Sirius parla peu, le lendemain matin. Il se leva tôt, laissa Remus dans le lit et partit prendre une douche. Vingt minutes plus tard, il revint les cheveux mouillés et peignés, avec deux tasses de thé dans les mains.
Marmonnant un merci, Remus prit une des tasses et s'assit dans le lit chaud et magnifiquement confortable, tout en matelas en mousse et oreillers bourrés de plumes d'oie. Il avait dormi en jeans et T-shirt, ce qui avait quelque peu raidi ses muscles, mais la chaleur agréable de la pièce compensait largement cet inconfort. Sirius avait fermé la fenêtre durant la nuit, ainsi, il faisait douillet dans la pièc, malgré le temps glacial et ensoleillé qu'on pouvait deviner par la fenêtre.
« Tu as bien dormi ? »
« Oui. » mentit Remus.
Il ne voulait pas que Sirius croie qu'il avait mal dormi parce qu'ils avaient dormi dans le même lit. Malgré le confort somptueux du matelas et des draps et la sensation toute nouvelle et agréable d'un corps chaud contre le sien, il avait été agité. Il s'était réveillé plus d'une fois, s'attendant à trouver Sirius en train de pleurer ou tout simplement parti. Mais non, il avait été à ses côtés toute la nuit, respirant tranquillement tandis que Remus, comme toujours, était celui qui se tracassait pour rien.
« Est-ce que tu vas bien ? » demanda Remus, observant Sirius se glisser à nouveau dans le lit, avec ses vêtements propres.
Il n'avait pas encore souri, sa seule réponse étant un simple "ouaip". Il ne regardait pas Remus tandis qu'il buvait son thé. On aurait presque dit qu'il était embarrassé.
Remus changea de sujet avec tact.
« Il est quelle heure ? »
« Presque neuf heures. » marmonna Sirius dans sa tasse, tandis qu'il s'éloignait du réveil sur la table de chevet.
« Et à quelle heure est-ce que tu dois être à Oxford ? »
Sirius ne répondit pas tout de suite.
« Allez, quelle heure ? » le pressa Remus. Bon Dieu, on aurait dit sa mère.
« Une heure. »
« On ferait bien de démarrer, non ? »
« Non. » répondit Sirius, têtu.
« Si. » Remus passa une main dans ses cheveux et prit une nouvelle gorgée de thé. « Ça nous prendra deux heures pour aller à Gloucester et puis encore au moins une heure pour revenir à...en fait, c'est stupide. Ça sert à rien. Je pourrais tout aussi bien prendre le train. »
Il ne pouvait tout de même pas s'attendre à ce que Sirius l'emmène jusque chez lui et puis revienne le chercher. Ce n'était pas comme s'il pouvait lui rembourser le prix de l'essence.
« Si on prend la moto, on sera là plus vite. » fit remarquer Sirius.
« Ne sois pas ridicule. Tu dois toujours respecter les limitations de vitesse comme tout le monde. »
« On peut éviter le trafic. » rétorqua Sirius, comme si c'était la chose la plus évidente au monde.
« Je ne monte pas sur une moto avec toi, et surtout pas si tu évites le trafic. »
« Oh mais c'est trop bien. » Ça devait être vraiment trop bien, parce qu'un sourire venait enfin de s'afficher sur les lèvres de Sirius. « Quand le trafic commence à ralentir, tu n'as qu'à faire clignoter tes phares jusqu'à ce que les voitures s'écartent. Ils croient que t'es un policier à moto. »
« Puéril. »
« Génial, plutôt, oui. » Sirius donna un petit coup à la jambe de Remus de sa main libre. « Allez. Ça me mettra de bonne humeur. »
« Oh, c'est comme ça que tu t'y prends, pas vrai ? » dit Remus, avec un sourire bon enfant, mais il maintint son je-ne-veux-définitivement-pas-monter-sur-ta-moto-meurtrière pendant au moins vingt minutes avant de se retrouver dans le hall de Sirius, un casque bleu et argent dans les mains. Sirius se tenait devant lui, souriant, et tapa des doigts le haut du dur casque en plastique.
« Et voilà. » dit-il gaiement, enfilant sa veste et remontant la fermeture éclair. « Enfile-le. »
Au moins, raisonna Remus, c'était un de ces casques de sport qui couvraient tout le visage, plutôt qu'un de ces trucs ridicules qui laissaient votre visage à découvert et qu'il avait vu des gens porter sur des scooters – il n'aurait pas l'air trop stupide. Pourtant, il savait que son inquiétude se reflétait sur ses traits quand il suivit péniblement Sirius jusqu'à la porte d'entrée, casque en main, pour plonger dans le vent glacial de l'extérieur.
Il voulait que Sirius soit heureux – et son humeur s'était en effet immensément améliorée depuis que Remus avait finalement cédé à ses supplications – mais bon Dieu, il ne voulait pas monter sur cet engin. La conduite de Sirius était déjà suffisamment désastreuse.
Mais il était heureux, c'était le principal. Et qu'y avait-il de mal à monter sur une bête d'acier monstrueuse et rouler vers une mort certaine si cela voulait dire que Sirius Black était heureux ?
Quelqu'un – probablement George – avait recouvert la moto pendant la nuit pour l'abriter de la pluie. Elle n'avait pas tellement l'air garée mais plutôt simplement l'air d'être à l'arrêt. Sirius retira la bâche noire couverte de pluie avec un plaisir certain, la lançant par-dessus la porte du jardin, puis se tint pour admirer la moto dans toute sa gloire, comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant. Elle était rouge, noire et blanche et très jolie, avec ses grands pneus massifs et sa machinerie étincelante.
« Elle est très...brillante. » dit Remus, se rendant compte rapidement d'à quel point il avait l'air d'un amateur. « Je veux dire, euh...qu'est-ce que c'est ? »
Sirius, à cet instant, avait déjà allumé sa cigarette du matin. Il recula pour se percher sur le mur de sa maison et admirer son véhicule dans son entièreté.
« Katana. Une japonaise. » dit-il fièrement. « On ne peut jamais se tromper avec des bécanes japs. Franchement, je comprends pas ces gens qui choisissent les classiques bécanes britanniques, pensant qu'elles sont vraiment chic. C'est vrai, elles sont plutôt belles, mais elles roulent comme de la merde. »
Il recracha lentement sa fumée, l'observant tandis qu'elle se mêlait au brouillard froid et vif.
