Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 8
Profitant de la brève détente que constituait le déjeuner dans une journée qui s'annonçait mémorable, déjà rythmée par trois explosions, la fonte d'une louche en bronze et le gâchis de trois sachets de pattes de cancrelats renversés dans une solution urticante par un grand crétin de Serdaigle, Severus Snape observait les étudiants en train de s'empiffrer dans la grande salle. Chaque année, ces adolescents boutonneux paraissaient de plus en plus répugnants, parlant la bouche pleine, saisissant les aliments dans leurs mains sans se préoccuper de leurs couverts. Dégoûtant. Il jugeait que ses Slytherins avaient de meilleures manières dans l'ensemble, la plupart ayant été élevés par des familles possédant un sens aigu des bonnes manières. Les quelques premières années n'ayant pas bénéficié de cette éducation recevaient rapidement des leçons de la part de leurs aînés.
Snape pinailla et attrapa sans grand enthousiasme un morceau de pomme de terre dans son assiette, laissant ses yeux trainer vers les Poufsouffles et les Serdaigles mais évitant les Gryffondors : il ne tenait pas à gâcher une journée déjà compromise en croisant les regards de Potter et de sa cour. Il avisa le garçon responsable de la débâcle de sa classe de cinquième année et agrippa ses couverts, maîtrisant une envie subite de le transformer en pâtée pour chat et de l'offrir à Miss Teigne.
Un peu plus loin, Emilie Marlier était en grande conversation avec deux autres jeunes filles. Le Maître des Potions fronça les sourcils et identifia Ann Merrywistle et Lucrezia Blackwell, deux bonnes élèves, plutôt appréciées. Ainsi la Française avait réussi à se faire quelques amis, malgré son goût évident pour la solitude. Snape avait été tenté d'intervenir dans les premiers temps, car la jeune fille timide et un peu introvertie paraissait graduellement s'écarter des autres et il était bien placé pour savoir les ravages que pouvait produire l'isolement dans un milieu clos comme celui de Poudlard. Être liée avec un Slytherin comportait plus de risques encore, mais plusieurs avertissements pourtant assez clairs en direction de l'Italien n'avaient pour l'instant rien donné, si ce n'est peut-être renforcer dans son obstination cette tête de mule de Gabelli. Il préférait donc temporiser pour l'instant, avant de sévir. Il était de notoriété publique que plusieurs jours passés à récurer des chaudrons, ou plusieurs semaines, selon les cas, avaient d'ordinaire raison des plus fortes têtes. Flitwick lui avait assuré qu'il surveillait de près Emilie Marlier et, de toute évidence, si elle ne deviendrait sans doute jamais très populaire, elle avait fini par se faire accepter. Gabelli et Marlier avaient gardé la plus grande discrétion sur leur amitié, mais Snape savait qu'ils se voyaient très souvent et, à vrai dire, commençait à trouver suspect de toujours constater que les deux complices semblaient arriver à se retrouver n'importe où et presque à n'importe quelle heure du jour. Marlier était une fille futée et Gabelli était… un Slytherin. Oui, il fallait vraiment les avoir à œil.
Emilie Marlier avait très rapidement pris une place importante dans la vie d'enseignant de Snape. Elle paraissait, pour autant qu'il puisse en juger pour quelqu'un de cet âge, posséder les capacités de devenir un Maître en Potions si elle le souhaitait et Snape se promettait de ne pas lui laisser un instant de répit et de faire en sorte qu'elle termine ses études secondaires en ayant les notes et les appréciations nécessaires pour avoir le meilleur choix par la suite, qu'elle décide de s'orienter vers la maîtrise ou un niveau moins élevé. S'il fallait menacer ou lui donner un coup de pied aux fesses de temps à autre, Snape n'y voyait pas le moindre inconvénient. Après tout, il n'était pas du genre à dorloter les élèves. Filius Flitwick était l'un des rares membres du corps enseignant avec lequel il s'entendait et il savait qu'il le laisserait participer la direction des études de la Serdaigle, tant qu'elle ne négligerait pas les autres matières. Serdaigle ou pas Serdaigle, Snape n'accepterait tout simplement pas de voir un tel potentiel gâché. Évidemment, songea-t-il en attrapant son verre, les choses seraient compromises si elle retournait à Beaux-Bâtons. Dans ce cas, il fallait se débrouiller, tirer des ficelles, manipuler, mais faire en sorte qu'elle reste à Poudlard et obtienne une autre bourse d'études puisque, toujours selon Flitwick, la famille de la jeune fille n'avait pas de gros moyens. Justement, si Severus Snape savait faire quelque chose, c'était bien manipuler les gens… et même les Seigneurs des Ténèbres.
Emilie Marlier avait terminé son repas et restait les yeux dans le vague, une joue appuyée sur son poing. Elle avait tout de même une fâcheuse tendance à rêvasser, pour une Serdaigle, constata-t-il avec énervement. Snape l'avait déjà vue plusieurs fois assise au bord du lac à fixer un point au loin pendant des heures. Avec le temps qui se refroidissait de jour en jour, c'était un miracle qu'elle n'ait pas encore attrapé une pneumonie, réfléchit-il en avalant une gorgée d'eau.
