Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 11
En ce froid dimanche matin du début du mois de décembre, Emilie avait eu la mauvaise surprise d'être accueillie par Rusard en revenant de sa promenade matinale et d'être escortée jusqu'au bureau du directeur. Inquiète, elle fut tout de même soulagée de ne pas prendre de nouveau la direction du bureau d'Ombrage. Depuis sa consigne avec le crapaud rose, elle s'était appliquée à se faire la plus discrète possible et tentait de dissimuler un ressentiment bien réel. Pourtant, malgré ce qu'elle avait affirmé à Snape sous le coup de la colère, la circonspection l'avait emporté et elle n'avait pas cherché à assouvir son désir de vengeance. « Trouillarde ! » se lançait-elle régulièrement à elle-même, peu fière de son manque de courage. Dans ces circonstances, le moindre ragot sur une mauvaise toux ou une boucle de travers du professeur de Défense contre les Forces du mal avait le don de la mettre en joie. En cet instant, toutefois, la petite satisfaction qu'elle avait éprouvée en entendant un Poufsouffle relater l'histoire d'un première année facétieux qui n'avait rien trouvé de mieux que de lâcher une boule puante du haut d'un escalier juste à quelques centimètres d'Ombrage qui se tenait au rez-de-chaussée pour surveiller d'autres élèves avait bel et bien disparu.
L'estomac noué, la jeune fille chercha ce qu'elle avait bien pu faire, l'appréhension se muant en terreur lorsqu'elle découvrit Dumbledore assis à son bureau et entouré des quatre chefs de maison.
« Bonjour, mademoiselle Marlier, asseyez-vous, je vous prie. Une pastille au citron ?
-Bonjour, monsieur. Euh, non merci, monsieur.
-Mademoiselle, comment se passe votre séjour à Poudlard ? demanda Dumbledore avec un sourire chaleureux.
-Bien, monsieur ! jeta Emilie avec précipitation.
-Vraiment ? fit McGonagall avec une moue dubitative.
-Mais oui, professeur ! » réitéra la jeune fille d'une voix un peu aigüe où perçait néanmoins l'inquiétude.
Emilie, cherchant des yeux Filius Flitwick, remarqua que le chef des Serdaigles avait l'air un peu surpris, tout comme Snape et Chourave.
« Mademoiselle Marlier, pour tout vous dire, nous sommes un peu inquiets à votre sujet… énonça lentement Dumbledore et fixant sur Emilie des yeux qui paraissaient vouloir la transpercer. On me dit que vous avez été malade. » Il accentua le mot en lui conférant un sens plus large qui n'échappa pas à la Serdaigle.
Malgré elle, Emilie eut un regard alarmé en direction de Snape qui, à contre-jour, ne parut pas s'en apercevoir. Le directeur chercha des yeux la responsable des Gryffondors, qui était aussi la sous-directrice.
« Vous semblez très renfermée, vous ne participez pas aux activités collectives… Ah, il leva une main pour empêcher l'adolescente de l'interrompre : quand je pense aux heures que nous avons passées à parler Quidditch, ou à jouer aux Bavboules, dans ma jeunesse, sourit Dumbledore. Il redevint vite sérieux en notant l'air dubitatif de l'élève en face de lui : vous êtes souvent seule, par exemple, et on dit que vous refusez de parler à certains de vos camarades… »
Emilie écarquilla les yeux cette fois-ci et sursauta en voyant Snape s'avancer brusquement.
« Albus, qu'est-ce que tout cela signifie ?
-Severus…
-Ce n'est pas vrai ! s'écria Emilie, sidérée. Je ne sais pas qui vous a dit cela, mais c'est ridicule !
-Mademoiselle Marlier, ce n'est pas « ridicule » comme vous l'insinuez. L'un de vos professeurs s'est inquiété pour vous et nous vous avons observée, vous savez, fit McGonagall assez sèchement, les coins de sa bouche abaissés, choquée par l'emportement de l'élève, puis elle ajouta : et surveillez un peu vos paroles, je vous prie.
