Ce chapitre se situe tout au début de la saison 2.
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Assise à son bureau, Chloé regardait pensivement le petit tube de verre qui reposait au creux de sa main. Elle y avait collé une belle étiquette mais ce qu'elle regardait surtout c'était les quelques gouttes écarlates que contenait la fiole.
Chloé était une personne déterminée. D'ordinaire elle savait exactement ce qu'elle devait faire et pourquoi et n'avait aucune difficulté à prendre les décisions qui s'imposaient. Sauf cette fois, apparemment. Par nature comme de par son métier elle avait tendance à ne pas avoir peur de la vérité, au contraire. Elle recherchait la vérité. Elle voulait faire triompher la vérité, toujours. Et voilà que tout à coup elle se demandait si dans ce cas particulier elle tenait tant que cela à la connaître.
Le tube qu'elle avait dans la main contenait le sang de Lucifer Morningstar. Si elle l'avait prélevé dans la large flaque qui s'était répandue sur le sol, dans ce hangar où tous deux (trois si l'on comptait Trixie) avaient failli perdre la vie, c'était bien parce qu'elle était en quête de vérité.
Elle avait vu Malcolm Graham tirer à bout portant sur Lucifer. Ce dernier avait reçu la balle dans le ventre et s'était effondré. Comme n'importe quel être vivant dans les mêmes circonstances. C'était du gros calibre et même de loin la jeune femme savait que ce type de blessure ne pardonne pas. Elle avait alors senti quelque chose se retourner dans son propre ventre. Quelque chose de douloureux qu'elle n'avait pas envie d'analyser. Seuls l'instinct de survie et surtout la peur qu'elle éprouvait pour sa fille l'avaient empêché de hurler et l'avaient amenée à réprimer son premier mouvement, purement instinctif, qui était de courir vers Lucifer. Cela ne l'aurait pas sauvé lui et les auraient condamnées, Trixie et elle.
Sauf que... sauf que quelques minutes plus tard Lucifer était à nouveau sur pieds, frais comme un gardon, et avait envoyé un magnifique direct dans la figure de Malcolm.
- Je croyais qu'il vous avait tué…
- Il m'a tué. Mais ça va mieux.
Du Lucifer tout craché. Elle n'avait pas insisté, sachant qu'il allait reprendre son laïus habituel : « Je suis le diable, je suis immortel, gnagnagna… » et puis il fallait s'occuper de Trixie. Quand même, à voir la quantité de sang répandu sur le sol…. Subrepticement, après avoir fait monter sa fille en voiture Chloé avait trempé son mouchoir dans le liquide carmin qui s'étalait à ses pieds. Cet échantillon prélevé de manière si archaïque était celui qu'elle avait à présent entre les mains. Elle n'avait pas donné le mouchoir à Ella et lui avait demandé une fiole de verre sans préciser ce qu'elle comptait en faire. Déjà là, cette manière de faire ne ressemblait pas à Chloé Decker.
Celle-ci aurait pu demander à la jeune légiste de procéder à l'analyse à partir du mouchoir mais elle s'était abstenu. Quelques jours étaient passés depuis et le tube était toujours là, dans un tiroir de son bureau. Chloé s'était menti à elle-même en prenant prétexte de n'avoir pas de temps jusque-là. Et maintenant elle était là, cette preuve à la main, sans rien de précis à faire sinon la confier soit à Ella soit directement au labo. Pourtant elle hésitait. Pourquoi ? se demanda-t-elle, agacée. Chloé avait déjà vu bien des choses étranges avec Lucifer, elle ne pouvait pas éternellement faire semblant de rien, non ? Lui-même l'avait encouragé à faire effectuer cette analyse. Il l'avait même mise au défi de le faire en lui demandant si elle avait peur de la vérité ! Sérieusement ! Evidemment, comme elle le lui avait dit, il était possible qu'elle découvre seulement qu'il se droguait. Enfin... Chloé savait bien que Lucifer prenait des stupéfiants. Il ne s'en cachait même pas. Ceci étant il ne devait pas en prendre tant que ça, il n'avait jamais eu l'attitude d'un drogué et si elle l'avait déjà vu dans toutes sortes d'états différents, jamais elle ne l'avait surpris camé, si peu que ce soit. De toute manière elle avait répondu du tac au tac, juste pour avoir le dernier mot : à sa connaissance il n'existait aucune drogue, aucune substance, licite ou illicite, capable de rendre les gens invulnérables. Elle n'avait qu'à confier ce fichu tube à la section scientifique, elle aurait les résultats d'ici le lendemain au plus tard… Et Chloé savait aussi que si elle demandait à Ella de procéder en personne à l'analyse, ceci en lui recommandant la plus grande discrétion, la jeune femme brune accepterait sans hésiter. On pouvait avoir confiance en Ella Lopez.
