Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 14

« Tout sera prêt d'ici mercredi, Severus.

-Merci, Albus. »

Dumbledore s'assit et désigna de la main un siège face à son bureau :

« Je t'en prie, Severus. »

Snape se prépara mentalement à subir les questions du vieil homme.

« Peux-tu, s'il-te-plaît, m'expliquer pourquoi tu es apparemment si déterminé à reconnaître une enfant qui, si je puis parler en toute franchise, ne te posera que des problèmes ? »

Snape fixa de ses yeux sombres le regard inquisiteur de Dumbledore :

« Pensez-vous que je sois vraiment si méprisable et si peu scrupuleux pour tolérer que ma fille puisse n'être considérée que comme une bâtarde ? Cela vous surprendra peut-être, Albus, mais si j'avais su que la mère d'Emilie était enceinte j'aurais reconnu l'enfant. Je ne sais pas comment tout se serait passé ensuite, mais il y a une chose dont je suis absolument sûr, ajouta l'homme en noir les dents serrées : je n'aurais jamais abandonné ma fille. »

Dumbledore soupira et sourit d'un air las :

« Tu tiens à elle, n'est ce pas ?

-Les sentiments que je puis ou non éprouver pour ma fille ne regardent que moi, Albus, et n'affectent en rien les plans que nous avons établis. »

Dumbledore soutint le regard du Maître de Potions, parut le jauger, et se contenta d'ajouter :

« J'espère qu'un jour tu seras en paix avec toi-même, Severus, et qui sait, peut-être qu'Emilie t'apportera…

-Albus, coupa Snape d'un air sinistre : épargnez-moi les bons sentiments… »

Dumbledore soupira doucement, regarda ses mains et leva de nouveau les yeux sur le professeur de Potions, reconnaissant dans le visage fermé qu'il lui présentait l'inutilité de tenter d'établir un lien amical ou de proposer une aide qui serait rejetée sans même être examinée.

« Préviens ta fille que vous devrez être au Ministère de la Magie mercredi soir, indiqua-t-il avec un soupçons de regret. Le plus simple sera d'apparaître près des grilles. Nous ne pouvons pas risquer le Réseau de poudre de cheminette, car je soupçonne madame Ombrage de le faire surveiller.

-Merci, Albus. »

ooooo

La journée s'était déroulée de manière étonnamment normale. Emilie avait regagné son dortoir en catimini à 6 heures, s'était déshabillée et couchée. Elle avait fini par sombrer dans le sommeil quelques heures, avant d'émerger avec le sentiment d'être passée sous un rouleau compresseur et une mine à effrayer un troll.

Tout le monde était parti quand elle sortit de la tour à 11 heures. Pour la première fois, elle avait tenté de commander de la nourriture à un Elfe qui ne lui avait accordé qu'un morceau de brioche, plutôt que de descendre, l'heure étant passée pour espérer prendre un petit-déjeuner tardif dans la grande salle.

Une heure avant le début du déjeuner, elle n'avait toujours pas la moindre idée de ce qu'elle allait faire. Emilie ne souhaitait pas aller se promener, car la perspective de se retrouver seule à ressasser en boucle ses idées et ses peurs ne lui était d'aucun attrait. La bibliothèque restait un refuge éprouvé, malgré le fait qu'elle ne se sentait pas encore capable d'ouvrir un livre et de se concentrer sur des pages imprimées. Dans son sac, elle avait pris à tout hasard un cahier contenant des points de grammaire et des listes de mots italiens qu'elle tentait de graver dans sa mémoire, depuis qu'elle avait décidé d'apprendre la langue maternelle d'Alessandro sur un coup de tête. Peut-être que la répétition ad libitum de pages de vocabulaire lui permettrait-elle de passer le temps en évitant de penser à la véritable révolution qui était survenue dans sa vie ?

L'heure précédant le déjeuner, Emilie erra dans tout le château, à l'exception des cachots, en regardant les pendules qu'elle croisait sur son chemin toutes les cinq minutes, avant, enfin !, de pouvoir se diriger vers la grande salle pour le repas. Comme tous les dimanches, l'atmosphère était bruyante et détendue. Emilie fixa un sourire sur son visage, évita soigneusement de regarder la table des professeurs et s'assit sur un banc près de Lucrezia.

« Salut ! Tu as bien dormi ? A quelle heure es-tu rentrée ? Tu dormais encore quand nous sommes parties.

-Oui, ça va », répondit juste Emilie d'un air qu'elle espérait enjoué.

Lucrezia leva les yeux et posa sa fourchette :

« Qu'est-ce qui se passe ?

-Comment ? Rien !

-Emilie, tu as une tête de revenant !

-Ça ne doit pas changer beaucoup, hein ? ricana l'intéressée, tentant de stopper les questions de sa voisine par un peu d'humour.

