« Tu passes à l'arrière Pete. A l'arrière ! »
« Va te faire foutre, on joue pas sérieusement, James. Tu sais qu'on joue pas... »
« Il utilise toujours cette excuse quand il foire un truc. »
« Va te faire foutre aussi, Sirius. Comme si tu pouvais causer, toi. »
Quelques rires paresseux suivirent la déclaration. Remus sourit à part lui tandis qu'il pliait un jeans pour le placer dans son sac marin. Il était déjà presque plein et il avait encore une deuxième paire de chaussures et tous ses T-shirts à mettre dedans. Il n'avait rien acheté de neuf durant le mois. Pourquoi faire ses valises était toujours plus difficile, la deuxième fois ?
Glissant ses mains sur les côtés de son sac pour libérer un peu d'espace, il jeta un coup d'œil par la fenêtre. Il dut plisser les yeux à cause de la violente lumière du soleil et vit James plaquer à terre le chauffeur du bus, qu'il avait réussi, d'une quelconque façon, à embarquer dans leur jeu bruyant très inventivement appelé Rugby de Parking. Ils avaient aussi demandé à Remus de jouer avec eux mais il leur avait rapidement répondu qu'il devait faire ses affaires. Ce n'était pas un mensonge (même s'il n'avait jamais été très doué en sport) puisqu'il avait un train à prendre dans quelques heures. La pensée le fit tomber sur le siège à côté de son sac et cligner des yeux face au polo qu'il avait dans les mains.
Il n'allait l'avouer à personne, mais il ne voulait vraiment pas déjà retourner à Gloucester. Il avait cette sensation bizarre dans son estomac qui lui rappelait un peu la sensation de la dernière nuit des vacances scolaires ou la fin du jour de Noël. Pathétique, vraiment, considérant l'âge qu'il avait, mais la pensée de retourner dans sa triste maison mitoyenne était terriblement peu attrayante.
Encore moins attrayante était l'idée de devoir aller au boulot lundi et se faire harceler par Frank et Benjy et Emmeline et Dorcas. Frank l'interrogerait pendant probablement une heure et examinerait ses notes comme un détective fou. Emmeline et Dorcas le harcèleraient pour savoir comment-était-réellement-James-Potter. Et Benjy – et bien, ça ne valait même pas la peine d'en parler. Il allait être un pur cauchemar.
Mais si Remus était honnête avec lui-même, ce n'était pas la raison principale pour laquelle il regrettait de partir. Il aimait le groupe. Même James était pas trop mal, même s'il avait pris Remus de côté quelques jours plus tôt pour s'assurer qu'il n'allait pas divulguer certains secrets, bien qu'il semblait plutôt sûr que le contrat et l'attitude de chiffe-molle de Remus suffiraient amplement à les garder dans l'ombre.
Même Peter était devenu plus sympa avec lui, ces derniers temps. Fabian avait été agréable dès le début de la tournée et Sirius – et bien, il y avait beaucoup à dire pour quelqu'un dont Remus recherchait activement la conversation. Rien que de penser qu'il allait passer ses nuits cloîtré dans sa petite maison, seul, penché sur son bureau à écrire une pauvre critique, plutôt que les passer à écouter les histoires de Sirius et ses théories et sa musique et ses blagues, il en déprimait presque.
Presque, parce que Remus était bien décidé à ne pas se laisser abattre pour si peu. Il était journaliste. Le but du métier, c'était qu'il fasse son truc et ensuite passe à autre chose en se faisant un peu de fric en cours de route. Il n'était pas censé s'attacher comme un pauvre fille en admiration devant ses idoles. Il souligna cette pensée en poussant assez brutalement sa dernière chemise tandis qu'il fourrait tout dans son sac.
Un grattement, un bruit sourd et un cri au-dehors le firent relever la tête de ses vêtements. C'était Sirius, en train de se faire plaquer à terre par ce mec, Leo.
Remus rechercha automatiquement un signe de quelque chose, mais Sirius regardait à peine l'autre homme tandis qu'il riait, ses yeux suivant le ballon ovale qui était à présent dans les mains de quelqu'un d'autre, et se relevait du sol en béton. Celui qui lui avait tendu une embuscade se releva quelques secondes plus tard, prenant le temps d'essuyer la poussière de ses genoux et d'arranger ses cheveux délibérément hirsutes. Crétin arrogant, pensa Remus.
