Depuis 1981, le groupe originaire du quartier Nord de Londres, Blue Stag, est en tête d'affiche partout, des concerts sold-out aux controverses publiques, en passant par les collaborations musicales avec quelques uns des plus grands noms du rock.
La première tournée du groupe, pour promouvoir leur premier album éponyme, a eu pour résultat cinquante double-albums en édition spéciale et deux nominations controversées aux Grammies en 1982. Même si quelques dates au Royaume-Uni furent annulées et que des rumeurs d'une séparation prématurée flottaient dans l'air, avec le temps que j'ai passé avec le groupe sur leur nouvelle tournée, promouvant leur deuxième disque Filthy Voice, j'ai pu constater de moi-même que les quatre figures éclectiques du groupe sont suffisamment proches pour mettre de côté leurs différences afin de nous livrer une prestation époustouflante à chaque fois.
« Bien sûr que ça arrive qu'on se dispute. » me raconte le frontman James Potter, après le premier concert de la tournée, qui a prouvé que leur double nomination aux Grammies était méritée. « Mais les gens oublient qu'on se connaît depuis treize ans. Les reporters sont sur des charbons ardents à la moindre petite dissension, mais on est trop proches pour laisser ça affecter nos carrières. »
« Il n'a pas vraiment dit ça, n'est-ce pas ? » marmonna Maugrey. Il haussa un sourcil au-dessus de l'article.
Remus remua dans son siège. Il jeta d'abord un coup d'œil à Frank, à côté de lui, puis au manager grisonnant de l'autre côté de la table.
« Pas avec autant de mots. » avoua-t-il. Il y avait eu utilisation d'un terme légèrement plus vulgaire que "sur des charbons ardents" mais l'idée était la même.
Maugrey grogna et retourna son attention à l'article pendant que Remus détournait le regard, mal à l'aise, choisissant de plutôt fixer les tourbillons de son café. Il détestait être présent quand d'autres gens lisaient son travail, en particulier quand ils faisaient partie de ceux qui décidaient de si oui ou non son article allait être publié. Dans ces moments-là, il se rappelait toujours de toutes les choses qu'il n'aimait pas dans son article, des choses qui avaient trop subi la pression de la date limite pour pouvoir être changées ou de celles sur lesquelles il avait trop bloqué pour réussir à modifier quoi que ce soit.
Est-ce que toutes les citations sonnent faux, ou c'est juste parce que c'est Maugrey ? pensa-t-il avec inquiétude, tapotant la porcelaine jaune avec son ongle. Mais je ne pouvais décemment pas les écrire telles quelles. J'essaie de promouvoir ce groupe.
Et puis, soudain, Maugrey demanda : « Qu'est-ce que tu entends par là ? », sa voix grondante et le claquement des pages surprenant Remus et le faisant secouer sa tasse de café et renverser une partie du liquide brûlant sur son poignet.
« Lupin. » siffla Frank, comme si c'était de sa faute. Remus jura à voix basse tandis qu'il se tamponnait la main avec une serviette en papier et essayait de se concentrer sur les mots outranciers en question en même temps.
Le contraste entre les personnalités de James Potter et de son ami d'enfance Sirius Black crée une dynamique remarquable...
Vraiment ? Il allait avoir un problème avec ça ?
« Et bien. » dit-il patiemment, déposant sa serviette. « Ils sont amis d'enfance, non ? »
Il essaya d'offrir un sourire à Maugrey mais le laissa tomber dès qu'il vit que l'homme aux cheveux grisonnants n'était pas amusé.
« Je veux juste dire que les opposés s'attirent, vous savez, comme Lennon et McCartney ? Jimmy Page et Robert Plant ? » Il s'arrêta. « The Carpenters ? » (1)
Cette dernière suggestion parvint enfin à soutirer un grognement de la part de Maugrey, qui reprit l'article. Il lui sembla que le manager prenait une éternité avant d'enfin terminer sa lecture (il avait plus que probablement lu chaque phrase au moins deux fois). Une fois finie, il posa brusquement l'article pile dans la petite flaque de café toujours sur la table.
« Bien. » dit-il enfin. « Bien. »
« Ah oui ? » Les poumons de Remus semblèrent se dégonfler tandis qu'il faisait écho au léger soupir de soulagement de Frank et reprenait son ébauche.
