Salut tout le monde! C'est de nouveau moi! :D Contrairement à ce que je pensais, ma dernière semaine de cours a été plutôt chargée, donc je répondrai normalement à toutes vos reviews et à tous vos messages ce weekend ^^
Sur ce, je vous laisse avec ce nouveau chapitre!
Enjoy!~
Quand il comprit que leurs pas les menaient vers les cellules du Sanctuaire, Kardia se dit un moment que Dégel devait se tromper. Malgré lui, malgré cette étrange distance nouvelle qui s'étirait silencieusement entre eux, il ne put s'empêcher de dire tout haut:
-On va où là?
-Aux cellules.
-Les gosses sont enfermés?
Un frisson de colère remonta le long de la colonne vertébrale du Scorpion quand il imagina ces pauvres gosses enfermés sans aucune raison valable. Qui avait osé? Qui avait osé porter la main sur eux? Qui avait osé donner cet ordre?
-Mikhail seulement. Mais Liam lui tient compagnie depuis le début et refuse de quitter la tour sans lui.
Kardia sentait une vague de colère enfler dans sa poitrine et il se maitrisa du mieux qu'il pouvait en jetant un coup d'oeil au dos de Dégel. Il avait un Verseau à reconquérir, des efforts à faire pour continuer de se faire pardonner… Pour gagner son coeur glacé une nouvelle fois. Au fond de lui, il savait que si Dégel lui disait l'avoir pardonné, c'était que ça devait être la vérité. Et pourtant… Et pourtant il avait l'impression que tout était à recommencer. Qu'une nouvelle barrière s'était dressée entre eux, qu'une distance terrible l'empêchait d'atteindre réellement le Français… Pourrait-il seulement gagner une nouvelle fois sa confiance? Est-ce que les choses pourraient seulement redevenir comme avant?
Il soupira: non, bien sûr que non… Rien ne pourrait être exactement comme avant… Malgré tous les efforts qu'il aurait beau faire, rien ne serait exactement pareil. Cette complicité enfin obtenue, cette confiance mutuelle, ces joutes verbales, ces sourires,… Tout était à refaire, à recommencer… Oh bien sûr, il était prêt à faire tous les efforts nécessaires mais… Est-ce que Dégel en ferait autant? Kardia secoua la tête et se força à penser au présent, à profiter de ce moment ensemble… Quoique silencieux et légèrement tendu…
-Qu'est-ce qu'il a fait cet idiot?
Dégel leva les yeux au ciel:
-Devine.
-Il a frappé un soldat du Sanctuaire?
-Presque.
Léger silence, le temps de sonder discrètement l'esprit de Dégel:
-Mais non?
-Mais si. (Soupira le Verseau en soupirant de dépit) Il y a des apprentis qui se font tuer pour moins que ça…
Kardia poussa un grognement sans parvenir à s'empêcher d'esquisser un léger sourire amusé:
-Mais quel con!
-Impulsif, comme son modèle, je le crains.
-Je lui avais pourtant bien dit de même pas y penser, même Liam lui avait dit!
-On dirait que ça n'a pas suffit.
Kardia croisa les bras derrière sa nuque:
-T'ain j'aurais vraiment donné cher pour le voir se faire rattraper par les gardes et trainer par la peau du dos jusqu'aux cellules du Sanctuaire!
Malgré lui et ses belles résolutions, Kardia ne put s'empêcher d'éclater de rire rien qu'à l'évocation de cette image. Il ne parvenait pas à croire que, à peine la nuit tombée lors de son départ pour le Danemark, Mikhail avait pris la poudre d'escampette, un petit sac sur le dos, déterminé à le rattraper pour se venger directement du Spectre qui lui avait pris sa soeur… Avant de se faire rattraper à la sortie du Sanctuaire par des sentinelles et de se faire illico enfermer dans une cellule du Sanctuaire pour éviter qu'il ne re-tente l'expérience. Rien que de penser à la tête que le Russe avait dû tirer en se faisant trainer par la peau du dos jusqu'aux cellules, Kardia dut se mordre la joue pour ne pas en pleurer de rire.
Dégel lui jeta un regard presque noir, si bien que Kardia eut un instant l'impression que rien n'avait changé:
-Arrête, ça va l'encourager.
-Désolé, c'est plus fort que moi.
-Oui hé bien fais un effort.
Gronda le Verseau en accélérant le pas, exaspéré par le ricanement qui résonnait malgré tout derrière lui. Peut-être qu'en temps normal il aurait esquissé un demi sourire en entendant le Scorpion rire de la sorte, mais il n'en éprouvait aucune envie. Au fond de lui, même s'il avait pardonné, il sentait que sa propre confiance en lui avait été sincèrement blessée. Comment arriverait-il à se confier de nouveau à Kardia alors qu'il venait de subir l'une des plus grosses trahisons de sa vie? Il soupira, faire des efforts. Attendre et espérer. Il avait promis de le faire.
Et pourtant, malgré son envie de ralentir pour l'attendre et marcher à ses côtés, il n'en fit rien. Et malgré lui, il ne put s'empêcher de lever les yeux vers les cellules, se demandant bien ce qui avait pu pousser Mikhail à désobéir de la sorte. La vengeance, certes, mais avait-il réellement cru qu'il pourrait quitter le Sanctuaire ainsi? Alors que ça faisait déjà un an et demi, presque deux, qu'il était ici et connaissait les règles du lieu? ll secoua la tête: décidément, ce garçon ressemblait bien plus à Kardia qu'il ne voulait le faire croire… Oh mais hors de question de le dire aux deux principaux intéressés, Kardia comme Mikhail seraient bien trop agacés en étendant ça!
Kardia le rattrapa, sans effort manifeste, et souffla, conscient qu'ils avaient encore un tas de choses à se dire:
-Tu sais, j'ai beaucoup réfléchi pendant la mission.
-D'où la blessure sur ton front? Il ne faut pas te faire tant de mal voyons.
Ironisa Dégel malgré lui, envieux de retrouver cette relation de complicité qui les unissait auparavant. Et comme il l'espérait, après s'être tendu légèrement, Kardia le gratifia d'un coup de coude moqueur en riant jaune:
-Faut pas croire, je sais faire des efforts quand il faut.
