Ce chapitre se situe à la fin de l'épisode 6 de la saison 2 quand Lucifer reprend sa véritable apparence en présence du Docteur Linda Martin.
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Certaines vérités, dit-on, sont semblables au soleil : si on les regarde en face, elles vous brûlent les yeux. Et peut-être bien plus que les yeux : l'âme et le cœur également. Jusqu'à ce jour qui devait bouleverser sa vie, son existence, sa manière de penser et son être tout entier, Linda Martin avait rangé cette phrase dans un coin de son cerveau intitulé : « maximes toutes faites de philosophie à deux balles un poil mélodramatiques ».
Aujourd'hui, tandis qu'elle claquait convulsivement des dents, roulée en boule au fond de son lit, les mots lui apparaissaient cruellement exacts. Elle était rentrée chez elle directement, dès qu'elle avait pu remuer après… après que… après qu'il….
La thérapeute poussa un gémissement qu'elle étouffa précipitamment dans son oreiller et sentit le souffle lui manquer. Puis ses larmes ruisselèrent et inondèrent la taie. Après quoi elle recommença à gémir en enfonçant son visage encore plus profondément dans l'oreiller, au risque de ne plus pouvoir respirer.
Elle éprouvait pourtant un petit, tout petit sentiment de soulagement à être enfin ici, chez elle, enfouie sous les couvertures. Pas à l'abri, hélas. Comment aurait-elle pu être à l'abri de ses propres pensées ? Mais au moins elle jouissait d'une sécurité relative et pouvait se laisser aller. Le retour, depuis le cabinet jusqu'ici, avait été un cauchemar. Elle avait envie de hurler, de pleurer, de crier la vérité à tous ces gens indifférents et ignorants... Sans compter qu'elle se retournait sans arrêt, comme si elle s'attendait à voir quelqu'un, ou quelque chose de menaçant la suivre. Elle n'avait rien vu mais ne pouvait se défaire de la sensation qu'une ombre noire planait au-dessus d'elle.
Linda n'avait jamais fait d'expérience surnaturelle avant ce jour et honnêtement, elle ne s'était pas ennuyée après. En fait, au vu de ce qu'elle ressentait à présent elle aurait préféré que cela n'arrive jamais. L'ignorance, c'est le bonheur. Oh non ! Encore une de ces phrases toutes faites, une de ces phrases ridicules ! Bon sang, son métier à elle c'était d'aider les gens à y voir clair en eux, précisément. A voir et accepter la vérité et tout le toutim… Pourquoi, pourquoi une chose pareille s'était-elle produite ? En tous les cas, son corps et son esprit réagissaient avec une violence insoupçonnée. Même si c'était à retardement. Parce que sur le coup… sur le coup, elle avait été paralysée. Elle avait senti ses lèvres trembler quand il s'était levé, bien qu'il ait repris son apparence humaine à ce moment là, parce que... parce qu'elle ne savait pas ce que cette créature pourrait bien lui faire. Mais c'était tout. Elle était tétanisée. Corps et esprit. Elle avait mis un temps infini à pouvoir remuer, à décroiser ses jambes et à pouvoir se lever. Lucifer était parti depuis longtemps. Pourtant, comme une enfant, elle ne pouvait se défaire de la sensation terrifiante que quelque chose se tenait derrière elle, menaçant. Quelque chose qui lui tomberait dessus si elle remuait un seul cil... Lorsqu'elle avait finalement, péniblement, quitté son siège, ses mouvements étaient si lourds qu'elle avait aussitôt trébuché et qu'elle s'était rattrapée de justesse au dossier de la chaise.
Ensuite seulement Linda avait commencé à trembler. Des tremblements si violents qu'elle avait l'impression de se désarticuler. Elle ne pouvait rien prendre en main, tout son corps était agité de soubresauts incontrôlables. L'espace d'un bref instant elle avait pensé demander de l'aide. Elle en avait bien besoin. Elle était malade. Elle allait sûrement s'évanouir. Aller frapper à la porte à côté, chez… La mémoire lui était revenue aussitôt. Oh non ! Pas à côté ! Pas chez celui qu'elle avait pendant un temps pris pour un confrère ! Il était… c'était un…
Linda n'avait eu que le temps de se précipiter vers les toilettes pour vomir tout ce qu'elle avait dans l'estomac.