« Ton style laisse beaucoup à désirer, mais le contenu est bon. »
Il s'arrêta de glisser les pages tachées dans son sac en bandoulière. « Euh. Merci ? »
« Fais-le copier. Envoie-le moi. J'emmène les garçons dans un studio à Islington. » Il parlait à Frank, à présent. « Vous m'avez dit que vous n'aviez pas de photographe. »
« Soundscape est une petite entreprise. » expliqua Frank de sa voix la plus importante. « Nous aimerions en avoir un si, euh...ne serait-ce que parce qu'obtenir les droits de photo peut s'avérer parfois un vrai parcours du combattant. »
La serveuse du café d'Oxford dans lequel ils étaient rassemblés vint à leur table pour reprendre leurs tasses et Maugrey commanda un autre café noir. Remus se demanda s'ils étaient supposés rester, eux aussi. Après tout, le manager n'avait pas exactement l'air de se délecter de leur compagnie.
« Je le ferais lire aux garçons quand je les verrais. Ils sont pas là aujourd'hui, par contre. Potter a foutu le camp à Miami, entre tous les endroits possibles. » marmonna Maugrey, avant d'ajouter, en secouant la tête. « Comme si une tournée de trois mois ça faisait pas des vacances suffisantes. »
« Comment vont les autres ? » demanda Remus, avec circonspection.
« Bien. » répondit sèchement Maugrey. « Fabian et Peter allaient venir, mais finalement ils ont décidé qu'ils avaient besoin d'un peu de repos, pauvres petites choses. »
« Et...Sirius ? » Il ignora le regard d'avertissement que lui lança Frank et offrit son air le plus innocent à Maugrey.
Maugrey grommela une réponse qui ressemblait à s'y méprendre à "probablement dans un fossé quelque part", avant d'avaler sa seconde tasse de café comme si c'était de l'eau. Frank eut un petit rire bon enfant, mais Remus ne fit que cligner des yeux, incertain de si c'était supposé être une blague ou non. Il n'était même pas sûr de savoir si Maugrey avait un sens de l'humour. En tout cas, c'était un drôle de sujet de plaisanterie pour le manager d'un groupe à succès.
Maugrey ne semblait pas intéressé par une conversation concernant le bassiste, cependant.
« Vous dîtes que votre magazine ne se vend que dans le Gloucestershire ? » demanda-t-il à Frank.
« Oui. » dit Frank, avec hésitation, jetant un coup d'œil rapide à Remus pour un quelconque soutien. « Pour l'instant. Mais cela recouvre Cheltenham, Tewkesbury... »
« Oui, je connais les éléments constitutifs de Gloucestershire, merci. » (2)
Frank se tut.
« Je veux une réponse de la part de vos gosses de campagne, Mr Londubat. »
« Nous sommes le second magazine musical au niveau ventes, à Stroud. » dit rapidement Frank. C'était sa revendication la plus fière à ce jour. Il n'avait jamais mentionné qu'ils n'étaient que quatrième à Gloucester même.
« J'en ai marre de ces publications haut de gamme qui essaient de nous soutirer tout ce qu'on a. » dit brusquement Maugrey, comme s'il était étouffé par un secret enfoui depuis longtemps. « Nous nous sommes traînés la moitié du pays pour vous avoir, qu'ils disent, et on nous a payé pour vous mettre en couverture. Vous n'aimez pas ? On prendra quelqu'un d'autre. Il y a six mois, NME a proposé à mes garçons la couverture pour deux heures d'interview avec eux, sans aucune limite dans les questions. J'ai dit non. » Il tendit un doigt accusateur vers Remus. « Et tu sais qui ils ont pris à la place ? Stubby Boardman – non mais, tu te rends compte ! » (3)
« Oh. Euh, c'est... »
« Scandaleux ! » éclata Frank. « Je pensais que son groupe s'était séparé ? »
« Quelque horrible édition qui relate toute sa carrière, sans aucun doute. Pathétique. »
Maugrey vida le reste de sa tasse et la reposa violemment sur la table à nouveau, passant un poignet couturé de cicatrices sur sa bouche.
« Je ne les soumets pas à ces joyeusetés promotionnelles pour garder la santé, Lupin. Si on obtient une bonne réponse de votre part, je pourrais faire appel à nouveau à toi. Les garçons m'ont dit que t'étais mieux que les autres journalistes. Digne de confiance. » Il jeta un coup d'œil sévère à Remus.
