Bonjour à tous, nous revoilà enfin, moi et mes mnémotropes. J'espère que vous apprécierez ce chapitre malgré le délai! A très bientôt !
Chapitre 18
« 113 ans, 274 en tout, la fourbe ! Et lui, qui croyait mieux la connaître que son propre inconscient se découvrait une naïveté insoupçonnée qui ne faisait qu'enfler la vague d'admiration qu'il portait à son égard. 274 ans, il faudrait qu'il lui touche deux mots lorsque cette vilaine affaire serait réglée, ou du moins, lorsqu'ils auraient retrouvé sa trace et l'auraient rapatriée au sanctuaire dans son convoie honorifique. »
Tel était le train de pensée de Nikola Tesla au moment où il se replia dans un recoin du bureau où se drapait de jours en jours le parfum de l'absence d'Helen Magnus. Tels s'édifiaient ses résolutions à l'instant où il renversa d'un geste passablement viril un flacon de mnémotropes au-dessus de sa bouche. Et aussitôt, son monologue intérieur s'éteint, remplacé par la froide apparition d'un couloir de pierres pâles, d'une porte de bois enclavée dans le mur et cintrée à la mesure de la voûte du plafond. Dans sa main blême se balançait un heurtoir rouillé.
_ Toc toc.
_ N'entrez surtout pas ! Cria Helen
_ Qu'est-ce-qui se passe ? Demanda John à travers la porte.
_ Aux dernières nouvelles, elle essayait d'extraire une molécule de je ne sais plus quoi et à l'heure qu'il est, je pense qu'il y a assez de monoxyde de carbone dans cette pièce pour nous achever tous les quatre. Expliqua Nikola sur un ton de confidence, une oreille collée à la porte. « Si vous ne vous êtes jamais encore préoccupés de sa santé mentale, je crois que c'est le moment d'y accorder réflexion. » Chuchota-t-il ensuite.
_ Helen, est-ce que tout va bien ? Repris John d'une voix affolée.
_ Et bien...Disons que la réaction s'est un peu emballée, mais je crois que j'y suis finalement. Oh non, non, non pourquoi est-ce que ça mousse, ça ne devrait pas mousser, pas déjà !
_ Helen, pour l'amour du ciel, sors de là. Soupira James.
_ Oh non, non, non, pas ça !
Et quelques secondes avant que ne tintent les éclats de verre dans un ronflement de vent, Helen sortit précipitamment et claqua la porte derrière elle. Elle ôta le masque à gaz écaillé de son visage et le jeta à terre dans un accès de frustration.
_ J'étais à deux doigts de réussir et il fallait que vous veniez me déconcentrer !
Elle leur jeta un regard meurtrier, passa devant eux en bousculant James d'un coup d'épaule et disparut dans la spirale des escaliers.
_ Pardonnez-moi d'avoir à dire ça mais je vous avais prévenu...
_ Oh la ferme Tesla !
_ Comme vous voudrez mais ce n'est pas moi qui irai lui présenter nos excuses cette fois ! Lundi, il m'a fallu plus de deux heures pour lui faire admettre que notre interruption n'était pas la cause véritable de son échec et honnêtement, j'ai mieux à faire que de souffrir de vains arguments à cause de votre acharnement puéril ! Cracha Nikola avant de grimper les marches à son tour.
Declan réfléchissait. Le sanctuaire ruminait tout autour, plongé dans une sorte de torpeur inconsolable. Le désespoir immisçait sa sourde colère dans les esprits, même les plus robustes: Zimmerman, Tesla. Luisa Schedule, ils avaient cru la tenir hier mais n'avaient déniché que le petit implant magnétique délaissé au sol, sur le parquet d'un grand appartement, couvert de sang séché. Ils avaient recherché le propriétaire de l'appartement en question, au cas où, faux nom, fausse identité, une couverture si bien tramée qu'elle en était étouffante : cul de sac. Et la petite satisfaction qu'ils avaient écoulé en mettant en cellule le membre du soleil infiltré à la Sciu, semblait tout à coup bien pâle.
Leur affolement ne venait pas de ce que Magnus demeurait introuvable, parce que où qu'elle fut, elle était d'ordinaire increvable, mais découlait de ce que, cette fois-ci, elle était introuvable avec une quantité effroyable de mnémotropes en désintégration dans le cerveau et aucune petite fiole de secours pour les raviver. Le sevrage serait brutal, comme la dernière fois et Declan ne pouvait s'empêcher de réciter la liste des symptômes dans sa tête : chute du taux de dopamine, épuisement, irritabilité, perte d'appétit, perte de repères et du sens de la réalité, confusion, angoisse, vertiges, pertes de connaissance, paranoïa, etc.
