Chapitre 15
Parmi tous les instants qu'il aurait pu choisir pour la réveiller, il fallut que son subconscient préfère celui pendant lequel Declan lui retirait la première balle de la peau du dos.
_ Merde ! Elle se réveille, Will, anesthésiant ! Magnus ne bougez pas, ne bougez pas !
_ Argg, ça fait un mal de chien!
_ Je sais, doucement, doucement !
Nikola entra brusquement et s'approcha.
_ Mon Dieu ! Helen ? Helen ?
_ Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda-t-elle, la voix un peu lointaine et très roque.
_ Ah Helen... Tu t'es encore faite des ennemis on dirait, vraiment irrécupérable, quelqu'un t'a tiré dans le dos, deux fois, oh et tu viens de survivre à un crash aussi. D'ailleurs, à l'occasion, rappelle-moi de ne jamais, jamais, jamais voler avec toi.
Elle rit, puis gémit.
_ Et Luisa ? demanda-t-elle.
_ Tu veux dire la pré-ado grande-gueule ? Elle va bien, hélas. Elle est en cellule d'isolement, à mon grand soulagement. Dis moi, qu'est ce qui s'est passé pendant la copulation qui a engendré cette nouvelle génération? Ils sont tellement...
_ Il faut que je lui parle.
_ Elle ne va pas s'enfuir, Helen et laisse-moi te dire, même si j'en suis profondément navré, qu'il te reste une balle et qu'elle est sacrément coriace. Alors tu vas te rendormir bien sagement et on en reparlera demain, tu veux ?
Will approcha avec une seringue.
_ Non attendez Will, pas de sédatif, ça ne sert à rien.
_ Tu plaisantes ? Ou bien ton versant masochiste... Commença Tesla.
_ Non, je vais encore me réveiller en plein milieu, Nikola, sang de vampire, tu te souviens ?
Il ne put s'empêcher de sourire avant de froncer les sourcils :
_ Alors quoi à la place? Oh, tes petites bébêtes ? Tu crois?
_ Quoi ? Non, non, non ! S'interposa Will.
_ Ca sera toujours mieux que rien ! Protesta-t-elle
Will jeta un regard désespéré à Declan puis à Nikola qui fit une grimace et lâcha.
_ En fait, il se pourrait bien qu'elle n'ait pas tout à fait tort... Pas besoin d'être diplômé en médecine pour...
_ Très bien, magnifique, allons-y, laissons-la donc faire Une fois de plus, et puis encore Une fois de plus, et encore, et encore, jusqu'à ce soit la fois de trop! Cracha Will.
Declan soupira en gonflant les joues.
_ Will ... Commença Helen, mais ce fut vain, il avait déjà quitté l'infirmerie en claquant la porte.
_ Et un point pour Zimmerman. Commenta Henry.
Helen attrapa le flacon que lui tendait Declan et le déboucha avec les dents.
Puis il n'y eut plus de douleur, plus d'infirmerie, plus de pince et de gaze tachée de sang, plus de regards transis posés sur elle.
Minuit approche, Helen ouvre le programme et observe au-dessus du carton fin la rousse maintenant en pleine discussion avec un petit groupe, son lampion à côté d'elle, prêt à être lâché sur le canal au douzième coup de cloche. Elle ne pouvait pas lui dire la vérité, James voyait juste sur ce point. James, oh, il allait lui en vouloir...
Odeur de vin chaud et de marrons grillés. Image qui s'évanouit.