« Ça ne m'intéresse pas de vendre les gens. » répondit Remus, se forçant à fixer Maugrey dans ses yeux terrifiants.
« Non. » dit finalement Maugrey. « Je le sais. »
« Vous pouvez toujours faire confiance à Remus. » dit Frank avec entrain, apparemment sans remarquer la reconnaissance silencieuse des secrets que partageaient journaliste et manager. « C'est la raison pour laquelle je l'ai choisi pour vous, en premier lieu. Il ne vous laissera jamais tomber, celui-là. »
Remus n'était pas sûr de savoir à quel moment il était devenu le gars de confiance de Frank Longdubat, mais c'était assez amusant tout de même. Même s'il appréciait Frank – d'une drôle de façon, certes – ce n'était un secret pour personne qu'il changeait de visage avec chaque personne qu'il rencontrait.
« Je suis heureux d'entendre ça, Mr Longdubat et, vraiment, ça a été charmant. » annonça Maugrey, comme s'il n'était pas heureux du tout et que ça avait été la chose la moins charmante du monde. « Mais j'ai une conférence de presse dans une heure et je dois ramasser les trois qui n'ont pas foutu le camp aux States. »
Il commença à se lever, se pinça le front comme s'il été assailli par une terrible migraine.
« Ce qui veut dire que je dois trouver cet inutile de Black d'abord et Dieu sait combien de temps ça prendra. »
Remus voulait lui dire d'arrêter de s'en prendre à Sirius, qu'il avait déjà probablement sa dose avec James. Au lieu de quoi, il lui offrit un petit sourire, presque compatissant, pour lequel il se détesta de suite et fit signe de se lever à son tour.
« Je vous enverrais quelqu'un avec les photos. Je ne fais pas confiance aux foutus services postaux et je ne veux pas les voir imprimées ailleurs. » dit-il, comme si Remus et Frank conspiraient pour vendre les photos au plus offrant. Remus se demanda si Maugrey avait toujours été aussi paranoïaque ou si c'était juste le résultat d'être le manager d'un groupe de rock impétueux. Peut-être que James avait déteint sur lui. Ou l'inverse.
« Bien sûr. C'était un plaisir de vous rencontrer. » lui dit Frank, avançant une main vers lui. « Un réel honneur. »
C'était pousser un peu loin.
Maugrey accepta la poignée de main, puis enserra celle de Remus dans une poigne d'acier. Puis, avec le bruissement de quelques livres sterling et le sifflement d'un trench-coat, il disparut, la petite clochette du café sonnant à sa sortie.
« Drôle d'homme. » murmura Frank, passant au crible les billets avec une main. « Mais généreux. Enfin, je suppose qu'il doit bien, avec tout l'argent qu'il se fait avec le groupe. C'est exorbitant. Je les ai vus sur The Tube (4), la nuit dernière, je te l'ai dit ? » Ils quittèrent le café, tombant dans les rues venteuses d'Oxford et Remus serra son écharpe un peu plus autour de son cou.
« Je les ai vus aussi. » répondit-il, enfonçant ses mains profondément dans les poches de son manteau, tandis qu'ils marchaient sur le trottoir jonché de feuilles mortes. Le groupe avait bien joué, un set typique avec un public d'ados éperdus d'admiration qui répondait avec enthousiasme, mais leurs états de dénudement variés et les substances noires qui entouraient leurs yeux l'avaient plutôt distrait. Ça avait été assez déconcertant de voir James, sans lunettes et les yeux soulignés de khôl, faire sa meilleure imitation de Jagger quand il n'y voyait probablement rien. Et puis, il y avait eu Sirius...
« Tu penses que les groupes sont payés combien pour ce concert ? Allez, vas-y, dis combien ? »
« Quelques centaines de livres ? » demanda Remus avec un haussement d'épaules.
« Cinq cents par personne. Enfin, je sais qu'on dirait que ce n'est pas beaucoup mais ils jouent deux chansons et hop, ils ont fini. Alors c'était un formidable coup pour eux, hier soir. » Frank s'arrêta pour glisser une main dans sa poche, cherchant son ticket de retour. « Et ils ne sont même pas terribles. » ajouta-t-il, une fois qu'il en eut tiré la carte orange.