Henry ne dormait plus et attendait qu'un miracle leur offre le moindre indice, Will hurlait sur tout ce qui bougeait, n'allait même plus observer leur prisonnier du soleil noir et Declan aurait même juré l'avoir vu pleurer de rage ce matin, Tesla restait immobile pendant de longues heures à faire le tri dans tous les scénarios qu'ils avaient jugé probables, il n'avait pas touché une goutte de vin depuis plusieurs jours et ses sarcasmes sentaient la fatigue, manquaient d'entrain.
Qui plus est, plutôt que de leur vider l'esprit de ces considérations, la chasse aux partisans se ralentissait car tous avaient trouvé de bonnes petites cachettes, semblait-il et leur rareté ne faisait que leur rappeler l'état du docteur Magnus.
Autrement dit, il leur fallait une distraction ce soir, quelque chose qui les réunisse et qui nécessite un minimum de décorum pour les empêcher de sombrer...
_ Edmond Albert Cromwell ?! Sonna la voix rase du professeur.
_ Je n'ai pas vu Helen en cours depuis hier, même pas en cours de Bronswick ce matin. Soupira John.
_ Bronswick faisait cours aujourd'hui ? Vous auriez pu me le dire ! Protesta Nigel
_ Pourquoi donc ? Pour que tu passes l'heure à ricaner dans mon dos à chaque fois que Tesla nous gratifie de ses commentaires ?
_ Le Montaigu, s'est levé du mauvais pied ? Chuchota Nigel à l'oreille de James.
_ Une habitude qu'il a depuis que sa Capulet nous néglige. Répondit ce dernier.
_ Montaigu John Druitt ? Appela le professeur et le jeune homme se leva d'une traite pour chercher sa copie au bureau, suivi par les échos des rires bêtes de ses deux camarades.
Un instant après, il vint se rassoir en tirant bruyamment sa chaise. Les yeux de la classe se tournèrent vers lui puis vers la porte qui grinça en s'ouvrant. Entra alors une Helen Magnus visiblement récalcitrante poussée aux épaules par un Nikola Tesla à l'allure passablement fière. Le professeur les salua d'un mouvement de tête qui se voulait réprobateur mais manquait son but et les deux jeunes gens prirent place entre les tables. La distribution des copies reprit solennellement.
_ Bien joué Nikola ! Souffla Nigel.
Plus tard, Helen cassa la pointe de sa plume et tapissa la table d'encre. John, à côté d'elle, sourit et, dépliant son mouchoir, l'aida à éponger les flaques violettes qui s'étalaient entre les rainures du bois puis dans la fibre du coton. Deux ou trois fois, leurs mains se touchèrent subrepticement et le temps sembla se figer.
_ Tu ne diras rien n'est-ce pas ? Fit John après cet instant de céleste silence. « A propos de cette maudite expérience qui te cause tant de tourments. »
_ Il n'y a rien à dire.
_ Peut-être que tu devrais laisser reposer ton esprit quelques jours pour y revenir dans de meilleures dispositions. Conseilla platement John.
_ Mais je ne peux pas, quoique je décide de faire ma tête travaille, je ne peux même pas dormir ! S'alarma-t-elle.
_ Oh mon dieu, Helen a le syndrome James Watson ! S'exclama Nigel.
Le professeur se racla la gorge en dardant son regard sombre dans leur direction.
_ Ca ne fait pas l'ombre d'un doute! Elle l'a contracté! Chuchota Tesla
_ Qu'en dites-vous ? Moi je pense que le mal est trop avancé pour que l'on espère encore la sauver. Moqua Nigel.
_ Définitivement, il ne reste plus qu'une chose à faire : abréger ses souffrances. Approuva James en ricanant.
_ Il a raison Helen, souviens-toi de ce qui est arrivé à James la dernière fois qu'il en était atteint... Tu ne voudrais pas qu'il se passe la même chose pour toi, n'est-ce pas?... Certains s'en réjouiraient pourtant... Railla Nikola en visant John.
_ C'est quoi, ce syndrome Watson? Qu'est-ce qui est arrivé à James ? Demanda John, fâché que l'étrangeté de la conversation lui rappelât encore une fois son statut de nouveau.
