Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 19

Le second semestre commença sur les chapeaux de roue. Les élèves des cinquièmes et septièmes années étaient de plus en plus nerveux à l'idée de passer leurs examens en juin et s'isolaient graduellement afin de réviser.

Alessandro passait le plus clair de son temps en bibliothèque, à l'exception de quelques heures grappillées à droite et à gauche et passées à discuter dans un couloir désert avec Emilie, chacun appuyé contre un mur les jambes étendues devant eux, en grignotant des chocolats reçus à Noël.

L'atmosphère dans la maison de Slytherin était devenue irrespirable depuis l'évasion des Mangemorts, plusieurs enfants de familles loyales envers Voldemort ne faisant plus mystère de leur allégeance et intimidant les autres, les réduisant au silence. Le dortoir que partageait Alessandro avait le malheur d'abriter aussi Theodore Nott et si les trois autres garçons avaient décidé tacitement de ne pas dire un mot sur la situation à l'extérieur de Poudlard, Nott, un garçon pourtant taciturne mais qui avait rejoint le cercle de Malefoy depuis longtemps, semblait s'être réveillé et éprouvait un malin plaisir à les provoquer à propos de tout et de rien.

Alessandro, un instant laissé de côté en raison de sa nationalité et du fait qu'il n'était là que pour un an, devint soudain une cible favorite car il y avait un bon bout de temps qu'on était fixé sur les idées des uns ou des autres, à force de se fréquenter dans la même école. Dans un milieu ou l'étiquette et les idées des Sang-purs étaient les seules en vigueur, Nott posa un jour de façon ouverte la question des attachements sentimentaux des autres garçons. Alessandro Gabelli, que personne n'avait jamais vu en train de courtiser qui que ce soit, prétexta bêtement, pour avoir la paix, un engagement conclu de longue date par sa famille en Italie. Cela ne satisfit qu'à demi Nott qui, après avoir éclaté de rire en prenant à témoin la moitié de leur classe, passa le clair de son temps à observer le comportement de son voisin de dortoir et à le railler. « Solidarité » étant un terme à la définition à peu près inconnue à Slytherin, l'Italien devait faire face seul, Galaad paraissant régulièrement atteint de surdité et Walter ayant jugé bon de s'exiler à un autre bout de la classe en cours pour ne réapparaître dans le dortoir quelques minutes seulement avant le couvre-feu. Son voisin de dortoir lui avait jusqu'alors paru introverti à l'excès mais, au bout d'une semaine de ce traitement, Alessandro aurait donné n'importe quoi pour retrouver la version muette et effacée de Theodore Nott. Excédé et abandonnant toute prétention à la subtilité, Alessandro flirta quelques jours avec une jolie Slytherin, Meredith Banister, qui, lui semblait-il, avait un temps attiré l'œil de Nott, et finit par l'embrasser longuement au beau milieu de l'entrée de la bibliothèque, provoquant les cris indignés de madame Pince pétrifiée derrière son bureau et leur valant immédiatement une retenue avec Minerva McGonagall venue rendre un livre et restée bouche-bée devant le spectacle.

L'affaire ne s'arrêta pas là et, si Alessandro se crut enfin débarrassé de Nott (à la différence près que ce fut Zabini qui prit le relais des moqueries, pour un temps, avant de se mettre à draguer la même fille), il se demanda si sa tranquillité n'était pas cher payée après deux retenues supplémentaires -l'une pour le baiser, l'autre pour s'être donné en spectacle « comme un Gryffondor »- passées à récurer des chaudrons répugnants devant Snape. Le plus curieux fut la réaction d'Emilie qui tenta plusieurs jours durant avec plus ou moins de subtilité de lui tirer les vers du nez au sujet de sa « petite amie », et qui finit par le faire sortir de ses gonds pour lui crier la vérité. Emilie n'eut pourtant pas l'air de le croire et se traina avec un air particulièrement mécontent une partie de la semaine, faisant même perdre patience à son père qui menaça d'arrêter les cours de Potions avancées si elle ne changeait pas d'attitude sur le champ.

« Vous n'avez pas terminé votre version latine ?

-Comment ? » demanda Emilie en redressant la tête. Contrairement à son habitude, la jeune fille était descendue tout de suite dans les cachots après ses cours du mercredi et faisait ses devoirs de latin en attendant Snape pour leur cours d'Occlumencie.

Snape désigna son parchemin d'un mouvement de la tête.

« Gabelli est en bibliothèque ?

-Je n'en ai pas la moindre idée », répliqua Emilie d'un air faussement dédaigneux.