-Tu es sûre que ça va ?

-Oui, j'ai juste veillé trop tard et je n'ai pas réussi à m'endormir après. Du coup, je n'ai fermé l'œil qu'à six heures. »

Les meilleurs mensonges sont encore ceux qui collent le plus à la vérité, pensa Emilie, mal à l'aise.

« Tu devrais aller te reposer après manger.

-Oui, je vais voir », répondit la jeune fille aux cheveux noirs en avalant le riz trop cuit qui accompagnait un morceau de poisson pané.

Emilie choisit finalement d'élire refuge dans la bibliothèque pour l'après-midi, évitant le rayon des Potions où elle savait qu'Alessandro allait travailler. Lucrezia avait peut-être gobé ses explications, mais elle ne se sentait pas capable de mentir de façon convaincante à un Slytherin et elle n'avait pas non plus envie de parler, quand le seul sujet qui lui tenait à cœur devait rester secret. Cachée dans un coin de la section Divination, sûre que personne n'aurait l'idée de venir la trouver là, Emilie resta longtemps sans rien faire, les coudes sur la table et la tête dans ses mains. Elle avait tenté, sans succès, d'arrêter net la galopade de son esprit qui essayait de considérer toutes les implications de ce que Snape lui avait révélé la veille.

En fait, en analysant froidement les paroles du Maître des Potions (elle avait beau essayer en pensée au moins de l'appeler son père, mais n'y parvenait pas) Emilie se rendait compte qu'il ne lui avait en réalité pas dit grand-chose. Des quelques éléments qu'il lui avait fourni, elle pouvait cependant en déduire un peu plus. Snape était donc… hum, « sorti » avec sa mère. L'avait-il aimée ? Emilie n'arrivait pas à se représenter un Severus Snape amoureux, ni encore moins un Severus Snape au lit... Emilie ferma les yeux, les joues rouges d'embarras. Hum, revenons aux faits. Elle était née en août 1982, donc, sa mère était tombée enceinte en décembre 1981. Quand Snape était-il parti ? Ses parents s'étaient-ils disputés ? Avaient-ils vraiment vécu ensemble ou bien… ? Pourquoi sa mère n'avait-elle rien dit à Snape ? Pourquoi… ?

Emilie revit soudain, et avec un sentiment de réconfort qu'elle ne s'expliquait pas, l'expression terrible qu'avait eu Snape en apprenant que la mère de Emilie l'avait laissée à sa grand-mère sans autre raison apparente que celle de se libérer d'un poids trop lourd. Il avait été profondément choqué : Emilie le connaissait assez pour reconnaître les traces d'une véritable émotion sur son visage si contrôlé. Il était donc capable de compassion, malgré les apparences et sa réputation. Sa réputation ! Emilie posa brusquement ses mains à plat sur la table, les yeux écarquillés et un morceau de plomb dans l'estomac. Snape avait été un Mangemort ! Elle avait soudain envie de disparaître de la surface de la terre. Avec un gémissement elle passa ses mains sur son visage et se leva rapidement pour quitter la bibliothèque.

Un tour de lac ne serait sans doute pas suffisant pour la calmer, mais elle avait tout son temps d'ici le dîner.

L'apparition de sa fille dans la grande salle, pâle, les traits tirés et trainant les pieds avait soudain rappelé à Snape qu'il avait négligé de lui proposer un flacon de potion de Sommeil sans rêves.

Snape avait attrapé rageusement un morceau de viande avec sa fourchette et s'en était prit mentalement à lui-même pour n'avoir pas prévu la détresse dans laquelle avait dû se retrouver Emilie une fois seule. Après avoir arraché le sel des mains de Trelawney qui avait eu la mauvaise idée (malgré ses soi-disant facultés de voyance !) de s'asseoir près de lui, il surveilla de près la table des Serdaigles. Au moins, constata-t-il, elle mangeait.

A la fin du repas, Snape avait suivi Emilie dans la bibliothèque et, après avoir effrayé une partie des élèves en glissant lentement et silencieusement dans les différentes sections, il avait localisé la jeune fille immobile à une table du département de Divination. Dissimulé entre deux rayonnages, prétendant consulter les annales de deux prophétesses (on se demandait parfois pourquoi on gâchait de l'encre et du papier à imprimer de telles âneries), Snape avait tenté, en vain, de deviner l'état psychologique de sa fille en interprétant ses attitudes. Il ne fallait pas être grand devin pour comprendre qu'elle était troublée et n'allait pas bien. Après tout, qui pourrait être détendu et joyeux en découvrant un lien de parenté avec Severus Snape, professeur honni et Mangemort !