Le teint de Snape avait pris une nuance cadavérique. L'expression de la jeune fille commençait à être noire de colère :
« Que me reprochez-vous exactement ? Je travaille, j'ai de bonnes notes !
-Tut, tut, tut, Mademoiselle Marlier, je vous en prie, votre scolarité n'appelle pas de remarques. Nous nous interrogeons en revanche sur votre adaptation à Poudlard, termina Dumbledore d'une voix apaisante, mais avec une lueur inquisitrice dans le regard.
-Albus, cela n'a pas de sens ! intervint Flitwick qui s'approcha et se plaça à côté de son élève.
-Que voulez vous que je fasse ? Je ne peux pas changer ce que je suis ! explosa Emilie, faisant fi de l'avertissement muet de son chef de maison. Vous me reprochez d'être solitaire ? Mais c'est ma nature et cela n'a jamais gêné qui que ce soit à Beaux-Bâtons ! Je parle avec mes camarades de classe, le contraire est faux. »
La jeune fille paniquée regardait tour à tour le directeur et chaque professeur, notant avec un pincement au cœur que la chef des Gryffondors avait encore l'air de l'avoir jugée coupable de quelque méfait dont elle-même ignorait tout.
« Mademoiselle, calmez-vous, voyons. Nous nous inquiétons simplement du fait que vous semblez rechercher l'éloignement. L'esprit de Poudlard est celui de la solidarité, de la camaraderie, de la communauté, voyez-vous, fit le directeur en souriant : surtout en ce moment. La fin de la phrase avait été presque murmurée. Nous nous inquiétons simplement du fait que ces aspects de la vie dans notre école ne semblent pas vous agréer. »
Severus Snape renifla bruyamment à l'audition de cette tirade. Typiquement Gryffondor.
« Je suis désolée, monsieur, articula Emilie en rougissant d'embarras et s'efforçant de corriger les premières impressions qu'avaient pu causer sa colère en recourant à une politesse presque excessive : mais je ne comprends vraiment pas ! Pourquoi voulez-vous me reprocher de vouloir être un peu seule de temps en temps ?
-Est-ce aussi pour ces raisons que vous repoussez sans égards toute aide qui vous est proposée ? Ce n'est plus là une question de tempérament mais de bonnes manières, il me semble. »
La question était venue sans crier gare, lancée d'une voix sèche. Emilie regarda McGonagall sans comprendre, puis tout d'un coup se rappela, la mort dans l'âme, la fois où elle avait envoyé Hermione Granger sur les roses. Elle se sentait tout d'un coup des envies de meurtre, mais elle ne savait pas par qui elle commencerait : Granger ou McGonagall ? Elle finit par répondre en pesant chacun de ses mots, tout en prenant soin de ne pas baisser ses yeux mais sans pouvoir dissimuler tout à fait sa rage :
« J'ai refusé une fois une aide que je n'avais pas demandée et dont je n'avais pas besoin. Je l'ai fait poliment et j'ai pris soin de remercier cette personne de sa proposition. Comme je le lui ai expliqué, cette aide n'était pas nécessaire et je travaille mieux seule, continua-t-elle en arrangeant un peu la réalité.
-Vous travaillez cependant régulièrement avec un Slytherin, je crois.
-Oui, Alessandro Gabelli, mais ce n'est pas contagieux, répliqua la Serdaigle, incapable de réprimer le ton sarcastique de sa voix. Peut-on me reprocher mes amitiés ? elle se tut soudain, craignant d'avoir gagné un aller simple pour une semaine de consigne pour manque de respect à un professeur.
