Chapitre 16 :

C'était une de ses nuits où elle s'était encore endormie dans une position absurde à son bureau, non elle était dans son bain cette fois, non pas dans son bain, dans le saladier blanc de l'infirmerie comme cette fois où, non, non elle n'était pas endormie, elle dansait pieds nus sous la pluie dans un champ où les herbes semblaient démesurées, non, elle tremblait plutôt sous l'effet des mnémotropes juste là sur le canapé, non elle se déshabillait lentement sous la pluie en le regardant fixement, non elle le bombardait avec des baies rouges en courant autour du feu, non ! Non ! Non ! Non, elle était debout dans son bureau, faisait les cents pas, non, s'apprêtait peut être à en sortir, sauf qu'il entra, dit qu'il avait vu la lumière allumée, qu'il était tard, qu'il venait de terminer la tournée de minuit, qu'il il s'arrêta, elle dénoua le chignon qui laissa une crinière ébouriffée encadrer son visage, l'attira à elle, non, se déshabilla plutôt, se déshabillait lentement comme cette nuit-là dans les hautes herbes, sous l'orage, se déshabillait en le regardant, il pria pour qu'elle garde les bas, seulement les bas, non elle ne se déshabilla pas, non, mais l'attira à elle en attrapant son t-shirt à pleine main, et c'est lui qui ravagerait ses lèvres et déchirerait ses vêtements, lui laisserait juste les bas satinés comme miel, la pousserait assise sur le bureau alors qu'elle dénouerait sa ceinture en riant, il la connaissait sans savoir comment, savait qu'elle aimait qu'on l'embrasse sans relâche, ne quitterait pas ses lèvres, non, si, les quitterait pour le reste de sa figure, le reste de sa personne, tétant doucement tout ce qui s'y trouverait, encerclant du bout de la langue, elle dansait pieds nus en croquant de ses dents très blanches dans une baie très rouge autour du feu, non et le sang du fruit coulait au coin de ses lèvres, non, non, NON ! Elle était là, sur le bureau, ses cuisses autour des siennes désormais dévêtues, les yeux au plafond, mi-clos, les cheveux, denses, sombres crêpés, non, mouillées, ruisselants sur son ventre à cause de la pluie, non, non, seulement crêpés, ébouriffés, ses mains aux ongles en amande saisissant le, il crierait doucement, l'embrassant, roulant doucement le bout de ses seins entre ses doigts, elle tournoyait sous la pluie, lui bondissait à la gorge de rage, effet secondaire des mnémotropes, il tenait le flingue devant lui, l'ajusta, pressa même le canon contre le plat de sa main, pressa, pressant contre le bureau ses reins dans les siens, divinement oppressants, paroxysme harmonique de douleur et de plaisir, pressa, pressa, prêt à enfoncer la détente, mais pas encore assez prêt, ni encore assez près, du tout, de son noyau en fusion, atomique, de son extatique nucléarité, du boson de Higs au big bang, près de libérer ce muscle étrange, tout serré en elle et papillonnant, erratique pendant qu'elle criait plus fort, une main campée dans le galbe de ses fesses, l'autre couvrant involontairement son visage, papillonnait comme une étoile sur le point de, jusqu'à perdre raison– il appuya sur la gâchette contre sa main, appuya- et qu'il n'y ait plus rien pour quelques secondes. Ce plus rien, ce néant moteur inconsistant de tout désir comme ils disent, moteur de l'élan du monde, bref ce néant, néant à la fois cause de toute cette vie grouillante et dressée de toute cette existence déployée en parade, mais aussi but ultime de toute celle-ci. Et déjà, échantillon de petite mort post-coïtum. Car ce qui n'est pas tend à être et ce qui est déjà à ne plus être et voilà pourquoi, comme ils disent, oui comme ils disent, voilà pourquoi la matière qui est se meut dans le néant, elle se meut pour mourir, pour être périssable, pour abandonner son être au néant et qu'ainsi le néant la remplace et devienne matière à son tour et existe enfin et Magnus, elle, ne meurt pas alors comment...

