Salut à tous! Comment allez-vous? Et oui, surprise! Je poste ce nouveau chapitre un jour à l'avance! J'espère qu'il vous plaira ^^ Je vous remercie pour vos chouettes retours concernant les derniers chapitres, ça donne vraiment l'envie de continuer de se donner à fond!
Sur ce, je ne vous retiens pas plus longtemps!
Enjoy!
Dégel s'appuya contre la colonne la plus proche et hocha la tête quand Kardia lui adressa un regard légèrement hésitant:
-Vas-y, je t'attends.
Kardia hocha la tête à son tour et souleva le voile qui les séparait de la salle de recueillement, là où reposait encore pour l'instant le corps désormais si froid d'Albafica. Là où, depuis déjà deux jours, Manigoldo restait assis à même le sol, juste contre le lit mortuaire, les mains serrant celle, si blanche, du Poisson, les yeux cernés par la douleur et le visage tiré par la fatigue.
Les effluves d'encens embaumaient la pièce plongée dans la quasi obscurité, percée uniquement par quelques bougies, si bien que le Scorpion dut cligner plusieurs fois des yeux pour s'habituer. Il poussa un long soupir et avança doucement vers son meilleur ami, toujours assis sur le sol, les yeux perdus sur le visage immobile et paisible d'Albafica, encore plus beau dans la mort, presque irréel, qu'il ne l'avait été. Il n'avait pas bougé d'un poil depuis deux jours. Il était exactement dans la même position que quand il l'avait quitté, deux jours auparavant. Le Cancer n'était plus que l'ombre de lui-même, brisé, muet, le coeur brulant de rage et de chagrin, et Kardia en souffrait.
Il s'arrêta juste à côté de lui et souffla:
-C'était vraiment un type bien.
Pas de réponse, pas même un regard, rien qui laissait supposer que Manigoldo l'avait entendu. A peine un soupir:
-Mani, il faut vraiment que tu sortes, que tu manges et que tu te reposes.
-Laisse-moi…
Enfin, après deux jours de silence, un murmure rauque s'échappait des lèvres du Cancer, presque rien, si bas que Kardia crut qu'il avait mal entendu. Il s'empêcha de grimacer: il pouvait à peine imaginer ce que son frère d'armes devait vivre, la douleur qui devait le terrasser,… Mais il ne pouvait pas rester là sans rien faire, à le laisser se mourir petit à petit aux chevets de son amour perdu:
-Allez, viens avec moi. Tu dois dormir, faut que tu sois là pour l'enterrement, tu peux pas y aller dans cet état.
-Laisse-moi…
Kardia ferma les yeux un instant, hésitant quand à la démarche à suivre. La technique pacifique et douce de Sage n'avait pas fonctionné, le raisonnable Sisyphe avait échoué, tous les espoirs de secouer Manigoldo reposaient sur ses épaules. Et même s'il rechignait à faire une chose pareille, il fallait bien que quelqu'un le fasse, que quelqu'un le fasse sortir de cette torpeur maladive dans laquelle il s'enfonçait inexorablement:
-Mani, tu dois venir. Tu ne peux pas rester ici et te laisser mourir de faim.
-Pas faim…
-Tu ne…
-Je t'ai dit de me laisser.
La fin de sa phrase avait été un grognement, presque un avertissement, comme s'il menaçait de s'en prendre à lui. Mais Kardia fronça les sourcils et le força à se tourner vers lui, à lâcher la main inerte d'Albafica pour hausser le ton:
-Arrête de te comporter comme ça. Je sais à quel point tu dois souffrir, je sais que tu…
-Tu ne peux pas savoir. Tu ne peux pas savoir parce que Dégel est là, debout de l'autre côté du drap. (Feula Manigoldo en désignant le mur) Ce n'est pas lui qui est allongé sur cette table, ce n'est pas lui qui a les yeux fermés pour toujours, ce n'est pas toi qui te retrouve tout seul à jamais, ce n'est pas ton coeur qui a été arraché. Tu ne peux pas comprendre ce que je vis. Alors laisse-moi.
Kardia s'accroupit, sans faire mine de le laisser se dégager:
-J'ose à peine imaginer, je sais déjà pas comment tu fais pour rester aussi calme. Ca aurait été moi j'aurais démonté mon temple, j'aurais détruit le monde entier même. Mais tu dois te reprendre: ta vie continue, tu dois penser à Vincent et à Edwyn, ils n'ont plus que toi.
Il s'empêcha de grimacer une nouvelle fois: Albafica mort, il avait laissé son jeune apprenti avec un entrainement inachevé, seules quelques fioles avec son propre sang et une cabane éloignée étaient restées de lui. Rien qui ne pouvait aider Edwyn à progresser, à avancer seul. Mais vu l'état dans lequel se trouvait son ami, Kardia doutait que l'argument « apprenti » fonctionne. Si bien qu'il sut qu'il allait devoir utiliser sa pire phrase au bout de seulement une minute de monologue:
-Ils se débrouilleront bien sans moi, ils ont pas besoin de moi. (Le regard déjà éteint de Manigoldo s'assombrit encore et il baissa la tête, sa main retrouvant celle du Poisson) Maintenant va-t-en, s'il te plait. Laisse-moi seul avec lui.
Kardia tiqua et agrippa violemment son frère d'armes par le col pour le relever et le plaquer contre le mur:
-Reprends-toi un peu mon vieux! Est-ce que tu crois que c'est ce qu'il voudrait?! (S'écria-t-il en désignant Albafica de son bras libre) Est-ce que tu crois vraiment qu'il veut que tu te mettes dans un tel état pour ça?! Est-ce que tu crois qu'il est heureux de te voir comme ça?!
Une étincelle de rage mêlée de douleur éclaira enfin le regard indigo du Cancer quand il riposta:
-Je t'interdis de dire ça! Je t'interdis de parler de lui comme ça, tu entends?!
-Parce que tu veux que je te dise quoi d'autre, hein?! Que t'es en train de te laisser mourir de faim pour le faire payer de t'avoir laissé derrière?! D'être mort avant toi?!
-La ferme, la ferme! (Manigoldo porta une main à sa tempe et gronda) Va te faire foutre Kardia, je t'ai dit de me foutre la paix!
-Pas tant que tu te seras pas repris en main!
L'Italien serra les poings de toutes ses forces et se mordit la lèvre, comme pour ravaler sa haine, ne pas se déchainer sur son ami:
-Tu peux pas imaginer ce que c'est, tu peux pas savoir à quel point j'ai mal, alors t'as aucune leçon à me donner, t'as pas le droit de me parler comme ça!