Helen saute du haut rocher, elle est si proche de Praxis désormais qu'elle en sent la puissance rayonner jusqu'à elle, condensation de chaleur et de mouvement humain. Elle retombe parfaitement stable sur ses jambes fléchies et se remet en marche. Lorsque les lumières de la cité réduisent et s'éteignent une à une, elle dépose au sol son cabas et allume un feu, grignote un peu, écoute le brouhaha de Praxis : la fin du silence austère et abrupte de l'extrême solitude. Elle tapote pour les éteindre les dernières braises qui picorent le sol puis s'allonge au creux des grandes racines. Ce n'est pas l'abri le plus confortable qu'elle aura habité mais elle s'en moque désormais. L'endurance, la résistance et l'agilité qu'elle a gagnées pendant ce voyage la déshumanisent encore un peu plus, elle a changé, elle change pense-t-elle en s'assoupissant, plongeant dans des sillons de plus en plus turbulents - elle se tient aux aguets, l'oreille dressée, accroupie dans les ronces, javelot bandé, prêt à crever le buffle sauvage charnu et gonflé comme un ballon de baudruche à quelques mètres d'elle. Sauf que tout à coup, elle jette la lance à terre et attaque à mains nues, à la force des bras et au tranchant de ses longs ongles noirs. Elle a faim, une faim plus proche de la soif, bref douleur où faim et soif sont confondues elle plaque et maintient la bête au sol, à moitié allongée dessus, dégage sous son oreille une zone tendre où la peau se tend, fine, presque transparente et la pince et la tire jusqu'à ce qu'elle se déchire sous ses dents, qu'elle craque et ruisselle - Helen se replie sur elle-même dans son sommeil, lâche un faible cri - elle se tient aux aguets, l'oreille dressée, debout dans l'eau, nue, le visage à quelques centimètres de la surface plane du ruisseau calme. Elle s'étonne de sa force qui grandit de jour en jour, ressent dans son corps ce miraculeux bouillonnement qui l'immunise depuis deux siècles, celui que la légende appelle sang originel. Elle plonge, frotte sa peau jusqu'à rosissement puis démêle ses très longs cheveux avec ses doigts - Helen tourne sur le côté, cogne sa tête contre une des racines du lit de fortune mais ne se réveille pas- elle se tient aux aguets, détourne très vite le regard de l'eau, seul miroir qu'elle ait depuis des semaines, mais l'y reporte aussitôt, quelque chose l'inquiète. Elle examine son reflet. Pâle, les joues creusées, les yeux noirs, entièrement noirs et deux petites canines très blanches dont la pointe dépasse, posée en appui sur le petit coussin rose de sa lèvre inférieure. Elle touche son visage puis sort de l'eau en courant, trébuche dans le sable gris de la rive qui lui colle immédiatement partout, c'est impossible, impossible ! Ca ne pouvait pas être !
Helen se réveille en sursaut, palpe son visage et observe ses ongles roses et blanc, pas de canines proéminentes, calme son souffle et parvient à se rendormir un moment. Quelques heures plus tard, elle se redresse à nouveau, dans le même état, répète-le même processus, d'abord les dents, puis les ongles. Humains, définitivement humain. Elle respire, se demande un instant si l'aube est passée puisqu'elle voit si bien dans le noir, que sur cette terre grise, entre le gris du jour et le gris de la nuit, la différence se fait mince. Jour, finit-elle pas conclure d'après elle ne sait quel instinct. Puis tout à coup elle le sent, il y a du mouvement près d'elle.
_ Est-ce que tout va bien ?
Helen tourne la tête vers la voix.
_ Rana ?!
_ Est-ce qu'on se connait ? Non. Question absurde tout le monde connait mon visage depuis mon ostracisme. Vous êtes sure que ça va ? Vous avez passé la nuit à hurler et à vous débattre. J'ai essayé tout ce que j'ai pu mais impossible de vous réveiller.
Hurler ? Quel âge a-t-elle, 5 ans ? Se reproche Helen en ravalant sa honte. La surprise venait de sceller ses lèvres mais surtout la certitude qu'après plus d'un mois de solitude et d'intériorisation, elle ne pourrait s'arrêter de parler si elle commençait dès maintenant.
_ Et vous, comment vous appelez-vous ?
_ Helen.
_ Qu'est-ce que vous faites ici, il n'y a jamais personne ? Demande Rana.
_ Je me rends à Praxis.
_ A pieds ? Toute seule ? Vous les nomades, vous êtes vraiment des gens robustes, n'est-ce pas ? Commence la praxienne.
Nomade ? C'est vrai, c'est exactement ce qu'elle était ces temps-ci, songea Helen. Elle hocha la tête.
_ Pourtant je peux dire que vous avez l'air épuisé et affamé, je pense qu'un pull de secours ne serait pas du luxe non plus... poursuivit-elle.
Helen jeta un œil à ses vêtements. Ils étaient propres désormais -elle prenait soin de les laver comme elle pouvait maintenant qu'il y avait de l'eau en abondance- mais déchirés et même brulés par endroit, les manches de sa chemise en particulier pendaient un peu en lambeaux même si elle les avait retroussés pour cacher la misère.
_ Voyager si peu vêtue par ce froid, êtes-vous complètement folle. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Poursuivit-elle.