- Qu'est-ce que j'attends ? s'interrogea la policière. Ce n'est qu'une banale analyse de sang et je serai fixée une fois pour toutes.
Oui mais voilà : fixée sur quoi ? Allait-on lui dire que ce sang n'était pas celui d'un être humain ? C'était impossible. Tout comme il était impossible que Lucifer ait survécu. Or, il était toujours là. Si l'on ajoutait à cela ce dont elle avait déjà été témoins au fil des mois écoulés… Ce n'était pas la première fois qu'il encaissait une ou plusieurs balles de révolver sans que cela semble l'affecter le moins du monde. Chloé s'était presque persuadée que la première fois elle avait mal vu. Pas cette fois. La jeune femme ne croyait pas que Lucifer soit le diable, ainsi qu'il ne cessait de le répéter, et cependant, il fallait bien qu'il soit plus qu'il n'en avait l'air. Quoi ? Ou qui ? C'était précisément la question. Un extraterrestre ? Chloé haussa les épaules. C'était aussi absurde que de se dire qu'il était réellement qui il prétendait être. En outre elle ne croyait pas davantage aux démons qu'aux petits hommes verts. Rectification : aux petits hommes verts transmutés en hommes d'un mètre quatre-vingt dix environs, cheveux noirs, yeux d'obsidienne, fantasque, séduisant, insupportable et… oui bon, bref.
Cette analyse, Chloé ne se sentait décidément pas capable de la faire faire. Ce qui l'énervait le plus, c'était d'être incapable de dire pourquoi. Craignait-elle d'être déçue et d'apprendre que son coéquipier n'était qu'un banal être humain, exactement semblable à tous les autres ? Peut-être.
Ou bien craignait-elle au contraire la réaction de son esprit cartésien si, justement, l'analyse révélait… quelque chose ? Possible.
Etait-elle vraiment capable d'admettre que… disons que Lucifer était « plus qu'humain » ? Le lieutenant Decker était une femme rationnelle, à l'esprit carré et aux deux pieds solidement posés sur terre. Pas une rêveuse ou une chevaucheuse de chimères. Elle ne croyait pas au surnaturel. Elle n'était pas non plus une romantique invétérée, prête à s'imaginer qu'un jour un beau chevalier descendrait des nuages sur son cheval ailé, rien que pour elle. Elle était flic et pragmatique.
- C'est stupide, pensa-t-elle encore. Je fais faire cette analyse et on arrête. Je cesserai de me poser des questions. Il y a une explication logique à tout ça, quelle qu'elle soit.
La jeune femme se mordilla les lèvres puis, brusquement, elle jeta le petit tube de verre dans sa corbeille à papier. Ensuite, de crainte de changer d'avis elle prit son sac et se dirigea vers la sortie. Après tout, la résolution du « mystère Lucifer » n'interférait pas avec l'une de ses enquêtes. Elle n'avait aucune obligation d'ordre moral ou professionnel.
En montant dans sa voiture, Chloé eut un sourire intérieur et se dit que finalement elle ne détestait pas l'idée de voir Lucifer conserver son côté énigmatique, son aura mystérieuse. Peut-être qu'Ella l'avait convaincue en lui disant que le doute était une chose importante. Que la foi se passe de preuve, sinon ce n'est plus la foi. La jeune femme se remémora une phrase qu'elle avait lu une fois, elle ne se souvenait plus où : « Je préfère croire que voir ». A l'époque elle avait estimé que c'était là une étrange et bien désinvolte manière de penser. Aujourd'hui elle était plus indulgente. Presque convaincue, en fait. Croire quoi ? Eh bien mais… que Lucifer était un drôle de zigue et qu'il n'y en avait pas deux comme lui.
Tout simplement.
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Lucifer joua un instant avec son verre, s'amusant à suivre des yeux les reflets mouvants que la lumière arrachait au liquide ambré qui l'emplissait. Il pensait à sa dernière conversation avec le lieutenant Decker :
- Je ne crois pas que vous êtes le diable.
Que cette femme était agaçante ! Il ne pouvait pas faire mieux que lui dire la vérité, quand même. Pourquoi les mortels sont-ils aussi obstinément terre à terre ? Franchement, « je ne crois que ce que je vois » c'est assez idiot quand, précisément, on n'est qu'un pauvre mortel qui n'a pas la moindre idée des secrets et des mystères de l'univers.