-Je le fais parce que crois-le ou non mais Albafica était aussi mon « ami » (L'usage de guillemets était palpable, même à l'oral) et qu'il ne supporterait pas de te voir dans un état pareil! Il serait venu te secouer lui-même, mais comme il est pas là et que le Pope est trop sensible, il faut bien que quelqu'un le fasse!
Alerté par le éclats de voix qui s'échappaient de la pièce, Dégel poussa le drap et entra à son tour, les sourcils froncés:
-Kardia, ça ne sert à rien de lui parler ainsi, tu vois bien que ce n'est pas encore le moment de…
-Ca sera jamais le moment pour le secouer, mais faut bien que quelqu'un le fasse et se salisse les mains! (Gronda le Scorpion sans se retourner, gardant les yeux dardés dans ceux du Cancer) Je fais ça parce que je suis ton meilleur ami et que je refuse que tu te fasses tant de mal, je refuse que tu te laisses aller comme ça à tel point que je fais même le sale boulot! Alors maintenant tu vas venir avec moi, manger et dormir, vu?!
Dégel tiqua légèrement: il savait que Kardia allait être plus direct que les autres avant lui, mais il n'aurait jamais cru entendre de telles paroles aussi dures. Comment osait-il se dire son meilleur ami et lui lancer de telles choses au visage?
-Je t'en prie, laisse-moi. Tais-toi et va-t'en.
Souffla Manigoldo, l'air complètement las et éteint. Kardia baissa d'un ton, soupira et relâcha légèrement les épaules de son ami:
-C'est hors de question, je t'ai déjà laissé tout seul trop longtemps, j'aurais dû être là dès le début. Sincèrement, Mani, est-ce que tu crois que c'est ce qu'Albafica voudrait pour toi? Est-ce que c'est vraiment une chose qu'il t'aurait demandée?
La lèvre tremblante sous le coup de l'émotion, l'Italien tourna légèrement la tête vers la gauche, vers son pauvre amour… Et il secoua la tête:
-Il voulait que tu sois heureux, pas que tu te fasses du mal. Il voudrait que tu profites de la vie tant que tu le peux encore, pas que tu te laisses mourir de faim et de douleur. D'accord?
Vu le long silence qui s'ensuivit, Dégel se rendit bien compte qu'il était impossible que Manigoldo réagisse positivement. Impossible qu'il ne se ressaisisse après deux jours d'immobilité totale…
Mais quand, contrairement à ce qu'il pensait, le Cancer se mordit la lèvre avant de se laisser tomber dans les bras de Kardia, Dégel sut que seul le Scorpion aurait pu faire réagir son ami. Lui seul avait le « droit » de dire des choses aussi dures pour le secouer. Mais s'il n'avait pas été dans un tel état d'abattement, sans doute que Manigoldo l'aurait frappé. Sans doute qu'il n'aurait jamais pu supporter de telles paroles si la peine n'avait pas été aussi forte.
Alors, après un regard douloureux jeté au corps sans vie d'Albafica, Dégel sortit, laissant Manigoldo éclater en sanglots de douleur et de rage, les laissant seuls, simplement:
-Ca fait tellement mal, c'est insupportable j'en peux plus!
Kardia hocha la tête, à la fois rassuré d'avoir pu faire réagir son ami et désespéré de le voir dans un tel état de souffrance, d'avoir eu recours à de telles méthodes pour le secouer… Mais il le fallait, il le fallait parce que sinon Manigoldo n'avancerait plus jamais, se laisserait simplement sombrer dans ce puit de douleur sans fond… Et il refusait qu'une chose pareille arrive. Il osait à peine imaginer la douleur que devait subir le Cancer, la perte d'un être cher… De sa propre âme-soeur, dans des conditions aussi horribles, inattendues,… Il n'était pas sûr de pouvoir rester aussi calme si jamais la même chose devait lui arriver.
Mais enfin, enfin, Manigoldo s'ouvrait, parlait, hurlait:
-Il méritait pas ça, il méritait pas de mourir si vite et d'une manière aussi horrible! C'est pas juste!
-Ca ne l'est jamais…
-Je le vengerai, t'entends?! (Sanglota-t-il entre deux hoquets) Je vais tuer Hadès de mes propres mains, je suis même prêt à tuer la Mort elle-même!
Kardia se contenta de hocher la tête et de serrer son ami contre lui, de toutes ses forces. Et comme le Cancer sanglotait douloureusement, il se tourna légèrement vers la droite pour poser un regard désolé sur le visage d'Albafica:
-T'es parti trop tôt, « fish-stick »… Il avait encore besoin de toi…
Mais plus jamais le Poisson ne répondrait à ses remarques. Plus jamais il n'ouvrirait les yeux.
Et leur vie ne serait plus jamais la même…
Personne n'avait encore eu le coeur d'avouer à Manigoldo que le sacrifice d'Albafica avait été vain, que le Dieu des Enfers avait le pouvoir de faire revenir ses Spectres à la vie… Et que cette Guerre démarrait donc dans l'inégalité la plus totale…
A peine la bataille finie, un jeune Atlante s'était téléporté au Sanctuaire, annonçant d'abord à Shion puis au Grand Pope la mauvaise nouvelle ainsi qu'une solution: se rendre aux Enfers même pour récolter autant de fruits de Magnolier que de soldats des forces du mal afin de forger un chapelet. Alors, et seulement une fois que ce chapelet serait formé, les Spectres ne pourraient plus revenir à la vie. Et enfin cette Guerre pourrait être équitable, sans pertes inutiles du côté des Chevaliers d'Athéna… Sans que des sacrifices comme celui d'Albafica soient réduits à néant.
Dès qu'elle avait appris pour cette nouvelle et senti le cosmos du Poisson disparaitre, Sasha s'était empressée de se diriger vers la statue d'Athéna, le visage fermé et les sourcils froncés sur le coup de la détermination. Et quand Sage lui avait demandé ce qu'elle comptait faire, la jeune fille avait frappé le sol de son Sceptre et embrasé son cosmos:
-Protéger le Sanctuaire et mes Chevaliers. Je ne peux pas permettre que des Spectres nous attaquent directement chez nous, je le refuse.
Son cosmos avait jailli jusqu'au ciel avant d'éclater et de recouvrir le Sanctuaire tout entier sous la forme d'une barrière de protection, d'un bouclier cosmique infranchissable. Et ses yeux verts brillaient de colère et de détermination quand elle s'était dressée au pied de la statue, droite, noble, fière et assurée:
-Je les protègerai, je ne laisserai plus personne leur faire du mal. Je ne le permettrai pas.
Sage avait esquissé un léger sourire à la fois attendri et ému:
-Athéna, ils finiront par aller se battre pour vous, un jour ou l'autre…
-Tant que ce chapelet ne sera pas formé, je refuse de courir le moindre risque inutile. Je tiendrai cette barrière aussi longtemps que possible, jusqu'à ce que nous soyons enfin à armes égales. (Elle avait esquissé un léger sourire malgré ses yeux brillants de larmes) Ma décision est prise, Sage.