-Nous vous demandons simplement de faire un effort, mademoiselle Marlier, et d'être peut-être un peu plus sociable, dit Dumbledore d'un ton paternel et bienveillance, coupant court à la conversation avant qu'elle ne dévie sur les Slytherins en général. Ne restez pas sur la défensive, voyons ! Si on vous propose de l'aide, qu'il s'agisse d'un professeur ou d'un élève, dites-vous que vous avez tout à y gagner, n'allez pas refuser par une fierté déplacée. N'obtenant pas de réaction audible de l'adolescente, et sentant d'une façon presque palpable l'hostilité de deux de ses professeurs, il fronça les sourcils puis frappa dans ses mains : Bien, je pense que nous nous sommes tous compris et je ne veux pas vous empêcher de déjeuner. Allez, jeune fille ! »
Albus Dumbledore examina le visage plus gardé que jamais de l'élève qui semblait essayer de trouver une solution à un dilemme intérieur et ajouta doucement en veillant à fixer son regard sombre de ses yeux bleus :
« Vous savez que vous pouvez toujours venir me voir en cas de nécessité, n'est-ce pas ? Aucun des chefs de maison n'a jamais refusé son aide à un élève, qu'il relève de sa responsabilité ou non, mademoiselle. Pensez-y. »
Emilie resta un moment sans bouger, les yeux fixés sur ceux du directeur comme si elle venait de prendre un violent coup sur la tête, puis elle tourna des talons avec raideur et ferma la porte en murmurant d'un air sombre quelques syllabes qui pouvaient à la rigueur, si l'on était charitable, passer pour une vague formule de politesse.
Emilie partie, Flitwick, les traits déformés par la colère, s'avança vers Dumbledore :
« Que signifie cette mascarade, Albus ? Minerva ? Est-ce que vous ne croyez pas qu'en tant que responsable de cette élève j'aurais dû être consulté avant ? Il me semble que nous avons des choses plus importantes à faire que débrouiller des querelles puériles !
-Nous sommes simplement inquiets, Filius.
-Inquiets de quoi ? Qu'Emilie Marlier fréquente un Slytherin ? Il n'osa pas faire allusion à son emploi de l'Occlumencie, au sujet duquel Snape l'avait éclairé, ignorant si Minerva McGonagall et Pomona Chourave avaient été mises au courant.
-Ou bien qu'elle ne se fonde pas dans le moule du parfait Gryffondor ? dit Snape, les dents serrées, de son air le plus sinistre.
-Severus, tu sais mieux que nous que la solitude peut être un danger à cet âge, lui reprocha doucement Dumbledore, et la situation actuelle...
-Oh je vous en prie ! aboya le maître de Potions, fou de rage. Avez-vous peur qu'Emilie Marlier ne se transforme en Severus Snape ? Des remords, peut-être ?
-Severus, je ne pense pas que tu aies un avis très objectif sur la question, avança Minerva McGonagall.
-Oh ? Vraiment ? chuchota Snape de son ton le plus méprisant, ses bras croisés ramenant les deux pans de sa robe contre lui.
-Tu défendras Emilie Marlier jusqu'au bout parce que, pour une raison qui nous échappe, son travail en Potions trouve enfin grâce à tes yeux et parce que vous vous ressemblez tellement que la moindre critique contre elle te paraît ipso facto destinée ! » cracha McGonagall qui ne cachait plus sa colère.
Snape en resta bouche-bée.
Quittant le bureau de Dumbledore et saluant une Pomona Chourave médusée par la tournure des évènements qui s'éloigna en se dandinant un peu tout en secouant la tête, murmurant sans cesse « comme si on avait besoin de ça, en ce moment… », Snape se pencha vers Flitwick :
« Filius, puis-je te demander un service ?
-Lequel, Severus ?
-Je voudrais t'emprunter le dossier d'Emilie Marlier, tu dois avoir un double, non ? »
Flitwick soupira et regarda Snape les sourcils froncés :
« Qu'est-ce que tout cela signifie vraiment ?
-La scène d'hystérie de ce matin ? Je n'en ai pas la moindre idée, Filius, mentit Snape. Albus et Minerva ne supportent apparemment pas que tous les élèves ne soient pas comme Potter, Weasley et Granger, que Dieu nous garde dans sa miséricorde !
