Comme son titre l'indique, ce chapitre raconte les sentiments de plusieurs personnages de la série au cours de l'épisode 13 de la saison 2. Un sommet !
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Linda Martin se disait parfois que depuis qu'elle savait qu'elle fréquentait régulièrement des créatures célestes (si toutefois le diable et ses démons pouvaient porter ce nom), elle était bel et bien entrée dans un autre univers. Ainsi qu'elle l'avait pressenti au moment de LA révélation. Comment aurait-il pu en être autrement ? Tout avait été remis en cause. Pourtant, elle devait s'avouer que finalement ce n'était pas aussi terrible et destructeur qu'elle l'avait craint. Peut-être –sans doute- que l'attitude amicale de Maze avait beaucoup aidé.
- Rien n'a changé, affirmait la démone.
Linda n'aurait pas été aussi loin, ni aussi affirmative, mais elle parviendrait à vivre avec ça sans en être trop perturbée. Elle n'aurait pas osé l'espérer deux semaines plus tôt. Quelque part, elle ne pouvait s'empêcher de penser cependant qu'un jour ou l'autre il y aurait des conséquences. Une sorte de tribut à payer. Car une simple humaine n'était pas supposée savoir de telles choses.
Et justement, en ce sinistre matin il semblait que le jour redouté était arrivé. Alors non, cela ne se passait pas du tout comme elle l'aurait imaginé. Mais voilà que Lucifer l'avait recrutée pour une opération extrêmement délicate et qui à nouveau mettait en péril ses convictions les plus profondes. Comment pouvait-elle se trouver là, dans les couloirs d'un hôpital, vêtue de la même blouse bleue que tout le personnel soignant, accompagnée d'un démon issu de l'enfer qui venait de l'aider à voler du matériel médical, tout cela pour… (oh mon Dieu !) pour tuer le diable…
- Non, se dit fiévreusement la thérapeute. Non, pas du tout ! Je suis là pour le réanimer ! Pour sauver Chloé ET Lucifer. Et l'appareil, eh bien, on l'a emprunté, sans plus.
Oui, dit comme ça, ça passait tout de suite mieux. N'empêche qu'elle ne pouvait pas pour autant nier la réalité de ce qui allait se passer. Et si les choses tournaient mal ? Si Lucifer ne revenait pas à lui ? Si quelqu'un s'apercevait que Maze et elle-même étaient des imposteurs et qu'on les jette dehors ? Si Lucifer ne parvenait pas à trouver ce qu'il allait chercher ? Si…
Linda s'efforça de repousser toutes ses pensées mais elle frissonnait malgré la chaleur.
- C'est ici, murmura-t-elle.
Elle poussa la porte en priant avec ferveur pour que la chambre ne soit pas occupée. Ni par un malade ni par personne, surtout pas quelqu'un qui soit à même de se rendre compte qu'elles n'avaient rien à faire là, ni l'une ni l'autre. Les lieux étaient vides. C'était déjà ça.
- Pourvu que je ne me sois pas trompée de chambre, pensa nerveusement Linda.
Elle leva un œil vers le plafond, comme si elle avait espéré voir au travers pour s'assurer qu'elle était au bon endroit. Juste au-dessus de leur tête, le lieutenant Chloé Decker se mourait, empoisonnée par une substance terrifiante à laquelle ils espéraient trouver un antidote avant qu'il ne soit trop tard… Linda s'interdit de penser que la manière dont ils comptaient obtenir cette formule était aussi terrible que la substance elle-même.
- Et maintenant ? demanda Maze.
Comment pouvait-elle être aussi calme ? Tout cela n'était-il que routine pour elle ?
- On... on va brancher le défibrillateur en attendant Lucifer, marmonna Linda. Et puis je te montrerai comment t'en servir pour… enfin, tu sais.
Et dire qu'elles avaient volé cet appareil ! Ah pour ça, Maze était efficace. Aucun scrupule et beaucoup d'efficacité. De toute façon, s'être emparé du défibrillateur n'était pas le plus grave. Non. C'était plutôt ce qu'elles comptaient faire avec qui était dangereux. Et immoral. Et… La psychiatre sentit que ses mains commençaient à trembler et elle tourna des yeux agrandis d'effroi vers son amie :
- Maze… tu es vraiment sûre que nous devons faire ça ?