Depuis deux jours déjà que Sasha était debout et projetait son cosmos pour protéger le Sanctuaire, deux jours qu'elle ne dormait pas, ne mangeait presque pas pour rester exclusivement concentrée sur la barrière protectrice. Et cet exercice lui semblait au fond un bon moyen de tester sa propre force, sa détermination, son cosmos, son envie de protéger les autres.
Malgré la douleur encore vive de la possession de son frère, malgré la perte de l'un de ses protecteurs, la jeune fille restait digne, poussée vers l'avant grâce à la nouvelle de la survie de Tenma, en chemin vers le Magnolier des Enfers avec Yato et une autre jeune femme Chevalier. Il allait bien, il allait réussir. Et elle devait tenir de son côté. Elle ferma les yeux un instant pour se concentrer davantage et augmenter son cosmos, s'empêchant de défaillir malgré la douleur qui enflait dans sa tête. Et puis, elle attendait quelqu'un. Quelqu'un qui méditait en même temps qu'elle et guidait son meilleur ami sur la voie du septième sens…
-Je compte sur toi, Asmita…
$s$s$s$
Kardia referma la porte des appartements de la quatrième maison en silence dès qu'il fut certain que Manigoldo dormait enfin. Il passa une main épuisée dans ses cheveux et poussa un soupir las:
-Quelle merde…
Comme s'il avait attendu cette simple parole, Dégel se tourna vers lui, jamais bien loin mais jamais trop près non plus pour ne pas s'immiscer dans la relation qu'avaient les deux amis:
-Comment va-t-il?
Kardia haussa les épaules et le rejoignit, de telle manière qu'ils se mirent tous les deux en route vers leurs temples respectifs à un rythme lent:
-Mal. Mais au moins il a mangé un peu et maintenant il dort.
Dégel hocha lentement la tête et soupira:
-Un peu de repos ne pourra que lui faire du bien.
-Mais ça pourra jamais le rattraper, il est brisé, complètement en miettes. Même du repos pourra pas le sauver.
-Je sais, j'ose à peine imaginer ce qu'il est en train de vivre. (Un frisson secoua ses épaules) Je ne sais pas si je serais capable de survivre si ça devait m'arriver.
D'instinct, leurs mains se trouvèrent et ils s'y accrochèrent, comme pour s'assurer que l'autre était bien là, réel, vivant. Sans cesser de regarder droit devant lui, Kardia souffla:
-Si ça devait m'arriver, si jamais je devais mourir avant toi…
-Arrête, ne parle pas de malheur, je t'interdis de parler de ça. (Répondit simplement Dégel en serrant sa main plus fort dans la sienne) Je t'interdis de me faire un coup pareil.
Imperturbable, calme comme il ne l'avait jamais été, Kardia continuait:
-Si ça devait être le cas, je veux que tu continues de vivre. Je refuse que tu te laisses aller juste parce que je suis plus là, ok?
-Ca n'arrivera pas vu que tu ne mourras pas.
-Dégel, on va tous mourir un jour, et vu l'état de mon coeur j'ai plus de chance de clamser que toi.
Le Verseau se mordit la joue et baissa les yeux, horrifié de constater que, contrairement à ce qu'il avait toujours espéré au plus profond de son coeur, leur mort approchait à grands pas. Trop vite, beaucoup trop vite à son goût. Il avait été énormément choqué lorsqu'Albafica avait succombé suite à ses blessures, incapable d'y croire immédiatement. Et il réalisait en même temps qu'aucun d'eux n'était immortel… Qu'ils allaient finir par mourir…
-Si jamais ça devait m'arriver, je veux que tu sois super prudent, que tu ne prennes aucun risque inutile, tu m'entends? (Continuait Kardia, imperturbable, comme s'il récitait un testament) Je veux que tu restes au Sanctuaire et que tu te protèges avant tout.
-Si jamais ça devait arriver, et je ne le permettrais pas, je devrai d'abord protéger Athéna, c'est ma mission.
-Ecoute, j'adore Sasha, je crois qu'on peut même dire que j'aime cette gamine, mais j'en ai rien à foutre de notre mission. Il y aura bien quelqu'un d'autre pour la protéger, alors je veux que tu te protèges en priorité. (Il resta silencieux un instant, comme s'il hésitait) Et je veux que tu ailles retrouver cette fille.
Dégel eut l'impression qu'il l'avait frappé, si bien qu'il crut avoir mal compris, mal entendu. Il s'arrêta, une expression de pur choc dégoûté sur le visage, et leurs mains se séparèrent:
-Quoi?
-Si je meurs avant toi, je veux que tu te protèges en priorité et que tu ailles retrouver ta Séraphina. Que tu sois heureux avec elle. D'accord?
Le Verseau entrouvrit les lèvres sous le choc et fronça les sourcils, les poings serrés:
-Qu'est-ce que tu es en train de me dire?
Comment osait-il? Etait-il vraiment en train de lui dire une chose aussi énorme? Impossible, il ne pouvait pas avoir compris ça, il devait avoir mal…
-Je veux que tu sois heureux. Que tu vives avec elle, qu'elle te rende heureux et qu'elle te fasse m'oublier.
Le coup partit avant même qu'il n'ait eu le temps de penser à l'arrêter. Si bien qu'il se retrouva avec une main endolorie et que la joue de Kardia eut tôt fait de paraître rouge. Sans qu'il fasse mine de s'énerver ou même de réagir:
-Comment ose-tu?
La voix d'abord faible, Dégel haussa le ton, le coeur battant sous le coup de la colère et de la douleur, des regrets et de la honte:
-Comment ose-tu me dire une chose pareille? (Comme il ne faisait pas mine de parler, Dégel insista) Réponds-moi, Kardia. Comment ose-tu seulement penser à une chose aussi infâme? Comment oses-tu me faire un coup pareil?
-Je veux juste que tu sois heureux. Je veux pas que tu te retrouves dans le même état que Mani à cause de moi. Je veux que tu continues de mener ta vie, et je sais que cette fille te rendra heu-…
-Tais-toi.
-Je veux juste ton bien, tu le sais.
-Un mot de plus et je te frappe encore.
-Dégel, comprends-moi,…
Il frappa, sans aucun regret, les épaules tremblantes sur le coup de la colère et le souffle court:
-Je t'interdis de dire une chose pareille. Comment peux-tu être aussi cruel?
Comme il levait de nouveau le bras, la main de Kardia agrippa son poignet, sans véritable violence, juste pour l'arrêter:
-Je veux que tu continues de vivre même sans moi, parce que je veux ton bonheur et parce que je t'aime.