- J'ai été manipulée par un ange pour tromper le diable...
Son estomac vide s'était à nouveau révulsé. Elle préférait ne pas chercher à démêler, à connaître les implications d'une telle situation. Toujours tremblante, elle avait attrapé son sac et filé vers la porte. Elle aurait dû appeler ses patients de la journée afin d'annuler les rendez-vous mais elle n'en avait pas la force. Elle s'excuserait plus tard. Si elle en avait l'occasion.
De retour chez elle, elle avait verrouillé sa porte, fermé les volets puis s'était mise au lit, les couvertures tirées très loin au-dessus de sa tête.
Linda Martin était une femme rationnelle. Dieu, le Diable, ce n'était pas qu'elle n'y croyait pas mais enfin, pour elle c'était plutôt la personnification imagée du Bien et du Mal. Rien de plus. Elle savait maintenant qu'elle se trompait. Dire que depuis des semaines… Lucifer Morningstar était particulièrement étrange, ça elle le savait depuis le début. Il avait une personnalité vraiment spéciale, oui, et n'entrait pas à proprement parler dans les schémas classiques ou habituels des gens qui venaient la consulter. Elle l'avait toujours considéré comme un patient difficile, sans doute le plus difficile qu'elle ait jamais eu. Mais… mais… de là à croire… Linda cria. Dans son oreiller toujours, pour qu'on ne l'entende pas, mais elle avait besoin d'exprimer son désarroi. Sa terreur. Car elle était terrorisée.
Elle savait bien (c'était son métier de savoir ce genre de choses) que ce dont elle avait le plus peur, ce dont en réalité elle se cachait, au fond de son lit, derrière les portes et les volets fermés, c'était la certitude que son monde venait de voler en éclats. Tout ce qu'elle croyait, tout ce qu'elle estimait possible ou impossible, tout ce sur quoi elle avait bâti sa vie, ce qui faisait sa personnalité, tout son être... tout cela allait changer. Etait en train de changer. En cet instant même. Elle ne savait pas qui elle serait ensuite ni en quoi tout cela allait impacter son existence et c'était là une chose si terrifiante, si éprouvante, qu'elle se disait par instant qu'elle n'aurait pas la force de l'affronter. Non. Jamais. Un mot affreux rôdait en périphérie de sa conscience : suicide. Parce qu'il y a des choses qui dépassent les simples forces humaines.
Elle se surprit soudain à penser au moyen dont elle pourrait procéder... échapper à ce marasme avant d'être devenue quelqu'un d'autre, et cette fois elle frissonna d'horreur.
Tout cela, est-ce qu'il l'avait voulu ? Etait-ce une machination, un piège machiavélique tendu séance après séance, pour la détruire et la pousser au suicide ? Après tout, n'était-il pas le Mal avec un grand M ? Suicide...
- Pêché mortel, susurra son esprit terrifié.
Linda cria à nouveau. Elle était bien forcée à présent de croire à l'enfer ! A quelque chose malheur est bon car elle comprit dans la seconde qu'elle n'attenterait pas à sa propre vie. Oh non ! Dans ces conditions, l'au-delà apparaissait comme encore plus effrayant que le monde des hommes, ce dernier fut-il peuplé de démons et autres créatures surnaturelles dont elle n'avait pas cru l'existence possible jusqu'à ce jour.