_ Il dormait si peu qu'il est devenu fou : il passait des rires aux larmes en tenant des discours insensés, il m'a même attaqué un soir où je venais le prier de s'arrêter pour diner- il croyait sans doute que j'étais plus ou moins irréel- j'ai encore une cicatrice de ses ongles regarde ! Et pire encore, le lendemain matin, il est descendu au réfectoire vêtu uniquement de ses dessous, il a pris un plateau de bacon sur une des grandes tables et s'en est allé comme si de rien n'était. Toute l'école l'a appris, les professeurs étaient outrés. On l'a retrouvé à l'autre bout de la ville à midi en train de tracer des cercles imaginaires au compas dans une flaque d'eau. Il a fallu qu'on le ramène de force et qu'on l'assomme pour qu'il se couche. Après ça, on s'est juré de ne jamais lui laisser oublier ce jour.
_ Et de ne jamais plus le laisser approcher une lunette astronomique. Ajouta Helen.
_ Parle tant que tu veux Nigel, je n'étais plus moi-même, je n'ai pas honte et je reste persuadé que l'univers est en expansion, même si je n'ai pas su le prouver alors, l'avenir me donnera raison, tu verras! Néanmoins j'admets qu'il serait fâcheux qu'une telle chose arrive à Helen.
_ Il ne m'arrivera rien, j'ai seulement besoin de temps, de solitude et de persévérance, mais vous êtes toujours derrière moi!
_ Rupture des liens sociaux, c'est ainsi que ça commence ! Avertit Nikola.
Will descendit les escaliers quatre à quatre au début de la nuit, tout juste réveillé par l'intensité d'un rêve qu'il commençait à connaître par cœur. L'esprit encore assoupi dans sa course, il trébucha sur la dernière marche en croyant voir la silhouette nue d'Helen se retourner pour lui faire face. Il glissa sur le parquet à plat ventre et demeura inerte le temps de remplir ses poumons de l'air qui venait de leur être violemment ôté. Dans sa perdition, il flotta jusqu'au laboratoire et sortit une fiole de la boite de carton, se maudissant lui-même d'en arriver à de telles extrémités mais convaincu que son salut résidait là, dans le crépitement subtile des nano-fourmis. Dieu, qu'il haïssait les insectes ! Il hésita un instant encore car s'il y touchait, c'était toute son intégrité, toutes ses convictions qu'il mettait en péril et tôt ou tard, il aurait à s'en justifier. Et lorsqu'il se décida enfin et empoigna le flacon...
_ Avis à la populace qui ne dort pas : réunion dans le fumoir, le dernier arrivé paye sa tournée. Lança Declan à travers le talkie-walkie.
Will se frotta les yeux, rangea la petite bouteille et éteint la lumière du laboratoire avant d'en sortir. Il prit la direction du fumoir. Par moment, il se prenait à croire au destin.
Helen se leva du bureau, ou plutôt en surgit comme un acteur montre qu'il triomphe d'un dilemme, et, bondissant jusqu'au robinet dans l'angle de la pièce pour se laver les mains, elle se mit à fixer du regard le filet d'eau. Puis elle cessa soudainement et, effarée, les mains sur les tempes, traversa la pièce en long, en large et en travers tout en murmurant des paroles inarticulées.
_ Eureka? Demanda James plein d'espérances. Il avait quitté des yeux son ouvrage pour la regarder et peu à peu, son expression changea. Elle était pâle, ses mains tremblotaient.
_ Helen ? répéta-t-il.
_ Cristallise dans l'eau froide ! Il faut le mettre dans la glace!
Elle se jeta aussitôt sur la fenêtre, en ouvrit les battants, et sans voir les flocons qui, poussés par le vent, pénétraient la pièce, sortit l'erlenmeyer des bulles de son bain marie et le planta dans la neige qui obstruait la gouttière. Puis sentant que James venait de lui déposer son manteau sur les épaules et regardait au-dessus d'elle, son cœur bondit, elle sautilla de joie en regardant le sucre blanc se solidifier derrière le verre gradué. C'était fait, enfin, elle pouvait se reposer elle sentit tomber sur elle tout le sommeil qu'elle avait repoussé.
James manqua ne pas la rattraper lorsqu'elle bascula en arrière sans connaissance. Paniqué, il hurla à l'aide jusqu'à ce que quelqu'un se présente.