Une chose était vraie, cependant – Leo ne lui manquerait pas. Et les autres qui traînaient avec le groupe non plus. Ils avaient tous l'air tellement désespérés. Il prenait Leo comme un exemple type tandis qu'il dénouait les lacets d'une paire de chaussures. Simplement pour goûter à la gloire, Leo jouait le rôle du remplaçant de toutes les groupies avec lesquelles Sirius s'enverrait probablement en l'air, autrement. Jusqu'à quel point pouvait-on s'abaisser, franchement ?
Mais, après tout, Remus ne pouvait ignorer la petite voix persistante à l'arrière de son crâne qui lui soufflait que Sirius n'était pas exactement innocent dans leur arrangement non plus. Remus avait vraiment voulu le réconforter la semaine dernière quand il avait entendu ce qu'il s'était passé entre Sirius et James, dans le passé, mais il ne pouvait s'empêcher de se sentir un peu mal à l'aise à l'idée que des gens comme Leo traînaient spécialement avec eux pour "certaines raisons".
Ça aurait été différent si Sirius était amoureux Leo mais, d'aussi loin que Remus pouvait le voir, Sirius appréciait à peine Leo. Qu'avait dit Sirius, encore ? « Ça ne le dérange pas et il est d'accord. » A ce moment-là, Remus avait simplement acquiescé et fait comme s'il avait compris. Mais maintenant qu'il y repensait, tout l'arrangement semblait mal, d'une certaine façon.
Il secoua la tête pour se débarrasser de cette pensée. Il n'allait pas sauter à des conclusions hâtives sur quelqu'un qu'il connaissait à peine, même s'il se sentait une sorte de connexion avec lui. Il n'allait pas essayer de comprendre la mentalité de gens qui se connaissaient depuis treize ans quand il ne les connaissait lui-même que depuis quatre semaines. Remus pouvait bien dire qu'une personne pouvait se passer de relations sexuelles pendant des mois, parce que sa vie sexuelle n'était pas des plus florissantes, ces derniers temps.
Il devait remettre les choses dans leur contexte : Sirius était célèbre. Les choses étaient différentes, pour les gens célèbres. Les célébrités s'attendaient à avoir une vie sexuelle bien remplie, non ?
Avec ça à l'esprit, il empaqueta une paire de chaussettes errantes et les fourra dans le sac, suivi de ses chaussures en toile cabossées qui réussirent tout juste à rentrer dans le sac, dont elles dépassèrent comme des pieds de pingouin. Puis, quand il souleva son sac du siège, il fit une découverte qui eut pour un résultat un nouveau "merde" sifflé entre ses dents. Son plus gros cahier était resté sous le sac, oublié. Il l'avait délibérément laissé dans le bus la nuit dernière pour pouvoir ainsi le mettre dans son sac en premier mais, à l'évidence, il s'était retrouvé perdu sous l'avalanche de vêtements quelque part entre hier et aujourd'hui.
Avec un soupir, il essaya de le fourrer dans son sac, tandis que des éclats de voix retentissaient au-dehors. Il vit que James avait passé son bras autour du cou de Sirius, à présent. Ils semblaient de nouveau faire semblant qu'ils ne s'étaient pas disputés pendant tout le mois et que l'"accident" et leur "conversation" conséquente n'étaient jamais arrivés. Sirius n'en avait pas fait mention à Remus et il n'avait pas osé poser de questions.
Peu de temps après, le bassiste leva la tête et surprit Remus à les regarder par la fenêtre ouverte. Il lui fit un clin d'œil. Ce n'était probablement qu'un coup d'œil qui voulait dire James-est-con-pas-vrai, mais il réussit à surprendre Remus tout de même. Il lui rendit un rapide sourire et retourna son attention sur le cahier, essayant de faire semblant qu'il n'était pas resté bouche bée.