-Aucun professeur ne s'est jamais plaint de mademoiselle Marlier, ni aucun élève ! » protesta Flitwick, frémissant de colère jusqu'au bout de ses moustaches à l'idée que l'on puisse reprocher quelque chose à une Serdaigle.
Snape pinça le haut de son nez et rouvrit les yeux :
« Filius, je ne sais pas ce qui se passe. Si je ne pensais pas mieux, je dirais qu'Albus et Minerva sont taraudés par le remords et ont peur de refaire certaines… erreurs. »
Filius Flitwick, devenu songeur, regarda Snape fixement :
« Pourquoi as-tu besoin de ce dossier ?
-Je donne des cours supplémentaires de Potions avancées à cette jeune fille et Albus ne m'a donné que quelques indications sur son parcours précédent.
-As-tu besoin d'un document en particulier ? Des carnets de notes ?
-Non, je voudrais juste parcourir le dossier qu'a envoyé Beaux-Bâtons. »
Filius Flitwick regarda la haute silhouette du professeur de Potions s'éloigner rapidement, puis regagna lentement son bureau pour y prendre le dossier de son élève tout en réfléchissant sur l'étrange soupçon qui lui venait lorsqu'il évoquait mentalement Severus Snape et Emilie Marlier.
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Assis dans un fauteuil près du feu et fixant sans le voir le liquide ambré qu'il faisait tourner machinalement dans son verre, Severus Snape tentait de rassembler son courage. S'il était honnête avec lui-même, il devrait bien admettre qu'il savait la vérité depuis plusieurs semaines. Son esprit avait disséqué, analysé, examiné sous tous les angles ce qu'il savait d'Emilie Marlier. Pas grand-chose. Suffisamment cependant pour comprendre que la ressemblance n'était pas fortuite.
Qu'il ait été attiré par cette élève n'avait, à priori, rien d'étonnant. Elle était tout simplement l'élève que chaque professeur souhaitait rencontrer un jour dans sa carrière dans la matière qu'il enseignait. Instinctivement, il avait ressenti le besoin de l'aider, de la pousser à aller plus loin, de la même manière que Minerva McGonagall avait pu imposer Hermione Granger. Sa bouche se déforma dans une expression de dégoût. Bah ! Pas la meilleure comparaison…
Snape avala une gorgée de Firewhisky.
La ressemblance physique, en revanche, n'était pas « académiquement » explicable. Dieu soit loué, Emilie Marlier n'avait pas sa laideur ! Mais n'importe qui en examinant soigneusement les traits de l'un et de l'autre, leurs silhouettes, leur façon de se tenir, en aurait tiré la même conclusion. Ce qui l'amenait à l'autre question : quelqu'un d'autre avait-il remarqué cela ? Albus ? Minerva ? Flitwick ? Albus et Minerva avaient, à leur manière pas très subtile et typiquement Gryffondor, mis le doigt sur le problème en remarquant les traits communs comportementaux du jeune Severus Snape et d'Emilie Marlier. Snape soupira, conscient qu'il avait sans doute lui-même mis en branle la machine infernale qui avait finit par causer la scène de ce matin là en parlant à Dumbledore de son inquiétude au sujet de la jeune fille et de son emploi de l'Occlumencie, sans parler du petit plaisir qu'il s'était offert il y avait déjà un moment, en raillant la chère mademoiselle Granger de Minerva tout en lui opposant l'exemple de l'autre élève. Que cette gamine ait eu le malheur de rembarrer la Gryffondor n'avait rien arrangé, mais l'avait au contraire positionnée malgré elle sur l'échiquier des passes d'armes quotidiennes des chefs de maisons les plus antagonistes de Poudlard. Snape n'avait rien d'un libéral militant pour le rapprochement entre les maisons, mais il enrageait à chaque preuve de l'ostracisme dont pâtissaient ses Slytherins : la conversation de la matinée avait démontré que même des étrangers accueillis pour une seule toute petite année pouvaient faire les frais de l'hypocrisie ambiante.