Snape resta silencieux quelques instants avant de couler un regard soupçonneux vers sa fille et de soupirer intérieurement. Avait-il vraiment cru un instant qu'Emilie se comporterait différemment de n'importe quelle autre adolescente ? Las, il poussa un soupir et se promit d'avoir une discussion avec elle dès qu'elle se serait un peu calmée.

L'effet de surprise qui semblait avoir tétanisé les élèves à l'annonce de la véritable identité d'Emilie était bel et bien retombé et elle commença à essuyer plusieurs remarques particulièrement désagréables des Gryffondors et de quelques Poufsouffles qui se vengeaient ainsi de la tyrannie exercée par son père. A chaque fois qu'il s'en prenait à quelqu'un de sa classe, Emilie attendait, comme un fait inévitable, les récriminations qui suivraient.

Les pires étaient à ses yeux les membres du Golden Trio. Potter et Weasley semblaient vouer une véritable haine à Snape et l'étendirent à Emilie qu'ils regardaient méchamment à chaque fois qu'ils se croisaient. Il faut dire qu'ils y étaient encouragés par la Serdaigle elle-même dont l'attitude n'était pas non plus irréprochable, et qui rendait plus souvent qu'à son tour les regards venimeux. Elle avait de toutes façons décidé de longue date que Weasley était un imbécile. Celui-ci, pensant sans doute être drôle, lui lança même à tue-tête en la croisant dans un escalier qu'elle devrait penser à marquer dans son agenda les jours où elle se lavait la tête, pour ne pas oublier. Emilie traita la chose par le mépris mais l'accumulation des petites phrases et des regards soupçonneux, même dans sa propre maison, finit par lui porter sur les nerfs et elle en vint à garder perpétuellement ses émotions, ne craignant pas tant d'exploser que de se mettre un jour à pleurer devant tout le monde. A ses yeux en effet, mieux valait la colère et les cris que l'aveu d'une faiblesse. Granger ne disait rien, mais se contentait de regarder de façon désapprobatrice ses deux amis, les corrigeant toujours sur leur insolence envers Snape (« professeur Snape ! »). Elle ne semblait jamais intervenir en revanche lorsqu'Emilie était visée. La Gryffondor n'était pas heureuse des procédés de ses deux amis, c'était évident à sa mine excédée ou à la façon qu'elle avait de tourner des talons en tapant bien des pieds lorsqu'elle en avait assez, mais elle paraissait considérer cette bataille comme perdue d'avance. De son côté, Emilie ressassait ses rancunes mais se gardait bien de lui faire la moindre remarque, gardant en mémoire la convocation dans le bureau de Dumbledore avant Noël.

Curieusement, les deux jumeaux Weasley ne semblaient pas partager les préventions de leur plus jeune frère mais mettaient au contraire un point d'honneur à être polis envers elle. Cela la réconfortait un petit peu, d'autant que le récit des hauts faits de Fred et Georges avaient toujours eu le don de mettre tous les élèves en joie et qu'elle était la première à en rire (on lui avait encore épargné le rôle de cobaye), mais cela n'atténuait guère la blessure causée par les remarques qu'elle essuyait avec une régularité désespérante.

De leur côté, les Slytherins avaient commencé les manœuvres d'approche, Drago Malefoy en tête, qui la saluait à tout bout de champ à haute et intelligible voix en inclinant la tête. L'un de ses compères, Blaise Zabini, paraissait à deux doigts d'éclater de rire à chaque fois qu'il était témoin de ce genre de comportement. Rien que pour cela, la Serdaigle ne pouvait s'empêcher de ressentir un peu de sympathie à son égard. Pas dupe et s'en tenant aux recommandations de Snape, elle se contentait de répondre poliment. Heureusement, les Serdaigles et les Slytherins ne se côtoyaient pour ainsi dire jamais en cours.

ooooo

La tension était vive à Poudlard ces jours là. Ombrage avait décidé de défier ouvertement Dumbledore et, forte de ses prérogatives d'Inquisitrice enquêtant au nom du Ministère de la Magie, elle continuait d'intervenir au quotidien dans les affaires des professeurs. Elle avait inspecté elle-même les cours des autres professeurs dès le mois d'octobre, mettant en période probatoire tous ceux qui refusaient de collaborer avec elle. Sa venue alors dans la classe de Snape cependant, avait constitué une erreur stratégique, car elle avait fait le tour de l'école en un rien de temps et le « ob-vious-ly » méprisant du professeur avait, pour une fois, suscité plus d'un rire en direction de l'affreuse petite bonne femme, au point de prendre le caractère d'un cri de ralliement. Que les élèves aient préféré la chauve-souris des cachots à Ombrage donnait la mesure du dégoût qu'elle suscitait.