Puis, il entendit des bruits de pas sur les marches en métal et les halètements d'une douzaine de personnes tandis qu'ils remontaient tous dans le bus, la plupart d'entre eux se dirigeant vers les glacières rouges dans le coin, l'ignorant tandis qu'ils en tiraient des bouteilles vertes. Tandis qu'il parvenait à enfoncer le bouquin dans son sac, réussissant par la même occasion à déchirer le tissu, il leva la tête pour voir une des bouteilles humides juste sous son nez.
« Oh – merci. » Il la prit, n'ayant pas réellement soif, et regarda Sirius se tourner pour prendre un décapsuleur des mains de Peter. Il décapsula la bouteille de Remus avant la sienne. Puis, il fit un geste vers le sac marin.
« Tu pars vraiment, alors ? » Il pencha la tête pour avaler une bonne gorgée de sa boisson. Des gouttes de sueur coulaient le long de son cou et s'accumulaient dans le creux de sa clavicule et Remus remarqua soudainement à quel point il avait chaud. Il tira un peu sur sa chemise, content d'avoir évité le Rugby de Parking, après tout.
« Oui. » dit-il à contre-cœur, détournant le regard. « Dans quelques heures. Impatient de monter sur scène ? »
C'était une question qu'il posait tout le temps et à chaque fois, Sirius avait réussi à lui donner une réponse différente et élaborée. Cette fois, il haussa les épaules et répondit, un peu à court de souffle : « Pas vraiment. »
Quelqu'un derrière lui voulait se rendre à la porte et il bougea pour le laisser passer, se glissant par la même occasion dans le siège à côté de Remus. Il lui donna gentiment un coup de coude dans les côtes, haletant toujours légèrement. « Tu seras pas là. »
Remus le regarda, surpris, mais il vit le sourire blagueur de Sirius et se rendit compte qu'il n'était pas réellement sentimental.
« Je souhaiterais être là. » répondit-il, honnêtement. « J'ai vraiment pas envie d'être à Gloucester, là tout de suite. »
« Alors, reste. »
« Pardon ? »
Sirius haussa les épaules et commença à enlever la mousse qui dépassait du siège devant lui. « Reste et continue la tournée avec nous. »
Remus lui sourit. « J'ai bien peur d'avoir d'autres choses à faire. » dit-il, heureux à l'idée que Sirius lui ait tout de même fait la suggestion.
« Comme quoi ? »
« Comme un boulot. »
« Hm. » fit Sirius. Il avait l'air à la fois déçu et mécontent du manque de spontanéité de Remus. Il détourna le regard pour fixer l'autre fenêtre, le reste du groupe et leur entourage à présent dehors. Ils étaient tous en train de boire, de rire et de parler à voix forte et James avait l'air d'être en train de raconter une blague particulièrement salace. Sirius retourna son attention vers Remus. Son expression s'adoucit et il pencha la tête de côté.
« Tu viendras me voir de temps, quand même ? » demanda-t-il.
Remus cligna des yeux. « Euh...comme quand ? »
« Comme... » l'imita Sirius, se léchant les lèvres. « ...quand la tournée est finie. »
« Tu veux que je vienne te voir ? »
« Je t'aurais pas demandé sinon, si ? »
« Désolé. » répondit précipitamment Remus, remarquant le ton impatient de Sirius. « Je veux dire, j'aimerais bien. »
« Mais... ? »
Le "mais" était que ça n'arriverait probablement jamais. Se revoir était clairement quelque chose que Sirius sentait devoir suggérer, à cause du départ de Remus. Pensant que c'était plus facile de simplement faire-comme-si, Remus secoua la tête. « Y'en a pas. » dit-il. « J'aimerais bien. »
Le visage de Sirius s'éclaira d'un sourire.
« Génial. » fit gaiement Sirius. « Tu peux rester chez moi à Londres, okay ? On fera un truc. Qu'est-ce qu'on pourrait faire ? » Il sortit un paquet de cigarettes et fourragea le siège devant lui pour trouver une boîte d'allumettes. Une fois la cigarette allumée, il cogna impatiemment le bras de Remus avec sa bouteille. « Qu'est-ce que t'aimes faire ? Pas le théâtre, par contre. Hey, t'es un journaliste musical – on ira voir un groupe, okay ? »
Son esprit lui disait que c'était une promesse creuse mais Remus était tout de même assez touché par l'enthousiasme de Sirius. Il se permit brièvement d'entretenir l'idée de rester avec Sirius à Londres et hocha la tête, sourit à son tour et prit une gorgée de sa boisson.