Will se réveilla en sursaut, repoussa ses draps, se leva, plongea sous la douche, laissa tomber son front contre le carrelage froid et tenta de se l'expliquer, cette maudite fixation sur son mentor qui lui pourrissait la vie, cette saleté de fixation, qu'est-ce qui lui était arrivé quel traumatisme, quel égarement de son sur-moi, submersion de son « ça », l'avait poussé sur cette pente déchue?


_Qu'est-ce que c'est ?

Votre voix sonne pâteuse et roque, inhabituelle à vos propres oreilles et votre esprit sent la brume, la confusion.

_ Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Vous demandez.

_ J'ai profité de ton sommeil pour te faire un, comment dire, une sorte prélèvement neuronal, ou synaptique plutôt...

_ Quoi ?

_ Ce flacon contient des échantillons de souvenirs de tes 8 derniers mois, à peu près. Je peux décider de l'avaler et de tout passer en revue, des scènes les plus intimes aux plus meurtrières, à moins que te ne me fasses gagner du temps en répondant de ton plein grès à mes questions, toutes mes questions.

_ Vous bluffez !

_ J'imagine que tu ignores la différence entre la mémoire humaine et celle des mnémotropes, et même que tu ignores tout simplement ce que sont les mnémotropes... En vérité, c'est partiellement à toi que je dois cette découverte. Pour faire simple : la mémoire de nos expériences, celle qu'on appelle mémoire épisodique, ne nous fait pas revivre notre passé, non, elle nous fait le reconstruire, le reconstruire à chaque fois que l'on fait appel au souvenir en question, autrement dit, elle est modifiable à un certain point, malléable par nos émotions, par nos peurs, par nos désirs du moment. Donc elle n'est pas fiable à cent pour cent, loin de là, en fait. En revanche celle des mnémotropes- dans ce flacon- est plus complexe, non seulement elle reconstruit le souvenir selon l'émotion du moment à la manière d'une mémoire ordinaire, mais elle reconstruit aussi les processus de reconstruction eux-mêmes. Ce qui n'a rien à voir non plus avec un enregistrement informatique de la mémoire qui ne fait que recueillir des données sensorielles et conceptuelles, les analyser, les ajuster les unes aux autres pour obtenir une sorte de moyenne, un résultat cohérent et objectif qui n'a finalement plus rien à voir avec un souvenir humain. Et alors ? Me diras-tu. Alors les mnémotropes sont, entre autre, une porte ouverte pour prendre conscience des failles de sa propre mémoire et donc de celles de sa propre conscience. Gardes-les au chaud entre tes propres mains et elles t'offriront la plus belle cure psychanalytique de toute l'histoire de l'humanité, mais donnes tes souvenirs à d'autres et ils pourront, s'ils sont un moins un poil futés et patients, non pas en modifier le contenu à proprement parler, mais en réécrire ton interprétation émotionnelle du début à la fin, pirater ton âme et ton passé pour ainsi dire. Bien sûr, tout ceci n'est que théorique, pour l'instant.

Elle avait parlé très vite du début à la fin et vous clignez des yeux dans votre effort pour la suivre :

_ Vous ne ferez pas de moi votre cobaye ! Il suffira que je vous dise de ne pas le faire pour vous bloquer.

_ Oui, jusqu'à ce que tu t'endormes à nouveau. Reste en dehors de nos têtes Luisa et je resterai en dehors de la tienne. Maintenant dites-moi, la Sciu...

_ A quoi bon ? A la minute où j'ai disparu ils ont dû modifier le plan.

_ Exactement, alors à quoi bon me le cacher ?


_ Ca y est !

_ Vraiment, et ? Fit Will sans la regarder

_ Et l'attaque devait se dérouler après demain, la première cible visée était Adisson, mais ils avaient l'intention de faire tomber tout le groupe avec lui.

_ On ne peut pas vraiment le leur reprocher.