-Comment peux-tu dire une chose pareille et ensuite me dire que c'est parce que tu « m'aimes »?
Rarement Dégel avait été dans une telle colère mêlée de douleur. Si bien qu'il ne se reconnut pas quand il agrippa le col de Kardia de sa main libre pour s'approcher de lui et feuler:
-Je ferai ce que je veux de ma vie. Et je refuse de faire ça, je refuse de faire ce que tu ordonnes. Parce que je ne peux pas t'oublier, je ne peux absolument pas faire une chose pareille. Est-ce que tu m'entends, Kardia du Scorpion? Je ne te laisserai pas me faire un coup pareil, et même si ça devait arriver, je refuse d'obéir à tes caprices égoïstes. Compris?
Le Grec poussa un soupir moqueur et sourit malgré lui, d'un air légèrement nostalgique. Si bien que Dégel fronça les sourcils:
-Je ne vois absolument pas ce qu'il y a de drôle.
-Rien. Je me disais juste que ça faisait longtemps qu'on s'était plus engueulés comme ça.
-N'essaye pas de changer de sujet, tu ne t'en tireras pas avec une pirouette de ce genre. Je t'interdis de redire ou même de penser à une chose pareille, compris? (Il rythma sa phrase de petits « coups » de l'index sur la poitrine de son frère d'armes) Tu n'as pas à diriger ma vie pour te rassurer. Je déciderai de ce que je veux faire si cela devait arriver, tu ne me dicteras pas ma conduite.
-Je veux juste te protéger.
-Hé bien comme je te l'ai déjà dit, commence par te protéger toi-même, je me protègerai aussi, et je n'irai pas avec Séraphina pour t'oublier. Parce que je refuse de t'oublier, compris?
Kardia sourit et haussa les épaules:
-Tu as rarement été aussi sincère avec tes sentiments, tu m'épates.
-Tu ne m'as pas laissé le choix, à force de dire des bêtises pareilles tu vas te déprimer tout seul.
-Désolé.
-Sincèrement, arrête de penser à des choses pa-…
-Désolé de t'avoir blessé, je pensais pas à mal.
Dégel haussa un sourcil, surpris aussi bien par les excuses de Kardia que par son ton, las, presque éteint. Avait-il réalisé quel danger ils couraient? Avait-il réalisé que chaque jour pouvait être le dernier? Le Verseau haussa les épaules:
-Dis plutôt que tu ne pensais pas tout court.
-Exagère pas non plus.
Ils se regardèrent un instant en silence avant que Dégel ne lâche le col de Kardia et se recule d'un pas:
-Ne me fais plus jamais une chose pareille. Et arrête de dire que tu mourras avant moi, je t'en empêcherai.
-Trop aimable, seigneur Dégel. Mais je crois que quand la Mort viendra me faucher on aura pas notre mort à dire.
-On verra ça.
Kardia poussa un petit rire amusé et le serra contre lui:
-T'as pas l'air comme ça, mais t'es un grand romantique au fond.
Dégel ne répondit pas tout de suite, se contentant de comprendre les raisons qu'avait eu Kardia de lui faire une telle proposition, acceptant ses excuses et refoulant sa colère. Puis, après une longue seconde de réflexion, il souffla, si bas que le Scorpion faillit ne pas l'entendre:
-Si ça devait m'arriver, si je devais te laisser d'abord, promets-moi que tu ne feras rien de stupide.
Le regard posé de Kardia fut soudain éclairé d'une lueur rageuse et il gronda, les sourcils froncés et le visage déformé par la colère:
-Si ça devait arriver, je tuerai ceux qui t'ont enlevé à moi. Je tuerai Hadès lui-même. Et je viendrai te chercher en Enfer s'il le faut.
-Tu n'as pas à faire une chose pareille, je viens de te dire de ne rien faire de stupide. (Soupira Dégel, touché malgré lui par les paroles du Scorpion, certain que si ce scénario devait avoir lieu, il mettrait ses promesses à exécutions) La vengeance ne me ramènerait pas.
-Va essayer de raisonner un type qui est fou de douleur, on a vu ce que ça donnait.
-Je ne te demande rien d'autre que de prendre soin de toi, d'accord?
-C'est pas toi qui m'a dit que j'avais pas à décider de ta vie?
-Je dis juste que ce genre de réaction ne t'aidera pas à faire ton deuil. (Dégel n'en revenait pas de devoir parler de ça, de parler de leur mort avec la sensation qu'elle était toute proche, trop proche) Ca ne t'aidera pas à avancer et tu le sais.
-A moi d'en juger.
Le visage enfoui dans sa gorge, sa respiration chatouillant sa nuque, Dégel ne répondit pas tout de suite, se contentant de cette étreinte rassurante dont ils avaient besoin tous les deux, comme pour s'assurer qu'eux étaient encore en vie. Puis il souffla:
-Promets-moi de faire tout ce qui est possible pour survivre, fais-le pour moi.
Bref silence, brève réflexion:
-Je vais essayer.
-Tu ne vas pas essayer, tu vas le faire.
Kardia rit de nouveau et se décala légèrement, juste ce qu'il fallait pour que leurs yeux se croisent:
-T'as gagné, je ferai de mon mieux. Mais seulement si tu promets de rester en vie même s'il m'arrive malheur, ok?
-…D'accord.
Ils restèrent silencieux un moment, juste le temps que Kardia ne se penche légèrement en avant, comme pour lui permettre de se reculer, de se refuser peut-être. Mais Dégel ne recula pas, acceptant avec bonheur et soulagement le baiser que son frère d'armes proposait. Conscient qu'il pouvait être le dernier. Conscient qu'il devait profiter de chaque occasion.
-Je déteste parler de ça, tu le sais en plus.
-Je sais, mais faut pas se leurrer non plus.
-Tais-toi et profite de l'instant présent, idiot.
Ils se serrèrent l'un contre l'autre, de toutes leurs forces, mus par l'énergie du désespoir et l'impression que le temps leur filait entre les doigts. Ils savaient tous les deux qu'ils avaient menti. Qu'aucun ne parviendrait à tenir sa promesse si l'autre devait mourir avant. Que la douleur aurait sans doute raison d'eux. Mais ils choisirent de ne pas relever, de profiter tant qu'ils étaient encore en vie et ensemble.
Le coeur battant Dégel se recula légèrement, le souffle court, tandis que Kardia esquissait un sourire mauvais:
-Je prendrai ça comme une invitation, seigneur Dégel.
-Comment ça?
-Tu vas voir comme je vais bien profiter de l'instant présent, je crois même qu'il risque de durer toute la nuit.
Dégel leva les yeux au ciel et parvint à s'empêcher de rougir, gratifiant simplement Kardia (métamorphosé, absolument plus désespéré) d'une légère tape sur le crâne:
-Tu es vraiment insupportable.