« Je me rappelle. » dit-il, tandis qu'un nouveau filet de fumée s'échappait de ses lèvres. « Je me rappelle, quand j'avais seize ans, quand on traînait avec tous ces autres gars avec nos petites motos britanniques de seconde main. J'avais cette Ariel Arrow qui perdait de l'essence partout, j'en étais carrément fier, ouais. »
Il tendit la main pour montrer à quel point la moto avait été basse et ricana.
« Et puis un jour, alors qu'on était tous dehors, devant le Hawaiian Eye – tu sais, le club de Camden – quand le frère de Fab, Gideon, s'est ramené à toute vitesse au coin de la rue, ses cheveux roux au vent – parce que, ouais, personne portait de casque, à l'époque – sur sa Honda Dream rouge vif. Il m'a laissé l'essayer et, franchement Remus, je ne suis plus jamais monté sur une moto brit' depuis. »
Remus ne comprenait pas exactement tout ce charabia – les seuls katanas qu'il ait jamais vu ou dont il ait entendu parlé étaient ceux qui étaient dans The Master Gunfighter (1) – mais il hocha néanmoins la tête, et Sirius sembla suffisamment satisfait qu'il ait compris.
« Techniquement, c'est une routière mais, hm, elle est un peu plus petite que les motos de type cruiser normales. » dit-il, tirant une nouvelle fois sur sa cigarette. « Va falloir se serrer. » (2)
Remus le fixa tandis que Sirius jetait sa cigarette à terre et faisait tourner son casque entre ses mains avant de sauter du mur.
« Est-ce que je vais tomber du siège ? » demanda-t-il, sa voix ressemblant soudain à un couinement anxieux.
« Non. » Sirius s'avança vers lui jusqu'à ce qu'ils soient face à face. Il plaça son propre casque sur le siège de la moto et prit celui de Remus de ses mains. « Pas tant que tu t'accroches. Allez, maintenant, enfile ça. »
Il le glissa lui-même sur la tête de Remus. La sensation était étrange, c'était lourd et chaud, comme s'il était soûl.
« Il est peut-être un peu trop large pour toi. » Tandis que Sirius resserrait les sangles pour lui, il surprit Remus en train de le regarder et ses lèvres s'étirèrent en un bref sourire alors qu'il tapait légèrement le côté du casque avec sa paume. « Il te va bien. »
Se retournant, Sirius tendit la main vers son propre casque, l'enfila beaucoup plus adroitement et balança une jambe par-dessus la moto massive.
« Allez, monte. » dit-il, et, à contre-cœur, Remus lui obéit.
Le siège était bien plus petit que ce qu'il avait cru de prime abord, le cuir capitonné ne lui arrivant que tout juste dans le bas du dos, de telle façon à ce qu'il avale de travers à la vue du minuscule bout de métal qui restait derrière lui.
Il sursauta quand la moto rugit soudain, ses bras s'enroulant automatiquement autour de la taille de Sirius, ses doigts s'accrochant désespérément au cuir souple de sa veste.
« C'est ça. » entendit-il Sirius dire. « Accroche-toi. »
Comme si Remus allait faire autre chose que ça. Il serra un peu plus fort quand Sirius releva le pied de la moto et s'élança dans la rue. Son corps se projeta automatiquement vers l'avant, de façon à ce qu'il soit efficacement collé contre le dos de Sirius tandis qu'ils passaient en trombe dans la rue principale.
Oh mon Dieu, oh Seigneur, oh mon Dieu. C'était même pire que ce que Remus avait imaginé – et pourtant, étrangement excitant aussi. Pour quelqu'un qui avait tendance à se déplacer à pied ou, s'il se sentait généreux, en bus, c'était définitivement plus qu'un peu excitant de foncer dans les rues. Il se fichait même de l'air qu'il devait avoir, à serrer Sirius ainsi. On pouvait le prendre pour une fille, il s'en fichait. Il n'allait pas desserrer sa prise.
« Tu aimes ? » cria Sirius, une fois qu'ils furent enfin arrêtés devant leur premier feu rouge.
« Non ! » cria à son tour Remus, et il sentit le rire de Sirius vibrer entre ses bras.
Mais ça alla un peu mieux une fois sur l'autoroute. Sirius évita le trafic, mais pas autant qu'il l'aurait probablement fait si Remus n'avait pas été là, et ils arrivèrent à Gloucester en un laps de temps bien inférieur à celui qu'ils auraient eu s'ils avaient pris la voiture ou le train.
C'était totalement irréel, de se garer en face de chez lui en moins de deux heures. Sirius avait vraiment accéléré dans les derniers kilomètres, sur les routes de campagnes désertes. Mais Remus était heureux, malgré le côté excitant de l'expérience, d'enfin pouvoir descendre de moto devant chez lui, manquant de peu de s'effondrer au sol.
« Ow. » fit-il faiblement. Il avait les fesses engourdies et il avait mal aux cuisses et il se demandait comment diable Sirius pouvait voyager sur ce monstre infernal régulièrement.
Sirius lui sourit tandis qu'il coupait le moteur, posant un pied sur le sol avant de retirer son casque. Remus le copia, savourant la brise fraîche qui passa dans ses cheveux trempés de sueur. Il vit Sirius descendre de moto.
« Alors. » dit-il lentement, accompagnant la démarche instable de Remus avec un petit sourire. « Arrange tes affaires et je passerais te chercher à trois heures. Je ferais aussi vite que je peux. »
Remus acquiesça, replaçant le casque en sécurité sous son bras.
« Et bien. On se voit à trois heures, dans ce cas. » dit-il avec un sourire, reculant d'un pas. Sirius haussa un sourcil, l'air peu impressionné. Sa main attrapa le bras de Remus, l'attirant vers lui, et il planta un baiser directement sur ses lèvres, juste là, au milieu de la rue.
« Sirius ! »
« Quoi ? Qui va nous voir ? » fit Sirius en riant. Il jeta un coup d'œil derrière Remus. « Le clebs Cerbère ? » proposa-t-il, faisant un geste vers la fenêtre de la maison d'à côté où le chien se tenait, comme toujours, la bave aux babines, les yeux furieux.