Snape exhala lentement, sans quitter des yeux Emilie. Que savait-elle de lui ? Ou plutôt, que lui avait-on raconté à son sujet depuis son arrivée à Poudlard ? Il aurait pu, s'il avait été un lâche, demander à Dumbledore de se charger d'expliquer à Emilie ce qu'elle devait savoir, pour sa propre sécurité, celle de Snape et celle des membres de l'Ordre du Phœnix, mais il avait décidé de parler lui-même à sa fille. Elle le détesterait encore un peu plus sans doute après, mais il ne voulait pas risquer qu'elle soit, même au nom de « son propre bien », manipulée par Albus.

Refermant son livre d'un geste sec en entendant Emilie se lever, Snape sortit discrètement de la bibliothèque, la regarda descendre les escaliers principaux à toute vitesse, puis, appuyé contre une fenêtre du premier étage, il la vit se mettre à marcher comme une furie le long du lac.

ooooo

Reposée après avoir ingurgité une tisane calmante particulièrement concentrée (et presque imbuvable) la veille au soir, Emilie se leva pour une fois à sept heures tapantes sans trainer dans son lit et fila sur le champ dans la salle de bain. Là, face au miroir, elle fixa son visage sans ciller, respira lentement et commença, brique après brique à construire un mur si fort autour de ses émotions qu'elle eut le sentiment de pouvoir soutenir un siège. L'expression désormais impassible, calme, Emilie procéda comme de rien était, prit la précaution de se munir de ses plus forts cachets contre les migraines, et salua avec un sourire les camarades qu'elle croisa sur le chemin de la grande salle.

Le cours de Potions se déroula sans histoires, si l'on voulait bien excepter une belle tentative pour faire exploser un chaudron à mi-parcours, heureusement stoppée net par Snape qui en profita pour suggérer à Peter Strattford, l'infortuné auteur de la catastrophe, d'aller directement placer une allumette près d'un bec de gaz la prochaine fois qu'il se sentirait des pulsions suicidaires, mais si possible en dehors de sa classe. Snape, plus impassible que jamais, prit pourtant le temps de retenir Emilie quelques minutes après le départ des élèves et lui confia deux petits flacons, l'un contenant une potion contre les migraines et l'autre une potion de Sommeil sans rêves. Emilie remercia Snape du fond du cœur, mais ne put réussir à le regarder directement dans les yeux. Chacun d'eux savait, sans avoir à poser la question, qu'ils s'en remettaient complètement à l'Occlumencie pour pouvoir donner le change encore quelques jours.

« Nous devrons être mercredi soir au Ministère de la Magie.

-Très bien, se força à murmurer l'élève.

-Je m'arrangerai pour que nous puissions parler un peu avant. »

Emilie sentit une boule se former dans son estomac et sortit rejoindre ses camarades de classe déjà arrivés en haut des escaliers, l'esprit à mille kilomètres des questions de politique extérieure du Ministère de la Magie à la fin du XVIIe siècle qui faisaient l'objet des cours de Binns.

Jamais les journées n'avaient parues aussi longues et Emilie se concentrait chaque heure du jour à maintenir son mur de briques absolument hermétique. Le soir, craignant de perdre sa quiétude pendant son sommeil, elle prenait soin de placer un Silencio autour de son lit et une alarme sensée la réveiller si quelqu'un venait à ouvrir ses rideaux.

Enfin, le jour fatidique arriva. Les deux intéressés se sentaient, chacun de leur côté, dans la peau du condamné contraint de gravir les marches de l'échafaud.

« Venez me voir à la fin du cours, mademoiselle Marlier », lança le professeur Flitwick alors que tous rangeaient leurs affaires.

Flitwick attendit que la plupart aient quitté la salle avant de faire signe à Emilie d'approcher avec un sourire bienveillant.

« J'ai été chargé par le professeur Dumbledore de vous accompagner tout à l'heure au Ministère de la Magie. »

Emilie leva les yeux, alarmée.

« Je n'ai pas été bien surpris, mademoiselle, reprit-il avec un sourire rassurant et un brin de malice. Sachez que je travaille aux côtés du professeur Snape depuis de nombreuses années. Votre père est un homme difficile et complexe, fit-il en toussant légèrement : mais je suis persuadé que vous avez tous deux pris la bonne décision », ajouta Flitwick avec une légèreté un peu exagérée.

Emilie frissonna et se contenta de baisser les yeux sans rien dire.

« Le professeur Snape désire que vous le retrouviez à 16 heures dans l'ancienne salle commune de Serdaigle. Je vous y rejoindrai à 17 heures. »

ooooo

La présence de Snape dans cette salle paraissait étrange à Emilie qui y avait toujours été seule, ou bien avec quelques amis. Le fait que ceux-ci aient refusé de laisser venir Gabelli parce qu'il était un Slytherin rendait encore plus incongrue la présence du chef de cette maison en ce lieu.