Aux anges ! Quel bonheur que d'obtenir enfin cette reconnaissance tant méritée ! Sentiment de gloire héroïque qu'il faut refouler pour ne pas sembler trop condescendant devant les sombreros. Les agents fédéraux infiltrés au Mexique ont si bien appris à s'immerger dans leur élément qu'ils ont parfois l'air de haïr les ricains autant que les autochtones. Prudence oblige. S'ils n'avaient pas été si près de la frontière au moment de la descente, il serait sans doute déjà dans son propre bureau, son nouveau bureau sur la grande avenue à recevoir des coups de fils et des louanges plutôt qu'à suer au Nord du Mexique, mais bon, patience... Oh et pensons à remercier les subordonnés d'une tape dans le dos en passant dans le couloir, personne ne voudrait créer un froid avec ces types-là... Bon, il faudra tout de même songer au transfert de Magnus et de l'autre cinglée dans un lieu plus approprié. Parce que cet Alcatraz aux murailles percées où pourrit la vermine des cartels qui n'est pas assez bonne à rapatrier aux states, mais trop bonne à laisser chez les spanish, bof. Non, pour ces deux-là, il faudrait la crème de la crème, un endroit où les exhiber, pour que tous se souviennent que lui, Greg Adisson, il les avait eu. Mais laissons-les méditer ici un moment, cet endroit fout les jetons, ça leur fera les pieds à ces petites...Salut Flynn, tout roule ? Ouais, il m'a promis une promotion ce grand con, c'est pas comme s'il avait encore le choix, ramener Magnus et une des leaders du soleil noir, ça en impose un peu trop pour être ignoré ! Vous avez tous bien bossé sur ce coup, vous serez récompensés aussi, et comme il faut. Tiens regardez, les voilà, cellules 36 et 37, sages comme des images, j'ai hâte de voir la tête de la Magnus quand elle se réveillera, et regarde Schedule, elle a l'air bien énervée que je n'ai pas rempli ma part du deal. Une chance que ces hypnotiseurs ne lisent pas les pensées. Comment quelqu'un d'aussi violent peut être paradoxalement aussi naïf ? Elle pensait vraiment qu'elle pourrait m'acheter sa liberté ? Mais allons, allons, la chasse est terminée, trinquons maintenant !
Non, elle ne pouvait pas se reposer ! Se corrigea-t-elle en se redressant du lit de l'infirmerie. Il fallait qu'elle protège ses recherches des yeux d'Oxford. Elle avait déjà vu des camarades se faire dérober et retrouver sous un autre nom leur projet à la une des publications scientifiques. Cette université était une mine de richesses : la moitié des élèves brillait naturellement, l'autre brillait dans l'art des messes basses ou des copies frauduleuses et s'arrachaient la moindre découverte comme des oiseaux de basse-cour. Il y avait bien une charte intellectuelle que chacun se devait de signer pourtant...
Il faisait nuit. Une chandelle fondait docilement sur la petite table de chevet. L'écharpe de Nikola reposait sur une chaise mais c'était John qui dormait dessus, les jambes étendues inconfortablement sous un livre ouvert qui menaçait de s'écrouler, un bras dans le vide, la tête calée contre l'étagère derrière lui, son cou calmement allongé, blanc et fragile, son visage tourné vers elle à moitié caché dans l'ombre de ses longs cheveux. Elle aurait aisément pu demeurer là, rêveuse, mais ne le fit pas.
De ce qui se produisit ensuite, elle ne garda que quelques souvenirs confus. Il lui sembla qu'elle avait passé du temps à son bureau pour résumer les étapes de la synthétisation, qu'elle avait regardé un long moment, en parfaite somnambule, roussir ses feuilles de brouillon froissées dans la cheminée, puis elle se trouvait dehors à attendre dans le froid de l'aube l'ouverture de la banque des coffres.
Comment était-elle arrivée à cet endroit précis, ça, elle ne pouvait se le figurer.
Car elle se réveilla dans une salle vide presque souterraine, grillée et verrouillée, aux épais murs de pierre nue et grasse qui semblaient transpirer de leurs joints des vapeurs méphitiques.