_ Non, en effet. Leurs méthodes d'infiltration sont évidemment basées sur l'hypnose et ça, même si leur plan a changé, ça ne changera pas. Ils sont conscients qu'ils ont un ennemi après eux, nous en l'occurrence, donc ils seront très prudents et comme il y a eu le ralliement des membres la semaine dernière, ils seront sans doute assez nombreux aussi, peut-être même au complet. Dans tous les cas, contrairement à ce que Luisa essaye de me faire croire, je ne pense pas qu'ils annuleront ou reporteront l'attaque, ne serait-ce que par fierté. Qu'en dites-vous ?

_ Non, je suis d'accord avec vous, ils n'annuleront pas, leur mot d'ordre n'est plus d'agir caché. Par contre, ils ne se concentreront peut être que sur un point. Pour moi c'est clairement Adisson qui a le plus à craindre.

_ C'est ce que je me dis aussi, néanmoins, je préfèrerais qu'on garde un œil sur le siège de l'organisation pour être sûr...

_ Au pire, c'est là Sciu Magnus...Nous ne sommes pas obligés de les protéger.

_ Je sais, je les laisserais bien se faire dévorer tout crus aussi, mais l'envie soudaine de voir leurs faces d'humiliées une fois qu'on les aura sortis de là me fait réfléchir à deux fois. Pour moi, un Adisson ridiculisé vaut mieux que 10 Adissons morts.

Will se mit à rire.

_ C'est donc la vengeance qui vous pousse, et moi qui croyait que vous étiez la sagesse incarnée. Plaisanta-t-il.

_ Je ne suis pas responsable des films que vous vous faîtes sur moi Will.

Un morceau de plomb tomba dans son estomac. Parfois, il comprenait pourquoi Hide la traitait de garce sans cœur.

_ Comment va votre main ? demanda-t-elle.

_ Et votre dos ?

_ Will, c'est moi le docteur.

_ Douloureusement. Répondit-il à contre cœur.

_ Faites voir.

Elle le fit s'asseoir et retira le bandage.

_ Ca commence à faire une croute autour, c'est bon signe, mais demain je ne veux pas que vous soyez en première ligne, Henry prendra votre place et vous prendrez la sienne.

_ Comment est-ce que vous avez fait pour réparer mes os ?

_ Je les ai enlevées.

_ Quoi ?

_ On ne pouvait plus rien en faire, Will.

_ Mais qu'est-ce que j'ai à la place alors ?

_ Vous vous souvenez de la moelle épinière synthétique de Praxis?

_ Vous plaisantez ? Non, c'est une blague, vous vous moquez de moi. Non non, ne me faites pas le coup de partir, Magnus ! –il la suivit dans le couloir- quoi ? C'est vrai ? J'ai des os praxiens, des os qui repoussent? Henry, tu vas pas le croire mon vieux, j'ai des os praxiens ! Je te jure, le doc m'en a greffé dans la main, non, non, je te jure, elle me l'a dit !

_ Je n'ai rien dit du tout.

_ Hey Declan, écoute ça mec! Appela Henry qui se mit à les suivre aussi.

_ Quoi ?

_ Il a des os qui repoussent !

_ Bon dit comme ça, ça fait très Harry Potter. Mais quand même ! J'ai des os praxiens !

_ Oui je sais, j'étais là pendant l'opération. Soupira Declan en riant.

_ Mais attend ça veut dire que si tu les casses à nouveau ... commença Henry

_ Ils se reconstitueront indéfiniment! Mec, ça va rendre Dracula tellement jaloux qu'il va en boire du vin toute la journée !

_ Ah non, par pitié, évitez de vous en glorifier devant Nikola, sinon je vais en entendre parler pendant... lâcha finalement Helen.

_ Se glorifier de quoi ? Demanda Nikola qui surgit d'une porte en arborant son intemporel sourire fier.