A bien des égards, Emilie le renvoyait à lui-même à son âge, la famille déchirée et les tourments écoliers en moins. Son obsession pour les Potions et tout ce qui y était lié, sa capacité à s'enfermer pendant des heures dans une bibliothèque et son désir évident de solitude étaient autant de points communs qu'ils partageaient encore. Sans parler de l'Occlumencie qu'elle paraissait employer en permanence, en tous les cas, il en était sûr, pendant les cours. Snape posa ses poignets sur la table et cala son dos contre sa chaise en fronçant les sourcils.
De façon plus étonnante, il existait d'autres similitudes auxquelles il n'avait pas prêté attention, jusqu'au jour où il avait croisé la Française marchant à grands pas près du lac, ses robes volant derrière elle, les cheveux plaqués en arrière par le vent, les sourcils froncés et les lèvres pincées, ruminant quelque cause de colère telle une version miniature de la célèbre chauve-souris des cachots. Retrouvant Marlier en classe quelques jours après, il n'avait pu s'empêcher de détailler les moindres détails de sa physionomie, tout en surveillant ses imbéciles d'élèves : le nez trop grand, les lèvres pleines mais qui pouvaient former une ligne lorsqu'elles étaient pincées, les yeux si sombres qu'ils paraissaient noirs, les cheveux très noirs et la peau trop pâle. La jeune fille était grande pour son âge, mince et avait de grandes mains, n'avait-il pu s'empêcher de noter, de façon un peu incongrue, en l'observant dévisser le bouchon d'une fiole d'essence d'armoise du bout des doigts comme si une tâche eut constitué un péché mortel. Plus il l'observait, plus des ressemblances réelles ou imaginaires lui sautaient aux yeux.
Mécontent, Snape promena son regard maléfique sur les autres tables. C'était ridicule.
ooooo
Halloween approchait et Emilie se trouvait pour la première fois plongée dans l'ambiance de fête et d'épouvante bon enfant qui caractérisait cette fin du mois d'octobre.
Elle était plutôt amusée de découvrir les moindres traditions liées à cet évènement, depuis les déguisements effrayants jusqu'aux efforts déployés pour s'empiffrer de diverses sucreries, en suivant le modèle américain que même les enfants de sorciers, pourtant peu touchés par le cinéma, connaissaient. Ses voisines de dortoirs et d'autres personnes de sa classe avaient constitué un joli trésor de guerre en provenance directe d'Honeyduckes et Emilie faisait chaque soir des paris pour savoir qui aurait la première indigestion. Il y avait d'autres choses plus sérieuses, liées au caractère magique de la date, mais tout était nouveau pour elle, car cette fête n'était pas célébrée en France. Alessandro, qui avait fait sa scolarité dans une école britannique avant de rejoindre l'Académie de Florence, connaissait mieux Halloween et était donc un peu plus blasé à l'approche de la date fatidique.
« Salut !
-Salut Alessandro !
-Tu attends depuis longtemps ?
-Non, je viens d'arriver. »
Alessandro et Emilie firent quelques pas dans le couloir désert du troisième étage où ils avaient fixé leur rendez-vous. Après la remarque d'Emilie sur la nécessité de trouver un moyen de se contacter discrètement, Alessandro avait repensé à un sortilège qui avait fait fureur à l'Académie de Florence deux ans auparavant.
Il en est des sortilèges comme des vêtements et des groupes de rock et ce qui avait fait fureur une année, dictant le comportement de toute une école, se trouvait invariablement remplacé l'année suivante par une autre manie. Le charme de Protée avait été utilisé à toutes les sauces, dans toutes les circonstances et par tous les élèves depuis les plus âgés jusqu'aux plus jeunes qui demandaient, moyennant généralement rétribution, aux élèves plus avancés de leur bricoler leur charme.
Un peu complexe à réaliser, le charme de Protée fonctionnait à partir de deux objets, en possession de deux personnes différentes : ces objets tenus à la main permettaient de communiquer avec un ami ou une petite amie en permettant d'inscrire quelques mots. Il suffisait de penser clairement à ce que l'on voulait dire, de façon concise évidemment, de murmurer le charme en frappant l'objet de sa baguette et le tour était joué. Il fallait tout de même s'exercer un peu, sous peine de voir apparaître des séquences sans queue ni tête du genre « ce soir putain j'ai faim dix heures merde Colonna me regarde il va me choper bibliothèque ». Après avoir expliqué à Emilie le principe du charme, Alessandro avait cherché quel type d'objet ils pourraient utiliser.