« Je hais ce chien. » marmonna Remus, son regard scrutant toujours les alentours, par peur d'être vu embrassé en public. Sa ville natale était petite. N'importe qui pouvait les voir et il suffisait d'une seule personne pour que tout le monde en parle. Enfin, il était content que Sirius n'ait plus l'air dépité. Il était content qu'il ait envie de lui donner un baiser d'adieu, même s'il allait revenir dans seulement quelques heures.
Sirius n'avait pas l'air trop ennuyé par la réaction de Remus. Il pencha la tête de façon à ce qu'ils soient au même niveau et dit, très délibérément « Bye, Remus. » avant de renfiler son casque et remonter rapidement sur sa moto. Il remit le moteur en route et prit un virage serré tout en crissant les pneus avant de filer à toute allure sur la route qu'ils venaient juste d'emprunter, fonçant vers l'autoroute. Remus le regarda partir, remarquant qu'il roulait beaucoup plus vite sans Remus dans son dos, ce qu'il supposa être plutôt mignon.
Une fois à l'intérieur, il plaça le casque avec soin sur la table basse et appuya sur le bouton de son répondeur, comme toujours. Un message était annoncé et, y accordant peu d'attention, il le laissa jouer tandis qu'il se rendait dans la cuisine, à la recherche d'un verre d'eau. Toute la terreur accumulée lui avait donné soif.
C'était son père. Il le sut, avant même qu'il ne commence à parler, le reconnaissant juste par le raclement de gorge. Son père faisait toujours ça.
« Remus ? C'est ton père. Euh...j'espère que tu recevras ce message avant de partir pour Londres. J'ai quelques mauvaises nouvelles, fils. »
Remus s'arrêta dans son geste – chercher un verre sur l'étagère du haut – et se tourna vers le répondeur dans l'encadrement de la porte, comme si son père était réellement là.
« C'est 'man. » continua le message. « Elle a eu un petit accident à Tewkesbury hier, et...et bien, c'est son pied. »
Remus se dirigea vers le répondeur, verre en main, laissant le placard grand ouvert.
« Mais je ne veux pas que tu t'inquiètes. » dit son père, comme s'il sentait que Remus s'approchait du téléphone. « Le problème, c'est qu'elle va devoir rester au lit pendant quelques jours. Je fais de mon mieux, mais tu sais que je dois m'occuper de la ferme, fils, et j'ai peur d'avoir besoin de toi pour m'aider un peu. Elle ne peut rien faire. Ça nous ferait vraiment du bien si tu pouvais rester quelques jours, et je sais que tu peux travailler à domicile, alors... »
Un autre raclement de gorge malaisé.
« Enfin, j'espère que tu recevras ça avant de partir, parce que je ne peux remettre le travail à plus tard que pour le restant de la journée. J'ai vraiment besoin de toi ici, Remus. »
Il y eut quelques autres petites choses, à propos de son ancienne chambre, puis un au revoir rapide, que Remus entendit à peine. Il fixait le téléphone, laissant les mots imprégner son esprit.
Elle a eu un petit accident – J'ai peur d'avoir besoin de toi pour m'aider un peu - J'ai vraiment besoin de toi ici.
Dès que le message fut fini, il décrocha le téléphone et composa le numéro de ses parents. Le téléphone sonna, sonna, sonna, et pendant un horrible moment, il crut que son père était parti et avait laissé sa mère seule, mais non, une voix essoufflée finit par décrocher.
« Allô ? »
« Papa ! Je viens juste de recevoir ton message. Qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda-t-il d'un ton urgent.
« Oh, Remus. » fit son père, l'air soulagé. « Je suis content de t'avoir eu à temps. Tu n'es pas parti pour Londres ? »
« Non, je viens juste de revenir pour un...je...qu'est-ce qu'elle a, 'Man ? Est-ce qu'elle va bien ? »
Son père soupira. « Elle a un peu trop bu chez Tilley et Michael. Elle est tombée dans les escaliers. »
« Elle est tombée dans les escaliers ? » répéta Remus. Il s'était attendu à quelque chose de plus...disons, aventureux. Pas qu'il s'en souciait moins pour autant mais tomber dans les escaliers était une histoire assez embarrassante à raconter.
« Sa cheville est totalement enflée, je n'ai jamais vu quelque chose comme ça. » expliqua son père. « Elle se l'est cassée, bien sûr, mais il faudra quelques jours avant qu'elle ne se sente capable d'utiliser les béquilles. J'aurais vraiment besoin d'un coup de main, fils. »
« Papa... »
Il savait quels horaires avait son père – et même s'il avait été retraité, Remus savait que l'homme se serait mal occupé de sa femme de toute façon – mais il avait quelque chose de prévu, pour l'amour du ciel. Pour ne pas mentionner qu'il avait aussi du boulot à lui (même s'il avait commodément ignoré ce fait quand Sirius lui avait demandé de passer du temps avec lui).
« Je sais que tu as du travail. » continua son père, comme s'il lisait son esprit. « Mais tu peux le faire à la maison. Notre maison est même plus proche de ton bureau que la tienne. Et nous avons toujours ton ancienne chambre à coucher, je peux la préparer pour toi. Tout ce dont elle a besoin, c'est quelqu'un qui fasse la cuisine et puisse lui apporter les petites choses dont elle a besoin. C'est tout. Ça ne prendra pas plus de quelques jours, une...une semaine au maximum. »
Une semaine ? Remus ne dit rien pendant quelques instants, et son père, notant le silence, se racla la gorge.
« Bien sûr, je peux toujours demander aux voisins de veiller sur elle. Et je pourrais préparer ses repas avant d'aller à la ferme, le matin. Ce serait un peu juste, mais je pourrais y arriver. »
Il devait vraiment vouloir que Remus le fasse ; ce n'était pas le genre de son père de le faire culpabiliser pour le pousser à quelque chose.
Et bien sûr, Remus devait dire oui. C'était sa mère, pour l'amour de Dieu. C'était probablement entièrement sa faute, à avoir trop bu et être tombée dans les escaliers de la nouvelle maison chic de Tante Tilley et Oncle Michael à Tewkesbury, mais quel genre de fils sans cœur serait-il s'il ne veillait pas sur elle, en dépit de sa maladresse avinée ?