Remus arrêta d'essayer de trouver sa propre carte pour fixer l'autre homme. « Qu'est-ce que tu entends par là ? »
« Blue Stag. Ils sont un peu... » Frank plaça sa main dans l'air entre eux et la balança d'un côté à l'autre. « Tu trouves pas ? Enfin, c'est ce que je pense en tout cas. »
« Tu étais tellement excité à propos de l'exclu. »
« Lupin, j'ai dit que je ne les trouvais pas terribles. Ça ne veut pas dire que les adolescents dépressifs de Gloucestershire sont d'accord avec moi. » Il haussa légèrement les sourcils. Ils approchaient de la gare d'Oxford, à présent, et il tripota sa carte entre ses doigts. « Melody Maker pense comme moi, par contre. Tu as lu la critique de cette semaine ? » (5)
« Non, laquelle ? »
Frank le fixa, ennuyé. « Je pensais t'avoir dit de commencer à la lire ? Je sais que tu penses que Melody Maker a viré trop pop, mais tu dois continuer à garder un œil sur les concurrents, Lupin. »
Il balança une main en l'air, renversant presque une petite femme qui se dépêchait à côté d'eux dans le même temps.
« La critique de l'album. S'avère qu'ils pensent que c'est une daube. Insipide, bruyant et... » Frank plissa le nez, puis haussa les épaules. « Quelque chose d'autre. J'en ai une copie dans mon bureau, je te laisserais y jeter un coup d'œil pour te faire ton idée. »
« Mais pourquoi est-ce qu'ils diraient ça ? » demanda Remus. La femme qui avait presque été la victime de la main de Frank fixait à présent Remus avec crainte. Il l'ignora.
« Tout le monde a apprécié le premier album et celui-ci est à peine un énorme bond. Ils ont plutôt totalement affiné leur musique. Je t'ai dit que Melody Maker avait viré trop pop – franchement, ils n'aiment rien qui ne soit pas des types bizarres avant-gardistes avec un synthé, ces temps-ci. »
Il ne dit pas, bien sûr, qu'avant la tournée, il avait été un de ceux qui voyait aussi Blue Stag comme une sorte de groupe à la gloire éphémère, aussitôt reconnu, aussitôt oublié, qui voulait imiter les Sex Pistols. Il avait écouté leurs albums en boucle tout le dernier mois, et si leur musique n'était pas exactement révolutionnaire, le son des concerts différait totalement avec celui qui sortait des baffles d'une chaîne Hi-Fi. Il n'y avait pas de blagues impromptues ou d'improvisations, pas de foules hurlantes, pas de solos foirés. Il avait fait plus attention aux paroles, aux rythmes, et avait réellement appris à voir leur son comme autre chose que du bruit plein de rage.
Alors, pourquoi Melody Maker ne pouvait-il pas faire de même ?
« Calme-toi, Lupin. » dit Frank, l'air légèrement inquiet. « Je ne t'ai jamais vu si énervé, même pas quand Fenwick a avoué admirer Yoko Ono. (6) Pourquoi est-ce que tu t'en soucies tellement ? »
« C'est moi qui ai passé un mois avec eux. Je les aime bien. »
« Et bien. » continua Frank, l'ignorant complètement. « Heureusement, notre chronique est moins une critique qu'un compte rendu personnel alors on ne devrait soulever aucun débat féroce à cause des divergences d'opinions. J'ai vérifié quelques gros noms pour les critiques, mais il n'y a rien dans Rolling Stone ou NME. Ce mois-ci appartient à Black Sabbath. Fenwick fait la critique de leur nouvel album. Tu l'as écouté ? »
Remus, agacé, secoua la tête. Frank soupira à nouveau.
« Pour l'amour du ciel, Lupin, tu dois... »
« Élargir mes horizons, oui, je sais. »
L'autre homme claqua des doigts devant le visage de Remus. « Et pas de ce ton-là, merci. Allez, viens, le train arrive dans une minute. Tu peux me mettre au parfum des idées de design de Dorcas. Dieu sait que je n'arrive pas à placer un seul mot avec elle. »
« Insipide et vulgaire, depuis le nom du disque jusqu'à la photo de la pochette effrontée. Notre verdict ? Gardez votre chemise sur vous la prochaine fois, Mr Potter. »
Remus posa brusquement le magazine sur ses genoux et fixa les trois paires d'yeux qui le regardaient. « Vous voyez ? Tout ce dont ils se soucient, c'est du physique. »
« On ne veut pas que James Potter garde sa chemise sur lui, de toute façon. » claironna Dorcas, son geste accompagné d'une lime à ongles pour faire valoir son point de vue.