Lucifer en avait déjà rencontrés un certain nombre, de ces esprits étriqués qui se gaussaient de ce qu'ils appelaient la crédulité des gens. A vrai dire il en avait rencontré beaucoup. Ils arrivaient en enfer en refusant de croire que l'enfer existait. Ils cherchaient mille explications stupides alors qu'ils avaient la réalité sous les yeux. Lamentable. C'était des gens qui ne croyaient pas en leurs propres sens, en fait. Ils voyaient, entendaient, sentaient mais s'obstinaient à nier. Certains refusaient même d'admettre qu'ils étaient morts !
Lucifer eut un sourire sans joie. Il y avait aussi ceux qui fidèles à leurs habitudes terrestres jouaient la carte de l'intimidation :
- Vous ne savez pas à qui vous avez à faire !
Toi encore moins, Ducon. Mais tu vas vite comprendre.
Oh, et ceux qui dès que leurs tourments commençaient, se croyant sans doute toujours dans le monde qu'ils avaient quitté, invoquaient les lois et les droits. Il avait sans doute entendu mille fois leur pathétique : « Vous n'avez pas le droit ». Eh si, justement. L'enfer était mon royaume et j'y avais TOUS les droits.
Enfin, tôt ou tard les gens finissaient par comprendre quand même. A bien y penser, ça allait généralement assez vite. Presque tous réagissaient alors de la même manière : ils se mettaient à pleurnicher que « s'ils avaient su ils n'auraient jamais… ». Peut-être. Pas sûr. Difficile de résister aux tentations terrestres quand elles sont à portée de main en pensant à un séjour en enfer supposé arriver dans si longtemps. La plupart des mortels ne pensent jamais à leur propre mort. Et une fois celle-ci survenue, il était trop tard. De même que pour ceux (alors là, Lucifer avait depuis belle lurette perdu le compte tant c'était fréquent), qui une fois arrivés juraient qu'ils se rachèteraient si on leur donnait une autre chance. Trop tard également, désolé. Ce n'est pas moi qui établit les règles, c'est Dieu. Moi je suis là pour punir les crimes que vous avez commis, pas pour vous donner une chance. Ça il fallait le négocier à l'étage au-dessus et quand il était encore temps. Quand il est trop tard, il est trop tard.
Lucifer but une gorgée et eut un rictus amer. En réalité non, il n'avait jamais eu TOUS les droits en enfer. Il lui était strictement interdit de faire preuve de clémence. Oh bien sûr, la plupart de ceux qui se retrouvaient là ne lui en inspiraient aucune. Sincèrement. Il était pourtant arrivé.. oh, pas souvent ! En mille millénaires c'était peut-être arrivé quatre ou cinq fois... que sans aller jusqu'à les penser innocents, le maître des enfers s'était demandé si certains damnés n'avaient pas quelques circonstances atténuantes. Hélas ! Personne ne se souciait de son avis. Il avait fait de son mieux pour adoucir leur peine tout en sachant parfaitement que cela n'aurait aucune incidence réelle. L'enfer restera toujours l'enfer et les damnés sont avant tout prisonniers de leur propre conscience.
Enfin, pour en revenir à Chloé Decker, Lucifer se demanda si elle allait vraiment faire analyser son sang. D'un côté, il l'espérait. Il en avait assez de ce faux semblant perpétuel. D'un autre côté il ne pouvait pas s'empêcher d'éprouver une pointe d'inquiétude en se demandant comment elle réagirait. Supposons qu'elle soit terrifiée au point de couper tous les ponts entre eux ? Terrifiée, dégoûtée… Un jour, il s'en souvenait, il lui avait demandé s'il lui faisait peur. Malheureusement elle n'avait pas eu le temps de répondre. Ils étaient alors en planque et leur gibier était apparu. Une seconde trop tôt. Crétin de mortel. De toute façon à cette époque, comme aujourd'hui d'ailleurs, Chloé n'avait que sa parole. Qu'arriverait-il si cette tête de mule parvenait à obtenir une preuve scientifique ? Le considérerait-elle alors comme un monstre ? Une erreur de la nature ? Ou bien… comme l'ange déchu qu'il était, rejeté par Dieu lui-même ?
Lucifer vida son verre d'un trait et le remplit à nouveau. S'il voulait être sincère, c'est-à-dire totalement sincère envers lui-même, il devait admettre que depuis longtemps il aurait pu donner à Chloé les preuves nécessaires. Il aurait suffi qu'il lui montre son côté le plus ténébreux. Son vrai visage. Ses yeux de démon couleur de rubis. Là elle n'aurait plus pu douter, étant donné qu'aucun être humain ne peut changer de tête à volonté. Surtout pas en une seconde et sans trucage.