Cette pensée en amena une autre, tout aussi terrible, et Linda sentit ses larmes redoubler en même temps que le sentiment de peur s'intensifiait en elle. Maintenant qu'elle savait que tout était vrai, et le ciel, et les anges, et le diable et… et Dieu ! elle se demanda si elle ne s'était pas de toute façon condamnée à la damnation éternelle en entretenant des contacts réguliers, pire en couchant avec Satan lui-même. C'est ce que disent les histoires. Celui ou celle qui a des rapports intimes avec le diable ou ses suppôts perd son âme à jamais. La psychiatre en aurait ri la veille. A présent, tout était différent et elle n'avait vraiment, mais alors vraiment pas envie de rire, bien au contraire.
Son esprit tournait en rond et ses pensées continuaient à lui arracher alternativement des sanglots, des larmes et des cris qu'elle s'efforçait d'étouffer. Elle envisagea de se rendre à la cuisine et de se servir un double whisky qu'elle avalerait avec un somnifère, rien que pour échapper à tout ça, mais elle réalisa qu'elle avait trop peur pour quitter l'abri des couvertures. Bien sûr que c'était puéril, risible même, mais elle n'était plus en état de se montrer rationnelle ni de se dominer. Elle était comme une fillette à qui on a raconté une histoire effrayante et qui n'ose plus quitter son lit, de peur de rencontrer des monstres un peu partout.
- Apparition ! lui cria son cerveau en marmelade.
Oui, elle avait eu une apparition. Qui n'avait rien eu de céleste ou d'agréable ! Elle se serait passé de cette expérience, ça c'était certain. Une apparition infernale qui... Oh, pourquoi avait-elle insisté pour savoir la vérité !Pourquoi avait-elle été le relancer au Lux quelques jours plus tôt, lui affirmant que sa porte lui serait toujours ouverte s'il avait envie de parler de ses problèmes de famille ! Voilà ce qui arrive quand on a tellement envie d'aider un patient, quand on a pour lui de l'affection et qu'on sort du cadre purement professionnel !
Avec un hoquet qui faillit la faire vomir à nouveau, Linda pensa soudain aux autres. Aménadiel. Et Maze. Maze que ce matin encore elle considérait comme une amie, Maze qui tôt ou tard allait rappeler. Ou vouloir passer. Que vais-je faire ? Si je la repousse, que va-t-elle faire ? Et lui ? Et si maintenant il lui envoyait son démon pour... pour lui faire du mal ?
Des anges et des démons… oh Seigneur ! J'ai ri et passé des soirées avec ces gens, on a bu ensemble, on a parlé, on s'est amusé… comment est-ce possible ?! Comment est-ce possible, que les anges, déchus ou non, se promènent comme ça sur Terre ? Ils sont parmi nous, ils agissent comme nous (ou presque) et on ne peut pas savoir à qui l'on a à faire… Il y en a peut-être d'autres… j'en connais peut-être d'autres sans le savoir. A quoi croire encore ? Qu'est-ce qui est vrai, qu'est-ce qui est faux ? Linda enfonça ses dents dans sa main pour étouffer les nouveaux cris qui montaient dans sa gorge. Son cerveau était en vrac. Elle doutait qu'il survive à un tel choc. Si elle renonçait à mourir, elle allait perdre la raison. C'était forcé.
- Qu'est-ce que je vais faire ? Je ne veux plus jamais les revoir. Surtout pas lui. Ni lui parler. Plus jamais. Mais… est-ce que c'est possible ? Est-ce que je peux l'empêcher ? Et s'il débarque à nouveau au cabinet sans prévenir, comme il l'a fait des dizaines de fois ?
Fiévreuse, Linda pensa à la marque sur le mur, qu'elle avait camouflée derrière un tableau. Un coup de poing. D'un coup de poing il avait fait sauter le plâtre et défoncé le béton, un jour qu'il était en colère. Que pèse un pauvre être humain face à un tel être ? Quand c'était arrivé, elle s'était effrayée sur le coup puis elle avait seulement été fâchée. Aujourd'hui, elle était morte de peur.
Comment n'avait-t-elle pas compris ce jour-là qu'un homme normal ne peut pas faire une chose pareille ? Pourtant, comment aurait-elle pu croire que… qu'il n'était pas un être humain, justement ! Qu'il était ce qu'il prétendait être.