« Je ne m'inquiéterais pas trop là-dessus, Remus. Frank m'a aussi fait lire cette connerie – la semaine dernière, ils ont nommé Toni Basil (7) comme une des meilleures artistes de tous les temps. » Benjy haussa des épaules. « Qu'est-ce qu'on peut y faire ? »
« Je ne comprends simplement pas pourquoi ces magazines insistent à être aussi creux tout le temps. »
Il feuilleta les fines pages avec exaspération. Il savait que les magazines s'intéressaient de plus en plus à la mode et aux rumeurs qu'à la musique en elle-même, mais lire des anecdotes dégoûtantes sur des gens qu'il connaissait était bien pire que quand ça concernait quelqu'un qu'il n'avait jamais vu que sur un écran télé.
« Allô Remus ? Ici la Terre. C'est exactement ce que nous sommes. On est un magazine musical aussi, tu sais. » lui rappela Emmeline.
« Nous parlons de faits musicaux valides et offrons notre opinion sur la façon dont un disque aurait pu être amélioré. Nous n'avons jamais considéré la couleur de cheveux de Fabian Prewett comme assez importante pour écrire dessus. Je veux dire, ces gens jouent directement avec les adolescentes... »
« Et c'est pourquoi ils vendent des millions de magazines et pas nous. Accepte-le, Remus. Si nous voulons nous développer, on va devoir finir comme eux. Tous ces détails croustillants que tu as sans aucun doute découvert sur Blue Stag et que tu as dû laisser de côté pourraient devenir très utiles. »
Benjy ne disait ça que pour asticoter Remus, mais il se raidit tout de même, jetant à l'homme blond un regard irrité. Dès son premier jour de retour au boulot, il y avait déjà quelques semaines, il avait harcelé Remus pour avoir des informations de l'intérieur. Au début, leurs boissons préférées, leurs façons de dormir et leurs mauvaises habitudes avaient suffi. A présent, il cherchait à connaître les potins, leurs relations et leurs disputes, comme si lui était une de ces adolescentes. Remus commençait à venir à bout des différentes façons dont il pouvait dire "non, Sirius Black n'a pas de petite amie" sans rendre la vérité évidente. Ou du moins, c'était l'impression l'impression qu'il avait.
Si seulement il n'avait pas été aussi loin dans ce couloir d'hôtel, il aurait été aussi ignorant que Benjy. Mais, après tout, s'il n'avait pas erré jusqu'au bout de ce couloir, il aurait pu ne jamais se retrouver avec cette impression étrange et plutôt déroutante d'être embrassé sur la joue. Ou un numéro de téléphone.
« Je vous ai déjà dit tout ce que je savais. » mentit-il, replaçant le magazine sur son bureau. « Alors, quand tu vendras ton âme, libre à toi d'écrire autant que tu veux sur leur marque préférée de cigarettes. »
Ce à quoi Benjy répondit par un rire paresseux, retournant sa chaise à la position sur deux pieds et passant ses bras épais derrière sa tête. « Tu les vendras. » dit-il sagement. « Ça arrive. »
Remus roula des yeux à l'homme qui était d'un an son cadet et n'avait jamais eu un boulot stable avant celui-ci dans sa vie.
« Et bien, en attendant... » Il se départit de son bureau et tapota les poches de son jeans, s'assurant de la présence de ses clés et de son porte-feuille. « Je m'en vais. Je dois aller au White Hart ce soir. »
Il accueillit avec bonheur la pensée de quitter le boulot, mais grimaça presque à l'idée de la destination de ce soir. Tout ce que Frank qualifiait de "du style à Sonny and Cher" (8) ne pouvait être que douloureux.
« Le duo de folk ? »
« Oui, celui-là. »
« Je pourrais bien venir plus tard. Te rejoindre pour une pinte, si y'a pas de flics. »
« Je compterais pas dessus. » fit sèchement Remus. Il enfila sa veste, puis jeta un coup d'œil au magazine avant de le faire passer du bureau au tiroir. « Ce sont des écolos. »
Il quitta le bureau avec le claquement de la porte en verre. L'air était frais sur sa route de retour, il gardait la tête courbée à cause de la pluie et, tandis qu'il marchait, frayant péniblement son chemin entre les flaques qui trempaient ses chaussures de baseball déjà ruinées, il repensa à la cinglante critique.