-Je n'en doute pas.
-Menteur!
-Non, c'est sincère.
Ils échangèrent un regard complice et Kardia fit mine de lever le bras, peut-être pour le toucher. Et sans s'en rendre réellement compte, Dégel recula d'un pas. Il vit clairement une lueur déçue, peut-être blessée, dans le regard de son frère d'armes, et lui-même eut l'impression que sa gorge se nouait. Une longue seconde de silence s'étira entre eux avant qu'il ne souffle, mal à l'aise, la tête basse et une main penaude sur le bras opposé:
-Désolé…
-Nan, c'est moi qui suis désolé, j'aurais pas dû croire que ça serait aussi simple. Je devrais pas aller aussi vite. (Kardia baissa les yeux et recula d'un pas lui aussi, manifestement déçu mais étrangement compréhensif) T'en fais pas, je serai patient enfin, je ferai de mon mieux. Si t'es pas prêt, t'as qu'à me le dire et je te laisserai tranquille, d'accord?
La gorge serrée, Dégel hocha lentement la tête et souffla un « Merci » discret. Il était certain d'avoir mal fait. S'il avait réellement voulu avancer, il aurait mieux fait de ne pas bouger, de laisser les choses reprendre leur cours naturel, de se laisser enlacer une nouvelle fois… Mais ça avait été comme un réflexe, comme une décharge électrique. Comme si, si Kardia le touchait, toute sa colère et toute sa peine, tous ses remords avaient refait surface. Est-ce qu'il méritait vraiment ce pardon? Est-ce qu'il pouvait se permettre de faire comme si de rien était alors qu'il avait fait une chose aussi horrible? Alors qu'ils avaient fait une chose aussi horrible?
-Je suis désolé, je pensais que… Que ça serait plus facile.
-T'en fais pas, c'est rien. On va… On va prendre le temps, hein?
Dégel hocha la tête et se mura dans un silence gêné. Au fond de lui, il n'avait désiré qu'une chose, que tout soit comme avant et que Kardia le serre de nouveau contre lui, qu'il puisse se laisser aller de nouveau. Mais il ne pouvait pas encore se le permettre, il ne pouvait tout simplement pas. Pas encore. Pas tout de suite. Mais au vu de la dernière fois qu'il s'était refusé au Scorpion, il craignait que sa « patience » ne soit pas assez tenace. Il craignait de le perdre pour toujours.
Des efforts, il fallait faire des efforts.
Comme s'il avait suivi ses pensées, Kardia esquissa un sourire rassurant, étrangement tendre, et haussa les épaules:
-T'en fais pas va, je te dis que je t'attendrai. J'ai pas débité un aussi beau discours pour rien, tu sais?
Malgré lui, Dégel esquissa un léger sourire et il baissa les yeux, légèrement soulagé sans parvenir à l'être entièrement. Alors, comme pour faire preuve de sa bonne foi, il s'imagina un instant serrer la main du Scorpion dans la sienne. Sans parvenir à bouger d'un millimètre:
-Merci.
Kardia passa la main dans sa nuque et désigna la tour du menton:
-Bon, on y va?
Dégel hocha la tête et le reste du trajet se déroula en silence, légèrement tendu. Malgré tous leurs efforts, ils étaient bien conscients que ces tensions persisteraient un bon moment encore… Et que rien ne serait jamais comme avant…
Les cellules du Sanctuaire, quoique légèrement sombres, n'étaient pas un endroit absolument insalubre. Pas d'humidité, pas de courants d'air glaciaux, il y avait clairement pire. Ils expliquèrent au garde qui ils venaient chercher et ils furent escortés jusqu'à la fameuse cellule qui retenait encore Mikhail. La porte du couloir dévoila une rangée de cellules, toutes vides ou presque. Si bien que la silhouette aux cheveux rouges assises contre les barreaux de la dernière d'entre elle attira immédiatement leurs regards. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Liam sursauta violemment et bondit sur ses pieds, prêt à défendre son ami s'il le fallait… Puis il reconnut le cosmos des deux hommes et poussa un soupir soulagé teinté d'un sanglot rassuré (enfin toute cette histoire allait être réglée!):
-B… Bon retour chez vous, Seigneur Kardia, Seigneur Dégel.
A ces noms, une deuxième silhouette leur apparut, se ruant sur ses barreaux:
-Vous l'avez eu? Vous l'avez tué?
Demanda immédiatement Mikhail, les poings serrés sur les barreaux de sa cellule. Kardia fronça les sourcils et se rapprocha en grondant:
-Tu pourrais être condamné à mort dans la minute et on pourrait rien faire pour t'aider, tu le sais ça?
Liam devint littéralement livide et regarda les deux Ors tour à tour, des supplications muette sur les lèvres. Mais la détermination dans les yeux de Mikhail ne fut teintée d'aucune once de peur quand il répondit:
-Est-ce que ce salopard est mort?
Un instant de silence avant que Kardia ne hoche la tête, jugeant inutile de préciser qu'Albafica avait tué Klaus et qu'il avait dû mettre fin aux jours de deux autres enfants:
-Dans d'atroces souffrances.
Un voile de joie mauvaise et de soulagement passa sur le visage du Russe quand il soupira de ravissement, comme s'il était libéré d'un poids sans nom. Il recula d'un pas et leva un regard reconnaissant vers Kardia:
-Merci. Merci pour moi, et pour elle.
-C'est normal, gamin, je t'avais promis qu'il morflerait, pas vrai?
Mikhail hocha la tête, sincèrement rassuré et soulagé. Il avait l'impression qu'un poids qui l'empêchait de respirer venait enfin de disparaitre, de le libérer. Et au fond, Dégel lui-même était rassuré que le garçon n'ait pas lui-même accompli sa vengeance. C'était un chemin dangereux que celui de la colère et de la haine, un chemin qui faisait se perdre nombre de grands Chevaliers. C'était une bonne chose que Kardia s'en soit occupé. Malgré lui, l'ironie de sa pensée au vu de sa situation le fit sourire tristement.
-Mais me remercie pas trop, on saura aujourd'hui ce que le Pope décide de faire de toi. Et s'il décide de te faire exécuter on pourra rien faire, tu piges?