_ Les coulées de lave... Murmura Helen
_ La lave ? Dans les forêts des incendies ? Vous venez de là bas? Mais c'est à des lieux d'ici! Venez manger, non, n'essayez même pas de refuser, suivez-moi, le village n'est pas loin. Je sais que les vôtres sont des gens fiers, mais deux jours de plus comme ça et il ne restera plus rien de vous.
Retour sur image.
Odeur de vin chaud, de marrons grillées et les lampions allumés se multiplient sur le pont de terrasse de la péniche. Ses yeux bleus, fixes et ardants au-dessus des feuillets du programme scindent les visages autours, s'arrêtent éblouis. Elle s'est assise ici, juste à côté d'un groupe de joueurs de carte qui l'invite du regard de temps à autres, parce qu'ici Magnus, la rousse, se tient dans sa parfaite ligne de mire, de profil, un sublime nuancé de rouges partagé entre ses cheveux, ses lèvres et sa robe. A côté des déguisements excentriques, sa relative sobriété fait mouche. Comme toujours, elle joue de la convenance et à la fois se mêle harmonieusement à ce petit monde, ce petit luxe, à la fois lui crache au visage en toute élégance. C'est une chose qui l'amusait au plus haut point en ce temps-là : être irréprochable pour se permettre par derrière toutes les sortes de fantaisies reprochables. Parfois elle n'avait aucun autre motif à ses lubies -si ce n'était d'asseoir sa réputation d'extravagante- que celui-là même : ne jamais s'ennuyer, toujours huiler les rouages et déclencher, même involontairement, des scénarios hors du commun. Et à l'expression qu'elle peut lire sur le visage de la rousse, celle-ci commence à se demander où elle pourrait encore aller fourrer son nez pour trouver les ennuis. Don Mariotti peut-être ? Elle le suspectait d'avoir quelques ficelles avec la mafia et ce genre d'information était toujours bon à prendre. Helen l'entend demander à une voisine où il se trouvait, tiens, elle avait un accent plus marqué quand elle parlait Italien. Parti avec une jeune femme. Dommage... Pourquoi ces cris ? Ah, parce que quelqu'un se ballade avec un serpent autour du cou. Il est magnifique d'ailleurs. Pauvre bête...
Non ? Est-ce qu'ils étaient vraiment en train de jouer au poker là-bas ? Parfait ! La rousse, lampion à la main, approche de sa place- Helen se tourne brusquement de côté- dépose bruyamment son verre sur la longue table ovale qui bouge légèrement quand joueurs et joueuses se décalent pour faire place à la nouvelle arrivante. Elle va prendre la chaise d'en face. Panique ! Se lever vite. Non c'est ridicule, rester, ici et puis voir. Mais trop tard elle est déjà debout, refuse de se dégonfler pourtant, opte pour un compromis, se dirige vers les toilettes, se réfugie, chercher une idée, une riche idée et soudain, elle regarde les décorations de la péniches et sourit, se saisit du masque noir, du loup qui orne un des visages blanc suspendu dans les plumes et l'enfile, oui, masquée, ça irait.
Alors Helen Bancroft la brune fait son entrée, oui, elle sera de la partie. Quelques visages sourient à son retour, mais pas la rousse qui mélange les cartes et n'a rien vu. La table des joueurs partage les jetons et les verres. Elle s'assoit à sa place, la seule place digne d'elle parmi eux, la place en face d'Helen Magnus, la rousse. Et c'est en recevant une première paire de carte et un sourire insouciant de son double qu'elle attrape son reflet dans une des glaces polies de la terrasse. La brune au masque noir. Oh mon dieu! En une seule seconde tout prend sens. Elle s'en souvenait très bien maintenant et la pensée l'écœura. Elle se sent pâlir sous le masque.
Se réveille en sursaut dans l'infirmerie devant le regard interrogateur de Nikola assis à bricoler à côté de son lit.
_ Ne me demande pas, je viens de revivre un quart d'heure de la nuit la plus dérangeante de toute ma vie.
...
_ Alors ? Demanda Magnus en entrant dans le bureau.
_ Alors rien, hormis des insultes, rien ne sort de sa bouche.
_ Comme elle voudra, passons à la méthode musclée.
_ Quoi ? Laissa échapper Will, perplexe.
_ Je vais la voir. Dites à Henry de chercher ce qu'il peut sur les activités récentes de la Sciu.
_ Quoi ? D'accord, mais Magnus, attendez !