« Non. » dit Remus, à contre-cœur. « Non, ça va, papa. Je vais venir. Mais pas tout de suite. »
« Pas de problème ! » fit son père d'un ton précipité. « Vraiment aucun problème. J'ai quelqu'un qui s'occupe de la ferme, cet après-midi. Mais je ne peux pas faire ça trop de jours en suivant. »
Remus s'humecta les lèvres. « Non. » répondit-il. « Bien sûr que non. » Il plaça le verre sur la table pour se passer une main dans les cheveux. « Je te vois dans pas longtemps, alors. »
Après s'être dit au revoir et avoir raccroché, Remus se laissa tomber sur le canapé avec un grand soupir. Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains, se creusant les méninges pour trouver ce qu'il pourrait bien dire à Sirius.
Sirius. Est-ce qu'il serait arrogant de supposer que ça l'embêterait ? Il avait été tellement mal, la nuit passée. Il avait pleuré. Et maintenant, ce matin à peine, il avait commencé à retrouver sa bonne humeur et Remus allait rejeter son offre directement au visage. Il n'y pouvait rien, bien sûr, mais ça ne l'empêchait pas d'être nerveux. Il ne voulait pas le contrarier encore plus.
Et puis, Remus avait réellement voulu passer du temps avec lui et il n'avait même pas le droit de reconnaître ce fait, parce que ça voudrait dire qu'il s'emportait contre le fait que sa mère se soit blessée.
Il laissa échapper un soupir de frustration tandis que ses pensées devenaient tellement confuses qu'elles lui donnaient l'impression d'être des cordes s'enroulant sur elles-mêmes en nœuds embrouillés dans sa tête.
Il ne savait pas quoi faire. Il jeta un œil à la pile de travail qui l'attendait sur la table de la cuisine, mais il était trop stressé pour pouvoir se concentrer. Il essaya d'allumer la télé un moment, mais il ne fit que fixer l'écran, sans vraiment rien capter ce qui était diffusé. Au lieu de quoi, il n'arrêtait pas de se rappeler des bribes de sa conversation de la veille avec Sirius. Une phrase, en particulier, lui revenait : « Je déteste être seul ». Son estomac se retournait à chaque fois qu'il y pensait.
Les deux heures passèrent à une vitesse d'escargot, bien entendu. Et, le temps qu'il entende enfin le bruit de la sonnette, il n'avait toujours pas trouvé ce qu'il allait dire, et quand il se leva, il était si tendu qu'il était sûr que Sirius serait capable de deviner ce qui n'allait pas avant même qu'il ne prononce un seul mot.
Quand il ouvrit la porte, cependant, Sirius ne fit aucun commentaire sur le comportement anxieux de Remus et lui adressa un sourire radieux.
« Hey ! » fit-il joyeusement. « Putain, que c'était casse-couilles. Le foutu mec de la radio n'arrêtait pas de nous confondre, James et moi. Heureusement que Fabian était complètement bourré, ils ont été obligés de raccourcir l'interview. T'as tout pris ? »
Remus ouvrit et ferma la bouche sans qu'aucun son n'en sorte. Puis, il se força à dire : « Sirius, je ne peux pas venir. »
Sirius eut l'air étonnamment calme à ces mots.
« Et bien, dépêche-toi et prépare-toi, dans ce cas ! »
« Non, je veux dire que je ne peux pas. »
« C'est la moto ? » demanda Sirius. A présent, une pointe d'inquiétude se lisait sur ses traits. « Tu allais bien, pourtant, tout à l'heure. »
« Ce n'est pas la moto. » répondit Remus, ravalant la boule dans sa gorge. « C'est ma mère. Elle a eu une sorte d'accident. Je dois rester ici et m'occuper d'elle. »
Sirius le fixa. « Ta mère ? »
« Je suis vraiment désolé. » s'empressa de dire Remus, commençant à retrouver sa voix. « C'est juste que mon père a une laiterie et il ne peut pas s'en éloigner trop longtemps et je n'ai pas de sœur ou de frère alors il n'y a que moi qui puisse m'occuper d'elle, tu vois ? »
« Qu'est-ce qu'elle a ? »
« Et bien...de ce que j'ai entendu, elle ne peut pas marcher. »
« Oh. » dit Sirius, l'air déçu qu'il ne s'agisse pas d'une situation où il pouvait persuader Remus de se tirer. « D'accord. Ok, dans ce cas. »
« Je suis vraiment désolé. »
Sirius haussa les épaules.
« Ça ne fait rien. Je te verrais une autre fois, je suppose. » Et puis, juste comme ça, il tourna les talons.
« Attends ! » l'appela Remus, et Sirius se retourna, les sourcils haussés, une lueur d'espoir dans les yeux. « Euh, je ne dois pas y aller tout de suite. Mon père est à la maison pour l'après-midi, tu peux rester un peu, si tu veux ? »
Il lui adressa un regard suppliant. Reste. Sois pas fâché contre moi. Reste.
« Non, je devrais y aller. J'ai pas envie de...tomber dans les bouchons. » répondit mollement Sirius, bien qu'on soit samedi. Il s'éloignait déjà du seuil de la porte. « A bientôt. »
Instinctivement, Remus s'avança, s'attendant à ce que Sirius l'embrasse à nouveau. Mais il avait déjà remis son casque et se dirigeait vers la moto dont le moteur continuait de tourner. Il ne lui fit même pas un signe d'adieu quand il dévala le long de la route, et Remus le regarda partir, hébété, serrant le chambranle entre ses doigts avec un air désespéré.
Quelque chose lui disait que ça aurait définitivement pu mieux se passer.
« Ça fait affreusement mal. »
« Qu'est-ce que je peux faire pour t'aider, 'Man ? »
« Et bien, rien du tout. J'avais juste envie de le dire. »
Remus soupira et retourna vers la cuisinière, remuant la sauce bouillonnante de tomates et oignons qu'elle lui avait demandé dix minutes plus tôt. Enfin, ce n'était pas cette sauce-là qu'elle lui avait demandé – sa mère allait probablement se plaindre que les pâtes faisaient grossir quand elle verrait le plat – mais c'était le dîner.