Après avoir enduré plutôt que réellement mené une chasse au ptérodactyle assez corsée dans un vieux centre aquatique désaffecté, essuyé une explosion d'émetteur à ondes fréquentielles dans le laboratoire d'Henry, survécu à la bonne humeur insatiable d'un Will Zimmerman qui exhibait sa main à tous les résidents, à une nouvelle tentative de communication plus ou moins fructueuse avec Luisa, Helen Magnus s'engouffra dans son bureau dans l'espoir de s'y enfermer pour le restant de la journée. Mais c'était sans compter qu'un certain Nikola Tesla, dont les sarcasmes grincheux frôlaient alors le seuil tolérable de la misanthropie, s'y trouvait déjà, une énième bouteille à la main, à imaginer des flocons tombant par la fenêtre.

_ La prochaine fois il faudra que j'essaye de me tuer aussi pour voir comment tu me récompenseras. Ah non, mince, c'est vrai, je ne peux pas mourir, quelle déception !

_ Je ne l'ai pas récompensé, je l'ai soigné !

_ Non c'est vrai, tu as raison, en y réfléchissant, être ton monstre de Frankenstein privé n'est peut-être pas une récompense tout compte fait. Je devrais le plaindre en fait !

_ Sérieusement, Nikola, tu vas me faire une scène ?!

_ Je dis simplement que tu donnes à ce garçon un argument de plus pour se pavaner, et honnêtement, vu l'épaisseur de ses chevilles en ce moment...

Elle lui lança le regard du « et c'est toi qui dit ça» qu'il sut, par ailleurs, très bien interpréter :

_ Ne viens pas te plaindre quand il réclamera une position de leader.

_ C'est exactement pour ça que je le forme.

_ Grave erreur si je puis me permettre. Le sanctuaire perdure parce que c'est toi qui tire les ficelles.

_ Peut-être, mais demain en tout cas, j'ai besoin de deux remplaçants, ici, Will et toi.

_ Moi ? Tu veux que je reste ? Helen, es-tu vraiment certaine de préférer avoir Macrae à tes côté en mission plutôt que moi ?

_ Oui je sais, un vampire peut être un gros avantage parfois, et ci et ça, mais j'ai besoin de toi en coulisse pour nous guider.

_ Dis plutôt que tu ne veux pas risquer de leur livrer un phénomène tel que moi si jamais ça tourne mal. Je suis touché, mais tu ne devrais pas y aller non plus.

Surtout qu'en ce qu'il concernait, il s'était déjà livré lui-même en quelques sortes, ce qui était encore la meilleure façon de se protéger de la Sciu.

_ Pourquoi ?

_ Pour ça ! Nikola appuya doucement du bout de l'index sur l'omoplate d'Helen qui ne cilla même pas. Il ouvrit de grands yeux et jura, descendit d'une traite la fermeture-éclair dans le dos de sa robe, repoussa de chaque côté la soie sur ses épaules avant qu'elle n'ait eu le temps de protester ni même de vraiment réagir. Il ouvrit aussitôt des yeux ronds.

_ Qu'est-ce que tu me caches Helen ?

_ J'ai toujours guéri vite.

Elle revoyait se jouer devant-elle la discussion qu'elle avait eu plus tôt avec Will, se dit qu'il y avait là comme un miroir inversé, un malin génie dont l'ironie s'amusait à la faire zigzaguer et tourner en bourrique entre ses deux amis. Mais la main légère de Nikola, attardée dans le creux de son dos nu fit dévier ses pensées.

_ Guéri vite oui, mais guéri aussi vite non, ne me prends pas pour un idiot, c'est déjà rose! En trois jours...Crois moi je me souviens très bien qu'il t'avait fallu pas loin d'une semaine pour te remettre de Hong Kong, à hésiter entre sursauts de conscience et sommeil comateux, c'était une des pire de ma vie. Alors qu'est-ce que tu as fait ? Oh... je vois, tu n'as rien fait du tout et c'est bien ça le problème. Tu crois que le sang originel pourrait... ?

_ Faire très lentement évoluer les capacités de quelqu'un en fonction de ses plus gros besoins, ce n'est pas impossible. Je vois mieux dans le noir aussi.

_ Tu peux voir dans le noir !?