Ils passèrent le reste de l'après-midi dehors avec tout le monde. Ils jouèrent une partie de base-ball improvisé cette fois, mais Sirius resta assis en compagnie de Remus. Une heure et demie plus tard, quand ils eurent tous les deux assez pris le soleil (ce qui voulait dire que Sirius bronzait joliment et que Remus ressemblait à une tomate pelée), il se retrouva à l'entrée arrière de la salle de concert de ce soir, son sac foutu à la main et ses vêtements lui collant à la peau, à cause de la chaleur. Le groupe attendait là son départ avant de trouver refuge dans le bâtiment frais pour leur balance audio.
« Tu peux rester et regarder le concert, si tu veux. Je suis sûr qu'il y a un autre train plus tard. » dit James, mais les mots étaient automatiques, le ton, ennuyé, et Remus savait qu'il ne le pensait pas vraiment. Il serra la main de James avec un sourire reconnaissant, puis celle de Peter, puis Fabian lui l'entraîna dans une étreinte étonnamment solide.
« T'es okay. » dit-il d'une voix traînante, lui donnant une tape dans le dos. Remus eut à peine le temps de le remercier avant que Sirius le prenne dans ses bras, lui aussi. Son corps brûlé se plaignit un peu de la douleur, mais il s'en fichait.
Alors qu'il allait faire ses adieux maladroits aux quatre membres du groupe, Maugrey apparut aux doubles portes, son visage tordu d'irritation.
« Vous allez être en retard, les gars. Allez, entrez. » grogna-t-il. Lui-même n'avait pas semblé vouloir dire au revoir à Remus et Remus n'avait fait aucun effort pour remédier à la situation. Il songeait que se faire serrer la main par Maugrey risquait d'être plutôt douloureux.
A l'ordre de Maugrey, les hommes se mirent en mouvement, murmurant leurs divers adieux auxquels il répondit avec un sourire un peu tendu. Une fois que Fabian, James et Peter furent rentrés, cependant, Maugrey continuait à fixer Sirius avec un sourcil haussé, l'air d'attendre quelque chose.
« Juste quelques minutes, okay ? » dit Sirius en se retournant, les lèvres de Maugrey déjà en position pour gueuler « Black ! ». La demande lui soutira un soupir et il aboya « une minute » avant que les doubles portes se referment à nouveau, les laissant seuls dans la chaleur torride du parking.
Remus ajusta la sangle de son lourd sac et fixa Sirius, les lèvres entrouvertes, interrogatrices. Les mains de Sirius étaient enfoncées dans ses poches tandis qu'il rencontrait son regard sans ciller, se balançant sur ses pieds. Remus se sentit légèrement inquiet à la vue de l'étrange expression sur les traits de Sirius.
Mais son inquiétude fut remplacée par la surprise quand Sirius pencha la tête et l'embrassa rapidement sur la joue.
« Je le pensais vraiment, tu sais. » dit-il doucement. Il sourit. « A propos de Londres. »
Remus n'avait plus été embrassé sur la joue depuis qu'il avait environ huit ans, quand il était forcé à jouer à chat, dans la cour de récré. Et c'était vraiment bizarre de recevoir un baiser sur la joue, quinze ans plus tard, de la part d'un homme. Il sentit sa main se lever automatiquement pour toucher l'endroit où les lèvres de Sirius s'étaient trouvées, mais il stoppa son geste avant d'atteindre sa joue. Au lieu de quoi, il passa sa paume humide sur son T-shirt.
« Merci. » dit-il stupidement.
« Pour quoi ? »
Le sourire de Sirius avait déjà retrouvé sa suffisance, tandis qu'il balayait ses mèches trempées de sueur de ses yeux.
« Pour... » Il reprit contenance et laissa échapper un souffle, la main tendue pour pousser gentiment l'épaule de Sirius comme l'homme l'avait de nombreuses fois fait avec lui. « ...être un pote. »
Il pensa avoir vu quelque chose vaciller dans les yeux de Sirius à cet instant – la surprise, peut-être – avant que Sirius hausse des épaules et balaie un peu de gravier de son jeans. « Bien sûr. » dit-il.