Il ne put s'empêcher de la suivre jusqu'à la cellule d'isolement et compte tenu du fait que les trois autres déboulèrent et se dirigèrent mystérieusement dans la même direction que lui, son ampoule cérébrale commença à faire tilt : personne au monde ne voulait manquer une confrontation entre Helen Magnus et Luisa Schedule.
Alors de l'autre côté de la large vitre, lorsqu'Helen entra dans la salle, ils furent quatre à retenir leur souffle.
_ Ah dommage, je commençais à croire mon souhait exhaussé. Lança la fille dont le sifflement sournois dans la voix agrémentait la posture nonchalante.
Helen remarqua que la ceinture avec laquelle elle lui avait lié les mains s'était vue remplacée par des menottes. Elle le regretta un peu, elle avait bien serré la ceinture. Mais Will avait toujours un faible pour le genre humain en général, elle, ça dépendait des jours et des époques.
_ Que je meurs sur la table d'opération ? Spécula joyeusement Helen.
_ Exactement, et dans d'atroces souffrances.
_ En deux siècles, ce n'est encore jamais arrivé alors je pense avoir encore un peu de temps devant moi. Mon collègue docteur Zimmermann me dit que vous refusez de parler, pourquoi ?
_ Ils viendront me chercher, sans doute pour me tuer, mais sait-on jamais. Dans tous les cas, j'espère que j'aurais le temps de voir ce qu'ils vous feront endurer avant que ne vienne mon tour.
_ Dans tous les cas, Luisa, vous êtes leur nouvelle cible maintenant qu'on a mis la main sur vous, nous ne sommes pas forcées d'être ennemies.
_ Oh oui ! Quelle merveilleuse idée ! Faisons la paix ! Pour mieux me planter le couteau dans le dos, tout le monde sait ce que valent vos bonnes manières Magnus ! N'est-ce pas Zimmermann ?!
Helen se retourna pour voir que Will venait d'entrer. Elle soupira silencieusement, ne le voulait pas vraiment dans ses pattes dans ce genre de circonstances mais savait mieux que de lui faire remarquer en plein interrogatoire.
Vous souriez. Maintenant qu'ils sont deux, vous avez toutes vos chances, il suffit d'appuyer là où il faut.
_ Luisa...
_ Inutile d'essayer de m'amadouer, j'en connais déjà au moins cinq plus difficiles à maîtriser que vous.
_ Très bien, j'aurais essayé. Helen tira de sa ceinture le Beretta d'Ashley et arma le chien très bruyamment. Ironie du sort, dit-elle, vous allez finir comme Rodney Moron.
_ Rodney qui ?
_ Moron, l'homme que vous avez tué hier soir ? Ca ne vous dit rien ? Accusa Will.
_ Une connaissance à vous ? Demanda Luisa tout en tournant un grand sourire vers Helen.
Helen leva les yeux aux ciels, plus qu'agacée et commanda :
_ Je veux savoir tout ce que vous savez sur la prochaine attaque, celle de la Sciu.
_ Oh c'était eux tout ce bazar hier soir n'est-ce pas ?
_ Luisa, répondez, conseilla Will.
Il n'aimait pas voir Helen armée ces temps-ci, n'aimait pas cette arrière-pensée désagréable, genre de vérité qui se rejouait en lui, tout droit sortie du tiroir des instincts : elle pouvait perdre son sang-froid ces temps-ci. C'était une sorte de manie : il détestait la savoir vulnérable ou torturée par elle-même, parce que ça lui foutait les jetons, il détestait, et en même temps il adorait. Et cette gosse lui tapait sur le système, cette mission lui tapait sur le système et Magnus...Disons que connaissant la bête, mieux valait se méfier.
_ Vous savez, Magnus, vous jouez la carte de l'éthique mais vous n'êtes pas différente de nous, nos espoirs sont les mêmes. Vous vous êtes fixée une mission, tout comme nous, vous avez la foi. Qui sait, en d'autres circonstances vous auriez très facilement pu être l'une des nôtres.
_ Que notre fin soit similaire, je le veux bien, mais nos moyens d'y parvenir ne le sont pas, et c'est là toute la différence. Fit Helen dans une décharge de mépris.
_ Vous ne me ferez pas croire que c'est ce qui vous anime contre nous, quelques petits morts par-ci par-là, des gens détestables qui plus est. Le soleil noir a toujours vu en vous une amie potentielle, avec votre sens de la formule et votre lot de petits exploits. Et puis vous appréciez notre cause au fond, c'est une des raisons pour lesquelles vous êtes toujours en vie.