Elle eut l'impression que la démone n'était pas aussi sûre d'elle qu'à l'ordinaire quand elle répondit :
- On n'a pas le choix. C'est ça ou nous perdons Chloé.
- Peut-être que nous nous sommes trop précipitées. On devrait peut-être encore réfléchir, tu vois, et essayer quelque chose de moins dangereux.
- On n'a plus le temps, Linda. Arrête de t'inquiéter. Lucifer ne changera pas d'avis, tu le connais.
Elle s'efforça d'adopter un ton presque enjoué et désigna l'appareil que sa compagne venait de déposer sur une table à côté du lit vide.
- Ça marche comment, ce truc ?
- Electrique.
- Oui mais ça fait quoi ?
Linda s'interrompit et repoussa d'une main peu assurée une mèche de cheveux humide qui tombait sur son front :
- Je voulais dire : ça envoie au patient une forte décharge électrique.
Maze fronça les sourcils :
- C'est un instrument de torture employé par les humains ?
- Juste Ciel ! glapit la psychiatre. C'est du matériel médical, Maze ! Nous ne pratiquons pas la torture !
- Ah bon ? Jamais ? Pourtant, quand on voit le type qui a empoisonné Chloé… objecta la démone, pratique. Si ce n'est pas de la torture physique et morale d'utiliser ces poisons et de vouloir obliger des humains à se mutiler pour…
- Mais lui c'est un assassin ! Un psychopathe complètement dérangé ! Maze, cet appareil….
Linda, dont la nervosité augmentait de seconde en seconde, brandissait sans s'en rendre compte les plaques métalliques du défibrillateur sous le nez de son amie, qui dut se reculer pour ne pas en recevoir une dans la figure.
- … cet appareil sert normalement à réanimer les gens dont le cœur a cessé de battre. J'espère que… je pense… qu'il doit aussi fonctionner à l'envers. En l'utilisant à pleine puissance. Il devrait arrêter les battements du cœur de Lucifer et… Oh, qu'est-ce que je fais ici !? acheva-t-elle d'une voix aiguë. Pourquoi me suis-je laissée embarquer là-dedans ?
- Parce que nous avons besoin d'un médecin, répliqua Maze fermement. Et qu'il n'y avait que toi pour nous aider. Allez, montre-moi comment ça marche.
Elle se mordilla les lèvres et demanda un ton plus bas :
- Ça fait mal ?
- Normalement ça va vite, mais… Oh bon dieu, Maze ! Il s'agit d'une décharge électrique ! Elle inspira profondément :
- Ça ira. J'ai apporté des antidouleurs. Je lui en donnerai par précaution.
Maze parut soulagée.
Linda lui expliqua le fonctionnement de l'appareil et la démone opina : c'était simple comme bonjour. On appliquait les deux plaques contre la poitrine et boum ! On envoyait une décharge. Plus facile que ça, ça n'existait pas. Un jeu d'enfant. Linda était en train de régler l'intensité au maximum quand Lucifer entra.
- Comment va Chloé ? demanda Maze.
- Elle est encore en vie, répondit laconiquement le diable. Aménadiel veillera à ce qu'on ne la bouge pas de là où elle est. Ne perdons pas de temps.
Il se tourna vers Linda :
- On y va ?
- Euh.. valagez... non, allongez-vous et refrelez… enlevez votre chemise… je veux dire : enlevez votre veste, ouvrez votre chemise et allongez-vous, bafouilla l'intéressée.
Il était positivement extraordinaire de voir Lucifer obéir sans discuter et sans même faire le moindre commentaire salace, contrairement à son habitude. Pourtant, Linda ne s'en aperçut pas. Elle n'avait pas la tête à ça et encore moins à s'en féliciter.
- Courage, Linda, fit gentiment Maze. Tu verras, ça va bien se passer.
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Chloé Decker était une femme rationnelle. Objective. Elle savait parfaitement qu'elle avait très peu de chance de s'en tirer. Après tout, cette enquête était la sienne ! Elle était donc bien placée pour savoir que Jason Carlisle n'avait apparemment laissé derrière lui aucune trace de ses travaux, notamment les formules des antidotes à ses poisons.