La conversation qu'il avait avec elle se partageait entre la cuisine et le salon, sa mère l'appelant de temps en temps – la plupart du temps, pour se plaindre – et lui, lui répondait d'une voix aussi calme que possible. En arrivant à la maison, il s'était attendu à ce qu'elle soit endormie, ou peut-être éveillée mais calme et morose, ne voulant rien faire de plus éprouvant que lire ou faire des mots croisés.
Mais non, quand il était arrivé en retard cet après-midi, après le retour de son père à la ferme pour quelques courses en début de soirée, elle avait été en train de se maquiller. Il lui avait demandé pourquoi elle s'était apprêtée ainsi. Sa réponse avait été un perçant « Je vais avoir beaucoup de visiteurs, Remus ! ».
Et elle avait eu raison. Les gens du village ne cessaient d'entrer et sortir encore bien après une heure que Remus considérait socialement acceptable. En fait, il venait juste de réussir à se débarrasser de la petite vieille du marchand de fruits et légumes, qui avait insisté pour bombarder sa mère de paniers de fruits les plus frais.
C'était ridicule. Elle n'était pas en train de mourir, elle s'était juste cassé le pied, pour l'amour du ciel. C'était Remus qui aurait dû recevoir des cadeaux pour avoir abandonné Sirius afin de veiller sur elle.
Non, c'était méchant. Ce n'était pas vraiment de sa faute si elle ne pouvait pas marcher. Enfin, quand même, elle exagérait...
« Remus ! Comment suis-je supposée aller mieux avec des pâtes ? » demanda-t-elle, quand il plaça un plat fumant devant elle, cinq minutes plus tard.
« 'Man, tu as un pied cassé, pas la maladie de Whipple (3). Qu'est-ce qu'il y a ? Tu as toujours préparé ça pour moi. »
« Et bien, c'est parce que tu es maigre comme un clou, voilà pourquoi. »
Remus s'assit dans le fauteuil de son père tandis qu'elle mangeait, un œil sur Coronation Street (4). Elle lui parla tout en regardant la télévision.
« Tu t'es bien amusé à Londres, n'est-ce pas ? »
« Hm. »
« Où as-tu logé ? »
Remus ne répondit rien pendant un moment, trop occupé à regarder Ken se disputer avec Deirde au sujet de sa relation avec Mike pour pleinement enregistrer la question. Mais quand il la saisit, il cligna des yeux et se tourna vers sa mère.
« Oh, euh...chez Sirius. »
Elle trifouilla un peu avec sa fourchette, un sourcil épilé haussé.
« Chez Sirius ? »
« Et bien, dans quel autre endroit voudrais-tu que j'aille à Londres ? »
Elle haussa les épaules, se retournant vers la télévision. « Tu es sûr que Sirius voulait t'avoir sur les bras ? J'imagine qu'il a une femme, non ? Je me disais que tu aurais pu rester dans un hôtel chic de Londres. »
Remus résista à l'envie de se moquer du commentaire sur la femme. « Et d'où j'aurais eu l'argent pour me payer un hôtel chic ? »
« Oh oui. » fit sa mère, d'un air suffisant. « Je me demande bien d'où ? »
La remarque l'irrita, parce qu'elle essayait délibérément de lui faire admettre ses échecs.
« Est-ce que tu vas continuer de t'en prendre à moi ? » demanda-t-il. « Je suis désolé pour l'autre jour, d'accord ? »
« D'accord. » répliqua-t-elle d'une manière puérile, prenant une bouchée de pâtes.
« Et il n'a pas de femme. » ajouta Remus. « Il m'a demandé de rester. »
« Mais qu'est-ce que vous pouvez bien faire de vos journées, vous deux ? Tout ce qu'on peut décemment faire à Londres, c'est du shopping, et ce n'est pas comme si tu avais l'argent pour ça. Ou même l'envie. »
« On a regardé Gambit. » marmonna Remus.
Elle continua de jacasser encore un moment mais elle se calma un peu une fois que se faire servir perdit de sa nouveauté, et, quand Remus l'aida à aller au lit, elle était presque redevenue elle-même – elle était toujours autoritaire, mais au moins n'était-elle plus brusque avec lui. C'était un point positif, supposait-il, parce que si elle lui en voulait toujours à propos de l'autre jour, rester chez ses parents aurait généré beaucoup plus de tensions.
Une fois qu'elle fut installée aussi confortablement que possible avec le pied lourd et mutilé au bout de son corps, Remus descendit éteindre la lumière et la télévision, vérifia que le double de la clé était sous le pot de fleur devant la porte pour quand son père rentrerait, fit la vaisselle et puis alla s'enfermer dans son ancienne chambre.
Sa chambre était comme une petite boîte à l'arrière de la maison. Elle était exactement comme dans ses souvenirs. Il n'y avait même pas de poussière sur les meubles parce que sa mère – quand elle n'était pas immobilisée – continuait de l'inclure dans son ménage bi-hebdomadaire, comme s'il vivait toujours ici. Il y avait toujours le même papier peint jaune vif avec des motifs de coquillages, le même lit une personne en pin avec le couvre-lit en plaid, le même tapis à longs poils rouge qui avait caché toutes ses chaussettes, le tableau de liège rempli de tickets pour des concerts locaux, lettres d'amis, polaroids jaunis et dessins – et, là, dans le coin, le même bureau en pin couvert d'éraflures sur lequel il avait écrit ses tout premiers articles pour Soundscape.
Les disques n'étaient plus là, bien sûr – ainsi que sa platine – mais tout le reste était comme avant, de façon à ce que, quand il se laissa tomber sur le minuscule lit, il eut l'impression d'avoir à nouveau seize ans, allongé sous un énorme poster de Beatles for Sale (5) et un appui de fenêtre couvert de babioles.
Il poussa un soupir tandis qu'il plaçait ses mains derrière sa tête, laissant son esprit divaguer. Il n'était que neuf heures. Trop tôt pour se coucher et son père ne rentrerait pas avant encore un bon moment. Ce serait bien plus faciles s'ils vivaient à la ferme, mais sa mère n'avait plus voulu vivre là-bas après la naissance de Remus. Il ne savait pas pourquoi. Il aurait adoré grandir dans une ferme, plutôt que dans cette petite maison de campagne oppressante et trop décorée.