Il se retrouva à errer dans ses pensées, à son irritation d'être incapable de cesser de penser au groupe, à la possibilité que Sirius ait vu la critique, lui aussi. Bien sûr, étant donné la personne cool et décontractée qu'il était, c'était plutôt improbable (Sirius n'avait jamais semblé intéressé par les critiques), mais Remus n'avait jamais réellement songé aux mauvaises critiques auparavant. Il en avait donné, bien sûr, mais seulement à présent songeait-il au sentiment terrible qu'on devait ressentir de voir tout son travail être publiquement démonté. Il s'imagina recevoir un rapport à chaque fois qu'il publiait un article et la pensée de toute la pression que ça pourrait représenter le fit se sentir plus qu'un peu coupable.
Une fois chez lui, après avoir balancé sa veste sur le sofa et passé une serviette dans ses cheveux trempés, il s'arrêta dans sa quête de nourriture pour considérer le numéro de téléphone qui était collé au frigo avec un petit peu plus de sérieux. Supposons que Sirius avait lu la critique de Melody Maker – est-ce qu'il en serait fâché ? Aurait-il besoin d'être rassuré ? Avait-il même lu son article à lui, Remus ?
Il tendit la main pour tirer le papier de son frigo.
Tu n'es pas obligé d'appeler, claironna une voix irritée dans sa tête, tandis qu'il fixait les chiffres inscrits à l'encre, tordant la serviette dans sa main. Arrête d'essayer de te trouver des raisons pour téléphoner.
C'était vrai, bien sûr. Il avait rêvé d'une raison pour taper les numéros sur son téléphone dès qu'il avait découvert la note, il y avait plus de deux semaines. Il avait espéré que montrer l'article à Maugrey lui donnerait l'occasion rêvée, mais aucun membre du groupe n'avait été présent et maintenant, il en revenait à se chercher des excuses.
Il m'a donné le numéro, il a peut-être envie que je l'appelle, argumenta-t-il faiblement contre lui-même.
Tu as le numéro de ta mère, rétorqua la voix, mais tu ne cherches pas activement à la contacter, elle.
Il était ridicule. Pourquoi est-ce que c'était aussi difficile ? Sirius lui avait donné ce foutu numéro. Mais peut-être que Sirius s'en fichait, après tout. Sirius ne se rappelait probablement même pas le lui avoir donné. Cette pensée causa une drôle de douleur dans l'estomac de Remus. « Remus ? D'où je te connais encore ? La tournée ? Ah oui...bien sûr... » C'était une idée horrible, sans dire qu'elle était totalement ridicule, mais s'il avait raison ? Et si Sirius luttait pour simplement se souvenir de son nom ?
Il se détourna et attrapa la bouilloire, commençant à la remplir d'eau et essayant très fort de ne pas fixer à nouveau la note Puis, soudain, il posa la bouilloire et attrapa le téléphone avec une détermination qu'il montrait rarement. C'était la même qu'il utilisait avant de sauter dans de l'eau profonde ou de vérifier ses factures, comme s'il était détaché de son corps, à se regarder de très loin. A présent, il tapait les numéros avec à peine un regard pour le papier, les ayant mémorisés depuis deux semaines passées à les fixer chaque matin au petit-déjeuner, et colla le téléphone contre son oreille.
Puis la sonnerie retentit et il commença à douter à nouveau, à revenir à ses sens. Et qu'allait-il dire, bon Dieu ? « Pleure pas, Sirius, Melody Maker a viré trop pop, de toute façon. » ? Et si ce n'était même pas le numéro de Sirius ? Dieu savait qu'il avait un drôle de sens de l'humour – et si c'était le numéro de James ou de Maugrey ou du chauffeur de bus ? Bon Dieu, et si c'était celui de...
« Allô ? » Un homme avait décroché, mais ce n'était pas Sirius.
Remus ouvrit la bouche pour répondre, fixant l'espace vide sur son frigo où la note s'était trouvée. Il ne dit pas un mot. L'homme se répéta et Remus raccrocha vivement le téléphone, sa peau le picotant.
Ou bien il avait eu raison de penser que Sirius lui avait donné le mauvais numéro, ou alors il avait été assez stupide pour croire que Sirius serait seul. La voix avait été douce, plus vieille, mais clairement de la haute société, juste à en juger par ces deux "Allô".
Il était probablement riche. Et un modèle.