Le soleil de fin d'après-midi les saluait de vive voix, à présent, et Remus pouvait sentir son visage rouge et ses bras le picoter. Ne voulant pas abuser de son hospitalité, il pensa l'utiliser comme raison de départ. Sirius le devança.
« Je suis en train de cramer. » dit-il, passant une main sur son torse. « Je ferais mieux de rentrer. Balance audio, tu sais. »
Remus acquiesça.
« Oki-dok. » dit-il, avant de se figer, peiné. Oki-dok ? Il espérait que Sirius ne l'avait pas entendu, mais, en voyant son sourire narquois quand il se détourna, Remus sut qu'il n'avait pas eu cette chance. (1)
« A la prochaine, Remus. » fit Sirius, et avec un dernier sourire et un clin d'œil, il disparut à travers les doubles portes, s'éloignant du journaliste dégingandé.
Ce ne fut que quand il fut parti et que Remus tourna les talons pour sortir du parking et se rendre à la gare qu'il sut qu'il ne le reverrait jamais. Pas parce qu'il supposait que les plans de Sirius n'étaient que du vent, mais parce qu'il n'avait pas découvert comment le contacter.
Il détestait le train. Même quand il ne le prenait que pour un peu plus d'une heure, ça l'emmerdait parce qu'il finissait toujours, incontestablement et sans aucune exception, à côté d'un excentrique. Quand il avait embarqué à la gare Victoria de Manchester, il avait été en compagnie d'une vieille dame tranquille, assez agréable et sentant la fleur d'oranger. Elle l'avait cependant abandonné à Birmingham et il devait passer le reste du voyage à côté d'un homme habillé d'un trench-coat noir avec de longs cheveux en bataille et de grands yeux agités.
Ça tombait toujours sur Remus. Il attirait toujours les détraqués.
Il avait été en train d'écrire dans son petit cahier quand l'homme s'était assis à côté de lui et Remus avait fait l'erreur de lui sourire légèrement. Avec le recul, il réalisa qu'il aurait juste dû l'ignorer et continuer d'écrire, mais sa politesse poussa l'homme à commencer à lui causer, avec une voix aiguë et tremblante, d'un peu n'importe quoi – de drogue, probablement.
La seule partie vaguement intéressante de sa conversation fut quand il aperçut l'article qui se trouvait sur les genoux de Remus et ses yeux s'écarquillèrent au point qu'on aurait dit qu'ils allaient rouler hors de leurs orbites.
« Blue Stag ? » hoqueta-t-il. « Je les adore. »
Bien sûr qu'il les adorait. Remus ne pouvait jamais avoir assez de chance pour tomber sur un mec gentil et normal qui aimait The Zombies et University Challenge. (2) Il ne put s'empêcher de pousser un léger soupir tandis qu'il roulait des yeux vers la fenêtre, son expression abattue étant la seule chose qu'il pouvait y voir en-dehors de l'homme qui gesticulait si violemment qu'il avait dû baisser vivement la tête une ou deux fois.
« J'ai un pote qui dit qu'ils sont versés dans l'occultisme. » Il le prononça oh-culte-isme et remua ses doigts, puis se méprit sur le reniflement moqueur de Remus, le prenant pour de la confusion, et il continua : « C'est sur les démons et tout ça. Il dit que si on passe "Street Thirteen" à l'envers, on peut découvrir un message caché dedans. »
Remus rit à nouveau, un peu plus méchamment qu'il ne l'avait voulu.
« C'est "Street Fifteen" » dit-il à l'homme étrange. « Et ils ne sont pas versés dans l'occultisme. » (3)
Le laid visage de l'homme se tordit en une grimace alarmante et Remus fut soudain sûr qu'il allait lui foutre une baffe. Il dévisagea Remus des pieds à la tête, ses yeux rouges passant sur son short kaki et son polo à rayures.