Aujourd'hui plus que jamais, il voulait s'en éloigner. A cet instant précis, il aurait pu être chez Sirius, dans son grenier, dans sa chambre. Ça ne l'aurait même pas dérangé d'être dans la cuisine avec Achille qui lui tournait autour si ça voulait dire qu'il était là-bas. Il savait que ce n'était pas juste envers sa mère, mais tout le monde aurait préféré être avec Sirius Black plutôt que de s'occuper d'une mère qui n'arrêtait pas de se plaindre.
Remus se demandait ce que Sirius faisait, à cet instant. Il songea lui téléphoner, mais décida rapidement que non. Il était probablement sorti quelque part. Avec James, peut-être, s'ils avaient réussi à se réconcilier lors de l'interview. Ou peut-être avec...
Non. Sirius serait fatigué après le long trajet jusque chez lui. Il ne sortirait pas. Il serait chez lui. Seul. Peut-être, pensa Remus, qu'il devrait l'appeler. Il commença même à se lever du lit, mais s'arrêta, ferma les yeux avec résignation et se rallongea. A quoi ça aurait bien pu servir de lui téléphoner ? Qu'aurait-il pu dire ? Ouais, ma mère m'a pris la tête quelques heures, on a regardé Corrie, et maintenant, elle dort alors que je suis dans mon ancienne chambre minuscule, en train de regretter d'avoir foutu nos plans en l'air.
Au final, il se roula en boule sur son minuscule lit, tira le plaid jusqu'à son menton comme il le faisait quand il était enfant et éteignit la lampe à lave orange qui se trouvait sur la table de chevet. Il était bien plus fatigué qu'à son accoutumée, à une heure pareille – c'était surtout dû au fait que sa mère l'avait gardé debout presque toute la soirée. Toutefois, il lui fallut une bonne heure avant que le sommeil ne le saisisse enfin – et même là, il fut agité.
Et il continua d'avoir un sommeil agité les deux jours suivants, alors que sa mère devenait de plus en plus irritable. Elle refusait carrément de sortir de son lit, de façon à ce que Remus soit obligé de tout lui apporter, ce qui lui allait au début mais devenait de plus en plus énervant au fil des jours. Et, bien sûr, le lundi était justement un de ses deux jours ménage-de-la-semaine, alors il fut aussi forcé de tout nettoyer.
Il se souvint que sa mère avait eu une blessure pareille pendant des vacances dans le Devon, quand il avait environ douze ans ; elle n'avait pas été aussi insupportable, alors. Peut-être que c'était simplement sa façon de le punir pour lui avoir jeté au visage ces foutus formulaires de demande d'emploi, l'autre jour, et avoir pris la mûre décision de ne pas rendre visite à son oncle et sa tante à l'âge de vingt-trois ans.
Quoi que ça puisse être, cela l'énerva tant que, le mardi matin, il dut s'échapper de la maison avec le vague prétexte d'aller chercher quelques vêtements et de quoi travailler. L'air frais fut comme un don du ciel – il ne s'était pas rendu compte jusqu'à présent à quel point l'odeur de fleur d'oranger avait obstrué ses sens – mais il ne se sentit en sécurité qu'une fois chez lui, derrière des portes fermées, à nouveau dans sa petite maison pourrie, à respirer le musc froid, pratiquement en train de danser dans la lumière grisâtre.
Et il y avait un message ! Un message sur son répondeur. Son cœur battit un peu plus vite à la pensée qu'il pourrait s'agir de Sirius, lui assurant qu'il ne le détestait pas, après tout.
Totalement fixé sur son idée, il fut assez déçu d'entendre la voix d'Alice retentir son salon. Son timbre clair lui demandait de lui retéléphoner dès qu'il aurait son message, mais il attendit un peu plus longtemps avant de la recontacter, afin d'être sûr qu'elle soit en pause de midi.
Elle décrocha après la seconde sonnerie.
« Remus ! » Il y avait toujours ce ton surpris chez elle. « Tu es chez toi. »
« Euh, ouais. Changement de programme. »
« Génial ! Enfin, pas génial mais si quand même parce que ça veut dire que je peux te parler. C'est au sujet de ce que tu m'as donné l'autre jour. »
« Oh ? »
« Tout d'abord, l'éditeur – il s'appelle Will Kweller – a été très impressionné, tout comme moi. Il n'arrive pas à croire que tu aies de telles relations. »
Remus hésita. « Je n'ai pas vraiment de relations, c'était seulement Blue... »
« Et il aimerait s'entretenir avec toi, un jour, et il aimerait publier ta critique et il aimerait que tu écrives quelque chose d'autre pour nous. »
« Quoi...vraiment ? » Remus se redressa de sa position affalée contre le mur, soudain intéressé.
« Tu as l'air surpris. »
« Et bien, je ne sais pas, je ne m'attendais pas à une réponse si rapide. »
« Il n'aime pas perdre son temps, Remus. J'ai directement été le trouver. Si tu nous as quelque chose d'ici, disons, demain – à temps pour le faire passer par un relecteur et Will – tu finiras probablement dans le prochain numéro. »
« Vraiment ? »
« Je sais que c'est à la dernière minute. Tu seras payé, bien sûr. »
Remus s'en fichait que ce soit à la dernière minute. Il avait déjà écrit des articles publiables en quelques minutes, quand ça avait été nécessaire. « Que veut-il que j'écrive ? »
« Et bien, c'est toi le journaliste, à toi de voir. Je ne sais pas comment tu fonctionnes. Je veux dire, nous aimerions quelque chose de moderne, de toute évidence, quelque chose d'à la page. Preacher couvre un large panel de genres différents. » Puis, Alice s'arrêta et Remus put l'entendre hésiter une brève seconde. « Bien sûr, si tu avais quelque chose d'autre sur Blue Stag... »
Remus fut silencieux quelques instants, considérant les mots d'Alice. « Je n'ai pas vraiment...autre chose sur eux. »
« Non ? » demanda Alice, l'air déçu. « C'est seulement que ce serait un moyen sûr de t'assurer d'être publié. Les potins sur ce groupe sont rares et on n'en a pas souvent, alors Will est prêt à sauter sur l'occasion dès qu'on nous en propose. »
C'était ce mot, potins, qui toucha Remus. Il ne partageait pas les potins. C'était bien la seule chose qu'il s'était juré de ne jamais faire.