Il soupira en riant, se remémora le temps où, rôles inversés, ils découvraient les unes après les autres ses aptitudes à lui, avec une fascination mêlée de crainte et parfois un peu d'horreur mais jamais sans un grand frisson d'excitation.

_ Ca me rappelle quand...

_ Oui, quand t'essayais de me vider de mon sang une fois sur deux.

_ Oh aller ! Ca te faisait rire aussi les parties de cache-trappe!

_ Non ça me faisait peur !

_ Tu mens comme tu respires!

Helen se mit à rire.

_ Comment tu faisais ? -demanda-t-elle- pour ne jamais vraiment me faire mal ?

_ Je ne sais pas, c'était assez facile en fait. Par contre je me souviens de plusieurs fois où toi, tu m'as fait vraiment mal ! Souffla-t-il en refusionnant le dos scindé de la robe.

_ Hey ! Il fallait bien qu'on sache où étaient tes limites ! N'empêche...tu ne t'imagines même pas ce que ça m'a valu auprès des autres, surtout John. Heureusement mon père était là, à essayer de nous réconcilier... C'était comique, vu avec du recul.

_ Les hypocrites ! Druit savait très bien que je ne t'aurais pas blessée, lui et James me l'avait fait jurer à la minute où ils avaient compris ce que j'étais. D'ailleurs je me souviens qu'ils avaient soi-disant une théorie selon laquelle si on transfusait tout notre sang et qu'on le filtrait avant de le réinjecter on aurait des chances de redevenir humain, alors bien évidemment c'est sur moi qu'ils ont voulu tester, et ils ne m'ont pas vraiment laissé le choix. Jamais ils n'auraient osé ne serait-ce qu'émettre l'idée de faire ça si tu avais été là ! Heureusement que je me suis évanoui au milieu ça m'évite les cauchemars... Comment il l'a appris ?

_ Tu ne descendais plus manger dans la grande salle, tout le monde se posait des questions et j'avais des marques sur les bras mais comme ce genre de chose m'arrivait souvent, ils ont mis quelques temps à faire le lien. John a fini par comprendre que ça ne pouvait être que toi parce que j'avais une morsure en haut du sein.

Ils se mirent à rire tous les deux à l'évocation et quand le silence retomba, il y eut une fraction de temps où une relique de tendresse s'immisça, où ils se perdirent chacun de leur côté en fantasmes inavoués avant de décider des tergiversions élégantes propices à la fuite.


_ Magnus, Adisson sort du bâtiment. Fit Henry de l'autre côté du complexe architectural.

_ Très bien, restez sur place, Will tracez sa voiture par image satellite si vous le pouvez, Luisa et moi le prenons en chasse.

Parce que oui, elle avait tenu à trainer Luisa, pensait amèrement Will qui se mordait les doigts d'être assis sur sa chaise de bureau à côté de Tesla et ses bouteilles à pianoter sur un écran en donnant des instructions à un micro...Luisa, dans tous les cas, il ne pensait pas que ce fut une si bonne idée. Pour l'instant la gamine n'avait pas agi à l'encontre de Magnus semblait-il, mais qui sait ?

_ Passe devant et conduis. Vous ordonne-t-elle. Elle s'assoit à l'arrière en travers de la banquette, un œil et son P90 pointés sur le parebrise du fond, l'autre oeil et son flingue sur vous.

_ Ils sont sur Westfort street. Prenez la première à gauche. Entendez-vous depuis son micro.

_ Première à... répète-t-elle

_ Gauche, j'avais compris.

_ Vous allez les rattraper tout de suite au croisement.

_ Merci Will, je les vois ! Plus vite Luisa ! Bien, serre à gauche, double, double! C'est pas vrai ! On va les perdre de vue Will !

_ Ils continuent tout droit.

_ Allez Luisa !

Vous accélérez à nouveau.

_ Ils sont là!

_ Magnus ! Ils prennent le tunnel, bientôt plus de contact.

_ Compris !

