Ce chapitre se situe au moment du 13ème épisode de la saison 1. Après que toute l'Amérique ait vu à la télévision Lucifer en venir aux mains avec un vieux prédicateur fanatique, le cadavre de ce dernier est retrouvé au Lux, à deux pas du proprio tranquillement occupé à boire un verre. Forcément, même Chloé Decker, sur le coup, en conclut des choses pas sympatoches.

Pour info, les dialogues de la série sont en italique.

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- Lucifer Morningstar, vous êtes en état d'arrestation.

Lucifer leva machinalement les mains. Il était trop secoué, après cette épouvantable journée, pour avoir entendu le léger tremblement dans la voix du lieutenant Decker. Il ne voyait que le révolver qu'elle braquait sur lui.

Elle par contre éprouva un choc en voyant l'expression des yeux sombres qui se posaient sur elle. La confiance blessée, l'incompréhension, la douleur... il y avait tout cela dans ce regard et elle dut puiser dans ses convictions les plus profondes de flic intègre et fidèle à sa vocation pour ne pas flancher. L'espace d'une courte seconde elle eut envie de jeter son arme et de se précipiter dans les bras de Lucifer -ce qu'elle n'avait pourtant encore jamais fait- pour lui dire qu'elle croyait en lui, que malgré les apparences elle était certaine qu'il n'était pas un meurtrier et qu'elle allait trouver la solution. Mais elle ne pouvait pas. Quand on découvre chez quelqu'un le cadavre de la personne avec laquelle il s'est battu en public, il n'y a qu'une seule alternative. Parce que même s'il ne s'agit pas nécessairement d'une preuve, il y a quand même de sacrés présomptions ! Chloé Decker ne pouvait pas ne pas respecter la procédure. Enfin... c'est à dire que si une escouade de policiers en armes n'était pas apparue à ce moment-là, peut-être, oui peut-être qu'elle aurait évité de dégainer (une grosse erreur de l'avoir fait, pensa-t-elle par la suite) et qu'elle aurait seulement... eh bien... discuté avec lui ? Elle lui aurait demandé ce que ce putain de cadavre foutait là, quelque chose comme ça. Mais là, elle n'avait pas vraiment le choix. Si elle ne prenait pas les choses en main, si elle n' agissait comme on l'attendait d'elle, ça risquait d'empirer les choses. Pour tout le monde.

- Je vous en prie, lieutenant. Vous ne croyez tout de même pas que j'ai tué cet imbécile heureux ?!

S'il était resté le moindre doute à la jeune femme sur la culpabilité ou l'innocence de son consultant, il aurait disparu à cet instant. Non, ce n'était pas là la manière d'agir de cet homme étrange. Depuis leur toute première rencontre elle avait toujours vu Lucifer aller au bout de ses pensées, de ses désirs, de ses actions. Et les revendiquer. Lucifer n'avait peur de rien et ne se renierait jamais lui-même, ça elle en était certaine. Si un jour il tuait quelqu'un, il n'en ferait pas mystère. Malheureusement...

- Peu importe ce que je peux bien croire, Lucifer.

Maladroit. Très maladroit. Jamais vu plus pitoyable tentative de se justifier, pensa Chloé en même temps que les mots lui échappaient.

- C'est pourtant la seule chose qui m'importe.

La policière eut le pressentiment de la catastrophe à l'instant où Lucifer prononça ces mots, d'une voix altérée qu'elle ne lui avait jamais entendue. Dans ses yeux noirs, quelque chose venait de sombrer. Ou de se briser, elle n'aurait pas trop su dire. Mais elle en ressentit presque physiquement le choc. A nouveau elle éprouva la sensation que c'était elle la criminelle. Qu'elle commettait une mauvaise action. Qu'elle trahissait la confiance d'un homme qui de son côté avait toujours été honnête avec elle.

La suite fut encore pire : Lucifer éclata d'un rire de désespéré qui non seulement chavira Chloé mais qui encore lui fit courir des frissons glacés sur la peau : elle connaissait ce genre de réaction chez lui et cela ne présageait rien de bon. Il était au bord de l'explosion, elle le sentait. Et elle savait que lorsque ce type pétait les plombs, il devenait incontrôlable. Il était alors capable de tout. Pas dans le sens où il pourrait se retourner contre n'importe qui et provoquer un nouveau drame, non (quoique). Plutôt dans le sens où il risquait de se lancer dans l'une de ses actions totalement imprévisibles, toujours à la limite de l'inconscience. C'était lui-même qu'il risquait de mettre en danger.