Plus les décrets se succédaient, plus les élèves se repliaient sur eux-mêmes, s'organisant pour maintenir certaines associations sous le manteau. Il était évidement une partie des Gryffondors, quelques Serdaigles et Poufsouffles mijotaient quelque chose. Dans un monde aussi fermé que Poudlard où un secret ne durait que quelques heures ou quelques jours tout au plus, la disparition de plusieurs élèves en même temps ne pouvait pas passer inaperçue. Après Marietta Edgecombe qui alimentait encore les rumeurs, ce furent Lisa Turpin et Roger Davis qui parurent disparaître de la surface de la terre. On avait mis du temps à s'en apercevoir (ces deux là étaient ensemble et il ne serait venu à l'esprit de personne de les suivre d'alcôve en alcôve) mais la volatilisation des deux préfets finit par être notée quand Gauthier Beaufort, un quatrième année, une vraie plaie dont le petit plaisir était de faire des chichis pour tout et n'importe quoi, alla se plaindre auprès de Flitwick. Les rumeurs allaient bon train. On pensait que certains espionnaient les faits et gestes des autres, on se méfiait de son ombre, une question innocente sur les projets des uns et des autres en dehors des cours suffisait à déclencher les soupçons. Les Slytherins, malgré leurs airs supérieurs et indifférents, écumaient de rage en se voyant manifestement rejetés. Aussi, les plus virulents d'entre eux s'enrôlèrent immédiatement, précédés par Malefoy, Crabbe et Goyle, lorsqu'Ombrage annonça la création de la Brigade inquisitoriale, afin de savourer une vengeance bien méritée en pinçant ceux qui enfreignaient le règlement devenu incompréhensible avec l'ajout des nouveaux décrets jour après jour.

Le programme que Snape lui avait concocté laissait peu de temps libre à Emilie. Harcelée et fatiguée, elle recommença à avoir des crises de migraines qu'elle tenta de contrôler autant que possible. Elle refusait de se plaindre à Snape parce qu'elle craignait les questions et son ingérence dans ses affaires, quand on lui reprochait déjà sa simple filiation avec celui-ci. Elle savait aussi qu'une remarque glissée dans le courrier, à cette distance, plongerait sa grand-mère dans les affres de l'inquiétude. A plusieurs reprises, leur patience mise à rude épreuve par les éternelles récriminations de la Française à propos de tout et de rien, ses voisines de dortoir tentèrent de la faire parler pour savoir ce qui ne tournait pas rond en dehors du thé trop fort, des tartines trop grillées, de l'eau trop froide, du ciel trop gris ou des Gryffondors trop bêtes, mais Emilie se contentait de renforcer son bouclier, honteuse elle-même d'être si touchée par des commentaires qui, à tout prendre, n'étaient pas si graves que cela.

Début février, épuisée, Emilie atteint ses limites et finit par s'enfuir en courant des serres dix minutes après le début du cours de Botanique, sans la moindre raison, sous les yeux ébahis de Chourave et du reste de la classe. Pomona Chourave envoya immédiatement Ann à sa recherche, mais elle revint bredouille. Une visite à la tour de Serdaigle, à l'infirmerie et à la bibliothèque pendant l'intercours ne donna rien. Inquiète, pressée par Belinda et Lucrezia, Ann dut prendre son courage à deux mains et finir par descendre dans les cachots à la récréation. La salle de Potions semblait déserte et elle allait se tourner vers le bureau de Snape sur la pointe des pieds quand elle entendit soudain le professeur derrière elle lui demander d'une voix pleine d'onction :

« Mademoiselle Merrywhistle. Que me vaut l'honneur de cette visite ? »

Ann sursauta, déglutit et finit par retrouver un filet de voix :

« Je venais… euh, avoir des nouvelles d'Emilie, pro-professeur. »

Snape la regarda sans comprendre :

« Que s'est-il passé ? »

Ann raconta les évènements du cours de Botanique, ainsi que les soucis qui semblaient ronger Emilie. A ce moment, elle aurait pu jurer qu'il y avait une lueur de véritable inquiétude dans les yeux noirs de la chauve-souris des cachots.

Snape la somma de retourner à la tour de Serdaigle et d'avertir son chef de maison de la situation, puis il partit immédiatement vers ses appartements, mais n'y trouva pas sa fille. Debout, les mains appuyées sur le manteau de la cheminée, un œil sur la pendule, il tenta d'imaginer ce qui avait bien pu lui passer par la tête et de deviner où elle aurait pu trouver refuge, mais il renonça bientôt car les possibilités étaient tout simplement trop nombreuses. Sortant de ses appartements, il arrêta deux secondes années et leur ordonna de lui amener au plus vite Alessandro Gabelli. Snape, qui avait surpris un grand nombre de fois les deux adolescents en grande conversation dans des endroits un peu écartés, était persuadé qu'Emilie et lui avaient trouvé depuis longtemps un moyen de communication efficace.