_ Moi qui croyais que c'était parce que vous aviez peur de moi ! Répondit Helen, sarcastique, amère.
Will observait l'échange avec de grands yeux stupéfaits. Il perdait le fil, n'y voyait plus rien de clair. Magnus regardait Luisa dans les yeux mais il y avait désormais quelque chose de doux sur son jeune visage. Vous commencez le décompte. Un silence arrêta le temps puis Helen railla :
_ Tronquer un chef contre un autre ? Même les primates savent le faire et ça n'a jamais rien changé alors à quoi bon ? Le soleil noir n'a rien de plus à offrir à ce monde, vous n'êtes qu'un mythe pervers, une petite secte qui s'imagine que, parce qu'elle a su faire quelques émules irréfléchis, il lui est possible de prendre le pas sur toutes les autres et d'imposer son prétendu message. Mais votre système est vicié, incohérent, allons Luisa! Prétendre se débarrasser du mal ? Vous ne pouvez pas être sérieuse. Il faudrait tous nous tuer.
On croirait James poursuivit Helen intérieurement, incapable qu'il était de se rendre à l'évidence, malgré son immense intelligence, que le mal faisait tourner le monde tout autant que le bien, que si ce bon vieux manichéisme avait lieu d'être, c'était en cela précisément.
_ Pas tous. Seulement nous, les membres. Répondit calmement Luisa. C'est ce que prévoit le soleil noir. Quand notre tâche sera terminée, nous payerons nous aussi pour nos crimes, loin de nous le désir infantile d'être le nouveau chef, comme vous dites.
_ Mais quel héroïsme ! L'ironie dans sa voix sortait stridente, acide, comme mue par un outrage sévère. Elle continua : Et quelle vanité ! L'humanité ne fera que reprendre son train-train malhonnête après vous !
_ Peut-être, peut -être, mais nous aurons montré qu'il existe une voie.
_ C'est de la folie ! Fit Will en se prenant la tête dans les mains. Cette fois-ci, il ne comprenait plus rien et puis, il avait la migraine et sentait comme un compte à rebours dans sa tête.
_ C'est ridicule ! Compléta Helen. Réveillez-vous Luisa, vous n'êtes pas le Christ !
Il y eut un temps mort.
_ Parlez-moi de cette attaque. Commanda doucement Helen.
Et comme elle ne reçut pas de réponse, elle leva des yeux ennuyés au plafond et arma bruyamment son Beretta, puis le pointa des deux mains, c'était plus effrayant.
Mais au même moment, une image perça : James, James ! les lampions, les petits soleils noirs des lampions, plus précisément, ce soir-là, à l'époque où elle était encore rousse, arrêtée à quai sur le Plumeau Flottant. Elle, elle attendait de pouvoir régler son compte à cette crapule d'abrutit fini du Taumatopoioi ... Mais James ?...James avait tout de même voulu qu'ils aillent passer leur première soirée de carnaval sur cette péniche, celle-ci en particulier et il y avait longuement discuté avec des inconnus pendant qu'elle sirotait des cocktails saugrenus, jouait au poker et s'inondait au clair des étoiles en dérive dans le reflet du canal. Elle ne l'avait croisé que trois fois dans toute la soirée, le laissant se volatiliser ça et là sans grande préoccupation. Seulement après la troisième fois, il n'était pas réapparu. Ca ne l'avait pas empêchée, elle, de prendre du bon temps cela dit mais...Se pouvait-il qu'il ... ?
Elle baissa son arme très soudainement et dit d'un ton passionné, tranchant.
_ James Watson !
_ Quoi James Watson ? Fit Luisa en échange, vaguement surprise.
_ Etait-il un membre ?
_ Magnus ? Murmura Will qui retenait son souffle mais ne voyait pas le rapport. Mais elle le voyait très bien, oh oui, ça expliquerait en partie l'indulgence toute particulière que le soleil avait eu pour elle pendant toutes ces années d'ignorance ainsi que le nombre considérable d'informations justes qu'ils détenaient à son sujet...
_ Répondez ! Insista-t-elle devant le silence de Luisa.
Le pistolet reprit sa place précédente, le front de la fille en ligne de mire.
_ Non...
_ Non ?
_ Non, il n'était pas membre mais il en a été question au moins une fois d'après ce que les anciens m'ont raconté.