Mais comme Mikhail hochait la tête sans avoir l'air de s'inquiéter, satisfait de son sort tant que Klaus avait perdu la vie, Liam écarquilla des yeux horrifiés et se jeta aux pieds de Kardia:
-Non! Pitié, pitié pour lui! Je vous en prie, il ne pensait pas à mal! Il ne désertait pas, je le promets!
Dégel jeta un regard interloqué au jeune garçon avant de relever les yeux vers Kardia: pourquoi insistait-il autant sur cette mise à mort? Si Mikhail était encore vivant aujourd'hui, c'était qu'il ne risquait rien, alors pourquoi? Inconscient de tout cela, Liam avait posé son front sur le sol, dans l'attitude d'un véritable suppliant:
-Je vous en prie, Seigneur Kardia, ne les laissez pas faire, il ne voulait pas mal faire, pitié!
-Arrête, Liam, ça ne sert à rien, il vient de dire qu'ils ne pourraient rien faire s'il…
Tenta de l'interrompre Mikhail sans avoir l'air plus inquiet que ça. Et quelle ne fut pas la surprise générale quand le jeune garçon aux cheveux rouges se redressa violemment et fusilla le Russe du regard en pointant un index menaçant vers lui:
-Ha non, toi tu arrêtes!
-Puisque je te dis que…
-Non, maintenant tu la fermes, tu en as déjà assez fait comme ça! Alors n'aggrave pas ton cas tout simplement parce que tu voudrais mourir et ne plus devoir faire l'effort de survivre!
Kardia se tourna vers Dégel, les lèvres entrouvertes sur une interrogation muette, et rencontra le regard abasourdi de son frère d'armes, aussi surpris que lui du ton de Liam… Et de son analyse qui n'était pas entièrement fausse au vu de l'histoire de Mikhail. Comportement étrangement semblable à celui de Kardia au fond. Et Liam, à l'image de Dégel, se devait de lui ouvrir les yeux et de le pousser vers le chemin de la vie pour l'empêcher de céder à la tentation du chemin, tellement plus simple, de l'abandon. De la mort.
Mais jamais encore ils n'avaient vu Liam s'énerver de la sorte, perdre son calme légendaire et son sang froid à toute épreuve.
Même Mikhail se tut une longue seconde tant il était surpris, permettant à Liam de gronder:
-Tu ne me feras pas un coup pareil, tu m'entends? Tu vas vivre et tu vas te battre pour devenir un Chevalier et rendre ces hommes fiers de toi! Tu vas vivre parce que tu vaux tellement mieux que ça! Alors maintenant, tu te tais et tu me laisses régler ta connerie!
Sonné, Mikhail n'essaya même pas de riposter, se contentant de poser un regard presque choqué sur son ami… Avant que ses paroles ne fassent écho à ce qu'il lui avait raconté, quelques jours auparavant… A ce passé dont il ne parlait jamais, à ce père mort trop tôt, à cette mère épuisée qui avait fini par en finir elle-même avec la vie en abandonnant ses enfants, à cette petite soeur qu'il n'avait pas réussi à nourrir et qui fait fini par mourir à son tour,… A la propre envie de vengeance du garçon, à son attachement infini au souvenir de son père, à sa colère contre sa mère qui les avait abandonné, à son désespoir et à son envie d'en finir… Puis à la lueur d'espoir qui avait éclairé son monde si sombre, dans cette cale de bateau, à cet avenir si lumineux qui lui avait ouvert les bras*. Un frisson ému secoua les épaules de Mikhail qui se contenta de hocher la tête et de souffler:
-Désolé…
Cela sembla vaguement calmer Liam qui se tourna de nouveau vers Kardia et Dégel, plongeant ses yeux ambrés dans le regard si clair du Scorpion:
-Je vous en prie, ne les laissez pas le tuer, s'il le faut prenez-moi à sa place parce que je n'ai pas réussi à l'en empêcher.
-Hé! (S'exclama alors le Russe, soudain inquiet, en se redressant) Dis pas de conneries, je suis le seul responsable! L'écoutez pas, il dit des conneries!
-Il ne pensait pas à mal, j'aurais dû l'arrêter.
-C'est même pas vrai (Une once de panique teintait désormais la voix de Mikhail): il n'est responsable de rien, c'est ma faute!
A la fois agacé par tant de bruit pour pas grand chose et amusé par la manière dont les deux apprentis se protégeaient l'un l'autre, Kardia leva une main et les fit taire:
-C'est bien beau cet esprit de solidarité les gars, mais calmos, tout va bien.
Liam leva des yeux interdits vers lui:
-Vous allez les en empêcher?
-Y'a rien à empêcher, j'ai juste dit ça pour le faire stresser. (Répondit Kardia avec un petit sourire mauvais et un signe vers Mikhail) Mais on dirait que t'es plus paniqué que lui à cette idée, j'ai raté mon coup!
Liam rougit violemment et poussa un soupir soulagé en s'inclinant une nouvelle fois:
-Merci mille fois!
-Pff, z'avez vraiment cru que je vous laisserais vous faire exécuter pour un truc aussi débile? (Kardia ébouriffa les cheveux de Liam quand il se releva, les jambes légèrement tremblantes et les yeux remplis de soulagement ému) Je me suis, enfin, on s'est donné trop de mal pour que tous nos efforts servent à rien! Nan, on est juste venus te tirer de là, gamin.
Mikhail ouvrit la bouche, sur le point de rétorquer, mais il se tut quand Liam le fusilla de nouveau du regard, si bien qu'il entendit presque ses reproches silencieux: « Tu en as déjà assez fait comme ça, maintenant tu te tais ». Il haussa les épaules:
-Trop aimable.
-Ouais, on me le dit souvent.
Une fois la cellule ouverte, Liam se jeta littéralement contre Mikhail pour le serrer contre lui en le traitant d'idiot et d'autres noms d'oiseaux, incroyablement soulagé sous ce masque de fausse colère. Légèrement mal à l'aise (mais au fond, tout autant rassuré que lui), le Russe tapota maladroitement son dos. Puis il leva de nouveau les yeux vers les deux Ors et souffla encore une fois:
-Merci.