« Je ne sais vraiment pas ce que je pourrais écrire sur eux. » dit-il faiblement. « Je veux dire, j'ai d'autres trucs sur lesquels je bosse que je pourrais... »
« Remus. » dit Alice, et pour la première fois depuis qu'il l'avait rencontrée, elle avait l'air assez ferme. « Pense à ta carrière. »
« Je n'ai pas leur permission, Alice. » dit-il enfin, lui répétant les mêmes propos qu'il avait tenus à Dorcas. « Ce ne serait pas juste. Je ne peux pas les presser comme un citron pour tout ce qu'ils valent. »
« Tu es journaliste, c'est ton boulot d'être sans pitié. Et tu as dit qu'ils n'étaient pas tes amis. » rétorqua Alice. « Tu as vécu avec eux pendant un mois, pas vrai ? Il doit bien y avoir quelque chose. »
Il n'aimait pas son ton. Preacher ne lui avait jamais semblé être un magazine de potins, mais, après tout, chaque numéro était colossal. Plus il y pensait, plus il se disait que, peut-être, il zappait automatiquement les articles personnels pour s'intéresser à ceux qui parlaient de musique. Ce n'était pas comme s'il lisait chaque numéro de la première page à la dernière. Peut-être qu'il y avait toujours eu des potins dedans et qu'il ne s'en était jamais rendu compte.
Mais est-ce que ça voulait dire qu'il devait forcément les rejoindre ?
« Je...je verrais ce que je peux faire. » dit-il finalement, enroulant le fil du téléphone autour de ses doigts.
« Fantastique. Est-ce que tu peux être à Londres demain ? Je te donne l'adresse de l'agence centrale. »
Elle la lui récita et, quand il en prit note, ils se dirent au revoir et raccrochèrent.
Un peu plus tard, après avoir pris une pause bien méritée, Remus se retrouva dans la maison de ses parents, à nouveau assis dans le fauteuil de son père, à fouiller dans sa charge de travail à la recherche de quelque chose qu'il pourrait piquer sous le nez de Frank. Il y avait bien quelques "peut-être" mais la recherche ne fit principalement que le stresser un peu plus en lui faisant réaliser combien d'articles pour Soundscape il avait à rendre dans les délais.
« Qu'est-ce que tu fais ? » lui demanda sa mère, une fois son programme télévisé terminé et qu'elle se soit rendu compte du bruissement de papiers.
« J'essaie de trouver quelque chose. » marmonna-t-il distraitement. Il était présentement partagé entre une critique récente et à moitié terminée sur un festival de Bath – un événement assez populaire et quelque chose qui pourrait finir dans un numéro de Preacher, selon lui – et faire ce qu'Alice avait suggéré et utiliser une nouvelle fois Blue Stag, pour son propre bénéfice.
« Et bien, est-ce que tu ne pourrais pas chercher un peu plus silencieusement ? »
Remus claqua le papier qu'il tenait sur ses genoux et la fixa. Son état s'était empiré depuis qu'il s'était éloigné d'elle, comme si la quitter durant quelques heures était une sorte de grande trahison.
« 'Man. » dit-il lentement, sentant là une autre manière de l'énerver. « J'ai presque oublié de te dire. Je repars à Londres demain. »
« Encore ? » Elle se tourna dans son siège autant qu'elle le put sans devoir bouger la partie inférieure de son corps. « Remus, tu vis ici, pas à Londres. Et tant qu'on y est, non, tu ne pars pas. Je ne vais pas te laisser m'abandonner pour que tu partes voir des amis. »
« Je ne vais pas voir des amis. »
« Pourquoi tu t'en vas, alors ? Pour aller faire la minette devant la Reine ? »
« C'est pour un boulot, en réalité. » dit-il, avant de pouvoir s'en empêcher ; il ferait n'importe quoi pour lui arracher cette expression de ses traits. Et ça fonctionna.
« Un boulot ? » répéta-t-elle, soudain alarmée. « A Londres ? Que vas-tu faire ? »
« Et bien... »
« Dans les affaires ? » le pressa-t-elle, comme si être "dans les affaires" était un travail en soi.
« Non. Toujours dans le journalisme, mais... » Elle avait commencé à rouler des yeux avant même qu'il termine sa phrase, alors il haussa légèrement la voix : « Pour un meilleur magazine. Un où les gens liront vraiment ce que j'écris. Pour ne pas mentionner que c'est aussi un magazine qui te donne un salaire avec lequel tu peux réellement vivre. »
« Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt ? Depuis combien de temps es-tu es au courant ? »
« Je n'avais pas envie que tu places tes espoirs trop haut. Et puis, même maintenant, rien n'est encore gravé dans la pierre. Ce n'est jamais le cas avec le journalisme, n'est-ce pas ? Mais ils aiment ce que je leur ai montré et ils ont dit qu'ils aimeraient que je leur fournisse quelque chose d'autre, si... » Il fit un geste vers la pile d'articles sur ses genoux. « J'arrive à trouver quelque chose qui convient. »
Elle le regarda quelques moments. « Je ne me sens pas encore capable d'utiliser les béquilles, Remus. Je serais incapable de porter quoi que ce soit. »
En vérité, elle n'avait pas l'air trop ennuyée. En tout cas, sa réaction était totalement différente de celle de son père. Une fois qu'elle eut intégré sa déception à l'idée qu'il travaille pour encore un autre magazine, elle fut plus qu'excitée à la possibilité – ou, dans sa tête, plutôt la certitude – qu'il puisse travailler dans un endroit comme Londres, et n'avait définitivement pas d'intérêt à le faire rester dans sa ville natale.
Elle alla même jusqu'à éteindre la télévision et lire tranquillement pour le laisser terminer d'écrire son article. Il s'était décidé à donner la critique du festival de Bath, après tout (s'ils n'en voulaient pas, tant pis, mais il avait la ferme intention de ne pas écrire à nouveau sur Blue Stag sans même leur dire).