A bout de nerfs, Linda éclata en sanglots, des sanglots convulsifs entrecoupés de cris à peine contenus.
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- Qu'est-ce que je dois faire ?
Cette question, elle se la pose vingt fois par jour depuis la… révélation. Parfois même à voix haute. Sauf qu'elle est incapable d'y trouver une réponse. Au matin qui avait suivi le moment où Lucifer s'était dévoilé à elle (le plus horrible matin dont elle puisse se souvenir), elle était restée longtemps désemparée. Se traînant péniblement jusqu'à un miroir, elle avait eu un haut le corps en voyant son visage défait, ses yeux cernés et rougis de larmes. Apparemment toutefois, sa raison avait survécu.
Linda avait cru mourir de terreur en reprenant le chemin de son cabinet. Elle n'avait pas envie d'y aller, elle avait peur que "l'on" vienne l'y débusquer, mais la perspective de rester chez elle à ressasser ses pensées lui était encore plus insupportable. Elle n'avait pas du tout la sensation d'être courageuse en agissant comme elle le faisait. Elle ne se sentait pas courageuse du tout. Elle avait peur à crever !
Depuis, chaque nouvelle minute qui passe est une épreuve. Par moment elle se sent en danger. Elle a peur tout le temps. Au cabinet, dans la rue, chez elle. Elle continue à regarder derrière elle quand elle sort. Elle sursaute chaque fois que le téléphone sonne. Il a appelé déjà deux fois, elle n'a pas décroché. Mais si c'est Maze qui appelle ? Et Aménadiel qui occupe les locaux juste à côté de son cabinet, juste là, de l'autre côté du mur. Un ange. Il y a un ange derrière ce mur. Ce n'est pas qu'il me fasse peur par lui-même (c'est un ange, non ? Ou bien suis-je coupable à ses yeux de mon commerce avec le diable ? Oui en même temps, c'est peut-être un ange mais menteur et manipulateur, alors pas forcément une référence), c'est ce qu'il représente qui me terrorise. La vérité qu'il incarne.
A d'autres moments, Linda se force à redevenir rationnelle. Il est ridicule d'avoir peur. Qu'y a-t-il de changé ? Le diable était déjà le diable la semaine dernière, ainsi que le mois dernier, etc. Ainsi que toute sa cohorte. Oui, sauf qu'alors elle ne le savait pas. C'est ça, qui a changé.
Jamais la thérapeute n'a aussi bien compris l'histoire du fruit défendu. Le fruit de la connaissance du bien et du mal. Elle comprend ce qu'ont éprouvé Adam et Eve. Elle vit la même chose aujourd'hui.
Et alors ? s'efforce-t-elle de se convaincre, dans une pénible tentative de reprendre son existence en mains. Rien de particulier n'est arrivé avant, pourquoi arriverait-il quelque chose maintenant ? Parce que tu ne veux plus le recevoir ? Elle frémit. Oui, inconsciemment elle a peur qu'il réagisse mal. Et alors, il fera quoi ? Justement, elle n'en sait rien. Elle ne peut cependant pas oublier de qui il s'agit. Ni que, de son propre aveu, en plus de tout le reste il est un meurtrier. Il l'a dit. Il a tué son frère. Linda ne sait ni pourquoi ni comment et elle est sûre d'une chose : elle ne veut surtout pas le savoir !
Puis parfois, dans un éclair, elle revoit ses yeux, la toute dernière fois. Désespérés. Une telle détresse dans ses pupilles noires et même dans sa voix, son visage défait… Il venait chercher de l'aide. Il semblait dévasté. Autant qu'elle l'est à présent à cause de lui. Elle devrait quand même… Avant qu'elle ait pu aller au bout de cette pensée, les yeux noirs s'effacent de son esprit et ce sont les prunelles sanglantes qui se cachent derrière ce simulacre d'humanité qui reviennent à sa mémoire. Des yeux couleur de rubis dans une face de cauchemar. L'Ange Déchu dans toute son horreur. Le Démon. Non, elle ne peut rien pour lui. Rien. Qu'est-ce qu'une pauvre petite humaine pourrait faire pour le prince des ténèbres, le roi des enfers, le maître des supplices ? Que les créatures surnaturelles règlent leurs problèmes entre elles !
