dans la cour après la cérémonie. En moins de deux minutes, l'endroit était désert, quelques moteurs retardataires démarraient encore ici et là dans le parc, mais en somme, rien de plus que le calme impeccable quand les agents en noirs encerclèrent le bâtiment.

« _ Bon sang, elle est toujours à l'intérieur ! Qu'est-ce qu'ils font ? S'inquiéta Henry.

_ Il y a un homme mort, envoyez des renforts ! Hurla un des agents en sortant du hall en courant.

Ils trainaient trop, se dit Helen au premier son de sirène, le filet se refermait autour d'eux, les agents étaient déjà entré dans le bâtiment.

_ Quel est votre plan ? Demanda-t-elle.

_ Nous avons les choses en main. Lui répondit Luisa d'un ton sec et condescendant.

_ On ne dirait pas. Grogna-t-elle.

Luisa s'arrêta brusquement, se tourna face à elle et la dévisagea. Elle fit signe aux autres de monter. Ils s'exécutèrent, prirent l'escalier vers le toit. Des hélicoptères, compris Helen, c'était ça, le plan.

_ Quelque chose me dit que vous n'avez rien à faire ici. Souffla Luisa en s'approchant du docteur.

_ Comment osez-vous ? Si mon oncle pouvez-vous entendre, il vous tuerait sur le champ! Helen fit mine de s'offusquer.

_ Ah oui ? Et qui est votre oncle ?

_ Max Brant. Mentit Helen

Max Brant ? Vous vous interrogez. C'était possible après tout. On ne connaissait pas vraiment les identités des héritiers jusqu'à ce jour. On savait simplement qu'ils existaient et qu'ils se manifesteraient à la réapparition du soleil noir. Et Max était une effigie pour tout le monde ici, mieux ne valait peut-être pas tenter d'intimider sa nièce... Si elle était vraiment sa nièce, parce qu'elle pouvait tout aussi bien être une autre taupe, ou pire, Helen Magnus... Non, vous rectifiez- vous, Magnus faisait partie de votre paranoïa, de ce genre de film qu'on finit par se faire constamment quand on est tueur. Et pourtant elle collait assez avec la femme de la télévision, grande, brune, à moins que votre esprit ne commence à transformer les choses, dans tous les cas, ça ne prouvait rien. Vous entendez les premiers hélicoptères décoller.

_ Est-ce qu'on peut partir maintenant, je préfèrerais ne pas mourir dès le premier jour ! Provoqua Helen.

Et juste quand Luisa, les premiers soupçons passés, s'apprêtait à passer devant elle pour ouvrir le chemin, Helen lui décocha un coup de poing qui aurait dû la mettre à terre pour un moment, au moins assez longtemps pour s'enfuir. Mais la gosse se releva et se mit à sa poursuite.

Vous suivez Helen Magnus de près dans les escaliers, agrippant les deux côtés de la rampe pour vous hisser plus vite. Au tournant, vous parvenez à la saisir par la ceinture et la tirez en arrière suffisamment fort pour la faire trébucher, la ralentir et la doubler en jouant des coudes, mais pas assez pour qu'elle n'aille dévaler les marches en roulant, comme voulu. Vous atteignez l'entrée du couloir, accélérez mais aussitôt vous êtes projetée contre un mur, poumons compressés, vous glissez jusqu'au sol, sentez ses chevilles vous enjamber, en saisissez brutalement une, en hâte, jusqu'à ce qu'elle tombe maladroitement, de tout son long, à moitié sur vous, vous vous relevez en même temps qu'elle et courez en la poussant quand elle menace de vous dépasser. Vous vous ruez sur la poignée de la porte, essayez la refermer sur elle, bruit de craquement quand le bois la percute, prise entre la porte et son encadrement, une fois, deux fois, elle gémit, son front saigne mais elle force l'accès, vous attrape les cheveux, vous propulse la figure contre la table. Quand votre menton cogne le verre qui se fend, vos dents claquent en broyant un bout de votre langue, gout du sang, beaucoup de sang. Vos paupières s'inondent de larmes et vous voyez mal ce qu'elle fait mais une chose est sure, elle approche et vous colle les poignets l'un à l'autre dans le dos. Vous hurlez et vous débattez, libérez une de vos mains, prendre la bouteille sur la table, se retourner et vlan, elle crie et se frotte les yeux parce que la vodka qui lui emplit les narines de son odeur grasse les brûle. En Profiter. Vous soulevez une chaise et lui éclatez dessus, elle a l'air d'avoir mal, oh oui.