Dégel hocha doucement la tête et Kardia le gratifia d'une légère claque sur l'arrière de la tête:
-Avec plaisir gamin, mais recommence plus un truc pareil et écoute un peu plus Liam, il dit pas que des conneries ce petit.
Rose de fierté, Liam ne parvint pas à s'empêcher totalement de sourire suite à ce compliment et il passa une main gênée dans sa nuque. Mikhail haussa les épaules, faussement grognon:
-J'essayerai de m'en souvenir.
-Fais-le, point barre.
-Je ferai de mon mieux.
-Ouh purée, mets-la en veilleuse sinon je te retape dans ton trou illico!
-T'oserais pas!
-Tu veux parier?!
Dégel leva les yeux au ciel et porta une main désespérée à son front: ça y est, c'était reparti. C'était un véritable record! Il croisa le regard amusé de Liam et s'empêcha de sourire à son tour pendant que les deux impulsifs témoignaient leur joie de se retrouver en échangeant des insultes et menaces en tout genre. Le Verseau poussa un léger soupir presque épanoui: au fond, tout n'allait pas aussi mal que ça n'en avait l'air…
Restait simplement à être patient et à faire des efforts, chacun de leur côté.
$s$s$s$
Quatre mois avaient passé depuis leur retour respectif de mission. Quelques mois relativement paisibles, rythmés par l'entrainement des apprentis, les discussions avec leurs frères d'armes,… Et bien que quelques tensions continuaient de persister, bien qu'ils n'aient plus échangé un seul contact physique depuis, Dégel commençait à avoir l'impression qu'il pouvait tourner la page. Ils avaient mis quelques semaines avant de de nouveau manger ensemble, de se retrouver le soir pour parler, d'entraîner les garçons, de se retrouver,… Il leur avait fallu le temps, le temps de se chercher à nouveau, de mieux se retrouver, mais enfin, le moment semblait être sur le point de venir.
Descendant les escaliers à ses côtés, Kardia poussa un grognement en terminant de s'étirer:
-Pfiou j'ai cru qu'il se tairait jamais le vieux!
-C'est le principe d'une réunion, Kardia. Normal que le Grand Pope insiste sur certains points.
Le Scorpion haussa les épaules et étouffa un bâillement:
-C'était d'un pénible! Même Sasha avait l'air épuisée, t'as vu? Faut qu'elle se repose la pauvre!
-J'ai plutôt trouvé qu'elle faisait bien son travail.
Kardia grommela:
-Je me méfie juste de ce Tenma, là: il se sent plus avec sa nouvelle armure de Bronze mais je te jure que s'il brise le coeur de Sasha, je lui éclate sa gueule!
Dégel secoua la tête:
-Athéna est tout à fait capable de se défendre toute seule, et puis, je ne pense pas que ce soit le genre de Pégase.
-M'en fous, s'il déconne je le tue.
-Certes…
La veille, en plus de ce Tenma, le garçon qu'ils avaient ramené de Chine (Yato donc) avait reçu le titre de Chevalier à son tour, après deux années d'entrainement, et l'armure de la Licorne. Kardia avait levé les yeux au ciel en prétextant que c'était trop la honte pour se vanter d'avoir ramené un type aussi « basique » que lui au Sanctuaire. Si bien que le Scorpion ronchonnait dans sa barbe depuis la veille.
Mais Dégel savait parfaitement que Yato et Tenma n'étaient que des prétextes. Il savait surtout que Kardia s'était bien rendu compte que Sasha avait bien grandi, elle aussi. La jeune fille avait déjà dépassé ses 14 ans, et elle semblait tellement plus assurée que la petite fille qui était partie avec lui en Amérique du Sud. Ses longs cheveux tombaient en cascade dans son dos et elle avait tellement grandi que les servantes du Sanctuaire avaient dû renouveler sa garde robe à toute vitesse! Lentement mais sûrement, la petite fille devenait une femme et, tout Chevalier du Scorpion qu'il était, Kardia s'en rendait bien compte et maudissait le temps qui passait trop vite à son goût. C'était tellement ironique que lui, si impitoyable et énervé par les plus jeunes, se soit tellement attaché à cette jeune fille, la considérant presque comme une jeune soeur à protéger. Dégel s'empêcha de grimacer: hélas, Kardia ne pourrait pas la protéger de Guerre Sainte qui se faisait imminente… Ni de la douleur que les pertes risqueraient de causer…
Machinalement, le coeur de Dégel se serra dans sa poitrine et il jeta un coup d'oeil à son frère d'armes. Il n'avait plus eu de crise depuis son retour au Sanctuaire, hormis un vague début que Dégel avait immédiatement pu arrêter. Mais plus les jours passaient, plus il savait que le temps, cette saleté de temps qui passait trop vite, ne tarderait pas à leur faire défaut. Il ne pouvait plus se permettre d'être patient et de pardonner. S'ils devaient enfin profiter de la vie, il fallait absolument qu'il fasse un effort, qu'il mette ses dernières rancoeurs de côté. A vrai dire, il devait avouer qu'il était surpris, agréablement surpris même, du comportement de Kardia lors de ces derniers mois.
Il n'avait rien tenté, pas essayé de le forcer à réagir, ne le niait pas mais ne passait pas non plus autant de temps qu'avant avec lui, comme pour le laisser respirer. Et grâce à cela, à cette légère distance qu'ils parvenaient tout doucement à combler, Dégel comprit qu'il se sentait enfin prêt. Qu'il avait la force de tourner entièrement la page et d'à nouveau avancer avec Kardia, main dans la main. Heureux. Ensemble.
Alors, quand ils arrivèrent au onzième temple et que Kardia le salua pour rejoindre son propre temple, Dégel se lança comme le Scorpion le saluait:
-Bon, à demain alo-…
Kardia s'interrompit et se retourna lentement. Dégel avait agrippé un morceau de sa tunique et la serrait dans sa main, à peine, juste ce qu'il fallait pour que le Grec se fige, le coeur battant:
-Dé-?...
-Reste.
Kardia écarquilla les yeux et sentit son coeur manquer un battement:
-Tu… Tu veux que je…
-Reste, s'il te plait.