« Et comment toi tu le saurais ? T'es juste un p'tit péquenaud débraillé. »
Ça, c'était assez mal venu. Pour sûr, il était débraillé, mais un péquenaud ? On ne l'avait plus appelé péquenaud depuis qu'il avait six ans, quand un sale petit garnement snob d'Exeter était venu dans leur école primaire pour un semestre et avait passé la majeure partie de son temps à méchamment imiter l'accent de tout le monde jusqu'à ce que quelqu'un le remette justement à sa place.
Remus s'imagina lui dire qu'il avait passé tout le dernier mois avec Blue Stag et qu'avant de partir, le bassiste l'avait embrassé. Enfin, seulement sur la joue, et ce n'avait été rien d'autre qu'un au revoir amical, mais pour des mecs comme celui-là, un baiser de rockstar restait un baiser de rockstar. Il savait cependant que ça n'aurait comme résultat qu'une avalanche de questions chiantes. En fait, il finirait probablement par se faire agresser pour obtenir un autographe alors, au lieu de quoi, il haussa les épaules et gribouilla quelques étoiles, juste dans la marge de sa page, ne répondant rien.
« Exactement ! » fit l'homme d'une voix traînante, triomphant. Puis, il continua de jacasser sur "j'ai ce pote qui" et tous les groupes qu'il considérait avoir révolutionné la musique, incluant Culture Club et Grand Funk Railroad. (4) Remus pleura presque de soulagement quand le train s'arrêta à la gare de Gloucester. Fermant son bouquin, il fit rapidement ses adieux à l'homme, qui était toujours en train de parler alors que Remus se levait.
« Rappelle-toi, mec ! » lui hurla l'homme tandis que Remus se dirigeait vers les portes coulissantes. « Passe "Street Fourteen" à l'envers ! »
« C'est "Street Fif-" oh, laisse tomber. »
Il balança son sac sur son dos et sauta du train sur le quai de la gare presque vide. Il était juste sept heures passées et il mourait de faim et avait tellement besoin de pisser qu'il était certain qu'il allait commencer à marcher bizarrement d'une minute à l'autre. Pour rendre les choses encore pires, il pouvait entendre pleuvoir à verse, dans le ciel Gloucester, un contraste déprimant avec le soleil resplendissant qu'ils avaient eu à Manchester. Il dut garder son sac au-dessus de sa tête tandis qu'il marchait jusque chez lui, le seul vêtement à capuche qu'il possédait se trouvant dans les méandres dudit sac et la tempête estivale ne perdit en intensité à aucun moment durant tout le trajet.
Stupidement, il avait commencé à espérer un quelconque changement ou une surprise une fois qu'il atteignit le numéro 26 – même un cambriolage lui aurait donné quelque chose dont se soucier – mais il fut seulement salué par le chien du voisin, toujours aussi timbré, et un petit salon calme et rangé une fois qu'il fut entré. Le tout était plongé dans une horriblement moche teinte grisâtre à cause du temps de dehors, et l'air était froid et sentait le renfermé, pour ne pas avoir été habité pendant quatre semaines.
Il laissa tomber son sac sur le sol avec un lourd soupir, avant d'appuyer sur le bouton "Message" de son répondre et de se diriger vers la salle de bains, la maison étant si petite qu'il pouvait entendre les voix jusque dans l'escalier. Rien d'important, bien sûr. Juste un message de sa dingue de veille Tante Tilley qui ignorait qu'il n'était pas chez lui et un autre de sa mère lui demandant si il était déjà de retour parce qu'elle avait besoin de lui pour monter un store et jeter un coup d'œil à l'évier de la cuisine si-ça-ne-te-dérange-pas-chéri.
Quand Remus entendit ça, il arrêta de se laver les mains et posa son front contre le miroir froid et couvert d'éclaboussures de dentifrice, fusillant du regard ses propres yeux fatigués. Rien ne vaut le charme de Gloucestershire pour vous souhaiter un bon retour chez vous.
Une conversation agonisante avec sa mère et un tard bouillon de Pot Noddle plus tard, il se retrouva assis sur son sofa, son sac à ses pieds, à écouter à faible volume son disque rayé de Joy Division. (5) Sirius l'avait convaincu de leur donner une chance, alors il avait sorti le vieux LP, après dîner. Il n'avait pas encore pris la peine d'allumer la lampe, peut-être dans une tentative subconsciente de justifier son humeur morose, et la seule lumière qui l'éclairait tandis qu'il déballait ses affaires venait des lampadaires de la rue.