Alors vous prenez la fuite vers le colimaçon qui mène au toit. Elle est sur vos talons, coups de feu et piétinements pressés dans le couloir, ordres criés à la volée, les agents arrivent derrière vous, ses talons, les tirs des agents, votre souffle étouffé, le battement des veines dans vos oreilles.

_ Cessez le feu, ne tirez pas, c'est Helen Magnus. Cria un agent.

_ Addison ? Helen se retourna au timbre de la voix mais continua de courir.

_ Restez ou vous êtes, Magnus, Magnus, stop ! La garce!

SHPAN, SHPAN

_ Non ne tirez pas ! J'avais dit ne tirez pas, imbécile ! hurla Addison.

_ Mais...

_ Vos gueules !

_ Vous pensez qu'elle est touchée, monsieur ?

_ Pas eu le temps de voir, suivez la-vous trois, vous, renforcez le périmètre et fouillez les caves, personne ne doit filer, compris ?

Magnus grimpe juste derrière vous et ses pas raisonnent contre le revêtement d'ardoise du toit. Vous passez sous les hélices de l'hélicoptère, arrachez presque la portière de son socle en l'ouvrant, vous vous apprêtez à monter mais tout à coup, une vive douleur dans vos côtes et vous tombez à genoux, on vous tord les bras dans le dos et vous les noue avec une ceinture. Magnus sent le sang chaud, sa respiration est vive et sifflante, comme prise d'asthme, mais sa main ferme autour de votre cou, elle vous force à grimper sur le siège de droite, vous y ligote en serrant les ceintures de sécurité plus que nécessaire, vous rugissez toujours en vous débattant, ne jamais se résigner à abandonner, surtout quand on est vraiment coincé, comme maintenant.

Magnus claque la portière droite à côté de vous, les hommes en armes déboulent de l'autre côté du toit, elle monte à gauche, enclenche le moteur, enfile le casque, ferme la portière, on tire sur la coque blindée, elle décolle.

_ Où est-ce qu'on va ? Criez-vous.

Elle vous jette un regard noir mais ne vous répond pas, ses lèvres restent pincées bleuies, un peu grimaçantes et les muscles de ses joues légèrement saillants, ses sourcils froncés, ses yeux plissés et rougies, brillant de larmes, elle transpire, ses narines se dilatent régulièrement, elle renifle de l'air, ses mains tremblent autour des manches.

_ Où m'amenez-vous ? répétez-vous.

_ La ferme !

Vous vous agitez sur le fauteuil en crachant un flot d'insultes, dans l'espoir de parvenir à trouver un angle pour vous défaire de vos liens, le bruit des hélices et le sifflement de l'air vous emplie la tête et devient insupportable. Vous regardez désespérément le casque de co-pilote sagement posé à quelques centimètres de vous, inaccessible. Vous lui jetez un regard significatif, elle observe le casque, comprend.

_ Dans tes rêves, lance-t-elle en passant une vitesse.

L'hélicoptère prend de la hauteur et vous collez vos oreilles douloureuses contre le coussin de tête, priant pour ne pas finir sourde, vous jurant d'étriper cette salope à la première occasion. Toutefois, à cet instant précis, elle attrape le casque et vous l'enfourche sur le crâne. C'est alors que vous avez remarqué, lorsqu'elle a décollé de dos du siège, que ses mouvements s'étaient ralentis mais que son souffle demeurait erratique, brûlant, que son regard perdait par intermittence sa convergence naturelle et surtout qu'à l'omoplate, elle avait deux énormes trous de chair béants qui suintaient allègrement leur poisse dans la jolie veste gonflée comme une éponge. Et la petite flaque au fond du siège s'élargissait à chaque instant.

Un bruit sourd vous fit relever les yeux. La tête d'Helen Magnus venait de s'effondrer contre le pare-brise de droite, la plaie de son front laisse une trace de sang sur la vitre qui commence à se couvrir de pluie de l'autre côté, ses paupières ne sont tombées qu'à demi closes, si bien quelque chose de bleu émane encore de ses yeux, ses mains pendantes semblent froides, et le manche de direction est laissé à l'abandon, et vous êtes très bien attachée, et l'hélicoptère perd de l'altitude et tressaute, alors vous hurlez.