Restait le problème posé par Filius Flitwick. Le chef des Serdaigles appréciait son élève et la défendrait contre les accès d'hystérie d'Albus et Minerva : rien que pour cela Snape lui était profondément reconnaissant. Le professeur de Sortilèges savait aussi que Severus Snape s'intéressait depuis le début à la jeune fille alors qu'il ne se préoccupait jamais des élèves en dehors de Slytherin. Son expression, lorsqu'il avait accepté de prêter le dossier d'Emilie Marlier à Snape montrait que le petit professeur se doutait de quelque chose. Snape comptait simplement que Flitwick, encore choqué du comportement d'Albus et Minerva, garderait ses soupçons pour lui quelque temps.
Le verre était vide et le dossier restait clos, posé sur son bureau. Il serait stupide de ne pas l'ouvrir, puisqu'il savait déjà à quoi s'en tenir. La poitrine oppressée et l'estomac noué, Severus Snape se leva, prit le dossier et l'ouvrit sur ses genoux. Inutile de faire durer les choses, la confirmation tiendrait sur une simple page dactylographiée. Snape feuilleta rapidement les documents, localisa la copie de l'extrait d'acte de naissance frappée du tampon officiel et lut :
Marlier, Emilie, Marjorie, Hélène, née le dix-neuf août mil-neuf-cent-quatre-vingt-deux à Ivry-sur-Seine à trois heures de l'après-midi, de Marlier, Valérie, Françoise, Aimée, née le dix-huit mars mil-neuf-cent-soixante à Nantes et de père inconnu.
Severus Snape relut les quelques phrases plusieurs fois, fixa la feuille de longues minutes sans plus la voir et laissa retomber sa tête en arrière sur le dossier de la chaise, anéanti.
Il avait quitté la France juste après le mois de mars. Valérie et lui en étaient venus, chacun de leur côté, à la même conclusion : ils avaient passé de bons moments l'un auprès de l'autre, mais ils commençaient à se lasser et aucun des deux ne souhaitait poursuivre une relation qui ne reposait sur rien. Il le savait, la jeune femme n'avait pas été véritablement amoureuse de lui et il n'avait jamais éprouvé envers elle de sentiments autres que celui d'une relative camaraderie assortie d'un désir physique bien réel. Il avait aussi compris qu'il n'y avait rien pour lui de ce côté de la Manche et qu'il n'échapperait pas à ses souvenirs. Dans ces circonstances, la séparation avait été facile. Snape, toujours très conscient de ce qui était correct et de ce qui ne l'était pas, avait laissé à Valérie une adresse à Manchester « au cas où », un peu honteux de paraître trop désinvolte en disparaissant définitivement, après s'être fréquentés pendant plusieurs mois. A son grand soulagement, elle ne l'avait jamais contacté et il avait rapidement relégué cet épisode de sa jeunesse dans ses rares souvenirs agréables. Pourtant, en mars 1982, elle était enceinte de trois mois. Elle aurait pu le lui dire. Elle aurait pu lui écrire. Elle aurait aussi pu avorter.
Severus Snape ne comprenait pas. Il ne comprenait pas comment il avait pu être aveugle à ce point, tout comme il ne comprenait pas comment Emilie avait pu en venir à être élevée par sa grand-mère comme l'attestaient tous les courriers liés à sa scolarité et aux formalités de l'échange scolaire.