Mais, alors que Remus s'occupait avec la cuisinière à gaz pour essayer d'oublier son humiliation, le téléphone commença à re-sonner, le faisant presque renverser de l'eau partout. Il songea l'ignorer. Et si c'était le modèle, qui voulait lui dire ses quatre vérités ? Mais, et si c'était quelqu'un d'important ? Frank, qui appelait pour lui dire qu'il n'avait pas besoin d'aller voir Sonny and Cher, après tout, par exemple ? Sa chère mère, qui avait encore trébuché sur le bol du chat ? Il ne se pardonnerait sûrement jamais s'il ne répondait pas.
Il décrocha à nouveau le téléphone.
« ...Allô ? »
« Remus ? »
Seulement quand il entendit ça, Remus réalisa que ses yeux étaient clos et il les rouvrit. « Sirius ? »
« Ouais, je pensais bien que ça devait être toi. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Sirius savait qu'il raccrocherait. C'était embarrassant.
« Je... »
« Est-ce que tu as été coupé ? C'est embêtant, n'est-ce pas ? Ou est-ce que c'était George ? Parfois il raccroche s'il pense que c'est, tu sais, un fan. Ou quelqu'un de taré. »
« Non, je...George ? » George. Pas un nom qu'il aurait associé à un modèle mais...
« Celui qui s'occupe de ma maison. Il répond toujours au téléphone. »
« Tu as un majordome ? » fit Remus, avant de pouvoir s'en empêcher. Puis il porta la paume de sa main à son front. Idiot.
Sirius éclata de rire et Remus ressentit une surprenante pointe de nostalgie à l'estomac, à ce son. C'était assez bizarre de l'entendre au téléphone, même s'il n'avait pas l'air différent de ce qu'il était normalement. La même voix rauque, le même accent traînant du Sud.
« Ouais, si tu veux. Je n'aurais pas retéléphoné mais j'espérais que ce serait toi. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Ça fait un bail et t'as jamais appelé ! »
Remus s'appuya contre le frigo, commençant à se relaxer. Sirius, lui donner le mauvais numéro ? Quelle sotte idée, qui aurait bien pu songer à ça.
« Je pensais que tu serais occupé. » dit-il. « Et puis je t'ai vu sur The Tube. C'était vraiment génial, d'ailleurs et...comment était le reste de la tournée ? »
« Excellent. » répondit Sirius, de manière peu convaincante. « Comment est Gloucester ? »
Remus regarda par la fenêtre de la cuisine, sa main libre commença à jouer avec les lettres de l'alphabet aimantées sur son frigo, une habitude nerveuse qu'il avait, et à peu près la seule chose à laquelle lui servaient les lettres. Il les arrangea adroitement pour former le mot pluie.
« Humide. » répondit-il.
« James est à Miami. »
« Oui, j'ai entendu dire. Quel chanceux. »
« Tu comptes accepter mon offre bientôt ? »
Remus s'arrêta de faire tourner le R orange entre ses doigts.
« Laquelle ? » demanda-t-il, comme s'il n'en avait aucune idée.
« Je voulais que tu viennes, tu te rappelles ? J'ai dit qu'on ferait quelque chose. »
Il se rappelait, bien sûr. Mais il ne voulait pas que Sirius pense qu'il était impatient ou qu'il avait compté les jours sur son calendrier. Son plaisir au fait que Sirius s'en souvenait tout court était déjà assez pathétique.
« Je me rappelle. Ça a l'air bien. » dit-il, essayant d'avoir l'air intéressé et nonchalant en même temps, comme si traîner avec Sirius Black était juste un-truc-normal.
« Génial ! Quand ? »
« Et bien... » Il avait envie de dire maintenant. Il voulait que Sirius sache à quel point il pouvait être amusant et spontané. Et puis il se souvint du groupe de folk qu'il devait critiquer.
« Bientôt ? » demanda Sirius.
« C'est juste...le boulot... »
« Tu ne travailles pas le week-end, n'est-ce pas ? Viens ce week-end alors. »
« Sirius. »
Le D vert tomba au sol et Remus claqua la langue de mécontentement, se penchant pour le ramasser.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Y'a quelque chose qui va pas ? »
« Non, j'ai juste fait tomber le D. »
« Le quoi ? »
Ses doigts éraflèrent la lettre et réussirent à la pousser entre plus loin. Il fit un autre bruit exaspéré. « Le D vert sur mon frigo. Il est tombé en-dessous du placard. » dit-il avant de pouvoir s'arrêter et remarquer à quel point il pouvait avoir l'air stupide.