Snape paraissait absorbé dans la contemplation des peintures décorant les murs. Il avait ôté sa robe et apparaissait impeccablement sanglé dans sa longue veste noire, son pantalon et ses éternelles bottes. Seuls un bout du col et l'extrémité des poignets de sa chemise blanche tranchaient sur le reste de ses vêtements. Un lourd manteau de laine noire était négligemment jeté sur le dossier d'une chaise.

Snape se détourna pour regarder entrer Emilie. Elle semblait tenir son esprit aussi gardé que les jours précédents, paraissant presque aussi impassible que lui, alors qu'en temps normal elle laissait tout de même passer quelques expressions. Snape fronça les sourcils et se demanda si de violentes migraines n'allaient pas être le prix à payer d'un contrôle aussi ferme et sans doute maladroit, et résolut de lui apprendre à mieux employer l'Occlumencie dans les semaines à venir. Elle semblait attendre qu'il fasse un geste, ou qu'il donne un indice pour réagir en conséquence, mais pour une fois Severus Snape n'avait pas la moindre idée de la façon de procéder. Tous deux restaient debout, immobile, fixant l'autre. Snape déglutit nerveusement et indiqua un siège à sa fille qui alla s'y asseoir tandis qu'il s'installait dans une chaise face à elle. Aucun d'eux ne paraissait savoir que faire, ni être capable d'articuler un mot. La situation devenait de plus en plus tendue au fur et à mesure que les secondes passaient jusqu'à ce que Snape rompe enfin le silence pour prononcer, d'une voix presque rauque :

« Emilie. »

Emilie le fixa d'une manière encore plus intense, les poings serrés et dissimulés par son sac à dos posé sur ses genoux pour s'empêcher de trembler.

« Emilie, reprit Snape. Avant d'effectuer ces démarches, il était indispensable que je te parle et que je t'explique certaines choses. »

Emilie eut soudain la certitude qu'elle ne voulait rien entendre. Voyant sa fille ouvrir la bouche, Snape leva une grande main pâle et enchaîna :

« Je te demande de ne pas m'interrompre. Je ne pourrais pas tout te dire, et je ne veux pas non plus te révéler certaines choses. Je te demande juste d'écouter et de… respecter mon silence sur certains points. Je crois qu'il est inutile de te rappeler ce qui s'est passé ici il y a vingt ans ? Je suppose que tu as été amplement, et très objectivement informée de la chute du Seigneur des Ténèbres, railla-t-il. En 1978, commença-t-il rapidement en fixant un point sur le mur comme s'il récitait une leçon, j'ai rejoint les rangs des gens soutenant le Seigneur des Ténèbres : je suis devenu un Mangemort. Les raisons qui m'ont conduit à cela sont multiples, et je ne suis pas vraiment sûr moi-même de pouvoir les analyser complètement. Snape s'interrompit en se demandant s'il souhaitait vraiment y repenser et soupira : disons que j'avais été profondément malheureux, que je voulais me venger et avoir un certain pouvoir. J'avais surtout aussi, ajouta-t-il, une fascination irréfléchie pour la Magie noire. Il m'a fallu quelques mois pour reconnaître… (sa voix semblait mal assurée, nota Emilie avec surprise) que j'avais fait une grossière erreur, mais je ne pouvais plus changer ce que j'étais devenu. Snape prit une profonde inspiration avant de poursuivre : alors que j'étais chargé de me renseigner sur un groupe d'opposants, l'Ordre du Phœnix, j'ai un jour révélé une information cruciale au Seigneur des Ténèbres qui a entrainé directement la mort de deux personnes. Quand j'ai compris la portée de ce que je venais de révéler, j'ai tenté d'empêcher la mort de ces personnes en dévoilant mon rôle à Dumbledore, mais il était déjà trop tard. Snape se tut et passa ses mains sur son visage avant de reprendre : Dumbledore me demanda alors d'espionner pour son compte le Seigneur des Ténèbres et les Mangemorts. Lors de la chute du Seigneur des Ténèbres, mon rôle d'espion fut révélé par Dumbledore lors de mon procès. J'assurais plus tard tous les anciens Mangemorts de ma véritable loyauté au Seigneur des Ténèbres en insinuant que j'avais au contraire berné Dumbledore. Je continue de jouer ce rôle depuis, soupira Snape. Le Seigneur des Ténèbres croit que je trompe Dumbledore depuis des années tandis que j'informe l'Ordre du Phœnix des activités des Mangemorts », déclara le Maître des Potions dont le visage austère semblait tout d'un coup plus marqué.

