Chapitre 17 :
_ Vous devriez écouter ça Docteur Freud. Fit Tesla en passant la transmission sur haut-parleur. Son agitation, depuis qu'ils avaient rompu le contact avec Helen, poussait Will hors de ses gongs, et s'il en avait eu le pouvoir, il aurait envoyé le vampire se faire les dents sur un bout d'os dans une des cellules noires du sanctuaire.
_ Qu'est-ce que c'est ?
_ Un coup de fil passé à un poste de police locale.
Mrs Tumbson était une petite vieille au visage alerte et à l'allure coquette dont la principale manie consistait, sans aucune originalité, à espionner son voisinage de banlieue avec le moins de discrétion possible. Elle avait l'habitude de vivre à travers les autres, persuadée qu'elle était de ne plus pouvoir vivre elle-même et s'amusait à regarder se dérouler à ses fenêtres, comme sur un écran de télévision, le cours du monde et ses évènements pour le moins incongrus : de la chute d'un pot de pétunia sur le pavé, en passant par les disputes de couple, les bagarres des enfants, jusqu'au petit vol sournois d'une bicyclette qui trainait dans l'impasse. Mais ce soir, détaillant le crépuscule derrière ses culs de bouteille, la scène qu'elle observa du côté du parking désertique du TL éclipsa toutes ces petites distractions habituelles. Et au moment où elle entendit plus qu'elle n'aperçut le premier coup de feu, elle fonça sur le combiné de téléphone, en étira la spirale du cordon jusqu'à son fauteuil en première loge et composa le 911, ravie de se savoir un témoin oculaire majeur dans ce qui ressemblait à une histoire de guerre des gangs.
_ Décrivez-nous la scène. Demanda l'agent après avoir rempli les cases : noms, prénoms, adresse et nature du délit reporté.
_ Et bien, pou-pou-pour commencer, une voiture et une camionnette sont arrivées. Des hommes sont sortis, six, qu'il y en a.
_ Comment sont-ils ?
_ 5 en noir, des pieds à la tête et...
_ Encagoulés ?
_ Non pas de cagoule, mais l'dernier, il est en tenue de travail, quelque chose comme un smoking.
_ Et alors après ?
_ Alors d'abord z'ont eu comme l'air d'attendre quelque chose. Et puis l'homme en smoking s'est énervé et un de ceux en noir a tiré un coup de feu en l'air et c'est là que je vous ai appelé parce que je pensais que c'était peut être dangereux et une autre voiture encore est arrivée en roulant très vite et deux femmes sont sorties, une brune, très grande et l'autre plus petite et plus blonde et il, oh il commence à pleuvoir, et la brune, elle a une arme aussi et elle parle aux autres pour l'instant. Vous croyez qu'il s'agit de trafic de drogue ? Mon petit-fils dit que c'est toujours... que c'est des histoires de drogue tout ça, vraiment j'comprends pas, pourquoi des gens font des choses pareilles, pourquoi hein ? C'est fou tout de même, vous trouvez pas ?
_ Vous êtes absolument certaine de ce que vous voyez ?
_ Bien sûr que j'en suis certaine ! J'suis pas encore sénile mon p'tit m'sieur l'agent! Vous allez les arrêter n'est-ce pas ?
_ C'est mon métier madame. Continuez à me décrire ce qu'il se passe pendant que mes collègues se mettent en route.
_ Très bien, très bien, la fille blonde vient d'se jeter dans les bras d'un des hommes en noir mais un autre, en noir aussi, lui pointe un pistolet sur la tête, il la menace et les deux hommes ont l'air d'se disputer à cause de ça et le type en smoking rejoint de la brune et il a l'air très énervé, oh mon dieu, il vient de la pousser et de la mettre à terre, le salaud. Et ça fait rire les autres. Il lui a pris son pistolet et le braque contre elle, ouf elle s'est relevé, elle a les mains en l'air, les autres les regardent comme s'ils savaient pas quoi faire, oh mon dieu, vous croyez qu'il va la tuer ? Et s'il la tue ?! Oh mon dieu, oh mon dieu ! Il, il a pas tiré sur elle mais sur un des hommes en fait, au dernier moment, comme ça, oh mon dieu, il y a un mort, un mort !