La tête basse et la voix devenue murmure, Dégel regardait le sol avec détermination. Puis, pile quand Kardia se dit qu'il ne pourrait pas résister s'il faisait ça, le regard améthyste brillant du Verseau croisa le sien, se ficha en lui. Le coeur battant, le Scorpion déglutit difficilement puis son soulagement et sa joie se traduisirent par un simple sourire et un hochement de tête:
-Seulement si tu insistes.
Il savait qu'il risquait gros en faisant ça, que Dégel n'était peut-être pas prêt à reprendre là où ils s'étaient arrêté. Que ce petit jeu allait peut-être les faire reculer de plusieurs cases. Mais, comme il l'espérait, le Verseau hocha lentement la tête et souffla:
-J'insiste.
Une lueur victorieuse dans les yeux, le sourire de Kardia s'élargit légèrement mais il se fit violence: doucement, inutile de brusquer les choses. Ces derniers mois, il les avait passé à bâtir une relation de complicité sur de nouvelles bases, plus solides, plus difficiles à déraciner. Ils en savaient plus sur l'autre qu'avant, ils avaient atteint un équilibre qui aurait pu convenir à une simple relation amicale. Sauf que ce n'était pas ce qu'il voulait, ce n'était pas ce qu'il attendait. Il voulait plus, il voulait retourner à cette légère sensation de danger, d'imprévu, de domination qui lui plaisait tant. Alors que Dégel réponde aussi vite et aussi sincèrement, c'était la preuve que lui aussi était prêt.
Prêt à recommencer là où ils s'étaient interrompus.
-Parfait.
Quand la porte se fut refermée sur eux et qu'il eut tiré le verrou, Kardia dut s'empêcher de se jeter sur lui. S'empêcher de s'emparer de ces lèvres, de ce corps, de cet amour retrouvé, de cette passion qui lui avait tant manqué. Il se contenta de doucement prendre la main de Dégel dans la sienne et de la porter à ses lèvres, les yeux brillants:
-Si tu savais comme tu m'as manqué… (Il ferma les yeux un instant, presque submergé par l'émotion) Comme je m'en veux…
Enfin, enfin il avait vraiment l'impression d'être pardonné. Enfin il pouvait de nouveau toucher cette statue intouchable, impossible à atteindre,… Enfin il se sentait de nouveau complet. Sans faire mine de se dégager, Dégel répondit doucement:
-Arrête, c'est du passé. Je t'ai déjà pardonné.
Sa main quitta la joue de Kardia, sans pour autant rompre le contact puisque le Scorpion ne le lâcha pas. Les doigts entremêlés avec ceux de son frère d'armes, Dégel s'assit sur son lit, sans quitter Kardia des yeux, lui qui restait encore debout malgré son envie de le serrer contre lui. Ils se regardèrent un moment ainsi, en silence, avant que le Grec ne souffle, le coeur battant:
-Tu n'es pas obligé de faire ça, tu sais? Je t'ai promis que j'attendrais que tu sois prêt.
-Je sais.
Une bouffée d'émotion prit le Scorpion à la gorge et il s'assit à son tour, juste en face de Dégel, son Dégel, son cher Dégel qui lui avait tellement manqué. La main gauche liée à celle du Verseau, il leva l'autre main et effleura doucement la joue de son frère d'armes, comme s'il avait peur qu'il ne disparaisse, comme si ce n'était qu'un rêve. Mais ce contact, cette douceur, cette odeur… C'était bien réel, tellement réel que sa gorge se noua un instant:
-Sûr?
Dégel hocha lentement la tête, sans le quitter des yeux:
-Sûr.
Kardia sourit et se sentit rougir légèrement, comme au premier jour. Il se pencha en avant, se rapprochant lentement, presque maladroitement de lui. Les visages séparés par une poignée de centimètres, les coeurs battant à l'unisson, il hésita un instant, les yeux perdus dans l'améthyste de ceux de Dégel. Et quand le Verseau baissa lentement les paupières, il retint un soupir puis osa. Leurs lèvres se trouvèrent enfin, avec un peu de maladresse tant cela faisait longtemps.
Une vague d'émotion et de sensations manqua de les submerger tous les deux mais ils sentirent chez l'autre que le soulagement et le ravissement l'emportaient. Si bien qu'ils s'enhardirent bien vite, retrouvant leurs marques, leurs habitudes qui semblaient si loin. Le souffle court, Kardia délaissa la main de Dégel pour encadrer son visage, le tenir plus près de lui. Le coeur battant et la respiration fébrile, les mains presque tremblantes sous le coup de l'émotion, Dégel referma les bras sur la nuque du Scorpion, l'attirant au plus près, le serrant contre lui de toutes ses forces.
Il avait l'impression que son coeur fondait enfin cette barrière qu'il fait érigé autour, que la chaleur de Kardia lui parvenait enfin et réveillait le véritable lui, celui qu'il avait essayé de garder silencieux et insensible. Sa gorge se serra quand il réalisa à quel point il lui avait manqué, à quel point ces attentions, ces sourires, ces regards, ces contacts,… Ces sentiments qu'il essayait de bloquer dans son coeur… Tout semblait déborder, manquait de le noyer sous un flot d'émotions qu'il ne parvenait pas à gérer…
Il aurait eu envie de se décaler un moment, juste le temps de lui dire à quel point il l'aimait, mais c'était absolument impensable. Hors de question de se séparer de lui:
-Je t'aime, je t'aime tellement.
Il sentit Kardia frémir, comme s'il n'y croyait pas, puis un sourire mental effleura sa pensée:
-Et moi donc, seigneur Dégel. Je crois que t'imagines pas à quel point je t'aime.
Impossible de se séparer une seconde, de perdre du temps à reprendre leur souffle ou même à ôter ces vêtements qui étaient de trop. Dégel ne parvenait plus à penser, n'essaya même plus et s'abandonna. Son dos heurta doucement le matelas sans qu'ils ne cessent de s'embrasser, sans qu'ils ne cessent à penser à l'autre. Ses propres mains glissèrent le long du dos du Scorpion tandis que ce dernier parcourait son torse, comme s'ils se (re)découvraient enfin.