-Oui, je sais.
En traversant le sixième temple, ils ne purent s'empêcher de jeter un coup d'oeil à son gardien, plongé dans une profonde méditation depuis plusieurs heures déjà, le cosmos enflant autour de lui sans signe de fatigue manifeste, sans qu'il ne s'épuise. Une véritable force phénoménale dorée teintée d'une rougeur particulière, seul l'homme le plus proche de Dieu possédait un cosmos d'une telle force, un talent inné pour l'élévation spirituelle et le septième sens. Devant Dégel, il avait une fois mentionné l'existence d'un sens encore plus élevé, un sens qui transcendait la mort même…
Kardia fronça un sourcil et leva les yeux au ciel en grommelant un « Toujours en train de se la péter celui-là! » mais Dégel plissa les yeux, un étrange pressentiment lui nouant le ventre:
-J'espère qu'il ne se tuera pas à la tâche…
Souffla-t-il avant de suivre Kardia. L'esprit envahi par la simple pensée de l'autre, l'esprit tourné vers l'autre, ils ne réalisèrent pas tout de suite que, quand la porte des appartements du Scorpion se refermèrent sur eux et qu'ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, Asmita s'était levé et avait cessé de méditer.
Le Chevalier de la Vierge inspira profondément et souffla paisiblement, le coeur en paix et un air légèrement rassuré sur le visage. Enfin il avait sa réponse. Enfin il avait pu guider le jeune Tenma vers la voie du septième sens et vers le Magnolier des Enfers. Enfin l'heure était venue.
Asmita se leva et se saisit de son casque pour quitter son temple, ne pouvant s'empêcher d'esquisser un sourire amusé quand les traces de cosmos de Kardia et Dégel lui dévoilèrent les paroles et les sentiments de ses frères d'armes. Il ressentit la douleur et la colère de Manigoldo comme si c'était la sienne, les interrogations de Dohko, les doutes et la méfiance d'Aldébaran à son égard, l'inquiétude de Sisyphe, la frustration de Shion, la détermination d'El Cid, l'incompréhension de son jeune voisin du cinquième, le silence de la mort au douzième temple… L'absence de présence au troisième…
Tous ces sentiments, toutes ces pensées, il pouvait les percevoir comme s'ils étaient les siens, si bien qu'il aurait presque pu craindre un instant de confondre ses propres sentiments avec ceux des autres. Mais cette paix intérieure, ce calme rassuré, cette douce assurance, il savait qu'ils étaient siens. Ainsi que cette légère nostalgie et ce faible noeud au ventre, fruit de l'anticipation de la fin de cette journée. Asmita sortit de son temple et leva la tête, laissant le soleil caresser son visage, le vent jouer dans ses cheveux d'or,… Cet endroit devait véritablement être magnifique. Il pouvait presque s'en faire une image précise, presque. Il ajusta son casque sur sa tête et se mit en route, sans un regard en arrière.
Asmita traversa le septième temple encore vide, le huitième sans déranger ses deux occupants, le neuvième en saluant Sisyphe,… Il ne fit qu'un bref arrêt au douzième pour adresser un ultime adieu à son frère d'armes disparu, puis arriva au treizième temple, repoussa la lourde tenture et se tint enfin devant la statue d'Athéna. Debout, droite et fière malgré la fatigue, Sasha continuait de faire brûler son cosmos, imperturbable, les yeux clos. Si bien que pendant une demi-seconde, le Chevalier de la Vierge crut qu'elle s'était évanouie. Mais le rythme de son coeur et de sa respiration montraient bien qu'elle était consciente, et qu'elle savait qu'il était là:
-As-tu pu te défaire de tes doutes, Asmita?
Il s'agenouilla, épaté malgré lui de voir à quel point cette si jeune fille avait déjà changé. Il ôta son casque mais garda la tête basse:
-Oui, et je tenais à vous demander pardon pour mes écarts passé, Athéna.
La jeune fille poussa un petit rire, comme pour le rassurer:
-Ne t'en fais pas, tu es tout pardonné. Je sais que ta cécité t'a toujours permis de ressentir des choses invisibles aux yeux des autres, et que c'est ce flot de sensations et de connaissances qui te fait douter.
-Il est vrai que j'ai beau ne pas « voir » la misère du monde, je ressens la souffrance de ces gens comme si c'était la mienne. Et j'avoue avoir encore besoin de réfléchir au sens de cette douleur omniprésente.
Inutile de lui mentir, Athéna restait une Déesse, et une Déesse sensible. Elle savait qu'il avait beau garder un air aussi assuré et paisible que possible, ses doutes le tenaient éveillé pendant des nuits entières, le laissant méditer sans parvenir à en percevoir le sens. Si seulement il avait eu plus de temps. Si seulement…
-Tu as rencontré Tenma aux Enfers je suppose? Qu'en as-tu pensé?
La jeune fille n'avait pas rouvert les yeux, comme pour continuer de se concentrer sur son cosmos, comme pour se présenter comme étant égale à lui. Asmita poussa un soupir légèrement irrité et répondit sans hésiter, sans peur de vexer sa Déesse:
-C'est un garçon borné et incroyablement susceptible, il s'emballe véritablement pour un rien. (Il haussa les épaules et ajouta sur un ton légèrement cynique, peut-être même envieux) Mais c'est bien là la nature des Hommes.
Le léger rire de Sasha lui fit lever la tête, légèrement intrigué. Il savait qu'elle n'aurait pas pu se mettre en colère, mais il devait avouer que la vague de reconnaissance qui émanait d'elle le surprenait. Pile comme il pensait ça, la jeune fille tressaillit un bref instant, presque rien, juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne doive s'appuyer de ses deux mains livides sur son Sceptre. C'était comme il l'avait prévu: maintenir une telle barrière d'énergie devait drainer ses forces à une vitesse effrayante, c'était un miracle qu'elle soit encore debout. Il fallait impérativement former ce rosaire, qu'elle puisse se reposer et mener ses troupes au combat sans pertes inutiles.
-Athéna, j'ai une requête à vous faire.
-Je t'écoute.
-J'aimerais que vous m'autorisiez à me rendre à Jamir pour aider maître Hakurei à créer ce rosaire. Maintenant que votre ami a ramené les fruits du Magnolier sur Terre, il faut la puissance d'un Chevalier d'Or pour parfaire sa construction.
Asmita la sentit hésiter, comme si elle avait compris sa véritable requête:
-Es-tu certain qu'il n'y a pas d'autre solution?
-Certain. Et ce serait un véritable honneur pour moi de participer à la création de ce rosaire afin que la Guerre Sainte puisse enfin être équitable.