_ Calmez-vous Mrs Tumbson, respirez à fond et...
_ Nooon ! Quelqu'un d'autre a tiré, c'est la brune ! On dirait qu'elle avait un deuxième pistolet ou j'sais pas, elle a tiré, il y a un autre type à terre, et les hommes en noir tirent sur elle et sur le type en smocking, mais ils courent se cacher derrière une voiture. C'est pas vrai, c'est pas vrai ! Ca tire de partout et j'vois plus grand chose! oh seigneur et ma petite voiture qui est garée là... On dirait que le type en smocking et la brune sont du même côté maintenant, en tout cas, ils se disent des choses. Je crois qu'elle utilise un rétroviseur pour voir les autres. Elle crie, ils se relèvent en même temps ! Oh mon dieu ! La fille blonde hurle parce que celui qui la tenait dans ses bras vient de s'effondrer, elle se jette sur le type en smocking et ils se battent c'est horrible, c'est affreux ! Où sont vos collègues ? Il faut venir arrêter ça monsieur ! Vite ! La brune tire sur un autre en noir et celui qui menaçait la blonde est maintenant le seul qui reste debout, il essaye de relever quelqu'un mais la brune lui crie quelque chose et il s'enfuit vers la voiture, elle tire sur lui mais il n'est pas touché et il claque la portière et démarre la voiture. Oh mon Dieu, il a filé ! Oh mon dieu, la blonde et celui en smocking, ils ont tous les deux une arme pointée l'un sur l'autre maintenant. La brune arrive vers eux et leur crie dessus et ils tournent leur pistolet sur elle! Oh seigneur quel massacre, quel massacre. Ils, ils sont toujours tou-tou-tous les trois avec leur pistolets pointés ! Ca y est ! Ca y est ! J'entends la police au loin, Oh Dieu merci, Dieu merci ! Vite, Vite ! Non ! Ils s'enfuient vers la voiture! Vite ! Attendez ! Non ! La blonde elle ... ! Je crois que ... Elle a regardé ma fenêtre, je ne sais pas si elle m'a...
_ Merde ! Cachez- vous maintenant Mrs Tumbson ! Ne restez surtout pas à la fen...
_ Mais je...
_ CACHEZ-VOUS !
_ BANG BANG BANG BANG BANG
_ Luisa, Luisa stop, stop! Monte! – éclat de verre - portière claque- bruit du moteur puis des sirènes, sirènes, sirènes...
_ Mrs Tombson?
_ …
_ Mrs Tombson, vous m'entendez?
_ ...
_ MRS TOMBSON!
_ Bip, bip, bip.