D'heure en heure elle sentait son corps s'affaiblir et la douleur augmenter, malgré les antalgiques qu'on lui avait donnés. Daniel avait passé un long moment auprès d'elle et elle lui en était reconnaissante : sa présence l'aidait à tenir non seulement la souffrance mais aussi la peur à distance. Ils n'avaient pas parlé de l'affaire. C'était inutile. Chloé connaissait son ex par cœur : il lui suffisait de voir ses yeux pour comprendre qu'ils n'avaient rien trouvé. Ils n'avaient pas évoqué sa probable disparition non plus. Aucun d'eux ne se sentait la force de parler de ça. Superstition, peut-être. A évoquer la mort on a toujours peur de la voir apparaître, n'est-ce pas ?
Pourtant, contre toute raison Chloé conservait un petit espoir. Sans doute est-ce là la nature humaine. Tant qu'il y a de la vie... etc. Chloé n'avait pas revu Lucifer mais ne s'en offusquait pas. Peut-être qu'après les derniers événements, du fait de leur liaison naissante, il aurait dû se trouver près d'elle. Lui plus que Daniel, à la limite. Sauf que précisément, l'espoir de Chloé reposait en grande partie sur lui. Elle était certaine que si quelqu'un était capable de la sauver, ce ne seraient pas les médecins. Ce serait lui. Elle avait déjà vu faire tant de choses extraordinaires à cet homme... Bien sûr, parfois elle se traitait elle-même de grosse sotte. Ce n'était pas Dieu le Père, tout de même (elle savait qu'il aurait détesté l'entendre dire ça, ça l'aurait fait bondir de rage et elle ne put s'empêcher de sourire). Sans doute n'était-il pas le diable non plus, mais ça c'était une autre question. Non, Lucifer n'avait pas le pouvoir de faire un miracle. Et cependant, Chloé ne pouvait se défendre de l'idée que si salut il y avait, il viendrait de lui. Une chose était sûre : s'il ne se trouvait pas auprès d'elle à lui tenir la main, c'était parce qu'il n'avait pas renoncé. Il continuait à chercher la formule du contrepoison. La trouverait-il ? Si oui, la trouverait-il à temps ? Là était toute la question.
Malgré le tragique de la situation, malgré ses entrailles en feu, Chloé eut un léger sourire :
- Je suis votre démon-gardien, disait fréquemment Lucifer.
La jeune femme avait envie de croire que son gardien trouverait le moyen de la sauver.
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Mazikeen elle aussi voulait vraiment y croire. Bien sûr que tout allait bien se passer. N'empêche qu'elle sentit quelque chose se tordre douloureusement dans son ventre quand son amie lui donna le feu vert. Elle se secoua immédiatement : allons donc ! Elle était le grand bourreau des enfers, oui ou non ? Elle avait déjà fait bien pire que ça. Un petit électrochoc de rien du tout. Un traitement inventé par les humains, ça ne pouvait pas aller bien loin. Une bagatelle. Une broutille. Maze s'empara fermement de la flasque que lui tendait Lucifer après en avoir avalé une lampée et s'en octroya une large rasade. Sans savoir pourquoi (ou sans vouloir le savoir ?), elle avait besoin d'un remontant.
- OK, dit-elle, tu es prêt ?
Le diable fit signe que oui et laissa reposer sa tête sur l'oreiller. Maze sentait vibrer les appareils sous ses mains. Ils étaient sous tension, il n'y avait plus qu'à y aller franco et pouf ! On renvoyait Satan en enfer. Pour le plus grand bien de Chloé Decker et de sa petite puce, qui ne méritait pas de perdre sa maman.
- Simple comme bonjour, se répéta la démone. C'est trois fois rien.
Et là, le choc ! Mazikeen n'était pas sentimentale et jamais elle n'aurait cru que pareille chose pourrait lui arriver : elle se sentit brusquement paralysée. Incapable de faire un mouvement de plus. Lucifer était étendu devant elle sur ce lit d'hôpital, la chemise largement ouverte, d'autant plus vulnérable que c'était lui qui avait décidé de tout cela et que par conséquent il ne ferait pas un geste pour l'empêcher d'agir. Tout au contraire. Et elle… pour la toute première fois de son existence, elle se sentit flancher. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. D'ordinaire elle prenait plaisir à ce genre de chose. Sauf que d'habitude, ce n'était pas Lucifer le dindon de la farce… La jeune femme secoua violemment la tête :
- J'peux pas ! avoua-t-elle.