Un soupir lui échappa et ils prirent le temps de reprendre leur respiration, juste quelques secondes, juste le temps de se regarder de nouveau, d'esquisser un léger sourire amusé pour Kardia et un peu penaud pour Dégel:
-Ne te moque pas.
-Je ne me permettrais pas.
Mais comme ils s'embrassaient de nouveau, un énorme cosmos d'une noirceur effroyable effleura les leurs et leur arracha des frissons glacés. Ils se redressèrent d'un bond, Dégel ayant viré au livide et Kardia complètement abasourdi, alertes:
-Mais c'est…
Dégel hocha lentement la tête:
-C'est lui…
$s$s$s$
Tombé à genoux sur le sol humide, le visage enfoui dans ses mains, le jeune garçon blond se mit à sangloter, le coeur au bord des lèvres. Sur sa toile, un magnifique cerf se dressait au milieu de la forêt, et en face de lui… Allongé au milieu de feuilles mortes et d'arbres gris, l'animal gisait. Comme si la toile avait été découpée au couteau dans la réalité et avait tué tout ce qui, encore quelques instants auparavant, était vivant. Le garçon n'osa même pas jeter un coup d'oeil aux autres esquisses, aux dessins, aux peintures d'animaux qui avaient tous immanquablement finis par mourir peu après la fin des croquis:
-C'est une malédiction, c'est impossible…
Son monde encore si coloré quelques années auparavant n'était plus désormais que peint de variantes de noir, de gris, et de mort. Comme si une partie de son âme était morte, emportée par Sasha et Tenma, désormais si loins de lui. Les épaules secouées de sanglots douloureux, Alone sursauta violemment quand un petit rire mutin, presque un souffle de vent dans les feuilles mortes, résonna dans la clairière:
-Vous me faites de la peine… Vous êtes si pur que vous tremblez devant le poids de vos propres péchés…
Là, légèrement penchée en avant pour mieux l'observer, le dos appuyé sur un arbre gris, la robe sombre claquant au vent et ses longs cheveux noirs tombant en cascade lisse dans son dos, une jeune femme d'une grande beauté lui faisait face. Le genre de beauté qui caractérise les fleurs les plus dangereuses. Si bien qu'Alose la reconnut immédiatement et sentit son coeur se serrer: c'était elle. C'était la femme qu'il avait rencontré tant d'années auparavant et qui l'avait embrassé… Qui avait transformé ce collier qu'il serrait inconsciemment dans son poing. Pandore.
-Vous êtes…
-Je sais ce qui vous tourmente, vous êtes perturbés parce que vous venez de comprendre que vos peintures vous permettent de sauver les gens, les animaux, le monde entier. (Elle s'avança vers lui sans cesser de sourire d'une étrange manière doucereuse) Tout ce que vous faites est justifié et d'une beauté sans nom car après tout…
Elle s'agenouilla devant lui et l'enlaça doucement, le serrant contre elle sans qu'Alone ne parvienne à se dégager:
-La mort est le seul véritable salut possible…
Le jeune garçon frémit, un frémissement d'une terreur sans nom. En plus des paroles étranges de la jeune femme, il avait l'impression… Sentait que quelque chose en lui réagissait à ces mots:
-La mort… Est le salut?
Quelque chose dans cette idée le rassurait presque, lui faisait comprendre que ces animaux, ces plantes qu'il avait auparavant dessiné se trouvaient désormais dans un monde meilleur, qu'il n'était absolument pas responsable. Mais un nouveau frisson le secoua et il porta la main à ses lèvres en se mettant à trembler. Une chose, une sorte de ravissement sombre, enflait en lui. Un sentiment qui ne lui appartenait pas…
Comme si elle avait perçu son trouble, Pandore rit doucement et se levant en lui prenant la main, l'invitant à la suivre:
-On dirait qu'avant toute chose il vous faut trouver le salut en premier. Suivez-moi.
Termina-t-elle en se mettant à courir, sans le quitter des yeux. Et Alone, malgré sa peur de plus en plus présente et son coeur battant, comme s'il était ensorcelé par les yeux et les paroles de cette femme, ne put s'empêcher de la suivre. Il avait l'impression qu'elle mettait les mots justes sur ce qu'il peinait à exprimer, que ses paroles dépassaient le sentiment de peur et de dégoût qui enflait en lui pour le replacer par de la satisfaction. Haletant, il parvint quand même à demander:
-Où ça?
Une lueur presque amusée éclaira le regard sombre de Pandore:
-A la Cathédrale de la forêt voyons.
A ces mots, le coeur d'Alone se serra dans sa poitrine et il ne put s'empêcher de souffler:
-La peinture…
Elle rit doucement, sans lui lâcher la main, comme pour le guider vers le droit chemin qui traversait la forêt et s'enfonçait de plus en plus loin:
-Oui, cette peinture presque divine qui fait se repentir même le pécheur le plus récalcitrant. N'est-ce pas votre plus grand rêve de contempler cette toile miraculeuse? De pouvoir vous inspirer de ses couleurs et de ses motifs? Alors réalisons votre souhait.
Alone écarquilla les yeux, soudain fébrile: voir cette peinture de ses propres yeux? Pouvoir enfin la contempler sans fin et sans crainte d'être surpris? En avait-il vraiment le droit? Et puis, comment cette femme pouvait-elle avoir obtenu l'autorisation d'entrer? Et est-ce que… Il chassa ces interrogations de son esprit: peu lui importait, tout ce qu'il voulait, c'était enfin voir ce tableau. Peu lui importait les conséquences, il devait le voir. Comme si son instinct lui hurlait de se ruer au devant de cette toile miraculeuse. Sans doute qu'il serait sauvé, sans doute qu'il serait pardonné s'il la voyait. Tout irait mieux, tout serait sauvé!
Un éclair déchira le ciel quand ils arrivèrent devant la porte grande ouverte de la cathédrale, à côté de laquelle un homme se tenait à genoux, la tête basse. Après un moment de surprise, Alone reconnut l'homme agenouillé dans une profonde attitude de respect: pas de doute possible, c'était le prêtre qui était venu voir son tableau quelques années auparavant!