Helen se réveilla dans une salle vide presque souterraine, grillées et aux épais murs de pierre nue et qui semblaient transpirer des vapeurs ... Etrangement, les barreaux de la porte lui paraissaient entrebâillés derrière le rideau onirique que tressaient ses cheveux et ses cils entremêlés. Quelque chose la gênait pourtant, comme une épine sous le pied, la forçait à revenir au monde en plein milieu de sa phase de sommeil paradoxal, quelque chose qui l'éveillait brutalement. Elle gémit en ouvrant de grands yeux, fouettée par le jet de la lumière diurne. Luisa Schedule secouait son épaule endolorie avec animation et pointait du doigt la petite caméra qui tournait la tête en grinçant dans l'angle de la cellule.
Alors, il y eut des paroles échangées qu'à l'étage, les rires et le toast bruyant qu'Adisson et son équipe portaient à leur capture couvrirent largement. Et un quart d'heure plus tard, lorsque le directeur de la Sciu lorgna vers son écran d'ordinateur, curieux de voir si sa fidèle ennemie avait fin repris connaissance, il crut mourir, la cellule d'Helen Magnus était désormais vide, tout comme celle de Luisa Schedule.
_ Laissez-la sortir voyons, elle n'a fait de mal à personne !
_ Elle a giflé un employé de la banque centrale à plusieurs reprises, monsieur ! Protesta l'agent.
_ Parce qu'il lui a manqué de respect !
_ Il n'a rien fait de tel ! Il a seulement énoncé la loi, à savoir, mon cher, qu'il est interdit à une femme, qui plus est à une femme à peine sortie de l'enfance et en piètre possession de ses facultés d'ouvrir un compte à son nom sans la présence de son tuteur ou de son époux !
_ Vous l'avez dit vous-même, elle était à peine consciente ! Vous ne pouvez la blâmer, ce n'est pas légitime ! Plaida Nikola.
_ Si je le peux ! Qui êtes-vous pour me contredire ? Un étranger qui ose me reprendre sur les us de mon propre pays ! Laissez-moi vous donner un bon conseil l'ami, rentrez chez vous avant que je n'ai à vous coller derrière les barreaux vous aussi !
_ Allons, allons mon bon ! Tenta d'apaiser Nigel. Ne vous laissez pas ainsi offensé, je vous en prie, tout cela n'est que le résultat d'un vilain malentendu, Miss Magnus est une jeune dame, il ne convient guère de l'abandonner dans une telle situation, vous pourriez vous exposer à de sérieuses réprimandes... Soyons raisonnables. Si nos efforts de persuasion ne suffisent à acheter votre indulgence, peut-être cette bourse d'écus y parviendra-t-elle ?
L'agent sembla s'engager dans songe conflictuel puis demanda :
_ Combien y a-t-il là-dedans ?
_ Assez pour nourrir votre famille jusqu'à la prochaine lune.
_ Hum. Il est vrai que tout bien considéré il semble futile de garder une fillette en garde à vue pour si peu de choses. Tenez, voici la clé, disposez maintenant !
Plus tard, John la fit s'asseoir en face d'eux quatre sur le lit. Il y eut un silence orageux et Nikola soupira, il trouvait cette réunion tout à fait ridicule. Les trois autres se regardèrent comme pour décider silencieusement de qui prendrait la parole le premier. Finalement, James arracha l'erlenmeyer des mains de Nikola et dit :
_ Maintenant crache le morceau, qu'est-ce que c'est que cette poudre, qu'a-t-elle de si important ?
Tous retinrent leur souffle, même Nikola qui, au-delà de sa précieuse nonchalance, sentait la curiosité raviver son attention.
_ C'est un composé d'acide acétylsalicylique et de...
_ D'acide quoi ?
_ Vous connaissez tous l'effet du salicylate de sodium, dérivé de l'écorce de saule, sur les douleurs aigues et les fièvres ? Reprit-elle
_ Oui, tout le monde semblait enthousiaste à ce propos mais le congrès de médecine de l'an dernier a banni son utilisation parce qu'il causait des crampes d'estomac...
_ Plus maintenant.
_ Pardon?
_ Que diriez-vous si je vous expliquais que j'ai réussi à en extraire la substance active et que je l'ai mêlée avec du...
_ Le remède universel ! S'exclama tout à coup Tesla dont le cerveau s'était mis à turbiner. Oh mon dieu ! Tu l'as fait ?!
_ A vrai dire oui, mais c'est plutôt un antidouleur, utilisable dans n'importe quelle circonstance, contre n'importe quel mal, très puissant, facile à produire et à doser, sans effets secondaires majeurs. Développé dans de bonnes conditions, il pourrait...