_ C'est-à-dire ?
_ Tout ce que je sais, c'est qu'il avait été approché et avait promis de donner son consentement lors d'une réunion secrète, il y a longtemps. Mais il devait se présenter avant la fin de la nuit et il n'est jamais venu. On a pris ça pour un refus, et en d'autres circonstances, il aurait pu se faire descendre pour moins que ça, seulement, le soleil n'allait pas si bien à l'époque alors ils ne l'ont pas recherché...
_ Où était-ce ?
_ En Italie, je crois.
Helen se mit à rire, à rire jaune, hystérique, assez longtemps, ce qui lui valut cinq regards perplexes.
Donc récapitulons, se dit-elle. James a été contacté au moment où la première moi se faisait conter fleurette sur le pont par je ne sais plus qui. Et sur ces entre-fêtes débarque mon second moi qui attache James dans le vestibule du compartiment à marchandises et l'empêche, ce faisant, d'accepter de devenir un membre, ou de se recevoir une balle marquée soleil noir en pleine tête, sans que ni mon premier, ni mon second moi, ni moi jusqu'aujourd'hui ne le sachions. Ohhhh, mes aïeux...
James... S'il vivait encore et avait été un vampire, c'est toutes les munitions de l'armurerie qu'elle lui aurait fait passer dessus. Sale gamin téméraire et cachotier, fricoter avec le soleil noir ! Mais qu'est-ce qu'il avait eu dans la tête, un écran de fumée ?
_ Magnus ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Protesta Will.
_ Rien.
_ Rien ?
_ Will !
"Plus tard" traduit-il, ou peut-être jamais comme c'était souvent le cas, lui chanta une petite voix dans la tête. Il détestait ça.
_ Donc la Sciu !
_ Je ne vous direz pas, allez Magnus, tirez, donnez-nous du spectacle, ils n'attendent que ça. Qu'est-ce qu'il y a Zimmermann, vous avez peur qu'elle me tue vraiment, et qu'est-ce que vous feriez, hein ?
_ Mademoiselle Schedule ! Hurla Helen. Vous avez exactement cinq secondes. Cinq, Quatre...
Will fixait Helen comme s'il ne l'avait jamais vu, essayant de se convaincre qu'elle ne le ferait pas, pas comme ça, pas elle, elle était raisonnée, raisonnée ? Non elle n'était pas raisonnée, plus depuis les mnémotropes et le soleil en tout cas... Peut-être qu'il fallait qu'il la force à prendre du repos, à se détacher de ses prérogatives impensables, à partager ce qu'elle avait de si secret, tout ça n'allait nulle part. C'était n'importe quoi. Est-ce qu'elle perdait les pédales ? Pourquoi est-ce que tout le monde la laissait perdre les pédales sans rien dire ?
_ Trois, deux, dis adieu à ton joli visage, un.
Helen bloqua son Beretta de la main gauche dans une position quelque peu précaire à sa ceinture et de la droite, empoigna le gros presse-papier en métal du buffet et, traversant la salle en deux pas, vint l'aplatir contre la joue de Luisa qui hurla de stupeur. La violence de l'impact fut telle que la fille chavira et sa chaise avec elle.
De l'autre côté de la vitre, Nikola souriait à pleines dents, Henry et Declan pouffèrent mais se tordirent les mains, un peu gênés.
Mais Will fronçait des sourcils, retenant une critique frustrée.
Helen redressa la chaise et réinstalla Luisa, qui gémissait encore dessus. Parfois, elle se demandait pourquoi John n'était pas là quand on en avait besoin la môme aurait déjà craché le morceau depuis des lustres...Ah oui, c'est vrai, il était peut être mort, comme d'habitude. Oh misère, Will la regardait encore avec ces yeux de merlans frits mal cuisinés. Quoi encore ? Gentil Zimmermann n'appréciait pas ses méthodes, et bien qu'il aille au diable ! Elle jubila devant le visage visiblement effrayé de Luisa et leva à nouveau le presse-papier. Tiens, si elle visait cet angle, ça ferait des cicatrices symétriques s'amusa-t-elle à songer. Luisa rentra la tête dans les épaules et se prépara en voyant le poignet de Magnus bouger imperceptiblement en l'air.