Non seulement il ne l'avait jamais fait mais encore, depuis quelques temps, il prenait grand soin qu'elle ne soit pas témoin de ce genre de chose. Pourquoi ? C'était idiot : ou bien il voulait qu'elle le croit enfin ou bien il ne le voulait pas, non ? Oui, sauf que pratiquement tous les mortels qui avaient été témoin de sa métamorphose en avaient été terrorisés. Certains y avaient laissé leur raison. Lucifer ne croyait pas que Chloé deviendrait folle car elle avait la tête solide, mais il n'avait clairement pas envie de lui faire peur, si peu que ce soit. Plus précisément : il ne voulait pas qu'elle ait peur de lui. En aucun cas. C'était même la dernière chose au monde qu'il souhaitait.
Parallèlement, cela l'ennuyait qu'il y ait cette zone d'ombre entre eux. Il y avait du même coup certaines choses que Chloé ne pouvait pas comprendre. Elle avait beau lui redire souvent qu'elle serait là pour lui s'il avait des soucis dont il avait besoin de parler, il aurait fallu qu'elle intègre la base avant de pouvoir se pencher sur les problèmes que peut bien rencontrer le diable !
Ensuite ce dernier n'aimait pas l'idée que, d'une certaine manière, il lui cachait sa nature diabolique. Il lui avait tout dit, certes, et ce depuis le début. Sauf que sans preuve elle ne le croirait jamais. Or dans la mesure où il pouvait – non, rectification : où il aurait pu- lui donner une preuve mais ne le faisait pas, c'était comme s'il lui mentait. Et outre que le diable ne mentait jamais, tromper Chloé, elle entre tous, lui était insupportable.
Lucifer n'était pas accoutumé à être tiraillé entre deux penchants contradictoires et cela l'exaspérait. Il n'était pas accoutumé non plus à essayer d'analyser ce qu'il ressentait. Il avait perdu cette sotte habitude le jour où il s'était fait jeter hors du Paradis avec un magistral coup de pied au derrière. Enfin, techniquement ça ne s'était pas passé comme ça, certes, mais l'idée y était. Il avait été propulsé jusqu'en enfer par une puissance irrésistible et pour tout dire il avait salement mordu la poussière. Ou la cendre, si vous préférez. Peu importe. Adieu Samael, Porteur de Lumière, ne reparaît jamais ! Voici venu Lucifer, maître de la nuit et de ses maléfices. Lequel Lucifer avait alors réalisé que s'interroger sur ce que l'on ressentait était à la fois douloureux et inutile. Cela l'avait définitivement guéri d'essayer. En tous les cas jusqu'à aujourd'hui. Pourquoi essayait-il donc de rompre une si longue habitude ? Peut-être que Linda Martin avait sapé quelque chose en lui à force de poser des questions et proposer des réponses.
En tous les cas, Lucifer était certain d'une chose : il ne voulait pas que Chloé… il ne voulait pas que Chloé le voit comme l'incarnation du Mal, voilà quelle était la vérité. On a tellement bourré la tête des mortels avec les méfaits de Satan ! Chloé était lumière. Une âme pure, brillant de mille éclats. Lui était voué aux ténèbres depuis des millénaires, de par la volonté de son très cher Père.
Que se passerait-il si Chloé admettait enfin qu'il était le diable et qu'elle se détourne alors de lui ? Si à son tour elle le rejetait, comme sa propre famille l'avait fait si longtemps auparavant ? Lucifer savait qu'il en souffrirait énormément. Bien davantage encore que lorsqu'il avait été chassé du Paradis et désavoué par les siens. Il savait également que si Chloé lui signifiait son congé, il n'aurait pas la force de discuter. Il imagina les yeux clairs, si graves, emplis de mépris. De dégoût peut-être. Cette femme prenait tellement à cœur tous les malheurs de l'humanité ! Chaque meurtre, chaque souffrance la blessait. Lorsqu'elle interrogeait des gens effondrés par la mort d'un proche, elle était bouleversée. Qu'avait-elle à faire avec le diable, je vous le demande ?
Lucifer vida à nouveau son verre d'une lampée. Il n'avait vraiment pas envie de répondre à cette question. Il préférait se raccrocher à l'espoir que le lieutenant Decker ne se laisserait pas abuser par plusieurs millénaires de racontars en tous genres et qu'elle accepterait de le voir tel qu'il était. Ou plutôt tel qu'il avait décidé d'être depuis qu'il avait quitté l'enfer.
Sacré gageure. Lucifer repensa aux quelques gouttes de son sang qui étaient en possession de Chloé et s'avoua que décidément, il ne savait pas ce qu'il devait espérer.
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La prochaine fois nous plongerons carrément dans l'esprit de Linda. Et oui, les psychiatres peuvent aussi être tourneboulés, comme tout le monde.