La première chose qu'il fit fut de placer le grand cahier sur le côté, afin de pouvoir commencer à sortir tous ses paquets de vêtements soigneusement pliés. Tout devait être nettoyé et repassé alors il laissa tout tomber en une grande pile avant de reprendre le cahier abandonné et s'allongea sur son sofa usé. Il plaça une main derrière sa tête et utilisa l'autre pour tourner lentement les pages, examinant les bêtises qu'il y avait écrites. Il ne montrerait probablement pas ça à Frank. Il ne l'avait pas beaucoup utilisé pour prendre des notes. C'était plus devenu quelque chose comme un album, majoritairement rempli de jeux débiles, tels le pendu, le cadavre exquis et Pictionary. Il y avait des pages entières dédiées simplement à des petites maisons avec des croix en plein milieu, des paroles et des citations assez inutiles, des riffs dont Sirius lui avait donné les tablatures dans son artistique griffonnage, des phrases codées qui ne lui disaient à présent plus rien et d'innombrables gribouillages qui avaient semblé terriblement spirituels à l'époque.
Et puis, une chose qu'il ne reconnaissait pas le fit s'arrêter. Tandis qu'il éloignait un papillon de nuit, il le vit écrit en-dessous d'une des citations de James qu'il avait noté rapidement pour l'article. Il plissa les yeux pour lire ce qui était noté, dans la faible lumière de la pièce, avant de tendre la main derrière sa tête pour tirer sur la corde de la lampe.
Grâce à la lumière, Remus vit, avec un rire surpris, ce qui avait été gribouillé là : dans un cercle au stylo noir, on pouvait voir un smiley, un baiser et un numéro de téléphone.
(1) La VO donne "rightyo", c'est de l'argot irlandais pour dire en gros "okay". Étant donné la gêne de Remus, j'ai préféré utiliser un terme un peu ringard comme "oki-dok" (désolé si certains d'entre vous utilisent ce mot) que chercher un quelconque équivalent francophone.
(2) The Zombies est un groupe anglais de pop-rock, formé en 1961. University Challenge est un programme de divertissement qui a débuté en 1962. Le concept est basé sur le programme américain College Bowl, diffusé sur la radio NBC de 1953 à 1957, et à la télévision NBC entre 1959 et 1970. Produit par Granada Television et filmé dans les studios Granada de Manchester depuis sa création, University Challenge a été diffusé à hauteur de 913 épisodes sur ITV entre 1962 et 1987, avant de disparaître.
(3) "Route Quinze", que le mec bizarre confond systématiquement en "Route Treize" et "Route Quatorze".
(4) Culture Club est un groupe de new wave britannique formé en 1981. Groupe qui fut l'icône de toute une nation et très connu, surtout pour le maquillage et les costumes extravaguants de son chanteur. Grand Funk Railroad est un groupe de rock américain, formé en 1968, au style particulier axé sur la voix puissante de son chanteur, qui est un des signes distinctifs du groupe sur la scène hard rock en pleine expansion. En 1970, Grand Funk était le groupe américain qui avait vendu le plus d'albums.
(5) Pot Noddle est une marque de nouilles instantanées, la marque a été lancée au Royaume-Uni en 1978. Joy Division est un groupe anglais de new wave/post-punk formé en 1976 à Manchester. Il est considéré comme l'un des initiateurs de la cold wave.
Sorn est contente, Sorn est happy, c'est un court chapitre ! \o/
Bon, comme je m'envole dans...deux jours pour mes vacances bien lointaines, je ne suis pas sûre du rythme de publication que je pourrais maintenir là-bas (j'aurais Internet si tout va bien), donc on est gentil avec moi, hein ? Oh, et au passage, la VO est finie depuis hier (ou ce matin très tôt, comme on voudra) donc pas de risque de voir la traduction abandonnée en plein milieu. Promis, je la finirais. Même si je ne promets rien quant à la vitesse, hem.
Sorn