Le reste du dossier consistait en des bulletins de notes de son école moldue, parfois assortis de photos de classe, montrant une gamine maigrichonne, aux longs cheveux noirs, aux traits assez réguliers (un véritable miracle, quand on connaissait le père) installée au dernier rang, avec les plus grands de la classe. La gamine avait toujours été studieuse, sans problèmes particuliers au contraire, elle apprenait vite et, de ce fait, ses professeurs avaient toujours noté ici et là qu'elle avait un peu tendance à se laisser porter et à faire juste ce qu'il fallait pour passer dans la classe supérieure sans difficulté. A onze ans, Emilie était entrée au collège moldu de sa ville et non à Beaux-Bâtons. La lettre de madame Maxime laissait entendre que la grand-mère avait refusé, comme elle en avait le droit, que sa petite-fille aille dans une école de sorcellerie. Le passage au collège n'avait pas donné lieu à de grands changements dans les résultats, si ce n'est révéler des aptitudes évidentes en langues étrangères, un goût des lettres et de l'histoire, tandis que les mathématiques et les sciences étaient à peine correctes, et qu'en éducation physique l'enfant brillait surtout par son absence.
Tout juste avant ses douze ans, Emilie avait soudain débarqué à Beaux-Bâtons. Madame Maxime indiquait que plusieurs professeurs acceptèrent de tenter de lui faire rattraper une partie du temps perdu en lui donnant des cours intensifs pendant deux mois, comptant que la petite fille en saurait assez pour commencer directement en deuxième année et qu'elle aurait des cours de soutien toute l'année pour arriver à tenir le rythme et rattraper le niveau de ses camarades.
Là pourtant, les choses avaient pris en tour surprenant. Emilie s'était mise subitement à travailler comme une folle et avait non seulement maîtrisé les notions indispensables du programme de première année de Sortilèges, Métamorphose et (avec sensiblement moins d'éclat) Botanique mais en plus démontré des dispositions exceptionnelles pour les Potions. Elle avait donc commencé plus tranquillement que prévu sa deuxième année, choisi deux options au lieu d'une (Runes et Arithmancie) contre l'avis de ses professeurs qui pensaient qu'elle risquait de perdre pied. Effectivement, l'Arithmancie avait constitué dès le départ l'une des pierres d'achoppement de l'élève. L'année suivante, alors que ses notes s'étaient enfin stabilisées, elle avait commencé à suivre quelques cours de Potions de quatrième année, en plus de son cours normal. Relisant rapidement le bulletin de notes, Snape put constater que les aptitudes et les faiblesses d'Emilie Marlier ne s'étaient pas modifiées avec le changement d'école. Les impressions des professeurs de Beaux-Bâtons corroboraient aussi celles laissées par ceux de l'école moldue : Emilie avait besoin d'être encadrée et poussée pour se dépasser. Elle aimait apprendre, mais avait tendance à ne vraiment se décarcasser que pour les matières qui lui plaisaient. Repensant à la colère de Pomona Chourave lors de la première réunion de rentrée, Snape se retint de rire.
Beaux-Bâtons avait envoyé la photo de classe et un portrait de Emilie : l'enfant de treize ans à l'époque, avait l'air plutôt grave, un peu crispée devant l'appareil photo. Elle possédait un visage aux joues pleines dans lequel on retrouvait les principales caractéristiques héritées de son père, mais avec une douceur qu'il n'avait jamais eue. Les yeux étaient identiques, presque noirs, à l'expression intense. Les longs cheveux noirs allongeaient un peu trop sa figure. Brusquement, Snape se demanda pourquoi elle les avait coupés.
Étrangement calme, le Maître de Potions réfléchit aux ingrédients dont il aurait besoin au cours de Potions avancées du samedi à venir. Il restait une ultime vérification à faire, la même qui serait employée plus tard au Ministère de la Magie.
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Cet après-midi là, Emilie erra un peu partout dans Poudlard comme une âme en peine, mais elle ne contacta pas Alessandro, répugnant, sans comprendre pourquoi, à lui confier ce qui s'était produit.