Il y eut une pause, et puis, avec un sourire évident dans sa voix, Sirius dit : « Ça fait vraiment du bien de t'entendre. »
Toujours accroupi, Remus s'assit sur le froid carrelage et reposa sa tête contre le pied de la table. Il abandonna le D et était incapable d'empêcher le sourire d'envahir son visage tandis qu'il tordait le fil du téléphone autour d'un doigt. Pas besoin de mentionner les mauvaises critiques, après tout. Sirius allait bien.
« Ça fait du bien de t'entendre, toi aussi. »
(1) John Lennon et Paul McCartney, membres les plus médiatisés des Beatles (pop/rock, années 70). Jimmy Page et Robert Plant, de Led Zeppelin (hard rock/heavy metal, années 70). De façon assez marrante, The Carpenters (groupe de pop des années 70) sont un duo...frère/sœur. Je plains celui qui passe pour la fille.
(2) Pour ceux qui l'ignorent, "shire" en anglais veut dire "comté" (les fans du Seigneur des Anneaux version anglaise le sauront), donc Gloucestershire veut en réalité dire "comté de Gloucester". Oh et pour le fun, ça se prononce plus ou moins "glasteu(r)sheu(r)". Non, on ne prononce pas le "ce".
(3) L'auteur fait ici une très jolie référence à Harry Potter ! En effet, Stubby Boardman, chanteur de The Hobgoblins (Les Croque-mitaines, en français), ne serait autre que...Sirius ! Stubby Boardman aurait pris sa retraite vers 1980 après avoir reçu un navet en pleine figure à Little Norton. Selon Doris Purkiss (interviewée dans le Chicaneur, été 1995), Sirius Black est innocent, puisqu'il est en vérité Stubby Boardman et qu'il aurait dîné aux chandelles en sa compagnie le fatidique 31 octobre 1991.
(4) The Tube était un programme de télévision britannique innovateur axé sur la musique pop/rock qui fut diffusé pendant cinq saisons, du 5 novembre 1982 jusqu'en 1987. Le programme fit connaître un bon nombre de groupes émergeants des années 80. Parmi les artistes qui y ont joué, on peut citer : Bon Jovi, Depeche Mode, Duran Duran, Hanoi Rocks, Iggy Pop, Judas Priest, Madonna, Pet Shop Boys, R.E.M., Siouxsie and the Banshees, Tears for Fears, The Smiths, The Cult, The Cure, The Mission, Tina Turner, U2, Whitney Houston, ZZ Top...et bien d'autres.
(5) Le Melody Maker, publié au Royaume-Uni depuis 1926, était devenu la plus ancienne revue musicale au monde jusqu'à l'arrêt de sa publication, en 2000, où il fusionna avec NME.
(6) Femme de John Lennon, elle est souvent considérée par les fans comme une des causes de la séparation des Beatles. N'oublions pas que dans No Expectations, Remus est un fan des Beatles.
(7) Toni Basil est une chorégraphe, chanteuse, compositrice, musicienne, actrice et réalisatrice américaine née le 22 septembre 1943 à Philadelphie, mieux connue pour son tube classé n°1 et vendu à des millions d'exemplaires "Mickey", sorti en 1982.
(8) Sonny and Cher est un duo américain formé en 1963 par Sonny Bono et sa femme, la chanteuse Cher. Quant au White Hart, il s'agit d'un café de Gloucester.
Excusez-moi du long délai pour la publication de ce chapitre. Il se trouve que, manque de bol, je n'ai pas de connexion sur mon lieu de vacances (on dit merci les cybercafés) donc pour publier (et traduire...vu que je n'ai aucun dictionnaire anglais sous la main), c'est un peu difficile pour moi, en ce moment. J'ai dû réviser ce chapitre à vitesse éclair avant la fermeture du cybercafé donc excusez-moi s'il y a des fautes. Je pars dans quelques jours ailleurs et là, je n'aurais pas du tout Internet normalement (ni mon PC). Donc, le prochain chapitre (dont j'ai vaguement commencé la traduction) arrivera peut-être seulement à mon retour au pays dans trois semaines...Avec énormément de chance, ça peut être deux semaines, mais n'y comptez pas trop.
Sorn