Elle avait avalé la moitié des syllabes dans son émoi. Pour la première fois, ignorant le regard exaspéré de Lucifer, Mazikeen recula. Elle pensait pourtant avoir pris ses distances avec le diable depuis quelques temps, quitté son service et commencé à se bâtir sa propre vie de manière indépendante, mais… non. Entre eux, réalisa-t-elle, jamais le lien ne se romprait. Trop longtemps elle avait été son ombre fidèle, trop longtemps elle avait assuré ses arrières en toutes circonstances, elle était trop conditionnée par des millénaires d'habitude et de dévouement pour changer maintenant. Et puis quoi ? Si leur relation avait changé, ils n'étaient pas devenus des ennemis pour autant.
Et puis elle avait déjà donné, non ? Elle avait même accepté, à son arrivée sur terre, de couper les ailes du roi des enfers. Elle avait obéi aux ordres, certes, mais lui ne se doutait pas de ce que cela lui avait coûté. Pourtant, ce n'était pas comme si elle n'était pas une virtuose en la matière. Combien de damnés étaient passés entre ses mains ? Combien en avait-elle démembrés ou mutilés ? Sauf que jamais elle n'aurait imaginé lui faire ça à lui ! Elle se souvenait encore de sa stupeur.
- Quoi ? avait-elle balbutié, presque persuadée d'avoir mal entendu.
- Je veux dire adieu à mon ancienne existence et être sûr que plus rien ne m'y rattache, avait-il rétorqué d'un ton sec. Alors coupe les. Maintenant. Et je serai enfin libre de vivre mon éternité à ma guise.
- Ce n'est pas nécessaire, tu sais... Tu peux prendre une apparence humaine sans en passer par là. Ils ne verront rien. N'es-tu pas le maître des illusions ?
- Ça n'a rien à voir avec les humains. Ça a à voir avec moi. Maze, obéis.
Elle avait donc obéi. Avec toute la science et le savoir accumulés pendant des millénaires, afin de travailler vite et bien. Il n'était pas question ici de faire durer les choses, tout au contraire. Malgré tout, elle avait été obligée de couper profondément pour atteindre l'os. Plus exactement, les deux articulations qui attachaient chacune des ailes à l'anatomie de leur possesseur. Quand la première était enfin tombée à terre, comme une chose morte et inutile, Maze avait brièvement fermé les yeux. C'était bien la toute première fois de sa longue existence que cela lui arrivait. Un énorme morceau de chair sanguinolente demeurait attaché à l'os proprement sectionné. Elle avait dû regarder ailleurs. Elle ! Cet épisode apparemment avait entamé ses capacités parce que...
- Fais-le toi, capitula-t-elle en se tournant vers Linda.
Cette dernière bondit sur place :
- Ah non ! Le deal, c'était que toi tu le tues et que moi je le ranime !
- C'est toi le médecin, se plaignit Maze.
C'était vrai, quoi ! Qu'est-ce qu'elle connaissait à ces machin choses fabriqués par les mortels après tout, hein ? C'était du matériel médical, non ? Alors c'était à un médecin de s'en servir. C'était d'une logique imparable.
- Et c'est toi le démon des enfers ! répliqua Linda, excédée.
Dire qu'elle avait été effrayée par la nature réelle de son amie lorsqu'elle l'avait découvert ! Un démon, tu parles ! La réputation des démons était grandement usurpée, apparemment. Enfin quoi ! Déjà qu'elle s'était laissée entraîner dans cette histoire de fous, il ne fallait pas exagérer, quand même ! Les médecins ne sont pas là pour tuer les gens, merde ! Oui (enfin non), même lorsqu'il ne s'agissait pas à proprement parler de « gens » ! Maze avait passé des siècles, non des millénaires à torturer les damnés, elle l'avait répété elle-même à plusieurs reprises, alors quoi ? Là on ne lui en demandait pas tant, après tout.
- C'est pas vrai !
Excédé, Lucifer se redressa d'un bond et arracha les appareils des mains de Maze. Décidément, il fallait toujours tout faire soi-même. C'était bien le moment d'avoir des scrupules et de jouer les chochottes, vraiment ! Pendant que ces deux-là se disputaient, Chloé Decker s'acheminait à grands pas vers la mort. Sauf que dans son cas à elle, rien ne pourrait la faire revenir. Avant que l'une ou l'autre des deux femmes ait vraiment réagi, Lucifer avait plaqué les deux pièces de métal contre son torse et appuyé sur les boutons. Il eut l'impression de recevoir un formidable coup de poing dans la poitrine et ce fut comme si son cœur explosait sous l'impact. Par chance, la douleur fut si fulgurante que ses nerfs n'eurent pas le temps de transmettre le message à son cerveau. Foudroyé par la décharge il s'écroula d'une masse sur le matelas, les yeux grands ouverts et le corps inerte.