L'entrevue avec Dumbledore et McGonagall l'avait profondément secouée. Était-ce un malentendu ou était-elle aussi asociale qu'on le laissait entendre ? Elle avait toujours envié les autres qui paraissaient de faire des tas d'amis et connaître la moitié de l'école. Emilie ne se liait pas facilement, mais elle avait appris très tôt que savoir être aimable était une question de survie. Elle appréciait réellement Ann, Belinda et Lucrezia, ainsi qu'une bonne partie du groupe de musique de Flitwick. Elle se retint de rire amèrement : si elle en croyait le directeur et McGonagall (qu'elle trouvait de plus en plus antipathique) il était crucial de paraître aimer le Quidditch, mais le groupe d'étude auquel elle appartenait n'intéressait apparemment personne en dehors de sa maison ! Malgré tout, si elle voulait être honnête, elle devait admettre qu'elle n'avait à Poudlard qu'un seul véritable ami, qu'une seule personne devant laquelle elle pouvait être elle-même, sans rien prétendre, sans jouer la comédie de la bonne copine sympa, et c'était Alessandro.
Dès le départ, les choses avait été claires, bien que non formulées à haute voix : les Slytherins étaient mal considérés et être ami avec l'un d'entre eux était suspect, non seulement aux yeux des élèves, mais aussi, comme venait de le découvrir Emilie à ses dépends, à ceux des professeurs. Ses camarades avaient remarqué qu'elle s'entendait bien avec Alessandro et avaient fait quelques remarques, mais ils avaient été dans l'ensemble compréhensifs et n'avaient pas trop cherché à l'ennuyer à ce sujet. Après tout, Alessandro et Emilie n'étaient que deux pièces rapportées. D'autres, notamment les rares Gryffondors qu'il lui arrivait de côtoyer, n'avaient pas caché leur méfiance. Aucun cependant n'avait osé lui faire de chantage et exiger qu'elle renonce à cette amitié. Heureusement, car Emilie était d'un rare entêtement et dotée d'un fort esprit de contradiction : la forcer à aller à gauche était le meilleur moyen pour qu'elle aille à droite.
Pour l'instant, Emilie ne savait que faire et restait déstabilisée par la douche froide qu'on lui avait administrée. En y réfléchissant, elle décida d'aller voir Flitwick dont elle connaissait la bienveillance et qui avait eu l'air aussi étonné qu'elle de la séance du matin.
Elle obtint un rendez-vous en début de soirée. Le professeur la reçut dans son bureau et s'empressa de tenter de la rassurer en lui disant que personne ne lui reprochait quoi que ce soit et que, de son propre avis, le directeur et la chef des Gryffondors avaient été trop vifs sans véritable raison. Entre les lignes, il laissa tout de même comprendre que la situation, minée par l'ingérence perpétuelle du Ministère dans les affaires de l'école, rendait tous les professeurs nerveux et soucieux, tant en ce qui concernait leur propre enseignement, que pour le quotidien de leurs élèves. Il lui conseilla cependant, pour calmer les inquiétudes, de se montrer un peu plus en compagnie de ses camarades et d'intégrer d'autres groupes si on le lui proposait. Emilie rit intérieurement en se disant qu'on n'arriverait quand même jamais à la faire adhérer à un groupe de supporters de Quidditch.
Craignant quand même de ne pas avoir été attentif à son élève, Flitwick n'en resta pourtant pas là et lui posa à son tour des questions sur ses études, et notamment ses relations avec ses différents professeurs, pour en venir enfin aux cours avec Snape. Emilie eut la distincte impression qu'en réalité Flitwick voulait en venir là dès le début et qu'il avait pris une route détournée pour noyer le poisson. La jeune fille savait que Snape l'avait plusieurs fois défendue, allant ainsi à l'encontre du personnage qu'il incarnait à Poudlard depuis des années en s'intéressant à une élève d'une autre maison que celle qu'il dirigeait. Les cours qu'il lui dispensait le samedi faisaient toujours jaser et beaucoup avaient du mal à oublier les cinq petits points fatidiques qu'il avait accordés à Serdaigle en début d'année pour ses efforts. Il faut dire qu'elle n'était pas non plus d'une grande humilité en ce qui concernait les Potions, alors qu'il s'agissait d'un sujet douloureux pour la plupart des élèves de Poudlard. Enfin, elle ne pouvait oublier que Snape l'avait aidée et rempli envers elle le rôle d'un véritable chef de maison après sa retenue avec Ombrage. C'était plus fort qu'elle, elle accordait souvent sa confiance en bloc, d'un coup, quand elle jugeait qu'une personne avait fait preuve de générosité à son égard.