Vous regardez Zimmermann, le suppliez intérieurement d'empêcher ça –il connait la compassion, ça se sent- de vous protéger, de vous laisser partir, vous sortir de cette folie furieuse... Vos genoux tremblent tout comme le bout de vos doigts bloqués dans votre dos. Vous jurez intérieurement. Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette fichue pagaille déjà? Vous fermez les yeux et serrez les dents, dans l'attente épouvantable du choc.
Qui n'arriva pas.
Ouvrant un œil à demi, vous apercevez Zimmermann, collé dans le dos de sa patronne et qui lui maintenait les bras immobiles. Vous sentez le muscle de votre joue encore tout enflé et enflammé se raidir sous l'impulsion traitre d'un sourire fier, vous l'avez eu, vous avez réussi à attraper le protégé. Mais ça ne dura pas, nécessité d'optimiser ce court instant où... Le mieux aurait été d'avoir Magnus, elle qui portait déjà cette fureur en elle, cette irritation primaire, comme une sensation de manque, elle aurait pu en faire plus avec elle, mais le protégé, c'était toujours mieux que rien. Le flingue ! Vous chuchotez à couvert.
Il l'arracha de la main d'Helen et le braqua contre sa propre tempe. Vous n'aviez pas tout à fait prévu ça, vous pensiez plutôt qu'il l'armerait contre elle, intéressant ! Vous ne pouvez jamais tout prévoir, mais voyons voir...
Helen pâlit et se figea, Henry et Declan s'excitèrent sur la porte blindée, fermée de l'intérieur.
_ Détachez là ! Ordonna Will en désignant Luisa de sa main libre, le canon toujours collé au front.
Helen balayait son employé et la fille des yeux, tournant la tête de l'un à l'autre et comprit.
_ Arrêtez ça ! Hurla-t-elle à Luisa, s'approchant dangereusement d'elle.
_ Stop ! Intervint Will, une main tendue pour la garder à distance. Détachez là. Répéta-t-il plus calmement.
_ Will, réveillez-vous ! Ce n'est pas vraiment vous qui parlez. Baissez votre arme.
Il fit non de la tête et le pistolet bougea aussi légèrement dans le mouvement.
_ Will ...
_ Détachez là !
_ Il faut qu'elle reste ici, vous le savez Will, bon sang, réveillez-vous !
Il suait à grosse goutte comme un dément, les yeux plissés, le cou palpitant. Il étendit un bras devant lui, en reculant doucement, écarta les doigts, paume à l'extérieur, ajusta le Beretta tout contre sa propre main, leva les yeux vers Magnus.
_ Magnus détachez-là !
Et comme elle ne bougea pas, la balle transperça la main de Will de part à part, alla rebondir contre la porte et roula mollement jusqu'aux pieds d'Helen, qui hurla presque aussi fort que lui.
Puis elle sentit cette miraculeuse torpeur gravir son système nerveux, s'étaler comme un liquide gluant et tapir d'inconscience une part de son esprit, exactement comme hier soir, lorsqu'elle s'était laissée traîner dans la succursale avec les 12 autres, ou comme cette nuit ou elle avait seulement pu gémir et enfoncer la tête et les ongles dans le canapé quand Sandy était grimpée exécuter ses tours de magie sur elle... Le souvenir la figea dans ce qu'il avait de réchauffant...Elle eut envie de libérer Luisa, refoula, s'efforça de garder pieds malgré la douce anesthésie...
Ensuite tout se passa très vite, Will détacha Luisa qui se faufila par la porte au moment où Nikola parvint à l'enfoncer. Henry et Declan coururent à sa poursuite. Will fut pris de vertiges et s'effondra, inconscient. Helen se précipita ses côtés pour le ranimer. Elle s'apprêtait à le soulever pour le glisser sur un brancard et c'est alors que Declan et Henry accoururent de nouveau, stunner encore braqués devant eux. Helen leva les bras au-dessus de la tête en guise de drapeau blanc.
_ Dites-moi que vous l'avez rattrapée...
_ Oui, elle est sous sédatif à l'infirmerie.
_ Très bien, il faut y amener Will aussi, pour sa main. Il faudra peut-être l'opérer, j'aurai besoin de vous Declan.
Voilà pourquoi après quelques heures de chirurgie très minutieuse, elle quitta le chevet de son protégé semi-conscient en embrassant le coin de ses lèvres et alla se planter devant le rayon 'h' de la librairie. H comme hypnose. Jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive que le grimoire qu'elle cherchait manquait et que Nikola, silencieux, jambes croisées dans un des fauteuil en avait déjà entamé la lecture.