_ Révolutionner la médecine telle qu'on la connait à ce jour! Helen, te rends-tu seulement compte?! S'emporta James.
_ Tesla ? Tesla ? ...Vous vous joignez à nous ?
_ Quoi ?
_ Réunion dans le fumoir.
_ Une seconde...
L'ingénieur se massa le crâne.
_ Tout va bien ? Will posa la question en se demandant pourquoi il prenait la peine de la poser. Tesla sans Magnus, c'était comme Biggie sans sa fourrure : ils étaient vulnérables. Dieu sait qu'il n'aimait pas ce type mais enfin...
_ Une seconde, une seconde, laissez-moi atterrir, Docteur Substitut, je viens de revivre le jour où Helen a inventé l'aspirine, et croyez moi c'était quelque chose.
_ L'aspirine ?
_ Oui je sais, c'est difficile à imaginer pour votre jeune intellect? Fit Nikola en sortant du bureau. Will, sur ses talons, se contenta de soupirer, à moitié médusé, à moitié agacé.
ooooooOoOoOoOOOOOOooooooOoOo OOooooooo
_ Dix... neuf ...vous aimez la magie Magnus ? Huit... sept... six, j'ai un bon tour de pour vous, cinq... quatre... je vais disparaître Magnus, trois, si bien disparaître, deux, que vous ne me retrouverez pas, un, jamais...
Sans s'arrêter de conduire depuis la veille, elles avaient touché la frontière au petit matin dans une voiture volée, une décapotable jaune. Luisa au volant, Magnus dans les vapes, allongée sur la banquette arrière. Sur le bord de la route, un panneau rouge fixé à un vieux palmier indiquait maintenant qu'elles venaient d'entrer dans Miami. Luisa s'était garée là depuis une dizaine de minutes, elle grillait une cigarette à travers la vitre, grattait les angles d'un grand pansement qu'elle portait à l'avant-bras, rêvait déjà de la nouvelle vie qu'elle pourrait s'inventer quand elle en aurait fini et les auraient trouvés avant qu'ils ne la trouvent elle. Elle jeta un dernier regard à Helen dans le rétroviseur, pensa une dernière fois qu'elle ferait mieux de la tuer, secoua la tête de dépit puis jeta son mégot, posa les clés de contact sur la plage avant et sortit en claquant la portière.
« _ Il faut que nous vous menions jusqu'à Praxis, il n'y a rien pour vous soigner ici et votre état empire de jours en jours. Je ne reconnais pas vos symptômes, les avez-vous déjà rencontré ?
_ Oui, une fois. » Chez Nikola Tesla. Ajouta-t-elle dans sa tête. Après l'injection du sang O, dans ce laps de quelques jours où il n'était plus humain mais pas encore vampire. « Mais l'ostracisme, reprit-elle d'une vois éteinte, l'accès à Praxis vous est interdit non ? »
_ J'ai un ami sur place, il nous aidera. Pourquoi vouliez-vous vous y rendre en premier lieu ?
_ Pour demander un permis de construire, longue histoire... »
Rana glissa sa main dans la nuque d'Helen pour la redresser et porta un gobelet d'une matière inconnue à ses lèvres.
Le spectacle passé chacun avait repris ses activités sur la péniche et il commençait à se faire très tard lorsqu'un cri strident venu de la poupe alerta les derniers fêtards. Les yeux se tournèrent vers la longue étagère de verre qui basculait lourdement vers le sol. Des éclats jaillirent en tout sens et les lampions suspendus, qui luisaient paisiblement une seconde plus tôt, dégringolèrent dans une tornade de flammes. Tout se produisit trop vite ensuite pour que quiconque en garde un souvenir clair en mémoire, mais une partie de la foule autour quitta le bateau par les quais où en se jetant dans le canal tandis que d'autres arrosaient le mur de feu. Helen Magnus qui venait de perdre la revanche, puis la partie décisive au poker, assise toujours perplexe, incrédule et franchement intriguée à la table de jeux, distingua, près du brasier qui se repliait sous la menace des lances à eau, la silhouette de la femme au loup noir qui traversait le chapiteau en courant. Elle se leva brusquement sous le regard surpris de ses deux compagnons joueurs, et se mit en tête de rattraper son incroyable adversaire. Cette femme avait quelque chose après elle, elle s'était sentie suivie plutôt dans la soirée, c'était elle, sans nul doute, elle avait déboulée à sa table, comme si de rien n'était, étrange, puis le temps qu'elles avaient ensuite passé ensemble n'avait fait que lui confirmer cette certitude : elle n'était pas là par hasard et il ne fallait pas qu'elle la laisse filer avant d'avoir découvert son dessein.