- Je vous croyais différente, mais... vous êtes comme tous les autres.

Si la situation n'avait pas été aussi grave, Chloé aurait sans doute éprouvé un pincement au cœur en entendant ces paroles. On a beau être une mère de famille investie et un flic avant d'être une femme, il est toujours valorisant de penser que quelqu'un estime que vous vous démarquez du reste de l'humanité. Le lieutenant Decker se rendit compte au même instant qu'il ne lui déplaisait pas de se voir « différente » dans les yeux de Lucifer Morningstar.

Elle n'avait toutefois pas le loisir de s'appesantir là-dessus. Dans une tentative désespérée, elle leva une main apaisante et tenta de sauver ce qui pouvait l'être encore ; en d'autres circonstances elle était parfois parvenue à calmer son coéquipier. Chloé était certaine que si elle avait été seule avec lui elle aurait pu le raisonner et faire en sorte que les choses se passent en douceur. Toute procédurière qu'elle était, elle aurait envoyé promener les règles habituelles, aurait rangé cette arme qu'elle n'aurait jamais dû sortir pour le menacer et lui aurait parlé. Elle aurait pu le convaincre de l'accompagner au poste, elle en était sûre. En le prenant par la douceur et en lui faisant comprendre qu'elle ne le croyait pas coupable et qu'elle se battrait pour le prouver. Malheureusement, elle n'était pas seule. Avec toute cette troupe autour d'elle... personne ne comprendrait et ça risquait de partir en vrille. Pour tout arranger elle sentait que ses collègues, qui ne connaissaient pas Lucifer, commençaient à avoir peur. Ses réactions, son regard, le ton de sa voix, ses paroles cinglantes autant qu'acerbes, tout cela à deux pas d'un cadavre baignant dans son sang leur mettait les nerfs à vif. Instinctivement, eux aussi se rendaient compte que quelque chose allait se passer, quelque chose de grave. Chloé comprit que cela allait mal finir si elle ne parvenait pas à calmer le jeu.

Toutefois, si la jeune femme était bouleversée ce n'était encore rien à côté de ce qu'éprouvait Lucifer. Même si le lieutenant Decker ne voulait pas croire à sa véritable identité, il avait cru jusqu'à ce moment qu'elle le connaissait un tant soit peu. Il aurait pu jurer qu'elle saurait immédiatement qu'il n'était pas dans ses manières de tuer un pareil crétin, déjà. Surtout pas d'une manière aussi grossière. Une balle dans la tête, sérieux ? Comme un vulgaire truand ? Allons donc. Par ailleurs ce n'était pas le rôle du diable de tuer les gens. Non. Seulement de disposer d'eux une fois qu'ils étaient morts.

Tout cela lui paraissait d'une évidence sans faille. Pourtant il avait sous les yeux une toute autre réalité. Chloé n'avait pas posé une seule question. Elle avait vu le corps et sorti son arme. Comme s'il était un inconnu. Comme si leur complicité et tout ce qui les rapprochait n'avait jamais existé. Il fallait admettre que c'était là le point d'orgue à une journée qui avait été exécrable à tous points de vue.

Il aurait cependant fallu peu de chose : une phrase, un mot, même pas. Juste un signe. S'il avait pu penser qu'elle ne le croyait pas coupable de ce meurtre, il aurait consenti à tout ce qu'elle voulait. Il lui aurait même permis de lui passer des menottes (ceci bien qu'il ne soit plus tout à fait certain de pouvoir les retirer seul comme autrefois, étant donné qu'en présence de cette femme il semblait devenir quasiment humain). Car Lucifer se foutait royalement d'être arrêté ou non. Il se foutait royalement que le monde entier le croit un meurtrier. Il en avait vu d'autres et de plus rudes, depuis sa Chute ! Il était parfaitement sincère en disant que seul lui importait l'avis de Chloé Decker. Il avait toujours été sincère avec elle et avait cru à tort qu'elle le savait.