Linda ne put retenir un cri tandis que les yeux de Maze s'écarquillaient brutalement. Pour les deux femmes commençaient la plus longue minute de leur existence. Une minute, soixante secondes, c'était le délai que Linda avait accordé à Lucifer pour trouver ce qu'il allait chercher en enfers. Une minute de mort clinique. La jeune femme s'essuya fébrilement le front. Pourvu que tout se passe comme convenu !
A ses côtés Maze tournait nerveusement sur place sans pouvoir quitter des yeux le corps de Lucifer. Si seulement elle avait pu l'accompagner ! Une minute, c'était à la fois affreusement long et horriblement court. Il prétendait qu'il ne courait aucun danger «là-bas ». Maze n'en était pas du tout aussi certaine que lui.
La soixantième seconde était à peine entamée que les deux femmes se précipitèrent pour ranimer leur ami. La décharge ébranla le corps de Lucifer mais celui-ci n'eut aucune réaction.
- Je croyais que ça devait marcher ?! glapit Maze d'une voix qui montait dans les aigus.
Non, non, non ! Ça ne pouvait pas rater ! Ça ne DEVAIT pas rater ! Si Lucifer demeurait captif des enfers, jamais il ne pourrait revenir. Plus cette fois. Et Chloé serait condamnée du même coup. Maze n'aurait pas su dire pour lequel des deux elle s'inquiétait le plus. Elle ne pouvait envisager de perdre ni l'un, ni l'autre. Non ! Pour tout arranger, si le pire se produisait alors les deux amoureux seraient séparés pour l'éternité. Chloé n'irait pas en enfer, ça c'était une certitude. Et Lucifer ne pourrait jamais retourner au Paradis, ç'en était une autre ! Mazikeen savait que rien n'était officiel entre eux mais elle n'était pas aveugle. Elle savait bien qu'entre ces deux-là les choses allaient bien au-delà des liens professionnels.
- Merde, merde, merde ! jura Linda tout bas en déclenchant à nouveau le défibrillateur, sans résultat aucun.
Une nouvelle minute plus tard, tandis qu'au corps de Lucifer s'était ajouté celui de sa mère, étendue à même le sol, Maze était au bord du découragement. Son amie avait dit : « trois minutes ». Au-delà de ce seuil, le manque d'oxygène causerait au cerveau des lésions irréparables. Maze maudit ce sort qui voulait qu'à proximité de Chloé Lucifer devienne aussi mortel qu'un être humain puis elle le maudit lui pour avoir renoncé à ses ailes autrefois (sans compter que c'était à elle que ça avait le plus coûté). S'il les avait conservées, il n'aurait pas eu besoin de passer par un moyen aussi extrême pour aller jusqu'en enfer faire rendre gorge à l'empoisonneur de Chloé. Enfin elle maudit « Charlotte », cette soi-disant déesse qui s'avérait incapable de ramener son fils parmi les mortels. Pour celle-là, elle n'avait pas le moindre regret.
Une fois encore Linda libéra toute la puissance du défibrillateur, priant silencieusement pour que le cœur inerte revienne à la vie. Maze se détourna, accablée. Si elle avait été capable de pleurer, elle était sûre qu'elle l'aurait fait à cet instant. Lucifer ne reviendrait jamais. Son âme était prisonnière de l'enfer aussi sûrement que celle de n'importe quel damné. Et elle-même était là, impuissante ! Sans pouvoir ni l'aider ni le rejoindre. Quel horrible sentiment ! La démone était sur le point d'empoigner ses propres cheveux à pleines mains pour exprimer son désespoir (une réaction purement humaine, mais au point où elle en était elle s'en fichait complètement) quand au bruit du défibrillateur se mêla celui d'une brutale inspiration. Lucifer venait de revenir à lui.
Pour la première fois de sa longue existence, Mazikeen comprit pourquoi les humains pouvaient pleurer de soulagement.