Léger silence, puis une vague de douleur et de peine entra en résonance avec son propre coeur, tellement forte qu'il tiqua et releva la tête. Une larme unique roulait sur la joue si claire de Sasha, et elle avait posé un regard triste mais agrémenté d'un doux sourire sur lui:
-Je ne voulais pas de tout cela, Asmita… Je ne voulais pas vous mener à la mort…
-Nous mourons tous un jour, Athéna. Je sais depuis toujours que c'est cela mon destin: forger ce rosaire, venir en aide à Pégase, et mourir pour vous. (Il alla jusqu'à esquisser un léger sourire presque attendri) Il n'y a pas de quoi être triste, la mort n'est qu'une nouvelle étape, elle ne me fait pas peur. Je crois même avoir trouvé un moyen de jouer un peu avec elle.
-Jouer?
-Je ne suis encore sûr de rien, mais si j'ai raison, il existe un sens encore supérieur au septième sens. Un huitième sens qui permet de vaincre la mort elle-même.
-Arayashiki…
La voix de la jeune file s'était faite plus grave, légèrement distante, si bien qu'Asmita comprit que les savoirs de ses précédentes incarnations se manifestaient en elle. Il hocha la tête:
-Le huitième sens, oui. Je ne serai jamais bien loin, Athéna puisque je ne serai pas tout à fait mort. Et si je puis formuler une ultime requête, j'aimerais que vous conserviez ce rosaire avec vous lorsqu'il sera prêt.
Un léger sourire dans la voix malgré sa peine, Sasha souffla:
-Je te le promets. Merci du fond du coeur, Asmita. Et pardonne-moi de ne pas pouvoir le faire moi-même.
-Il n'y a rien à pardonner, Athéna.
Elle hocha la tête et Asmita se releva avant de se détourner, sentant dans son dos le regard triste et résigné de la jeune fille épuisée:
-Mon armure reviendra au Sanctuaire par ses propres moyens, je vous la confie.
Il n'entendit pas sa réponse, mais quand le lourd rideau rouge retomba derrière lui, il sut qu'elle avait acquiescé. Le coeur étonnement léger et un semi sourire aux lèvres, Asmita poussa un soupir soulagé et entama sa descente, sans un regret, sans une once de peur. Il alla même jusqu'à interpeler Dohko qui surveillait le Sanctuaire depuis le pas de son temple:
-Enfin de retour dans ta Maison?
La Balance se retourna en sursautant, les yeux écarquillés sous le coup de la surprise:
-Asmita?! Je n'avais pas senti que tu avais quitté la tienne. (Il fronça les sourcils, comme pour masquer son trouble et marquer son doute) Pourquoi es-tu parti, d'ailleurs?
La Vierge haussa les épaules:
-Rien de spécial, juste pour saluer Athéna. Rien de bien transcendant tu en conviendras.
Il devait avouer que l'air inquiet et méfiant du brun l'amusait au plus haut des points. Qu'est-ce que l'être humain était prévisible, à être effrayé face à l'inconnu, à ce qu'il ne comprenait pas. Et en même temps, la méfiance de son frère d'armes lui semblait légitime: après tout, personne ici bas ne pouvait dire qu'il le connaissait vraiment, qu'il savait à quoi il pensait. Difficile de le cerner, de le comprendre, et donc de s'y fier. Asmita ne s'en formalisait pas, il n'avait pas besoin de la reconnaissance des autres, il pouvait comprendre leur légère distance. Comme il allait s'éloigner, il se rappela sa mission aux Enfers et s'arrêta en se tournant vers le Chinois:
-Au fait, à propos de ton jeune protégé… Il est un peu rustre mais c'est un brave garçon, tu peux en être fier.
Dohko poussa une exclamation surprise et fit un pas en avant, le coeur battant et les yeux brillants de soulagement, d'espoir. Bel espoir, sans doute la plus belle qualité de la Balance. Espoir et détermination. Un homme bien:
-Tu connais Tenma?! Tu l'as vu?!
-On peut dire ça comme ça oui.
Etait-ce mal de jouer un peu avec les sentiments si sincères de son voisin? Aurait-il dû simplement s'en aller vers son destin sans tenter bêtement de créer un contact aussi inutile qu'éphémère?
-Qu'est-ce que tu veux… (Dohko fronça de nouveau les sourcils, comme s'il avait mis le doigt sur quelque chose qui le dérageait) Où vas-tu, Asmita?
Malgré lui, la Vierge dut s'avouer surpris: jamais il n'aurait cru que quiconque comprenne sa destination, sa mission qui serait fatale. Une seule personne aurait pu le comprendre. Et cette personne n'était plus au Sanctuaire depuis bien longtemps. Bien trop longtemps. Un léger sourire étira ses lèvres et il se tourna vers Dohko, amusé:
-Je ne suis qu'Asmita de la Vierge, rien de vraiment exceptionnel. Et je vais là où vont tous les Chevaliers… (Il leva la tête vers le ciel qu'il imaginait si beau, vers le soleil si tendre) Là où mon destin s'arrête.
Dohko cligna des yeux abasourdis et fit un pas en avant, essaya de le retenir malgré lui, peut-être. Comme s'il avait pu s'attacher à lui aussi vite:
-Asmita, tu ne…
-Désolé de t'avoir dérangé, Dohko. Ma mission m'attend depuis bien longtemps et il est temps que je la remplisse. (Il commençait à descendre les marches, sentant l'inquiétude et même une légère angoisse enfler dans son dos puis il s'arrêta et pouffa presque, comme s'il s'était rappelé d'un souvenir lointain mais incroyablement drôle) Tu pourras dire à Aldébaran que l'alcool n'est pas mon péché mignon mais que j'apprécie l'offrande.
-Qu-..?
Asmita ne lui laissa pas le temps de répondre ni de poser une autre question, d'essayer de le retenir. Il avait sa route à suivre, et son escale au septième temple avait duré bien assez longtemps. Dire au revoir à la Maison de la Vierge ne l'affecta pas, aucun lien matériel ne le retenait véritablement ici… Aucun sauf peut-être…
-Tu vas où?
Asmita se retourna et baissa la tête, pouvant presque voir la lueur interrogative dans les grands yeux clairs de Régulus. Si jeune garçon et pourtant si puissant. Il se détourna en haussant les épaules:
-Je ne crois pas que ça te regarde.
Le jeune garçon se frotta le nez et pencha la tête sur le côté:
-Bah comme tu traverses ma maison c'est un peu mon affaire, non?
-Vraiment?
Court silence, juste ce qu'il fallait pour qu'il comprenne que Régulus avait plissé les yeux, comme s'il essayait de lire dans ses pensées, dans son âme:
-T'es pas obligé de faire ça: Athéna va être triste.