« Monsieur Gabelli. Je vous demande de contacter Emilie sur le champ. »

Alessandro, qui n'en menait déjà pas large après avoir été convoqué dans le bureau de son chef de maison dès le matin, fixa Snape, soudain très pâle.

« Monsieur Gabelli, soupira Snape, ne cherchez pas à nier ou à expliquer, je sais que vous pouvez communiquer tous les deux. Pouvez-vous savoir où se trouve Emilie ? »

Alessandro jeta un regard interrogateur à Snape puis sortit sa pièce de 5 francs, y porta un coup de sa baguette et répondit :

« L'entrée de la Tour des Elfes, au troisième étage. »

Snape saisit brusquement la pièce, la regarda et dit :

« Un charme de Protée ? Votre idée ou la sienne ?

-La mienne, professeur », avoua le jeune homme qui n'en menait pas large.

Snape lui rendit la pièce, s'éloigna à grandes enjambées et lança par-dessus son épaule :

« Cinq points pour Slytherin, mais la discussion n'est pas close, monsieur Gabelli. »

ooooo

Assise, les genoux dans ses bras, sur le banc placé le long de l'ébrasement de la fenêtre donnant sur l'escalier central, Emilie fixait la Forêt interdite à travers les losanges irréguliers du vitrage sans rien voir. Elle aurait été incapable de dire depuis combien de temps elle était là. Après avoir couru hors des serres, elle avait longtemps cherché un endroit tranquille pour tenter de se calmer et avait fini par entamer l'ascension de la base de la Tour des Elfes qui ne servait plus et dont toutes les portes des salles étaient closes. Au loin, elle entendait la cloche de la grande horloge qui égrenait les heures, mais il n'y prêtait pas attention.

Les larmes qui avaient coulé sans relâche sur son visage impassible avaient finit par se tarir, sans qu'Emilie n'ait renforcé son bouclier. La force qu'elle mettait depuis plusieurs jours à maintenir ce bouclier était de toutes manières si importante qu'elle doutait de pouvoir l'augmenter. Elle essayait de se convaincre de bouger depuis plusieurs minutes, mais n'en faisait rien. Elle savait pourtant que dans peu de temps arriverait Alessandro. Quand la pièce de 100 lires avait chauffé, Emilie l'avait saisie et indiqué sa localisation par la force de l'habitude, mais s'était soudain ravisée, n'étant pas sûre de pouvoir supporter de voir qui que ce soit. Il fallait qu'elle bouge tout de suite si elle voulait rester seule, mais elle était trop fatiguée pour le faire.

« Que s'est-il passé ? »

La voix grave où pointait l'inquiétude la surprit. Pas Alessandro. Snape. Elle ne l'avait pas entendu arriver. Emilie tourna la tête lentement mais n'ouvrit pas la bouche. Parler devenait trop fatigant.

« Emilie, que s'est-il passé ? », interrogea de nouveau le Maître des Potions.

Snape fut en son for intérieur horrifié de l'aspect de sa fille, plus pâle encore qu'à l'accoutumée, le visage totalement inexpressif aux yeux vides, en contradiction avec les traces de larmes.

« Cesse d'employer l'Occlumencie tout de suite, ajouta-t-il fermement.

-Je ne peux pas, murmura Emilie.

-Détruits ce mur, Emilie ! reprit-il d'une voix plus dure.

-Je ne peux pas », répéta Emilie.

Snape se pencha, prit son sac et lui saisit un bras :

« Suis-moi. »

Snape guida Emilie à travers une série de corridors et d'escaliers secondaires qui les menèrent discrètement aux cachots. L'une des portes du dernier couloir qu'ils empruntèrent donnait en fait dans la réserve personnelle de Snape, à travers une porte dérobée.

Emilie et son père se faisaient face sans un mot, chacun assis sur une chaise près de la cheminée où brûlait un bon feu.

« Abaisse ton bouclier, Emilie.

-Ça va mieux », dit seulement la jeune fille.

Snape bondit et se pencha vers sa fille, les mains appuyées sur les accoudoirs de la chaise.

« Je t'ai demandé de détruire ce mur. Fais-le immédiatement ! » cria-t-il presque.

Emilie tenta de reculer. Ne le pouvant pas, elle baissa les yeux.