Linda secoue violemment la tête, comme si elle pouvait en faire tomber ces pensées qui la hantent, la torturent, ne lui laissent aucun répit et vont réellement finir par la rendre folle. Oh, pourquoi tout cela est-il tombé sur elle !
Elle pense parfois aussi à Chloé Decker. Lucifer lui porte un grand intérêt. Pauvre femme. Chloé savait-elle ? Etait-elle en danger ? Etait-elle la prochaine victime sur la liste du diable ? Est-ce qu'il cherchait à la piéger elle aussi ? Fallait-il la prévenir ? Lui dire de se méfier, de prendre ses distances, de… Ou bien Chloé est-elle également une créature surnaturelle, après tout ?
Des idées confuses trottaient dans la tête de Linda, moitié superstitions, moitié souvenirs, bribes de contes pour enfants… eau bénite, exorcisme, signe de croix... ramassis de sornettes…. De tels subterfuges suffisent-ils vraiment à se protéger du Malin ? Elle ne le croit pas. Ce sont les hommes plutôt qui ont imaginé qu'ils avaient des moyens de protection. Pour se rassurer et continuer à vivre.
Linda entendit des pas à l'extérieur et regretta aussitôt d'être revenue au cabinet. De toute façon, elle n'arrivait plus à se concentrer sur ses patients et leurs problèmes. Les siens étaient bien plus graves et elle ne voyait pas qui aurait pu l'aider. On frappa à la porte et la psychiatre sentit une sueur glacée se former au creux de ses reins. Elle savait qui était là. Elle connaissait cette manière de frapper.
- Linda ? appela une voix féminine.
Mazikeen. Le docteur Martin eut de la peine à déglutir. Elle savait que ça devait arriver. Un démon était à sa porte, à la solde d'un autre, encore plus puissant. Linda sentit ses mains trembler mais eut le réflexe de pousser le verrou. Elle fut terrifiée par le bruit qu'il fit. Maintenant, l'autre savait qu'elle était là...
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Elles étaient assises à une table, dans ce pub où elles avaient pris l'habitude de se retrouver. Avant. Avant que tout bascule. Pourtant, Linda se sentait mieux. Plus libre et plus sereine. Parfois, regardant la superbe créature qui lui faisait face elle se disait :
- C'est un démon. Je suis assise en face d'une créature née dans les flammes de l'enfer pour torturer les humains.
Elle cherchait alors en elle une réaction, un écho à ces paroles, le retour de la terreur dans laquelle elle se débattait depuis "le" jour où tout avait basculé, mais rien.
- Je ne peux pas être amie avec elle. Elle n'est pas humaine. Pire que ça : c'est une tortionnaire. Ce n'est même pas une femme... femelle... enfin... elle a seulement l'apparence d'une femme. Elle pourrait aussi bien avoir celle d'un homme, d'un chien, d'un corbeau...
- Linda ? Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai du noir sur le nez, pour que tu me regardes comme ça ?
La thérapeute eut un bref sourire.
- Non. J'étais en train de me dire... enfin, de penser à... ce que tu es.
- Je vois.
Un silence.
- Ça te pose tellement de problème ?
- Non.
Et Linda parvint à sourire. En retour, le sourire de Mazikeen sembla illuminer l'ensemble de la salle. La psychiatre se détendit. Son amie pouvait bien avoir une fausse apparence, elle, son métier consistait en partie à déchiffrer les visages. Ce sourire-là était authentique, elle en était certaine. Soudain, toutes ses peurs lui parurent un peu ridicules.
Une heure plus tard, quand elles quittèrent le pub, Linda était un peu pompette mais elle se sentait incroyablement mieux. Presque bien.