Helen s'éveilla et sentit, cette fois, dans un état second de délire fiévreux, le sol caillouteux faire rebondir les roues sous elle. Rana lui fit boire sa chose à nouveau et elle sombra encore.
Plus tard, l'environnement sonore avait changé, des voix lointaines lui parvenaient en écho, comme sous une caverne et elle les reconnut alors qu'elles approchaient à grands pas.
_ Helen ! Cria-t-il et si elle n'avait pas contenu en plus une telle décharge de panique, Rana aurait pu entendre de la joie dans l'expression de Grégory Magnus.
La rousse dévala les marches et fila dans l'étroit couloir, gardant en vue l'étendard de boucles noires qui flottait quelques mètres devant. Elle réussit tout juste à la voir forcer la porte d'un compartiment et entrer. Elle accéléra en conséquence et parvint à son tour jusqu'à la porte fracassée. La brune lui tournait le dos, elle paraissait chercher quelque chose ou quelqu'un des yeux, elle poussa de la pointe du pied la ceinture abandonnée au sol, marcha jusqu'au hublot, nota qu'il était ouvert et se mit à rire.
_ Qui que fut votre prisonnier, je pense qu'il a une belle longueur d'avance maintenant.
Helen Bancroft se retourna en sursaut et en croisant le regard si espiègle de son double, se demanda un instant si la rousse n'avait pas tout compris depuis le début. Elle bannit ensuite de ce soupçon insensé, ressentit un pincement de panique et de fougue. La porte brisée claqua, poussée par un appel d'air.
_ Vous me connaissez n'est-ce-pas ? Vous me suiviez un peu plus tôt dans la soirée, avant notre partie de cartes, pourquoi ? Demanda Magnus.
Helen, la brune, se figea, prise au piège, mais de façon tout à fait inattendue, son esprit lui souffla la réponse.
_ Ce n'est pas vous qui m'intéressez, Miss Magnus. » La rousse fronça les sourcils alors que son interlocutrice se baissait pour ramasser la ceinture. « C'est lui ! » Termina Miss Bancroft en lui tendant l'objet. La rousse reconnut la ceinture.
_ James ? Pourquoi ?
_ J'ai bien peur que cela ne doive rester entre lui et moi.
_ Et j'ai bien peur de devoir...
_ Insister ? Inutile, j'ai besoin d'un détective et je ne parlerai qu'avec lui. Aussi, si vous savez où il se trouve maintenant et pouvez me mener à lui, je vous en serais reconnaissante.
La rousse sembla hésiter et ne la lâchait pas des yeux. Cette femme venait de remporter deux victoires sur elle en bluffant, il n'y avait absolument aucun moyen de savoir si elle mentait ou non. Mais elle jugea qu'elle aurait plus de temps pour percer ce mystère si elle se montrait amicale, d'autant plus qu'elle avait, d'une certaine manière, apprécié son étrange compagnie jusqu'ici. Alors elle répondit :
_ J'ai moi-même un chaland à quai à quelques pas d'ici, comme c'est notre pied à terre à Venise au docteur Watson et moi, il devrait y revenir sous peu, si il n'y est pas déjà. Nous pouvons l'attendre là-bas, suivez-moi. »
Helen Magnus se réveilla en plein soleil de midi, les palmiers dressés à côté d'elle dans le parking, tout autant que le climat, lui évoquèrent les tropiques. Elle crut tout d'abord qu'elle était encore au Mexique et s'apprêta à interroger Luisa. Mais la décapotable était vide. Quelques minutes après comme les passants lui jetaient de drôles de regards et parlaient tous anglais elle sut qu'elle était en Floride, hors de danger immédiat.
Elle se redressa parce qu'elle avait soif, maudit tous les saints parce qu'elle souffrait atrocement et, alors qu'elle se glissait à la place de conducteur et trouvait la clé de contact brulante sur la plage avant, une voix emplit son crâne : « Dix... neuf ...vous aimez la magie Magnus ? Huit... sept... six, j'ai un bon tour de pour vous, cinq... quatre... je vais disparaître Magnus, trois, si bien disparaître, deux, que vous ne me retrouverez pas, un, jamais... »