O0O
De toute son éternité, Aménadiel ne s'était jamais posé beaucoup de questions. Ce n'était pas dans sa nature et il n'en éprouvait pas le besoin. Il y avait le Bien et il y avait le Mal. Ça suffisait. Par-dessus tout il y avait la volonté du Tout-Puissant. Laquelle d'ailleurs son fils aîné remettait de plus en plus en cause depuis qu'il était sur Terre (et surtout depuis que sa mère œuvrait en ce sens). Au fond, il finissait même par comprendre la révolte de Lucifer. Qui au contraire de lui avait toujours été d'une curiosité insatiable, cherchant toujours des réponses et de nouvelles expériences.
Les deux frères ne s'étaient jamais très bien entendus. Déjà au temps où ils étaient tous, c'est-à-dire toute leur famille, réunis au Paradis. Ils étaient trop dissemblables pour ça. L'un était trop discipliné et l'autre trop frondeur.
Une fois son cadet en enfer, Aménadiel n'avait pas été le dernier à le vilipender et à renier tout lien familial avec lui. Comment, par quelle audace son frère avait-il osé remettre en cause la volonté de leur Père ? C'était impardonnable. Les deux anges, le soldat et le déchu, s'étaient joués autant de mauvais tours qu'ils avaient pu, et ce durant des temps que le cerveau humain pouvait à peine envisager. Quand il avait su que Lucifer n'était plus en enfer, il était apparu évident à Aménadiel qu'il devait le forcer à y retourner. Par n'importe quel moyen.
Seulement, depuis ce moment-là il s'était passé tant et tant de choses… Il devait bien le reconnaître, nombre de ses convictions ne valaient plus tripette aujourd'hui. Ce qu'il croyait juste hier lui semblait discutable aujourd'hui et certaines de ses actions ayant eu des conséquences déplorables, Aménadiel avait perdu toute confiance en lui-même. Comme par hasard, ses pouvoirs célestes l'avaient abandonné du même coup, portant tant à son estime de soi qu'à son moral un coup très dur.
Au fil des événements qui s'étaient déroulés depuis qu'ils vivaient sur Terre, très étrangement, Lucifer et lui-même étaient devenus presque complices. L'aîné n'arrivait même pas à en vouloir à son frère pour la mort du benjamin, Uriel. Il comprenait ce qui était arrivé. Il le comprenait d'autant mieux qu'il appréciait sincèrement Chloé Decker. Une femme bien. Une gentille petite maman. Une personne droite qui voulait voir la justice triompher. En outre, Chloé était là par la volonté de Dieu. Même sans cela, cette femme possédait un rayonnement intérieur qui touchait tous ceux qui étaient un tant soit peu sensibles à ce genre de choses. C'était la principale raison qui avait poussé Aménadiel à intervenir le soir où sa mère avait décidé de faire sauter le lieutenant Decker avec sa voiture. Bon d'accord, il l'avait fait aussi un peu dans un but intéressé : la mort de Chloé ravagerait Lucifer, oui, mais surtout elle réveillerait toute la fureur, toute la rage qui sommeillaient en lui. Sa haine envers la meurtrière ne connaîtrait aucune limite. Or, "Charlotte" et son fils aîné avaient besoin de lui pour rentrer chez eux. Oui, cela avait un peu compté. Mais en toute sincérité, Aménadiel ce soir-là avait avant tout agi par affection envers Chloé. Cette dernière méritait de vivre et d'être heureuse. Et sa petite gamine, donc ?
- Je crois que tu es gentil, avait-elle dit à l'ange noir, sans savoir qui il était.
Aménadiel en avait été touché, car lui-même doutait de plus en plus de lui-même. Surtout, il y avait eu les quelques mots qu'il avait échangés avec Lucifer. Ce dernier voulait être sûr que personne n'emmènerait Chloé ailleurs, pas jusqu'à temps qu'il soit revenu des enfers avec la formule de l'antidote. Pour ça, il avait besoin de son frère aîné. Lucifer avait… c'était incroyable ! il avait confiance en lui. Après... après tout ce qui était arrivé ces derniers temps ? Pas possible, il devait ignorer que son vieux frangin avait travaillé contre lui, qu'il avait raconté à leur mère des choses qu'elle avait ensuite employées contre lui dans des buts purement personnels. Lucifer ne devait pas savoir qu'Aménadiel, une fois encore, avait tenté de le manipuler, pour renforcer ses liens avec Chloé avant la révélation qui devait irrémédiablement lui briser le coeur et le détourner de la Terre : la jeune femme et sa rencontre avec le diable n'étaient rien d'autre qu'un énième plan de Dieu le Père...