Bon, c'est vrai, elle se plaignit un peu le lendemain quand il enfila sa veste pour se rendre à la gare, mais ce n'était rien d'insupportable.
« Et si je tombe ? »
« Alors tu appelles Papa. J'ai dit à la voisine, Mrs Flook, que je ne serais pas là, elle va passer te voir à midi. »
« Oh, j'aurais préféré que tu ne le fasses pas, Remus ! » Sa mère le frappa depuis sa position sur le sofa. « Je ne peux supporter cette vieille harpie. »
Mais elle le laissa partir, une fois qu'il lui eut assuré qu'il allait, au bout d'un moment, revenir.
Et puis, il partit pour la gare dans l'air froid et piquant, avec son sac sur l'épaule et sa toute nouvelle détermination. Il partait un peu plus tôt qu'il n'était peut-être nécessaire pour attraper le train de dix heures ; sa seconde idée, en-dehors d'essayer d'obtenir un meilleur boulot, était de surprendre Sirius.
Bien sûr, il n'y avait aucune garantie que Sirius serait chez lui (il était toujours occupé, après tout), mais on était mercredi matin et s'il allait à Londres de toute façon, ce n'était pas la fin du monde si Sirius n'était pas chez lui.
Il changea légèrement d'avis en descendant du train à la gare de Camden Road, mis devant le fait qu'il devait deviner où vivait exactement Sirius. Des panneaux réussirent à le diriger jusqu'à Kentish Town, mais une fois dans cette zone, toutes les rues lui semblaient être les mêmes : de sinueuses et étroites ruelles pavées remplies de maisons de rangée calmes, la seule différence semblant être la couleur des portes et le nom des panneaux de rues.
Remus se souvenait du nom de la rue de Sirius, mais ça ne l'aidait pas vraiment quand il n'avait pas de carte sous la main ou un très bon sens de l'orientation. Il venait d'un endroit si petit qu'il n'avait jamais dû améliorer ses capacités de navigation.
Mais il finit par la trouver – enfin – et il remarqua la voiture de Sirius dans la rue. Il leva la tête pour confirmer le fait qu'il se trouvait bien à Kelso Place et faillit pleurer de soulagement en remarquant que oui – il avait été sur le point d'abandonner. Malgré le temps glacial, la marche lui avait donné chaud et l'avait fait suer et la bretelle de son sac rentrait douloureusement dans son épaule. Il s'était aussi souvenu de prendre le casque de moto avec lui et, de façon embarrassante, même ça commençait à lui donner mal au bras. Il devait probablement avoir l'air fin mais qu'importe, il se dirigea vers la porte noire, la vue du numéro huit en lettres dorées étant plus que bienvenue.
Avant de pouvoir changer d'avis, il pressa rapidement son poids contre le métal glacé de la sonnette et attendit, aplatissant rapidement ses cheveux, ébouriffant sa frange et défaisant sa veste pour décoller sa chemise de sa peau humide, prêt à ce que Sirius ouvre la porte et pose les yeux sur lui.
Excepté que quand la porte s'ouvrit enfin – et cela prit tellement longtemps que Remus était sur le point de laisser tomber, malgré son long et minutieux voyage –, ce n'était pas du tout Sirius qui se tenait devant lui.
C'était Leo.
(1) The Master Gunfighter est un film western sorti en 1975, écrit et produit par Tom Laughlin, qui joue également le rôle principal de Finley. Le film se déroule en Californie du Sud, près de Santa Barbara, peu après que la Californie s'intègre aux États-Unis. Il s'agit principalement d'un remake du film japonais de 1969, Goyokin, même si l'histoire se concentre sur un incident réel du début des années 1800, impliquant un massacre d'Indiens dans les environs de Goleta, en Californie.
(2) Si, comme moi, vous n'y connaissez rien en motos, vous apprendrez que les routières, aussi appelées GT (Grand Tourisme) sont des "motos massives, lourdes, très confortables, et généralement chères, particulièrement adaptées aux longs trajets routiers." Quant aux motos de type cruiser, pour faire très simple, c'est le style Harley-Davidson et autres motos américaines des années 30-60, imposantes et de grosse cylindrée. Généralement, pieds à l'avant, mains en hauteur et siège redressé ou légèrement en arrière.
(3) Maladie inflammatoire intestinale caractérisée anatomiquement par des dépôts de graisse et d'acides gras dans les macrophages, infiltrant les tissus lymphatiques intestinaux et mésentériques. Elle se traduit par une diarrhée graisseuse avec amaigrissement massif, pouvant s'accompagner de manifestations articulaires et d'adénopathies périphériques.
(4) Un soap-opera britannique diffusé depuis 1960 (et toujours d'actualité). Ce feuilleton suit la vie des habitants de la Coronation Street (rue imaginaire dans une ville imaginaire), et les personnages sont généralement issus de la classe ouvrière. Répliques et situations à l'humour très pince-sans-rire. Selon la très chère encyclopédie libre, un équivalent français serait Plus belle la vie. Un peu plus loin dans le chapitre, Remus s'y réfère comme à "Corrie".
(5) Beatles for Sale est le quatrième album des Beatles, paru le 4 décembre 1964 au Royaume-Uni. Il contient notamment "I'll Follow The Sun", la chanson préférée de Remus dans No Expectations.
Je sais, c'est sadique comme cliffhanger. Je suis aussi passée par là. Bonne nouvelle : plus que deux chapitres et l'épilogue et la fic est finie ! Je vais essayer de traduire assez vite (c'est-à-dire : prochain chapitre en moins d'un mois) mais je ne promets rien. Comme toujours, je viens à peine de terminer la traduction et je n'ai que rapidement relu donc n'hésitez pas à me signaler les fautes s'il y en a.
Sorn
La Folle Joyeuse : Disons que j'ai été déçue par la fin de la fic, mais il s'agit de mon avis personnel, en général, la fin a été très bien reçue par les lecteurs. Oh mon Dieu, je n'ai strictement rien d'une Gryffondor, je serais plutôt Serpentard, pour tout dire xD Quant à toutes tes questions, elles trouvent réponse dans la suite donc je ne révélerais rien ;)