Ils s'efforçaient de veiller depuis plusieurs heures déjà. Ils avaient eu le temps de contempler le soleil se coucher d'abord, puis commencer à se relever depuis qu'ils s'étaient réfugiés dans cet appartement vide, planque de dernière minute à la Magnus, comme il disait - avait-elle des actes de propriétés signés dans toutes les villes de la côté ouest ? Non de Dieu, il n'en finirait jamais avec elle ! Dans la catégorie des fouteuses de merde – et donc depuis qu'ils étaient dans ce fichu salon, lui, Helen Magnus et son nouvel abominable petit joujou qui vous engourdissait le cerveau, moins répugnant que la fille-loup soit dit en passant, mais peu importe, depuis qu'ils étaient dans ce fichu salon, depuis près d'une vingtaine d'heures donc, ça n'en finissait plus de brandir des flingues, des menaces et des injures de tous les côtés. Non, soyons honnête, de temps à autre quelques longues minutes inertes flottaient, immunisées contre les sarcasmes et les médisances pendant lesquelles chacun ruminait sagement sa rancœur et son agressivité en lui-même. Puis une question revenait sans cesse pour déclencher une nouvelle crise : Qu'est-ce qu'on fait ? Ils ne pouvaient pas sortir, l'escadron du Soleil Noir déployé dans toute la ville les criblerait de balles dès qu'il passerait l'angle de la rue. Ils ne pourraient pas rester non plus indéfiniment, sinon l'un d'entre eux allait véritablement perdre patience et presser une détente et alors ça finirait en bain de sang et en toute honnêteté il craignait un peu que, dans ce cas, l'heureux gagnant de la partie ne se révèle être une heureuse gagnante, enfin, si quelqu'un gagnait seulement. Parce que la gamine n'avait pas l'air franchement commode non plus, avec son air d'orpheline sino-américaine élevée dans un clan Yakusa et sa façon de fumer ses clopes sans les mains. Elle détestait clairement Magnus, ce qui se trouvait être un sentiment très compréhensible, et la raison qui la retenait ici et l'empêchait de rejoindre ses petits copains dans la rue semblait excellentissime quelle qu'elle fut parce qu'elle ne cessait de baragouiner des jurons et de darder des yeux meurtriers à tout ce qui prétendait occuper un semblant d'espace dans la pièce, le mobilier y compris. Si bien que le premier réflexe inconscient que même Magnus avait eu consistait à se coller dans le dossier de son fauteuil, la tête planquée dans les épaules, se tasser. Jusqu'au moment où on commençait à s'y habituer et qu'on prenait la folle initiative de se redresser, alors, on se surprenait à se masser la nuque parce qu'à coup sûr, on venait de se choper un début de torticolis. Cette pauvre mamie tout de même... Quelque chose de contrariant dans l'idée que Magnus, grâce à ses très mystérieux contacts avait réussi à leur décoller la flicaille de l'arrière-train plus vite que lui qui était, sur le papier au moins, leur patron à tous. Et pourtant, de source fiable, elle n'avait plus vraiment l'aval du gouvernement ces temps-ci, bien loin de là. A croire qu'il faudrait plus qu'une rupture d'apport de fonds nationaux pour la mettre hors circuit, saleté d'acharnée, une vrai sangsue accroché à sa propre queue, quelle naïveté dans sa ténacité, mais son heure viendrait, fatalement, bientôt.
Quelques minutes inertes. Comme si ces deux hystériques reprenaient leur souffle avant une nouvelle rafale. C'était le moment d'avaler les dernières gouttes au fond du verre de Brandy -qui par ailleurs était un délice dans toute la rigueur de l'art- de foutre son crâne dans le mou du fauteuil et surtout de garder les yeux bien ouverts. Déjà assoupi un moment avant l'aube, et ça n'avait rien d'amusant de se réveiller à la merci de ces deux harpies assoiffées.
La gosse se balançait sur une chaise, Magnus quitta sa position près de la vitre, lâchant les rideaux qu'elle écartait du bout des doigts en soupirant, soupir qui signifiait que la rue grouillait encore de snippers et de gorilles : ils étaient coincés, contraint à attendre une équipe de secours ou une quelconque diversion. Elle passa devant la grande table et vint s'asseoir sur le grand canapé dans une gestuelle inhabituellement malhabile qui traduisait un état de fatigue certain. A en juger par l'écarlate brillance de ses yeux et ses paupières violacées, il s'agissait même d'épuisement. Elle saisit son front dans ses mains et se figea quelques minutes au point qu'on aurait facilement cru qu'elle s'endormait, sursauta ensuite, se releva, se servit un verre d'eau qu'elle renversa à moitié sur le sol, fit quelques pas sans but, se rassit, se releva, s'appliquait à rester en mouvement dans un manège impatient, lancinant.
Finalement Luisa lui enjoint de s'asseoir du coin de l'œil et à la seconde où ses coudes s'installèrent sur la table, elle somnolait.
Les douze coups retentissent alors qu'elle vient de recevoir ses cartes pour la revanche. Sa première victoire avait réussi à lui attirer l'attention de son double qui ne parvenait pas encore à se débarrasser de cette adorable expression de profonde surprise : elle n'avait pas l'habitude de perdre. Souvent, les quatre autres parieurs les avaient détaillés successivement des yeux en levant un sourcil curieux.