Elle par contre... elle avait laissé son crétin d'ex le jeter de l'enquête le matin même alors que c'était elle qui était venue le chercher. Elle semblait croire qu'il avait des accointances avec cette secte de satanistes idiots, ces gamins qui jouaient à vénérer le Mal sans avoir la moindre idée de sa véritable nature. Chloé pensait peut-être son coéquipier également impliqué dans les deux meurtres qui avaient été commis ? Ben tiens. Il fallait le reconnaître, Malcolm avait bien fait les choses. Pourtant, Lucifer n'aurait jamais cru que le lieutenant Decker pourrait marcher dans ses sales combines. Elle qui jusqu'à présent ne s'était jamais contenté des apparences et avait toujours cherché au-delà. Quant à lui qui avait tant voulu explorer et comprendre les émotions humaines, il était servi : il n'aimait vraiment pas ce qu'il éprouvait en cet instant.

C'était la seconde fois que cela lui arrivait. La première fois, il ne s'en souvenait que trop bien, ç'avait été à la mort du Père Franck Lawrence. C'était alors la toute première fois qu'il éprouvait le chagrin de la perte. En fait d'émotion humaine, il se serait passé de celle-là. Ô combien ! Son premier et son seul ami (Chloé Decker était au-delà de cela) avait traversé sa vie comme un météore, laissant derrière lui chagrin et regret.

- Peut-être que le Seigneur m'a mis sur votre route, avait dit Franck avant d'expirer.

Sur le coup, Lucifer n'y avait pas cru. Pourquoi Dieu lui aurait-il fait un tel cadeau ? Mais finalement, c'était peut-être vrai. Et ce n'était pas un cadeau : c'était une nouvelle punition. Son cher Père lui avait fait connaître cet homme de bien, cet homme qui regardait le diable en face sans le craindre et sans le juger, pour ensuite le faire périr... lacérant une fois encore le cœur de son fils indigne. Là oui, Lucifer y croyait, à Son plan.

A son habitude, une fois le premier choc passé il avait tenté d'oublier sa peine en tournant les choses en dérision : il n'était tout de même pas courant qu'un prêtre, ayant la foi et impliqué dans son ministère, meurt entre les bras du diable. Mieux, en toute connaissance de cause ! Moins courant encore sans doute que le diable soit prêt à pleurer sa mort. Si toutefois verser des larmes lui était possible, ce qui à sa connaissance n'était pas le cas. Ça aurait peut-être pu arriver qui sait, si les choses n'avaient pas été en train de tourner d'une manière aussi absurde que pénible. Lucifer avait bien pensé un moment qu'il devenait plus humain chaque jour mais étant donné la tournure que prenaient les événements, sa transformation allait probablement s'arrêter là.

Il se demanda si le revirement de Chloé Decker était également l'œuvre du Père Eternel. Dans ce cas, ce dernier allait obtenir ce qu'il voulait (comme toujours, au fond), car Lucifer en éprouvait un tel dégoût, il se sentait tellement blessé qu'en un éclair il décida qu'il n'avait plus rien à faire dans le monde des mortels.

Parce qu'il ne pourrait pas supporter de voir Chloé le regarder comme un monstre. Ni même seulement comme un tueur. Bien qu'elle s'obstine à croire qu'il n'était qu'un homme, il avait bêtement cru qu'avec elle il avait enfin obtenu ce qu'il avait toujours souhaité : être vu tel qu'il l'était réellement. Ni plus, ni moins. C'était tout ce à quoi il aspirait depuis qu'il avait été précipité en enfer et que l'imagination des hommes avaient fait de lui le Mal absolu.

Il s'était trompé. Chloé ne voyait que la surface des choses et croyait à ce qu'elle entendait, comme tous ses semblables. Oubliés leur complicité et leurs confidences. Oubliés ces moments où ils s'étaient sentis si proches l'un de l'autre. La mise en scène d'un véritable criminel suffisait à tout effacer. Lucifer ne voulait pas avoir à supporter ça plus longtemps. Il préférait retourner d'où il venait plutôt que d'avoir à affronter le nouveau regard de Chloé. Puisqu'il en était ainsi, autant en finir. Il était temps pour le diable de tirer sa révérence et de retourner là où l'univers tout entier, Chloé Decker comprise, voulait qu'il soit, tenant le seul rôle que l'on consentait à lui voir jouer.

Restait à en finir avec panache et à soigner sa sortie.