Emilie garda le silence, la tête inclinée vers le sol. Elle ne comprenait rien, c'était trop compliqué et cela lui faisait trop peur. Snape soupira encore, de soulagement cette fois-ci, en comprenant qu'il n'y aurait pas de questions, et reprit :

« Il fallait que saches la vérité, Emilie. Aux yeux de tous, je suis un Mangemort, l'agent du Seigneur des Ténèbres à Poudlard mais, bien évidemment, personne ne peut le prouver. Quand on saura que tu es ma fille, il est possible que certains élèves issus de familles loyales envers le Seigneur des Ténèbres tentent de vérifier mes allégeances. Ils ne doivent pas se douter un seul instant que je suis autre chose que ce qu'ils imaginent, Emilie. »

Emilie lui coupa enfin la parole :

« Est-ce que… (elle fut soudain reconnaissante à la langue anglaise de ne pas distinguer le vouvoiement du tutoiement) est-ce que tu as vraiment cru à ce que croient les Mangemorts ? »

La réponse tomba, brutale :

« En partie, oui. »

Atterrée, Emilie se détourna et tenta de se lever, empêchée par Snape qui lui prit la tête dans ses mains et la fixa intensément.

« Il y a longtemps que je ne crois plus à rien, ni à aucune de leurs folies, déclara-t-il avec force. Mon seul moyen de tenter de réparer, si c'est possible, un peu du mal que j'ai fait est de jouer ce rôle. »

Emilie hocha la tête, mais garda le silence. Snape se dirigea vers l'une des parois et parla sans la regarder :

« Quand j'ai connu ta mère, le Seigneur des Ténèbres était soi-disant mort. Je t'ai dit la vérité : si j'avais su à l'époque, je t'aurais reconnue. Il est tard maintenant, mais c'est la seule chose honorable à faire. Ceci dit, j'ai conscience de la répugnance que tu pourrais avoir à être officiellement reconnue comme ma fille. Si tu veux, nous pouvons tout arrêter là, reprit-il un peu plus fort. Dans ce cas, nous inventerons un prétexte et nous te renverrons immédiatement en France.

-Non. »

Snape se retourna, un peu surpris de cette réaction. Emilie s'était levée mais gardait les yeux rivés au sol devant elle, sans rien voir.

« Je te crois… même si c'est difficile à admettre. J'irai jusqu'au bout. »

Quand Flitwick arriva à 17 heures il trouva Snape et sa fille chacun assis sur un siège, muets et regardant droit devant eux. Malgré la gêne évidente qui existait entre eux, Flitwick eut la conviction qu'ils avaient dit ce qui leur tenait à cœur et que leurs différents, s'ils en avaient eu, étaient à présent réglés. Le petit professeur de Sortilèges s'attarda sur son collègue. Il avait beau savoir de longue date qu'il n'était pas le monstre qu'on se plaisait à imaginer, cela ne voulait pas dire pour autant qu'il saurait s'y prendre dans une telle situation. Il ne pouvait pourtant rien faire pour lui car Snape fonctionnait dans son monde, se battait seul contre ses démons et refusait toute ingérence. Il lui faudrait alors aider Emilie Marlier, et Merlin savait qu'elle en aurait besoin.

Tous les trois seraient absents de Poudlard à l'heure du repas. Il était vraisemblable que personne ne se poserait de question sur les deux professeurs, mais Flitwick avait dit aux trois voisines de dortoir d'Emilie qu'elle était revenue se reposer, ne se sentant pas très bien, et qu'il l'avait envoyée à l'infirmerie. Avant qu'Emilie n'aille se changer, Snape lui demanda si elle désirait un thé ou autre chose. La jeune fille déclina le thé mais demanda soudain au dernier moment si elle pourrait avoir un chocolat chaud. Snape acquiesça, leva un sourcil en l'entendant préciser à l'Elfe qui venait d'apparaître qu'elle souhaitait « un chocolat très chocolaté » (« je n'aime pas le lait ! » justifia Emilie un peu embarrassée) et sourit presque quand elle ajouta « si possible avec de la cannelle ». Emilie rougit et partit précipitamment. Quand elle revint, le chocolat était prêt, libérant des effluves délicieux de cannelle, si parfait qu'Emilie sourit malgré elle, accompagné de petits sandwichs et gâteaux.

Snape mangea quelques sandwichs pour accompagner son thé, tout en examinant attentivement sa fille et surveillant qu'elle mangeait correctement. C'était de toute évidence une gourmande et il dut encore dissimuler son amusement en constatant avec quelle délectation elle semblait déguster son chocolat. Il fronça les sourcils en détaillant sa tenue, se demandant si c'était vraiment ce qu'elle avait de plus chaud. Elle portait un jean, un col roulé bleu marine et une sorte de veste en velours à col Mao bleu pâle un peu matelassée et boutonnée sur le côté. De toute évidence, le manteau fourni par l'école n'avait pas ses faveurs et il dut prendre sur lui pour ne pas lui ordonner d'aller le revêtir sur le champ. Elle avait mis aux pieds des baskets blancs expliquant, devant le regard interrogatif de Snape, que ses chaussures de ville auraient été abîmées par la neige. Ou bien l'administration n'avait pas été très claire sur les conditions météorologiques du nord de l'Écosse lors du transfert d'Emilie, ou alors la gamine avait décidé de sacrifier sa santé aux apparences. Mécontent, Snape se promit de tirer les choses au clair et de faire en sorte qu'Emilie ait des vêtements lui permettant de mettre le nez dehors sans courir le risque d'attraper une pneumonie.