Aux questions du professeur de Sortilèges, Emilie, un peu méfiante, se contenta de répondre que les cours du samedi soir étaient passionnants et lui permettaient d'avoir une meilleure compréhension des Potions et de tout ce qui leur était lié. Elle ne mentait pas : pour elle ce cours était indispensable. A la question de savoir si elle s'entendait bien avec Snape, Emilie resta muette un moment avant de dire avec prudence qu'elle essayait de ne pas énerver le Maître des Potions et que les cours se déroulaient dans une atmosphère relativement cordiale, en tous les cas jamais délétère. Flitwick tenta alors le tout pour le tout en lançant en riant que Snape devait sans doute être son professeur préféré. Emilie fut immédiatement sur ses gardes et répondit qu'elle aimait la matière mais connaissait à peine le professeur, aussi elle serait bien en peine de répondre.
De retour dans son dortoir, Emilie repassa mentalement la conversation dans sa tête. Elle était bien tentée de répondre que oui, Snape était son professeur préféré, mais cela n'était pas « politiquement correct ».
Snape avait en effet une réputation désastreuse, en partie due à son attitude en classe devant les élèves, mais d'autres éléments bien plus graves rentraient en ligne de compte. Emilie n'était pas sourde et aveugle au point d'ignorer ce que l'on colportait sur le passé de la chauve-souris des cachots. Après tout, il était de notoriété publique qu'il avait été un Mangemort. Si Emilie ne savait pas vraiment ce qu'il avait fait, ce simple nom était sinistre. Emprisonné peu de temps à Azkaban puis jugé, on aurait alors découvert qu'il avait été un agent double et aurait en réalité trahi Voldemort pour le côté « de la lumière ». Il avait toujours été soutenu par Dumbledore et avait d'ailleurs été acquitté. Avec les évènements des derniers mois et les déclarations de Potter martelant que Voldemort était de retour, la loyauté de Severus Snape devenait pour beaucoup de gens beaucoup moins claire et les spéculations allaient bon train. Pour les élèves (Emilie ignorait à vrai dire ce qui se disait chez les Slytherins car Alessandro mettait un point d'honneur à ne jamais évoquer devant elle les courants qui agitaient le panier de serpents, comme il le nommait lui-même), Snape était sans nul doute un Mangemort et n'avait en réalité jamais déserté Voldemort.
Le Maître des Potions avait assurément le profil du rôle songea-t-elle : un passé trouble, une personnalité globalement désagréable, une connaissance approfondie et un goût dont il ne s'était jamais caché pour la Magie noire, un soutien indéfectible aux Slytherins et notamment envers les Malefoy et, last but not least, ces habits noirs ! Emilie était mal à l'aise en examinant tous ces éléments car, peut-être en raison d'un certain idéalisme ou tout au moins d'une naïveté juvénile, elle voulait croire à la « rédemption » de Severus Snape, devenu espion contre Voldemort. Surtout, elle n'était pas prête à accepter le fait qu'elle appréciait un professeur qui aurait été un criminel.
Cependant, rien de tout cela ne semblait avoir de lien avec les questions de Flitwick et Emilie en fut bientôt réduite à compter les moutons pour trouver le sommeil.
Et voilà, un chapitre peut-être un peu long, mais je ne voulais pas le scinder en deux ou trois parties.
J'en profite pour remercier ici, à défaut de pouvoir le faire en privé, Eudore pour son commentaire et à ceux ou celles qui on mis cette histoire en alerte ou en favori !