Elle bondit sur le siège d'à côté et très vite empoigne d'abord votre main sur le manche des vitesses, presse votre paume à passer la cinquième, puis attrape un côté du volant.

_ Pédale ! Maintenant !

Vous vous plaquez au siège en vous exécutant. La circulation est assez dense dans le tunnel et les gestes du docteur sont brusques et nets, votre main commence à souffrir, le volant tourne sans cesse d'un bord à l'autre, la voiture slalome entre les obstacles, évite de très près une camionnette, monte en puissance, des coups de klaxons dehors, deux manœuvres et vous êtes à deux places derrière la garde rapprochée d'Adisson, elle repasse en quatrième, lâche votre main qui suffoque, stabilise le volant, vous le laisse, se glisse à l'arrière de nouveau.

_ Essaye de garder cette distance.

Se concentre sur le pare-brise, le frotte pour en ôter la buée, se faufile encore à l'avant, jette un œil

_ Ils n'ont pas l'air de nous avoir remarqués.

_ Pas très attentifs alors.

_ A moins qu'ils aient d'autres chats à fouetter.

_ Henry, Declan, situation ?

_ RAS doc, pas de brèche pour l'ins ... attendez ! Declan ce type en blouse là, ce n'est pas le même que ...Merde, on a un infiltré !

_ Suivez le, discrètement pour l'instant -serre à droite au cas où ils tournent à la prochaine sortie- soyez prudents tous les deux, vous êtes seuls.

_ Ca ira doc.

_ Will vous me recevez ? On est sorti du tunnel.

_ Je suis là Magnus.

_ Très bien, prenez Henry et Declan, ils vont avoir besoin de votre aide. Prochain contact dans 15 minutes.

_ Faites attention.

Vous grimpez à pas de loup les marches molletonnées des escaliers, satisfaite d'avoir pu éviter les gardes à l'entrée en vous hissant par une fenêtre ouverte au deuxième étage. Magnus, marchant dans vos traces vous encercle d'un invisible halo de suspicion et vous pouvez sentir irradier le poids de son inflexible attention à vos moindres mouvements. Vous tendez la main pour la stopper net, lui faîtes comprendre qu'un troisième garde fait les cents pas dans le couloir auquel vous venez de parvenir. Vous attendez qu'il approche à nouveau, posez un doigt sur le pistolet de tranquilliseur qu'elle vient de bander en l'air et lui faîtes signe de regarder, attendez qu'il parcourt les 10m restant jusqu'à l'angle de l'escalier où vous êtes nichées, commencez à décompter, sentez fléchir sa concentration, sortez discrètement la tête pour l'avoir en vue, il secoue la tête, comme pour se débarrasser d'une idée trop envahissante, vous forcez l'intensité, sentez fléchir ses jambes, il se rattrape au mur, se stabilise, reprend sa marche, trébuche à nouveau, vous vous crispez un peu plus, bruit sourd de ses genoux sur le sol où il s'étale lentement. Magnus avance jusqu'à lui en silence, observe avec une certaine frayeur ses pupilles immobiles devant lesquelles elle secoue la main, prend son pouls que vous savez très lent et régulier, caractéristique de cette sorte de coupure de courant, de déconnexion au réseau nerveux qu'est l'hypnose profonde. Elle vous fait signe de la suivre, mais n'aime pas vous avoir dans son dos, vous le savez, elle se retourne souvent. Au prochain angle elle s'arrête à nouveau, ose un coup d'œil, échappe une petite une exclamation et fille droit devant. Deux gardes armés sont déjà effondrés devant des portes battantes : yeux grands ouverts sur le plafond, dans une transe immuable, et vous n'en êtes pas l'auteur. Elle force une des porte d'un coup de pied, vous fait signe d'entrer dans ce qui semble être, compte tenu du luxe immaculé, l'appartement d'Adisson. Elle a rangé les tranquilliseurs pour son éternel Beretta qu'elle manie avec une nonchalance déplaisante. Il n'y a pas un bruit, vous ne sentez pas âme qui vive. Un brin de satisfaction vous illumine, tout ce qui peut ennuyer cette garce vous satisfait. Et en même temps, il vous semble plus stratégique de l'aider pour le moment, sa force est un atout insoupçonné dans ce genre de circonstances.