A 18 heures, Flitwick ouvrit une porte située derrière une tenture représentant Helga Serdaigle et tous les trois pénétrèrent dans un couloir qui menait directement au bureau du professeur. Il fut convenu que Flitwick et Emilie partiraient en premier et seraient rejoints par Snape à la hauteur des grilles de Poudlard, et donc invisibles depuis le château. Le froid était rendu encore plus mordant par le soleil couchant. Snape apparut le premier au Ministère de la Magie, retrouvant Emilie et Flitwick juste à l'extérieur du bureau de Waldemar Bravacius qui devait, suite à l'intervention de Dumbledore, conduire l'ensemble des démarches.

La pièce était petite et sur une table figuraient déjà tous les ingrédients requis pour la potion de paternité. Snape avait informé Emilie que Bravacius était habilité à réaliser la potion. Ils devraient ensuite y déposer chacun trois gouttes de leur sang et leur filiation serait dument constatée. Ces premières formalités effectuées, on procéderait à la régularisation de tous les titres légaux et administratifs. Emilie Marlier deviendrait à l'issue de ce processus Emilie Snape, fille légitime et héritière (non que cela veuille dire grand-chose, avait ironisé le Maître des Potions) de Severus Tobias Snape. Flitwick était requis en tant que témoin, s'agissant de l'une de ses charges.

La potion fut prête en trente minutes, les ingrédients étant déjà préparés, et Waldemar Bravacius, un petit homme maigre et si sec qu'il paraissait avoir été momifié depuis plusieurs décennies déjà, rédigea le procès-verbal attestant du résultat. Un avocat, maître Austremonius, vint ensuite prendre en main la suite des opérations qui se révéla particulièrement fastidieuse. Au bout d'une heure d'explications et de signatures, maître Austremonius aborda enfin la question de la garde de la jeune fille mineure, indiquant que Snape, malgré sa qualité de père, ne pouvait avoir, au mieux, qu'une garde partagée avec la grand-mère d'Emilie puisque celle-ci avait été déterminée par la loi française. Il lui appartiendrait donc de s'entendre avec madame Marlier. A l'écoute de l'homme de loi, Snape pinça un peu plus les lèvres et Emilie fixa le sol, doutant fort de la façon dont se passeraient les tractations et de la manière dont sa grand-mère prendrait les choses. A 22 heures, Emilie Marlier était devenue Emilie Snape.

Le retour fut silencieux. Emilie était épuisée et Snape venait de prendre d'un seul coup la mesure de l'énorme responsabilité qu'il avait endossée. Il avait aussi enfin accepté qu'il était le père d'un enfant. Levant les yeux au ciel en constatant que Emilie avançait en sautillant, les épaules arrondies et les bras plaqués contre le corps en raison du froid, Snape finit par ôter son manteau et le mit sur ses épaules, recevant un timide regard de gratitude de sa fille qui s'y entortilla de son mieux.

ooooo

Il n'était pas encore très tard et il y avait un silence irréel dans la tour de Serdaigle à son retour. Personne n'était dans la salle commune mais il n'y régnait pas cette atmosphère paisible indiquant que tous les occupants des lieux étaient assoupis. Au contraire, les nerfs à vifs d'Emilie lui suggéraient que les habitants de la tour étaient éveillés et guettaient son retour.

Flitwick lui avait expliqué dans les couloirs que Minerva McGonagall s'était chargée de convoquer les élèves de chaque maison et leur avait annoncé qu'Emilie Marlier était désormais Emilie Snape. Il avait aussi été convenu qu'elle insisterait particulièrement sur le fait qu'aucun d'entre eux ne devrait témoigner le moindre sentiment discourtois ou la moindre curiosité déplacée envers Emilie ou son père. Emilie sursauta en entendant derrière elle le « clic » caractéristique d'une poignée de porte, grimaça, et accéléra le pas en marchant sur la pointe des pieds pour arriver au plus vite à son dortoir. Pas de « sentiments discourtois » envers la chauve-souris des cachots ? Allons, il ne fallait pas prendre les gens pour des imbéciles…

Ann, Belinda et Lucrezia étaient assises sur leurs lits, face à la porte, Ann mâchonnant nerveusement une mèche de ses cheveux blonds. Emilie les regarda quelques instants et referma la porte derrière elle en déboutonnant sa veste. Aucune des trois ne parlait, mais elles ne la quittaient pas des yeux. Lorsqu'Emilie eut retiré sa veste et défait ses lacets, assise sur son lit, Ann se pencha en avant et lui dit doucement :

« Ça va ? »

Emilie la regarda une seconde, un peu incrédule, tandis que les deux autres émettaient de petites rires nerveux. Recouvrant son calme la première, Belinda prit la parole :

« Franchement, t'as pas mieux comme question ? »

Ce fut au tour d'Emilie de rire, évacuant ainsi une bonne part de sa nervosité.