- J'imagine, dit-elle gravement, que ça s'appelle soigner le mal par le mal ?
- De quoi tu parles ?
- Je me disais que personne ne pouvait m'aider. Parce que personne ne pouvait comprendre ou me croire. Et j'étais mal, Maze. Je te jure que j'ai passé quelques jours affreux. J'ai cru que j'allais devenir folle. Finalement, c'est toi qui m'a aidée à y voir plus clair.
Grave soudain, Maze se tourna vers elle :
- Ça ne te dérange plus que je sois un démon ?
- Eh bien...
Linda prit une longue inspiration :
- Eh bien non. Tu avais raison, tu es toujours Maze et finalement, je suis toujours moi-même. Enfin je crois. Je pensais que je ne pourrais plus jamais être moi-même, mais peut-être que je me suis trompée. Même si je ne sais pas encore comment... comment gérer tout ce que j'ai appris. C'est comme si le monde s'était brisé en morceaux et que maintenant les morceaux essaient de se remettre en place, mais différemment de ce qu'ils étaient avant. Enfin, c'est une image, je sais bien, mais c'est ce que je ressens.
Maze lui sourit et lui serra amicalement le bras. Puis, parce qu'elle ne pouvait vraiment pas s'en empêcher, elle demanda malicieusement :
- Tu n'as plus peur que je dévore ton âme, ou quelque chose comme ça ? Ou que Lucifer t'entraîne en enfer ?
Le visage de la psychiatre se figea et Mazikeen s'inquiéta aussitôt :
- Qu'est-ce que tu as ? Je plaisantais, je pensais que tu l'avais compris.
- C'est... c'est lui, murmura Linda. Je ne sais pas si... si je pourrais... encore... L'idée de le revoir me terrifie. Et pour être honnête, quand j'ai annulé sa dernière séance, quand j'ai regardé le téléphone sonner en voyant son nom apparaître... J'étais tout autant terrifiée.
Maze la regarda avec un petit soupir :
- Tu as peur de représailles, c'est ça ?
- Eh bien, j'imagine que oui. Mais c'est plus fort que moi. Je ne peux pas... je ne veux pas me retrouver face à lui.
Maze lui posa ses deux mains sur ses épaules et plongea son regard dans le sien :
- Tu n'as rien à craindre, Linda. Je sais qu'il a eu tort de se dévoiler. Comme toujours, il n'a pas pensé au mal qu'il ferait. C'est tout lui. Il ne te faisait pas peur avant, pas vrai ? Je t'assure qu'il est le même aujourd'hui qu'hier. Comme moi. Comme toi. Rien n'a changé et jamais il ne s'en prendra à toi, Linda. Il ne fonctionne pas comme ça. Même si tu le repousses.
Et la démone répéta :
- Rien n'a changé. Même pas le monde.
Linda eut un faible sourire. Vu sous cet angle, évidemment...
- Si, murmura-t-elle pourtant. Une chose a changé, Maze. Maintenant je sais.
- Ça ne fait pas de Lucifer un monstre, Linda. Il a beaucoup de défauts, ça je te l'accorde, mais il n'a jamais été ce que disent les humains.
La psychiatre hocha lentement la tête. Elle s'était fait ces mêmes réflexions sans parvenir à se convaincre, mais après cette soirée...
Lorsqu'elle prit l'ascenseur, seule, pour rentrer chez elle, Linda se surprit à se mordiller nerveusement les lèvres. Elle n'avait plus peur et elle se sentait capable de reprendre le fil de sa vie. Même si elle savait qu'en dépit des encouragements de son amie il lui restait une épreuve à traverser pour savoir si vraiment tout irait bien désormais : affronter Lucifer.
Linda ne savait pas encore si elle en était capable. Elle décida de passer un marché avec elle-même : elle ne le relancerait pas, ne ferait rien pour recroiser sa route. Mais s'il venait à rappeler, cette fois elle décrocherait.