_ Ils ne sont plus là Magnus. Murmurez-vous

_ La ferme. Elle chuchote, jette un œil dans toutes les pièces.

_ Je vous dis qu'ils ont filé, c'est trop tard, vous venez de perdre Adisson.

Magnus inspecte les fenêtres, toutes closes, regarde sa montre :

_ Ils n'ont pas pu partir loin en moins de deux minutes, reste à savoir par où...

_ Le toit peut-être...

_ Inaccessible depuis les couloirs.

Vous vous remémorez les couloirs : c'est vrai, aucune porte n'y menait au toit, en revanche, l'ascenseur descendait peut être vers les caves.

_ Les caves ! Vous exclamez-vous en même temps qu'elle.

Vous vous ruez dans le couloir, le bouton de l'ascenseur clignote, signe qu'il est encore en marche, Magnus saute déjà les escaliers quatre à quatre, bruit du bip de l'ascenseur qui ouvre ses portes loin en dessous quand vous arrivez au rez-de-chaussée. Elle l'entend aussi et juste devant vous, passe par-dessus la rampe des escaliers, corps tendu en i, pieds battant l'air, bras légèrement écartés pour se maintenir droite dans le vide et rebondit sur le sol deux étages plus bas. Très James Bond, critiquez-vous en détalant dans les marches. Coup de feu. Elle doit les avoir en vue. Vous avez pris du retard mais entendez encore ses pas sur le sol inégalement dallé de la cave. Une lumière insuffisante filtre depuis des persiennes creusées en haut des murs et qui donnent sur la rue, à fleur du trottoir, bruit des roues de voitures, des pas et des voix à l'extérieur. La longue silhouette du docteur, découpée mais un peu diffuse rétrécit dans son cadre en clair-obscur à mesure qu'elle trottine plus prudemment maintenant, une arme dans chaque main, sans trébucher sur un seul des pièges de l'ombre.

Ce sont de vieilles caves percées dans la pierre grise, hautes de leur plafond vouté et un peu délabrées, humides et fraîches, idéales pour le fromage ou le vin, mais en aucun cas propices à une telle course avec leur nombreux renfoncements, virages et jeu de marches intermittents, circuits électriques à découvert, barres de suspension métallique et poutres inadéquates, portes de bois grinçantes et fragiles.

En revanche l'endroit est d'une esthétique parfaite pour une nouvelle expiation. Magnus y serez tout particulièrement mise en valeur, sa peau réverbérant la faible clarté et l'ombre engloutissant d'une même nuance ses cheveux dans la tâche de sang et le soleil noir tout autour. La poussière viendrait faire contraste avec l'aspect neuf de son pantalon et de sa veste accordés dans un gris souris à l'éclat satiné et la texture translucide du chemisier clair en dessous... magnifique, la présence de blanc donnait toujours un autre sens à l'image. Vous accélérez, elle a le dessus depuis trop longtemps.

« Lâchez-le ! » c'est sa voix, coups de feu assez proches, elle n'est pas loin, bruits de pas précipités, de gâchette pressée frénétiquement, claquement de portes, chute de débris, vous passez devant un mur criblé de balles, pas de trace de sang, elle n'est pas loin, elle n'est pas blessée. Vous courez en suivant le bruit, prendre la fuite serait plus aisé, elle n'aurait pas le temps de vous poursuivre tout de suite...Pourtant c'est évident, vous avez un mouchard, quelque part en vous, sans quoi elle ne vous aurait jamais permis de vous « dégourdir les jambes » aujourd'hui, comme elle dit.