« Emilie, euh… tu savais que c'était ton père ? Pourquoi tu n'as rien dit ? demanda Lucrezia, les yeux ronds d'inquiétude.

-Non, je ne savais pas, répondit Emilie en croisant ses jambes en tailleur, soudain soulagée de pouvoir parler. Je savais que mon père était anglais et, vous ne me croirez pas, mais c'est le Choixpeau qui m'a dit qu'il était un Slytherin. Je ne savais même pas qu'il était sorcier avant de venir à Poudlard. En fait, c'est mon… Snape, enfin... mon père, qui s'est douté de quelque chose. Je ne sais que depuis samedi dernier.

-Mais ta mère ne t'en avait jamais parlé ? demanda Lucrezia, incrédule.

-Non. C'est un peu compliqué, car j'ai été élevée par ma grand-mère… répondit Emilie en soupirant, les joues rouges de confusion et en tripotant ses doigts.

-Ça a dû être un choc.

-Euh… oui. Cependant, sincèrement, je suis contente de connaître mon père. »

Ann, Belinda et Lucrezia échangèrent des regards de commisération, doutant à l'évidence du bien fondé de la décision de leur voisine.

« C'est vrai ! protesta la jeune fille. Bon, c'est difficile parce qu'on ne se connaît pas en fait… »

Emilie ajouta, pleine d'inquiétude, en se penchant vers ses amies qui l'examinaient d'un même air consterné sans rien dire :

« Ça ne change rien à ce que je suis, vous savez… je veux dire que je ne vais pas me mettre à retirer des points ou me cacher derrière une armure pour terroriser des premières années… »

Toutes éclatèrent d'un rire un peu forcé :

« Non, on s'en doute. C'est juste un peu étrange, dit Ann : ça ne te fait rien, à toi ? Je veux dire, on sait tous que c'est un Man... »

Belinda lui lança un grand coup de pied qui lui arracha un cri.

-Oui, je comprends, se contenta de répondre Emilie, de nouveau très rouge, et qui s'allongea sur son lit en regardant le plafond, priant pour que la discussion s'arrête là.

-Tu vas rester là ?

-Comment ça ?

-Ben, tu vas peut-être aller habiter dans les cachots ? »

Emilie se redressa brutalement en criant :

« Quoi ? Non ! Qui vous a dit ça ?

-Belinda ! Arrête, elle va faire des cauchemars ! rit Lucrezia.

-Oh, je ne vois pas pourquoi ! Hein, Emilie, imagines-toi bercée par Peeves et le Baron Sanglant pendant que Snape te lit une belle recette de potion ! » taquina Belinda avec un sourire machiavélique.

Toutes les quatre rirent à gorges déployées pendant de longues minutes.

ooooo

Le lendemain matin, Emilie put constater par elle-même que la nouvelle avait bel et bien fait le tour du château.

A son entrée dans la grande salle, les élèves déjà présents cessèrent progressivement leurs conversations pour la regarder se diriger jusqu'à la table des Serdaigles, flanquée de ses voisines de dortoir et de Peter qui avait probablement décidé que sortir avec Lucrezia impliquait de soutenir ses convictions. Les Serdaigles avaient sans doute raisonné calmement les choses la veille et décidé que cela n'altérerait pas pour l'instant le cours de leur vie, lui réservant parfois de petits saluts amicaux. Ils étaient surtout déterminés à prouver aux autres que les Serdaigles se serraient les coudes en toutes circonstances. Les Poufsouffles débattaient, mais les Slytherins traitèrent la chose avec la plus grande politesse en inclinant la tête dès qu'Emilie croisait leur regard, sachant que le moindre écart leur vaudrait de pénibles discussions avec leur chef de maison. Certains Gryffondors en revanche semblaient prendre ça comme la pire des insultes et ne prirent même pas la peine de baisser la voix pour donner leurs impressions. Tous les professeurs étaient dans la grande salle, et Snape prit la peine de saluer sa fille en inclinant légèrement la tête.