Malgré lui, Asmita sentit son coeur se serrer, comme à chaque fois que le Lion lui parlait avec tant de maturité pour son âge, comme à chaque fois que ce jeune garçon comprenait, voyait ce que d'autres ne voyaient pas. Il haussa les épaules pour donner le change:
-Elle est au courant, je lui ai même demandé la permission.
-T'as pas peur?
-Absolument pas. Tu devrais pourtant le savoir au vu de l'enseignement de ton père et du mien: la mort n'est qu'une étape, rien de plus.
Peu après l'obtention de son armure, le jeune garçon avait passé de nombreuses heures dans le temple de la Vierge, assis en face de lui, les yeux clos et les mains jointes, méditant avec une persévérance et un calme olympien au vu de son jeune âge et de son énergie débordante. Si bien qu'Asmita avait fini par comprendre ce qui lui était arrivé, comment son père avait lui-même trouvé la mort… Avant de la dépasser, d'être présent dans chaque chose vivante, le souffle du vent, l'eau de la pluie,… C'était là qu'Asmita avait effleuré ce huitième sens, qu'il avait compris après tant d'années ce qu'il cherchait vraiment.
Régulus fronça les sourcils:
-Alors pourquoi t'as l'air aussi triste?
Asmita s'empêcha de tiquer et fronça un sourcil:
-Triste? Moi?
Le jeune garçon hocha lentement la tête et lui prit la main, comme pour le raisonner:
-Tu n'es pas inquiet pour nous, mais pour quelqu'un d'autre. Tu vas te sacrifier pour nous mais surtout pour cette personne. Est-ce que c'est pour ça que tu es triste? Parce que tu ne la reverras plus jamais?
Asmita pinça les lèvres et se dégagea plus brusquement qu'il ne l'aurait voulu, à la fois impressionné et agacé par la perspicacité trop mature de Régulus. Ca lui rappelait trop cette discussion qu'il avait eu avec Athéna elle-même, des années auparavant. Quand elle avait pu mettre le doigt sur sa souffrance. Il donna le change en ajustant son casque:
-Tu as encore des progrès à faire, je ne suis pas triste. Ton analyse est bien belle mais fausse.
-Pourquoi tu mens? (Insista le garçon avec ce ton plus grave qu'il prenait parfois) C'est pas grave d'aimer quelqu'un, c'est pas un crime de pas avoir envie de mourir. C'est pas un péché de vouloir rester avec ceux qu'on aime. T'as pas à le cacher, si?
Asmita sentit sa gorge se serrer malgré lui, malgré l'air paisible qu'il s'était construit, malgré le fait qu'il n'ait aucun regret. Presque aucun regret. Mais alors, pourquoi est-ce que les paroles si matures, si sincères de Régulus l'avaient autant touché? Pourquoi avait-il l'impression que de véritables flèches avaient été plantées dans son coeur? Il haussa les épaules et se détourna:
-Décidément, quelle imagination débordante.
-Tu devrais aller lui dire, le voir une dernière fois.
Asmita hésita un instant puis décida de sourire, de jouer la carte de l'honnêteté dans ses derniers moments:
-Tu as peut-être raison…
Instantanément, Régulus redevint le jeune garçon qu'il était et sa voix perdit son ton mature et sérieux pour se muer en voix fluette et rieuse:
-Je sais! Papa disait que j'avais toujours raison!
-Continue de le chercher surtout, il ne peut pas être bien loin.
-Tu sais où il est toi?
Asmita poussa un léger soupir et ouvrit une main:
-Je ne peux pas te répondre, juste te montrer la voie.
Boudeur, le jeune Lion croisa les bras sur sa poitrine, une moue déçue sur le visage:
-Tu parles comme lui.
-Je vais quand même te donner un indice pour te récompenser de ta lucidité: écoute-ton coeur.
Je ne l'ai pas assez fait et voilà où j'en suis, à regretter de ne pas l'avoir empêché de partir…
Régulus sourit et passa une main dans sa nuque en tendant l'autre en avant:
-C'était un honneur de te rencontrer, vraiment!
Amusé, Asmita répondit distraitement à sa poignée de main trop vigoureuse pour masquer sa douleur pourtant palpable:
-Pas autant que pour moi.
Le reste du chemin se fit en silence, comme il faisait le tri dans ses propres sentiments. Comme il comprenait enfin ce qu'il devait faire pour être entièrement apaisé. Arrivé au pied du Sanctuaire, après avoir dépassé Rodorio et s'être éloigné dans les montagnes, il s'assit à même le sol et joignit les mains: il avait juste une dernière chose à faire. Juste une petite chose et il serait enfin prêt. Comme pour l'encourager, son armure lui conféra un peu de sa force, une légère vague de chaleur et de paix. Il inspira profondément, se concentra, et quand il expira, il était sur l'île de Kanon. Ou du moins son esprit.
Île quasi infernale, isolée de tout, rendue dangereuse par son volcan toujours en activité,… Il comprenait pourquoi il était venu se terrer ici, là où personne n'oserait venir le chercher, pas même les plus braves qui espéraient suivre son entrainement. Asmita esquissa un sourire presque tendre quand il sentit et perçut la silhouette tellement reconnaissable qui était assise sur le bord de la montagne, dos à lui. Et pourtant il savait qu'il avait senti sa présence, il savait qu'il était là:
-Toujours en train de protéger les habitants de l'île?
-Toujours en train de me faire la leçon?
Grommela Deuteros sans faire mine de se retourner, le menton calé dans la paume de sa main, comme pour cacher ce visage qui ne porterait plus jamais de masque. Asmita laissa échapper un soupir rieur et s'avança à côté de lui:
-Tu sais comme j'adore ça.
-Oh que oui. C'en est presque pénible.
-Seulement presque?
-Juste presque.
Enfin, enfin Deuteros daigna le regarder. Les yeux sombres pour masquer une tristesse et une blessure encore vive ne parvenaient pas à déteindre sur le léger sourire qui étirait ses lèvres. Si bien qu'Asmita sentit son coeur se serrer dans sa poitrine:
-Tu m'as manqué, tu sais?
-Si je me souviens bien, c'est toi qui est parti.
Deuteros passa une main ennuyée dans ses cheveux et soupira:
-Tu sais très bien que j'avais pas le choix… Je ne pouvais pas rester après ce qui s'est passé…
Asmita faillit répondre, lui faire la morale, le forcer à arrêter de se déprécier de la sorte. Mais il s'en empêcha. Il ne voulait pas créer une dispute, il ne voulait pas de ça comme dernier souvenir. Il aurait voulu s'assoir à ses côtés, physiquement, rester simplement avec lui à regarder l'île en contrebas, à écouter le vent, à sentir l'autre si près, si réel… Mais il n'avait pas ce temps, ne l'avait jamais eu. Alors il se contenta de souffler:
-Je suis venu te dire au revoir, Deuteros.