La tablée décide d'un commun accord d'avorter la partie pour contempler le lancement et lorsque Helen se lève et se fraye un chemin dans la foule, elle sait déjà que l'autre la suit, typique des souvenirs inconscients que l'on interprète souvent comme de bonnes intuitions. La rousse atteint le pont quelques secondes après et porte son lampion à bout de bras au-dessus du florilège de visages masqués pour ne blesser personne. Elle se perche à la balustrade et déroule lentement le fil jusqu'à ce que la petite flamme descende à l'extrême surface de l'eau noire. C'est un spectacle époustouflant, ce mélange de tête humaines, peintes ou monstrueuses, diaboliques courbées, penchées vers les flots immobiles dans un mélange de concentration et d'émerveillement, poussant des « oh » et des « ah », applaudissant, éclairées de dessous par milles nymphéas, rougis par le vin et la chaleur, et Magnus au premier plan, surplombant le tout, égayée comme une enfant au matin de noël. Son regard cherche la brune à côté d'elle puis dérive et revient au hasard. Les musiciens s'accordent et commencent à jouer l'air intemporel de la Traviata. Quelques voix s'élèvent et chantent.
Autour de la table à nouveau, le jeu se poursuit mollement, ralenti, en effet, par les bouffonneries et les rires, fous rires pour être plus précis, parce qu'en compagnie de deux Magnus, de plusieurs bouteilles vides et de quatre italiens spirituels, ce genre d'occurrences se révèle inévitable. Souvent sur la péniche, d'aimables figures se tournent vers eux avec l'air de leur envier leurs explosions de joie et les passants des quais s'attardent à les observer. Sur ce arrive une troupe de magiciens qui anime le pont d'une nouvelle fougue, choisit les deux Helen comme cobayes, enchante les esprits un peu plus, incite subtilement les âmes aux fins plaisirs, finit de raviver l'essence ancestrale du carnaval.
Fin du spectacle, acclamations envenimées, le magicien offre sa tournée, voit sa panière d'osier s'emplirent de pièces, celui des quatre que l'on a baptisé Don Giovanni déclenche une nouvelle frénésie, Helen et Helen trinquent.
Quelques fragments rouillés de mémoire, datant d'aussi loin que la première vie, se déclenchent comme le coucou d'une vieille horloge et Helen Bancroft s'accoutume doucement à l'évidence ineffable qu'elle incarne et a toujours incarné la fameuse Aphrodite de Venise, les yeux clairs, incandescents dans les ellipses noires du masque, les boucles sombres et volatiles flottant docilement sous la taille très fine de sa robe et tout le reste, oui, tout le reste qu'il était donc idiot de tenter d'éviter, puisque tout s'était déjà produit.
_ Magnus, Magnus ! Il faut partir, ils commencent à fouiller les bâtiments. Fit Luisa.
_ C'est stupide, il n'y a aucune chance qu'on en sorte vivant tant qu'elle refusera de me laisser contacter mes hommes. Cracha Adisson.
_ Hors de question que je laisse la Sciu m'approcher, et encore moi approcher Luisa.
_ Ca c'est encore à moi d'en décider Magnus, laissez le faire !
_ Il faut trouver un autre moyen.
_ Parce que vous en voyez un peut-être ? Laissez-le téléphoner.
_ Certainement pas !
_ Oh vraiment ?
_ Non, Luisa, arrête ça ! Arrête !
Helen venait de coller ses mains à ses oreilles en vain, elle le savait, une fois que la voix avait percé son chemin, il était trop tard. La tête lui tournait fiévreusement au point qu'elle se demanda si elle n'allait pas tout simplement s'effondrer et perdre connaissance mais une main qu'elle identifia comme la sienne tira son portable de sa poche et le fit glisser sur la table jusqu'à la jeune fille. Puis il y eut un trou noir.