Emilie se prépara mentalement à entamer sa première journée en tant qu'Emilie Snape, se concentrant sur le mur protégeant ses émotions, quand elle sentit soudain chauffer la pièce de 100 lires qu'elle gardait dans sa poche. Discrètement, elle regarda la pièce de monnaie et lut « Good luck little Snape ». Cherchant Alessandro des yeux, elle finit par le trouver en bout de table près des grandes portes d'où il lui décocha un clin d'œil amusé.

Tout bien considéré, Emilie dut reconnaître que son changement de nom et sa reconnaissance en tant que fille de Severus Snape n'apportaient pas pour l'instant de changement radical dans sa vie quotidienne, mais avaient tout de même altéré un certain nombre de choses qui auraient pu la déstabiliser complètement si elle n'avait pas eu la chance de compter sur ses trois voisines de dortoir et par extension, la grande majorité des Serdaigles de sa classe ainsi qu'Alessandro Gabelli.

Il y eut bien quelques tentatives pour lui soutirer des renseignements sur Snape, voire une hypothétique intercession de sa part en cours de Potions. Cependant, on se rendit vite compte que la Française, sous des dehors plus aimables, possédait un caractère aussi inflexible que celui de la chauve-souris des cachots. Chaque question fut reçue dans un silence glacial et petit à petit Emilie en vint à surveiller son langage dès que son père était concerné. Cela ne l'empêchait pas de rire à certaines imitations, ni de compatir au sort réservé à quelques élèves imprudents, mais elle dut s'astreindre à ne jamais commenter elle-même le sujet.

Les professeurs ne louèrent pas plus ses talents que la semaine précédente, mais elle fut vivement surprise quand McGonagall fit l'effort de paraître plus bienveillante et l'assura de son soutien en la prenant à part après le cours de Métamorphose. Ombrage, déplaisante par nature, le fut en revanche un peu plus en prenant un malin plaisir à prononcer les mots « mademoiselle Snape » d'un ton légèrement dégoûté le plus souvent possible et en lui décochant son plus venimeux regard, ce qui eut par bonheur l'effet inverse de celui qu'elle escomptait en suscitant la sympathie du reste des élèves présents au cours. Snape se comporta comme à son habitude, mais décida d'appeler sa fille par son prénom. Emilie, quant à elle, continua bien entendu à lui répondre avec le respect dû à tous les professeurs.

Dès jeudi soir, rongé par la curiosité et n'y tenant plus, Alessandro contacta Emilie et lui proposa de se retrouver à proximité du lac pour pouvoir parler tranquillement. Emilie ne s'épancha pas plus auprès de lui qu'elle ne l'avait fait auprès de Belinda, Lucrezia et Ann et, même s'il était déçu, il n'en laissa rien paraître et ne la pressa pas de questions, ayant compris depuis longtemps que sa famille n'était pas un sujet de conversation. A ses yeux, il l'assura que rien ne changeait vraiment, mais il confessa qu'après avoir appris la nouvelle, il avait été comme beaucoup sidéré de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt ni d'avoir noté la grande ressemblance qui existait entre le père et la fille. Il la prévint aussi qu'elle devait s'attendre à voir venir vers elle une partie des Slytherins, soucieux sans doute d'être dans les bonnes grâces de Snape. Il avait déjà, par ricochet, pu constater à quel point l'existence d'une fille du professeur Snape avait pu changer la donne « politique » des Slytherins : lui qui avait été jusqu'alors laissé un peu à part en raison de son arrivée tardive à Poudlard, se voyait tout d'un coup sollicité de tous côtés, y compris par les factions les plus snobs qui découvraient comme par miracle le caractère illustre de la famille Gabelli. La fréquentation de la Serdaigle Emilie Marlier n'avait pas été très bien vue, mais celle d'Emilie Snape en revanche, était fort appréciée.

Emilie vit arriver le week end avec une certaine nervosité. Elle n'avait pas vu Snape en dehors des cours ou de la grande salle et n'avait donc pas pu lui parler.

Malgré ses appréhensions, elle souhaitait connaître un peu mieux son père. Son attente était en quelque sorte exacerbée par le fait qu'elle avait été tôt privée de sa mère et avait énormément souffert de son départ qu'elle avait vécu comme un rejet, même si elle refusait d'en parler A bien des égards, elle ne s'en était jamais remise, et croyait encore au fond d'elle-même à une hypothétique faute de sa part, malgré son mutisme réprobateur dès qu'on évoquait sa mère devant elle. Son père en revanche, malgré une personnalité plus qu'intimidante et un passé terrible qui l'emplissait de honte lorsqu'elle y songeait, avait fait l'effort de venir vers elle, l'avait acceptée et avait promis de ne pas l'abandonner. Severus Snape ne s'en était sans doute pas douté, et il était probable que dans ce cas il en eut été le premier effrayé, mais cette promesse avait scellé à jamais la confiance de sa fille envers lui.