Dans leur cas, il fallait que cela soit discret mais assez visible pour qu'on puisse y lire les messages. Emilie avait suggéré leurs montres, objets moldus qui avaient cessé de fonctionner en arrivant à Poudlard, mais Alessandro avait refusé car on se serait demandé pourquoi ils portaient des montres qui ne marchaient plus. Aucun d'eux ne possédait de bracelet. Un stylo ou une règle n'aurait pas fait l'affaire non plus, car trop voyants. A court d'idée, Emilie avait suggéré une cuiller, piquée dans la grande salle. Alessandro avait levé les yeux au ciel en lui demandant si elle avait vraiment l'intention de garder une cuiller dans sa poche toute la journée, ce qui avait orienté brutalement la conversation sur ce qu'ils avaient en ce moment dans leurs poches et bingo ! Des pièces de monnaie ! Alessandro et Emilie avaient éliminé immédiatement les gallions, mornilles et noises qu'ils auraient risqué de dépenser sans faire attention, mais étaient allés chercher dans leurs coffres une pièce de 5 francs et une pièce de 100 lires. Alessandro avait exécuté les charmes et Emilie avait empoché la pièce italienne tandis que son ami avait gardé les francs.
« Je t'ai amené le deuxième tome. »
Emilie sortit de son sac un gros livre de fantasy à la couverture voyante qu'Alessandro s'empressa de maquiller en la remplaçant par une austère couverture d'un numéro de Arithmancy magazine.
« Faut-il vraiment que tu choisisses l'Arithmancie ? commenta-t-elle en soupirant.
-Tst, tst, il faut travailler, mon petit. L'Arithmancie est la plus belle matière qui existe pense à toutes ces belles équations, ces chiffres, ces lettres, ces exposants… fit Alessandro moqueur, un sourire en coin et appuyé contre le mur.
-Ben voyons. Vous fêtez Halloween à Slytherin ? demanda Emilie, pressée de changer de sujet.
-Hmmm, marmonna Alessandro en fixant d'un regard morne un point dans le lointain. Pas avec des bonbons, ni en visionnant Massacre à la tronçonneuse. Ceci dit, Ombrage pourrait bien nous pondre un petit décret dont elle a le secret en interdisant Halloween. »
Emilie soupira derechef. Ombrage avait rapidement dévoilé son jeu et travaillait activement à miner l'autorité du directeur et des professeurs. Pas une semaine ne se passait sans un ou deux décrets régulant des comportements auxquels personne n'avaient auparavant prêté attention ou interdisant toute une série d'activités pourtant surveillées par les chefs de maison. Dimanche dernier, Ombrage avait joué les vertus offensées en « découvrant » que garçons et filles allaient se baigner dans la même piscine. Tous avaient dû sortir de là, immédiatement saucissonnés dans d'immenses serviettes de bain tandis que l'horrible bonne femme déplorait la perversion des mœurs. Désormais, la piscine était réservée aux filles le matin et les garçons ne pouvaient y aller que l'après-midi. Emilie concédait in petto qu'on y évitait ainsi les moqueries et plaisanteries déplacées, mais elle n'allait certainement pas l'admettre à haute voix et avait crié avec les autres.
« Si elle pouvait s'étrangler avec ses toasts le matin, celle-là…
-Oui, ou s'étouffer avec le paquet de sucre qu'elle verse dans son thé… tu ne pourrais pas nous concocter une petite potion ?
-Un lavement ? »
Alessandro éclata d'un rire méchant, rapidement suivi par sa compagne.
« Aussi charmante et pleine d'attraits que puisse sembler cette idée, je crois malgré tout qu'il vous faille renoncer à son exécution, déclara solennellement une voix grave derrière eux : ayant oublié le numéro du décret interdisant à un jeune homme et une jeune fille de parler sans témoins dans un couloir mal éclairé, je me contenterais de déduire 20 points chacun si vous ne regagnez pas vos salles communes avant 21 heures… c'est-à-dire dans 7 minutes. Monsieur Gabelli, je crois qu'expliquer à vos camarades comment vous auriez pu perdre des points pourrait se révéler, ah… complexe, n'est-ce pas ? »
Alessandro et Emilie partirent au pas de course chacun de leur côté, sans même se dire au-revoir, encore sous le choc d'avoir été surpris par Snape (comment faisait-il pour marcher aussi silencieusement ?) et surtout en réalisant que le professeur avait eu l'air de trouver la plaisanterie assez drôle pour la laisser passer. Un Severus Snape amusé était encore plus effrayant qu'un Severus Snape en colère.
Snape regarda pendant quelques secondes les deux élèves s'éloigner en courant avec une satisfaction légitime : il était bon de constater qu'il arrivait toujours à terroriser la population de Poudlard. En entendant l'écho de leurs pas précipités, il croisa les bras, eut un petit sourire sarcastique et déduisit en murmurant quinze points de Serdaigle et cinq de Slytherin : le règlement, bien avant sa révision par Ombrage, interdisait déjà de courir dans les couloirs de l'école. Si Marlier et Gabelli ne savaient pas lire, tant pis pour eux…
Note de l'auteur :
Un petit coucou "en direct" à tous ceux qui suivent cette histoire et toutes mes amitiés à ceux ou celles qui ont eu la gentillesse de me mettre en alerte ou en favori, ou de me faire part de leurs commentaires : ceux-ci sont toujours les bienvenus et, croyez-moi sur parole, très appréciés !