-Je vous attendais avec impatience.
L'homme aux cheveux blonds releva la tête, un large sourire sur le visage et… Alone cligna des yeux: une étoile mauve sur le front, une étoile qui semblait luire légèrement. Non, il délirait, ça devait simplement être une illusion optique à cause de l'orage et de son impatience. L'homme se releva lentement et désigna l'entrée d'un mouvement respectueux:
-Je vous en prie, entrez.
Alone déglutit difficilement, le coeur battant et l'estomac noué, puis, il fit un pas en avant, sans un regard en arrière. C'était une occasion en or, une opportunité à ne pas manquer. Il devait entrer, peu lui importait cet étrange sentiment de malaise qui naissait en lui, il devait voir cette peinture. Même l'énorme ombre ailée au front brillant d'une lueur mauve ne l'arrêta qu'un instant, même quand il comprit que c'était la véritable ombre de cet homme. Il repoussa tout cela, l'enfouit au plus profond de lui, et se mit à courir vers le fond de la cathédrale.
Le souffle court, le coeur battant dans ses tympans, Alone agrippa la lourde tenture mauve et l'écarta avant de… La peinture lui fit l'effet d'une gifle. Les yeux écarquillés par l'horreur et le souffle coupé, il détailla les monstrueuses silhouettes cadavériques qui s'amoncelaient depuis le bas du tableau vers le haut, s'agrippant à la sombre silhouette ailée debout qui leur tendait la main avec un doux sourire glacial. Alone entrouvrit les lèvres:
-Pourquoi… Pourquoi est-ce que…
Caprice du destin ou simple hasard, le jeune homme vêtu d'une armure noire au centre du tableau avait le même visage que lui. Les épaules tremblantes et soudain frigorifié, Alone recula d'un pas. Non, il ne voulait plus… Il ne voulait plus voir cette horreur, cette vision de cauchemar. Un violent frisson le fit reculer d'un nouveau pas mais les mains fermes de l'homme aux cheveux blonds l'empêchèrent de fuir, de se détourner:
-Vous devez continuer de regarder, Seigneur Alone.
-« Seigneur »? Mais pourquoi est-ce qu'il..? Pourquoi, qu'est-ce que je..?
Un mélange de panique et de fascination étreignait le coeur du jeune garçon, sans qu'il parvienne à détourner le regard:
-Ce que vous voyez-là est votre véritable forme, le seul et véritable sauveur de l'humanité.
Les lèvres tremblantes et le coeur battant, Alone balbutia:
-Le sauveur? Moi?
Une terreur sans nom enflait dans sa poitrine, la terreur et l'impression que quelque chose réagissait en lui à la vue de cette peinture. L'homme hocha la tête:
-Mais oui, regardez. (Il tendit le bras et la peinture disparut, laissant place à la petite cabane de l'orphelinat où Alone avait grandi) Vous avez déjà sauvé les habitants de ce lieu.
Le noeud dans son ventre se resserra d'un cran et un filet de sueur glacée roula le long de sa tempe: sauvé? Mais en faisant quoi? Il n'avait rien fait de spéc-… Une violente nausée le secoua tout entier quand il repensa aux paroles de Pandore, au fait de sauver les gens par la peinture, sauver par la mort. Il se jeta en avant, le coeur au bord des lèvres, la peur au ventre:
-Non, non non non ce n'est pas possible! Ce n'est pas…
D'une main tremblante, le coeur battant, il ouvrit la porte, certain de se retrouver nez à nez avec les enfants heureux et…
Il resta complètement immobile, figé par l'horreur de ce qu'il voyait. Trois corps gisaient sur le sol de la maison. Deux filles et un petit garçon. Les visages immobiles et éclaboussés de sang. Les yeux vides. Les mains glacées. Le coeur arrêté. Le hurlement qu'il poussa n'avait presque plus rien d'humain tant l'horreur et le désespoir étaient forts. Alone se jeta en avant, le visage trempé de larmes et les mains s'emparant fébrilement du visage de la plus grande d'entre eux:
-Non! Non c'est impossible!
La voix doucereuse de la jeune femme aux cheveux noirs lui parut presque insupportable quand elle souffla:
-Vous avez peint leur portrait avec tant d'amour, vous les avez sauvés.
Incapable de la haïr, incapable de colère pour les autres, Alone se mit à trembler violemment, serrant le corps sans vie de la jeune fille contre lui:
-C'est ma faute… C'est parce que j'ai peint leur portrait qu'ils sont morts!
La douleur l'empêchait presque de respirer, l'horreur brouillait sa vue. C'était un cauchemar, ce n'était pas possible autrement, il allait se réveiller et tout irait bien, tout le monde serait réuni, Tenma, Sasha, les enfants,… Et tout le monde serait vivant! Mais même quand la vision disparut, Alone ne parvint pas à s'arrêter de trembler et de pleurer, terrifié, mortifié:
-Je suis un monstre…
-Vous n'avez aucune raison de pleurer, Seigneur. (La main de l'homme sur son épaule lui fit presque mal) Regardez donc une nouvelle fois ce tableau: voyez comme la mort est le vrai salut.
Malgré sa peur, malgré son envie de vomir d'horreur et son envie de hurler, de s'enfuir en courant, Alone ne put s'empêcher de lever la tête une nouvelle fois… Et ce qu'il vit était magnifique. Tellement magnifique que ses larmes de désespoir se transformèrent en larmes soulagées et émerveillées:
-Ne trouvez-vous pas qu'ils ont l'air plus épanouis que jamais?
-Si… Si c'est vrai…
Auparavant si sombre (comment avait-il pu imaginer un spectacle aussi immonde la première fois?), le tableau représentait désormais les trois enfants, les visages éclairés de larges sourires radieux, guidés vers la lumière et tenant la main d'un jeune homme aux cheveux blonds vêtu de cette armure sombre. Lui, en train de leur ouvrir les bras, à eux et à tous les autres enfants du monde. C'était si beau, si beau…
-Chacun devient l'égal de son prochain dans la mort, c'est le plus grand salut qui puisse exister.