Pourtant Lucifer avait confié à Aménadiel une tâche primordiale : s'assurer que la malade ne quitterait pas cette chambre, juste au-dessus de celle dans laquelle Linda et Maze s'efforçaient de superviser l'opération de secours. Si Chloé s'éloignait, alors son démon-gardien serait probablement coincé en enfer pour toujours. Et Chloé mourrait. C'était dire si la chose était d'importance ! Et c'était à son « frère ennemi » que le diable avait demandé ça. Il avait remis entre ses mains sa liberté, donc son avenir tout entier (et pour un immortel, l'avenir se comptait en dizaines de siècles) ainsi que la vie de la femme à laquelle il tenait assez pour risquer tout cela. Aménadiel en était bouleversé. Il ne se souvenait pas qu'on lui ait jamais donné une telle preuve de confiance. Alors oui, c'était du plus profond du cœur qu'il avait souhaité bonne chance à son frère !
Plus il regardait la petite Trixie blottie contre sa mère qui paraissait avoir perdu connaissance, plus Aménadiel sentait grandir sa tristesse et plus il s'accrochait à l'espoir que leur plan aboutisse. Il fallait que Lucifer réussisse. Il fallait que tout se passe comme prévu. Il fallait surtout croire que ce serait le cas.
Combien de temps s'était-il écoulé ? Aménadiel n'en savait rien, pas plus d'ailleurs qu'il n'avait la moindre idée du temps que demanderait l'opération, en tout. Il savait seulement qu'il y avait urgence : les appareils qui surveillaient l'état de Chloé Decker s'affolaient. Le personnel soignant aussi. Puis la jeune femme fut prise de convulsions.
- Oh non ! pensa l'ange. Oh non ! Tenez bon, Chloé ! Lucifer va revenir avec la formule. Il réussira, je le sais. Il réussit toujours tout. Accrochez-vous !
Mais il ne pouvait pas expliquer cela aux médecins et aux infirmières. Il devait seulement remplir sa mission et les empêcher de sortir la malade de cette pièce. Même sans pouvoirs particuliers, être grand, fort et déterminé aide beaucoup, dans ces cas-là. Aménadiel ne voulait aucun mal à ces humains. Il ne souhaitait pas les blesser. Soignants ou personnel de sécurité, tous faisaient leur travail. Ils ne pouvaient pas savoir. Alors il prit soin de ne frapper aucun d'eux. Seulement de les repousser, encore et encore, de les rejeter dans le couloir l'un après l'autre en bloquant l'accès à la chambre. Il fallait tenir. Quoi qu'il advienne.
Tandis qu'il se tenait dans l'ouverture de la porte, tel un écran vivant, regardant avec tristesse le visage trop pâle de Chloé et ses yeux fermés, une main se posa à nouveau sur son épaule. Nettement plus doucement que précédemment, bien que la volonté de le voir s'écarter soit palpable. En se retournant, Aménadiel reconnut Lucifer et fut partagé entre le soulagement et l'atterrement : son frère était de retour et il n'était pas nécessaire de demander s'il avait la formule : il ne serait pas revenu sans. Mais par Dieu ! Cela semblait avoir été un rude combat : jamais Aménadiel n'avait vu son frère aussi débraillé et jamais il ne l'avait vu aussi las. La chemise en bannière et les traits tirés, le diable paraissait revenir, eh bien… de loin, ma foi !
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Lucifer était en proie à tant d'émotions aussi violentes que contradictoires qu'il ne savait plus très bien ce qui prédominait en lui. Colère, peine, dégoût, peur… Il était assis auprès du lit de Chloé Decker et regardait son visage détendu, ses yeux fermés. Il avait été si près de la perdre, si près ! Régulièrement, ses yeux quittaient les traits apaisés pour se poser sur la poitrine de la jeune femme. Et curieusement, sans la moindre arrière-pensée d'ordre sexuel. Il tenait seulement à s'assurer qu'elle respirait toujours de manière régulière. Grâce à la formule du docteur Carlisle, grâce surtout à un formidable travail d'équipe, ils avaient pu sauver Chloé in extremis. Daniel et Ella s'étaient débrouillés pour se procurer tous les composants de l'antidote. Aménadiel avait monté la garde. Linda et Maze l'avaient aidé lui à retourner en enfer et surtout à en revenir. Même sa mère avait participé. Toutefois, la concernant, Lucifer n'éprouvait aucune reconnaissance. Elle ne l'avait pas fait pour lui mais pour elle. Elle avait besoin de lui. Rien de plus. De toute manière, après la façon dont elle l'avait manipulé il n'éprouverait jamais plus pour elle que ressentiment et colère. Quelle garce ! Oh elle avait fait un beau couple avec Dieu, ça oui ! Ils étaient pareils, ces deux-là. La colère fit brûler les yeux du diable d'un éclat sanglant. C'était le pire des pièges qu'on lui ait jamais tendu.