Le Grec fronça un sourcil, comme s'il n'avait pas compris, avant d'entrouvrir la bouche et de se redresser d'un coup, soudain presque pâle:
-Quoi? Tu… Tu pars déjà?
Tellement humain, tellement typique de vouloir se convaincre d'une réalité moins douloureuse:
-Je pars pour toujours, tu le sais très bien.
De pâle, Deuteros devint littéralement livide et ses mains se mirent à trembler:
-Qu'est-ce que tu…
-Je me rends à Jamir pour une mission, je vais mourir.
-Arrête! Tu dis n'importe quoi, tu vas t'en sortir! C'est quoi ce défaitisme?!
S'écria le Gémeaux, comme si sa colère pouvait l'empêcher de partir, de le laisser à son tour:
-Je ne suis pas défaitiste, je sais juste que c'est mon destin. Je sais depuis toujours que je mourrai là-bas.
-Arrête, tais-toi, ne dis pas ça, ne dis jamais ça!
Deuteros avait encore élevé le ton, plus pour masquer sa propre peine que pour véritablement s'énerver. Et sa douleur heurta Asmita comme si c'était la sienne. A moins que… A moins que ça ne soit vraiment la sienne?
-Je ne veux pas te mentir, je vais disparaitre physiquement de ce monde.
-Arrête!
-Ca ne veut pas dire que je ne serai plus avec toi.
Il pouvait presque voir les larmes de colère et de douleur dans les yeux si bleus de son frère d'armes:
-Ne dis pas ça, je refuse que tu me laisses. Je t'en empêcherai!
-Je ne voulais pas que tu me laisses et pourtant je t'ai regardé partir sans t'en empêcher. Vas-tu me manquer de respect à ce point, Deuteros? Vas-tu te mettre en travers de mon destin par pur égoïsme?
Il y avait tant de lassitude dans sa voix, tant de non dits et de reproches déguisés que Deuteros serra les poings et se mordit la lèvre en secouant lentement la tête, la voix rendue rauque par les larmes bravement contenues:
-Ne pars pas, s'il te plait…
Asmita sourit doucement et posa sa main diaphane contre sa joue, tellement réelle qu'il avait l'impression d'être physiquement présent:
-Je ne reviendrai peut-être pas avant un petit temps, mais je reviendrai te voir. Tu as de la chance, peu de gens peuvent se vanter d'avoir un compagnon qui peut vaincre la mort.
Il pouvait presque voir la lueur d'interrogation dans les yeux de Deuteros, et pourtant il choisit de ne pas lui donner plus d'espoir, juste au cas où il échouerait:
-Je ne serai jamais bien loin, je serai toujours avec toi, juste là.
De sa main libre, il pointa la poitrine du Grec, là où son coeur battait à du cent à l'heure et quand il se retrouva plaqué contre lui, il mit quelques secondes à le réaliser. A réaliser que Deuteros parvenait à le toucher, que son esprit était presque palpable. Que son armure venait de lui rendre un service inimaginable. Il ne se rendit pas tout de suite compte qu'il enlaçait Deuteros de toutes ses forces, le visage enfoui dans sa tunique bleue, un sourire ravi sur les lèvres, sans trace de larmes ou de chagrin. Juste du pur bonheur de pouvoir enfin le toucher, être enfin avec lui.
Il sentait les larmes du Grec rouler dans sa nuque, son souffle désespéré sur son oreille, tout était si réel qu'il espéra un instant que le temps s'arrêterait. Mais déjà il perdait le contact physique, déjà il sentait qu'il redevenait immatériel:
-Merci pour tout, Deuteros. Tu m'as enfin rendu humain.
Les mains brulantes du Grec encadrèrent son visage et il posa son front contre le sien:
-Reviens-moi. Promets-moi que tu me reviendras.
Asmita hocha la tête, le sourire aux lèvres:
-Promis.
Les lèvres sur les siennes lui donnèrent l'impression d'exploser de bonheur. Aussi bref soit-il, ce baiser d'une intensité rare lui donna toute la détermination dont il avait besoin, tout l'espoir et toute la certitude qu'il avait toujours cherché:
-Je suis tellement désolé, Asmita, tellement désolé.
-Je n'ai pas besoin d'excuses, tu le sais bien. Tout est déjà pardonné.
Il se recula d'un pas, conscient que Deuteros ne le laisserait pas partir, mais il garda sa main dans la sienne, encore une seconde, juste une dernière seconde:
-Je t'aime, Deuteros. Et je veux que tu sois fier, que tu sois digne de cette armure que tu caches. Je veux que tu vives ta vie comme tu l'entends et que tu arrêtes de te morfondre. Je veux que tu sois heureux.
Le Grec hocha lentement la tête et souffla:
-Je t'aime aussi… Et j'essayerai de te rendre fier…
Un léger rire lui échappa et il parvint à répondre juste avant de disparaitre, certain que s'il restait une seconde de plus il risquait de ne plus jamais partir:
-Je suis déjà tellement fier de toi.
Sa voix résonna un long moment de le coeur de Deuteros avant qu'il ne se laisse tomber à genoux et ne pousse un hurlement qui se répercuta dans toute la vallée au pied du volcan.
$s$s$s$
Il ne sentit rien, aucune douleur, aucune souffrance, rien. Juste une paix immense et incommensurable mêlée au bonheur de pouvoir enfin voir de ses propres yeux ce monde qu'il ne pouvait que ressentir auparavant:
-Le monde est tellement beau, je n'aurais jamais cru pouvoir contempler une telle lumière un jour. C'est donc grâce à tant de beauté que les êtres humains parviennent à vivre malgré la misère? C'est donc grâce à ça qu'ils sont si forts face à l'adversité et à la douleur? Je comprends mieux maintenant, je comprends mieux les raisons d'Athéna, je comprends mieux pourquoi les êtres humains s'obstinent à vivre et à nier la misère. Je me posais trop de questions. Les gens vivent côte à côte, s'entraident, mènent une vie remplie de bonheur malgré la souffrance. C'est donc ça la vraie vie, c'est donc ça le monde que je peux enfin voir.
Asmita sourit:
-C'est magnifique…
Il ferma les yeux et son corps devint poussière dorée, mêlée au vent et à chaque chose vivante, ne faisant plus qu'un avec le cosmos du monde, atteignant enfin cette paix qu'il avait toujours recherchée:
Magnifique.
Et c'est tout pour le moment... Oh gosh que j'ai du mal à écrire ce genre de moments, je dois toujours faire des pauses mouchoirs en re-regardant les scènes/relisant les passages :'(
Dans tous les cas, j'espère que ce chapitre vous aura plu! On se retrouve le mois prochain pour de nouvelles aventures :')