Vous l'atteignez finalement. Comprenez à peine ce qu'il se passe. Le couloir est un peu plus large ici, moins sombre aussi. Une porte à droite qui doit mener à l'extérieur du bâtiment. Une porte à droite vers laquelle se dirige trois silhouettes, dont une devant qui peine à garder les mains sur la tête : Adisson. Magnus sur leur talons, touchant l'un d'eux à la jambe, évitant la riposte en se roulant à terre, tirant à nouveau, manqué, se relevant, visant pour ne pas blesser le captif, manqué, jurant tandis qu'ils s'engouffrent par la porte en courant, courant elle aussi pour les rattraper, bruit soudain d'un quelque chose en métal qui rebondit et roule sur le sol avant que la porte ne claque, Magnus filant à reculons vous voit arriver en face et crie « à terre ! » en même temps que la déferlante incendiaire embrase tout.

Le bois des poutres craque bruyamment là où le feu perdure encore comme pour manifester son mécontentement face au soudain changement de température le sol fume sa poussière grillée en belles volutes dans le rayon rectangulaire des persiennes. Et, seul élément tangible de la scène, le goulot brulant et déformé, reste de la grenade explosive qui tremblote encore sur les dalles grises... Non c'est faux, il y a aussi un talkie-walkie tombé bien avant, dans le feu de l'action, qui grésille à côté de vous et le Beretta, Son Beretta, propulsé par le destin à moins de deux mètres de votre main.

Vous plongez, le saisissez, foncez jusqu'à son corps qui toussote, caressé par la fumée et désengourdit ses membres au sol, tente de se redresser, mais trop tard.

Votre pied vient écraser son précieux sternum, le révolver pointe son front délicat, vous souriez, ses yeux bleus dilatés rivés sur votre visage, ses narines vibrantes, lèvres pâles et un peu ouvertes... Elle a peur, et c'est un spectacle délectable.

_ M'achever quand je suis à terre ? On ne pourra pas vraiment dire que ce sera votre meurtre Luisa. Crache-t-elle.

_ Si vous pensez que vos petits commentaires psychologisants vont m'arrêter ! Votre petit collègue est meilleur que vous à ça. Non, à vrai dire, je cherche juste le mot de la fin. Ah oui, ce sera : Merci pour votre aide Magnus, elle fut très utile, mais je pense que je vais continuer seule.

Vous pressez la détente, une fois, deux fois.

Deux fois parce que le premier coup n'est pas parti, ni le second d'ailleurs. Et son soulagement la fait éclater d'un rire arrogant. Vous lui écraser votre pied dans la figure et son fou rire se complète de gémissements, elle se balance de droite à gauche tenant sa joue meurtrie entre ses mains, des larmes euphoriques perlant au coin des yeux. Plus de munitions. Mais elle en a à la ceinture. Vous tendez brusquement la main, la refermez sur une des petites cartouches noires, elle cesse immédiatement de rire, vous attrape le cou à deux mains, vous les repoussez, elle les reporte sur votre crâne, le tire vers elle et vous envoie un genou osseux dans la pommette puis son front contre le vôtre.

Vous vous réveillez au son de sa voix tranchante dans le talkie-walkie.

_ ... Non, pas du tout, je sais qui vous êtes et vous détenez Adisson. Je veux le récupérer. Je vous propose un échange.

_ Nous ne voulons pas d'argent.

_ Ah mais je le sais bien. Il ne s'agit pas d'argent. Mais de Luisa Schedule, vivante et en bonne santé, si ce n'est une petite bosse.

Il y eut un silence hésitant.

_ Comment puis-je être sûr qu'elle est avec vous.

_ Et bien justement, elle vient de se réveiller, Luisa, tu veux parler à un vieil ami ?

Elle approche le talkie-walkie de votre oreille. C'est Joseph, il vous pose la question code, vous répondez, il sait que c'est vous. Sa voix n'est pas aussi froide que vous prévoyiez, mais ne sonne pas indulgente non plus, vous lui dites de ne pas venir, que c'est un piège. Ca le fait rire, Magnus aussi.

_ Entendu Magnus, le parking du TL désaffecté vous convient ?

_ Dans une heure tapante. Se contenta-t-elle de répondre.

_ Dans une heure tapante.