Lorsqu'il regardait Chloé, en lui la tendresse se mêlait de fureur. La tendresse pour elle. La fureur pour les autres. Depuis le départ, depuis la première seconde il avait été leur marionnette. Cette idée lui était tellement odieuse que la fureur enflait en lui comme un ouragan dévastateur. Il éprouvait autant de rage en pensant à la manière dont il avait été berné qu'en pensant que Chloé avait été l'instrument sans jamais rien savoir. Comment son Père avait-Il OSE se servir de cette femme et jouer ainsi avec ses sentiments ? C'était monstrueux ! Décidément, le Très-Haut ne reculait devant rien.
Le cœur de Lucifer se serra. Il n'avait qu'un seul moyen de protéger Chloé. Un seul mais qui allait nécessiter de lui le pire sacrifice qu'il aurait jamais pensé être capable de faire. Il devait s'éloigner d'elle. Rompre le lien. Lui rendre sa liberté de penser. Il le fallait mais oh ! Que cela lui coûtait ! Il attendait son réveil, pour voir une dernière fois ses yeux clairs se poser sur lui et entendre sa voix. Une toute dernière fois. D'un côté ce serait peut-être encore plus douloureux de s'arracher d'elle ensuite mais il ne pouvait pas se résoudre à l'abandonner ainsi, tant qu'il ne serait pas certain que tout irait bien.
Tandis qu'il se préparait à la douleur à venir, lorsqu'il lui faudrait partir pour de bon, Lucifer sentait flamber en lui un terrible désir de vengeance. Ah non, ça ne se passerait pas comme ça. Il ne laisserait pas passer ça ! Le diable n'aimait guère à ce que l'on se moque de lui. Il ne Leur pardonnerait jamais, à aucun de ses parents, de s'être servi de cette femme qui... cette femme qu'il... peu importait. Il ne leur pardonnerait certes pas d'avoir voulu le mener par le bout du nez, néanmoins, le pire de tout à ses yeux était d'avoir fait de Chloé Decker un moyen, un ustensile, contre sa volonté. Cela avait été long mais à présent, il ne le savait que trop bien, elle éprouvait des sentiments pour lui. Et tout cela allait disparaître, car c'était un leurre. La jeune femme en souffrirait fatalement. Les yeux de Lucifer flamboyèrent. Ils payeraient tous pour l'avoir fait souffrir ! Il ne savait pas encore comment mais il allait trouver. Oh que oui ! Hélas, pour le moment il fallait partir. Chloé lui en voudrait certainement mais il n'avait pas le choix. Il devait lui rendre son libre arbitre et il ne pouvait tout simplement pas lui expliquer. Elle ne le croirait pas.
Le diable serra les poings si fort que ses os craquèrent. Tout aussitôt il se força à reprendre son calme et à sourire : la malade venait d'ouvrir les yeux, et ce fut un visage avenant qui accueillit son retour dans le monde des vivants : quand il le voulait, Lucifer possédait un parfait contrôle de lui-même.
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C'est le dernier chapitre pour le moment.
La fic va rester en suspens quelques temps, je pense. Il se peut que j'écrive ultérieurement un chapitre sur Maman Lucifer et un autre sur Marcus Pierce, et qui sait si la saison 4 ne m'en inspirera pas d'autres, mais ce sera pour plus tard.
Pour le moment je me consacre à une autre fic, sur Lucifer aussi, qui est commencée mais qui finalement va nécessiter un plan, histoire qu'il y ait bien un début, un milieu et une fin.
Une grande pensée de sympathie pour ceux qui ont suivi et commenté cette fic, et j'espère à bientôt.