-Oui… Ils ne seront plus jamais oppressés, maltraités, pauvres ou n'auront plus jamais faim. (Cette voix qui s'échappait de son esprit, il ne la reconnaissait pas. C'était la sienne, et en même temps, elle était tellement différente. Mais aveuglé par son soulagement, il n'y fit pas longtemps attention) Après tout, oui… La mort apporte vraiment le salut… Mais… Et moi dans tout ça? Qui suis-je
Le garçon de la peinture lui adressa un sourire et lui tendit la main, comme pour l'inviter à les rejoindre. A accepter cet autre en lui. Alone n'hésita pas et leva la main, serra celle de son double dans la sienne…
-Cesse de lutter, Alone. Laisse-moi faire et la souffrance disparaîtra.
La voix dans sa tête prenait de plus en plus de place, envahissait ses pensées et prenait possession de son corps. Mais pile comme il allait se laisser sombrer, Alone esquissa un sourire quand la dernière barrière s'effondra dans son esprit, quand des souvenirs autres que les siens déferlèrent dans sa mémoire. Quand il comprit enfin qui il était vraiment au fond de lui.
-Je suis le Maître des Enfers qui veille sur l'autre monde, Hadès.
Enfin il n'avait plus à avoir peur.
Enfin le salut de l'humanité pouvait commencer.
$s$s$s$
Les yeux perdus dans l'immensité de la voie lactée, la main serrée sur son Sceptre, Sasha fronça légèrement les sourcils, inquiète par le mouvement trop rapide des étoiles. Quelque chose n'allait pas, quelque chose de sombre croissait à l'horizon. Elle le voyait, mais surtout… La jeune fille réprima un frisson: elle le sentait… C'était comme si une force ancienne entrait en résonance avec son esprit, amenant avec elle des souvenirs d'une vie passée, des souvenirs qui n'étaient pas les siens. Une autre identité qui menaçait parfois de la submerger.
Elle manqua de sursauter quand un bruit de chute la fit se retourner, farouche malgré sa peur et sa surprise (perdue dans ses pensées, elle n'avait rien senti venir):
-Qui va-?… (Elle écarquilla les yeux quand elle reconnut le jeune garçon avachi sur le sol, une main perdue dans les cheveux) Tenma?
-Salut, Sasha!
Répliqua le jeune garçon comme si de rien était, comme s'il était normal qu'il se trouve au treizième temple. Comme si rien n'avait changé. Sasha sourit malgré son envie de rester sérieuse et elle poussa un soupir soulagé:
-Décidément, tu es toujours aussi téméraire.
-Hé oui, il y a des choses qui ne changent pas!
-Comme le fait que tu nous protèges, mon frère et moi.
Répondit doucement Sasha sans cesser de sourire. Depuis toujours, elle avait protégé son cher grand frère, si pacifiste, si doux. Et elle avait toujours pu compter sur Tenma pour les protéger à son tour. Alone et Sasha n'avaient jamais été en danger, car leur ami de toujours veillait sur eux. A l'évocation de leur ami, Tenma baissa légèrement la tête:
-J'espère qu'il va bien… Il parait… Il parait que des Spectres se rassemblent non loin de notre village natal… Alors…
Malgré elle, Sasha serra le poing sur son Sceptre, le coeur battant. Elle refusait d'y penser, d'imaginer leur village et surtout son frère en si grand danger. La jeune fille ferma les yeux un court instant: si quelque chose arrivait à Alone… Elle ne pourrait jamais se le pardonner… Bon sang, si seulement elle avait eu le courage de demander à Sage de faire venir son frère au Sanctuaire pour mieux veiller sur lui… Elle aurait…
Sasha sentit son coeur se serrer et elle dut s'appuyer sur la balustrade pour ne pas défaillir, le souffle coupé par un choc mental qu'elle n'attendait pas:
-Sasha?!
Tenma l'aida à se redresser tandis qu'elle peinait à retrouver son souffle. Le front soudain perlant de sueur, elle serra son Sceptre d'une main tremblante, le visage livide et la respiration haletante. Cette sensation, cette douleur qui enflait dans sa poitrine, ces images qui lui revenaient d'un jeune homme aux cheveux bordeaux et au regard vide, d'une jeune femme aux cheveux noirs avant lui, puis d'un autre garçon,… Des images d'affrontements terribles, des images de mort et de dévastation,… Un sentiment de peine terrible de douleur inhumaine, de rage et de désespoir enfla dans sa poitrine, à peine soutenus par cet esprit positif et aimant qui était le sien. C'était trop dur, le poids des souvenirs était trop lourd à porter. Elle se força à inspirer profondément et elle souffla lentement, chassant chaque once de peur de son corps et de son esprit.
Levant la tête vers le ciel et vers la lune qui venait de disparaître, englobée de mauve sombre, Sasha haleta:
-C'est lui… C'est Hadès… (Elle se redressa du mieux qu'elle pouvait, désireuse de se montrer forte devant Tenma) Il vient de se réveiller.
L'air déconfit de son ami se mua en horreur et elle fronça résolument les sourcils: ainsi ce jour était arrivé… Ainsi commençait cette période terrible qu'elle redoutait tant, durant laquelle tant de gens aimés allaient perdre la vie. D'une voix assurée et déterminée, Athéna déclara:
-La Guerre Sainte a commencé!
* J'expliquerai dans une annexe à la fin de la fic (qui se rapproche lentement mais sûrement D: ) le passé de Liam, encore fort mystérieux pour l'instant ;)
*se retrousse les manches* Ok, on arrive aux moments décrits par l'anime et le manga, et c'est ici que les romains s'empoignent! Les choses sérieuses (et les feels) commencent pour les personnages! Heureusement, Kardia et Dégel ont enfin pu véritablement tourner la page (je trouvais qu'une ellipse était nécéssaire: impossible de dire "ok on oublie" et d'immédiatement faire comme si de rien n'était, pas avec des bourdes pareilles) après quelques mois passés à se chercher de nouveau :') J'espère aussi que le petit passage avec les trois personnages principaux du manga vous aura plu, impossible de faire sans eux, pas vrai? :)
J'espère que ça vous a plu (et que je ne vous ai pas trop frustrés huhu)!
A la prochaine pour de nouvelles aventures!