« Je ne peux pas.

-Pourquoi ?

-S-si j'arrête…j-je… t-tout va s'écrouler, murmura Emilie presque en sanglotant.

-Et bien tout s'écroulera. Personne ne te verra ici, Emilie. Il faut que tu détruises ce mur maintenant ! »

Emilie se tortilla un peu sur sa chaise et baissa complètement la tête. Au bout d'un moment, Snape prit son visage dans ses mains pour l'empêcher de se dissimuler et la regarda.

« Que s'est-il passé ?

-R-rien », hoqueta Emilie qui plongea dans son sac pour y trouver un mouchoir.

Snape soupira de façon audible et força de nouveau sa fille à le regarder.

« Je me rappelle t'avoir dit un jour de venir me trouver si quelque chose n'allait pas… commença-t-il d'un ton sévère.

-Ça va…

-Non ! Manifestement ça ne va pas ! gronda-t-il, perdant patience : je ne te demande pas de dénoncer quelqu'un, je veux savoir pourquoi tu es aujourd'hui dans un tel état et pourquoi tu t'accroches depuis des jours, si ce ne sont pas des semaines, à l'Occlumencie alors que je te l'ai défendu ! »

Emilie haussa les épaules et tenta sans succès d'essuyer d'une main tremblante les larmes qui s'étaient remises à couler sans discontinuer sur ses joues avant d'éclater, criant à moitié dans un mélange de français et d'anglais sans même chercher à surveiller son langage :

« Je suis fatiguée ! La m-moitié des gens ici me traitent comme un ch-chien ! Comme si je faisais partie des M-Mangemorts ! Snape eut un mouvement de recul comme s'il avait été frappé, mais elle ne le vit pas, trop occupée à ressasser ses propres griefs : alors que je n'ai rien fait ! À chaque fois qu'un P-Poufsouffle se fait engueuler, c'est comme si c'était de ma faute ! Ils passent leur temps à m'insulter, mais tout le monde rigole parce que c'est censé être drôle ! De toutes façons, Granger est tellement convaincue d'être au-dessus de tout le monde qu'elle ne s'abaissera p-pas à dire quoi que ce soit ! Ah non, ça, elle ne laissera pas quelqu'un s'en prendre à un professeur ! Mais sinon, c'est tellement drôle, hein ?! McGonagall met son nez en l'air dès que je fais une f-faute d'anglais ! Si elle parlait avec un accent normal, déjà ! Et si je réponds à Weasley, c'est sûr, elle prendra des points ! C'est toujours de ma f-faute, bien sûr ! J'en ai m-marre ! Je veux... je veux… »

Sa tirade se perdit dans des lambeaux de phrases incohérents et fut noyée dans la veste de son père qui l'attira à lui, l'étouffant presque. Snape se dégagea rapidement, ferma les yeux avec force et tenta d'étouffer la rage qu'il ressentait. Rien n'avait changé et rien ne changerait jamais. Les Gryffondors étaient toujours l'aristocratie de Poudlard et pouvaient encore s'en prendre à un autre élève, généralement un Slytherin, ou, dans le cas de sa fille à quelqu'un d'associé directement à un Slytherin, avec la bénédiction de tous. Cette fois-ci pourtant, Snape était chef de maison et ne laisserait pas passer l'affaire. Il demanderait d'abord à Flitwick, responsable d'Emilie à Poudlard, d'intervenir avant de monter lui-même au créneau, mais Dumbledore devrait enfin trouver le courage de prendre position.

Emilie s'était un peu calmée et Snape lui demanda de rester assise quelques minutes. Quand il revint, il lui tendit une petite fiole contenant une potion calmante qu'il lui fit boire, avant de lui donner une dose de potion de Sommeil sans rêves, puis demanda à un Elfe d'aller apporter quelques affaires de sa fille directement depuis son dortoir de Serdaigle.

Épuisée, Emilie se laissa guider sans mot dire jusqu'à la petite chambre qu'elle avait occupée quelques jours pendant les vacances de Noël et s'allongea sur son lit, enroulée dans une couverture restée posée sur le matelas. Snape allait la laisser quand elle se redressa et l'appela :

« Ss… euh… papa ? »

Snape fixa Emilie derrière deux longues mèches de cheveux noirs et s'assit, les jambes coupées, sur le bord du lit, certain qu'il n'aimerait pas la suite.

« Comment… comment vous vous êtes connus, maman et toi ? »

Effaré, Snape fixa un point au loin et envisagea sérieusement de quitter la pièce au plus vite, si possible en claquant la porte. Il finit par prendre sur lui et déclara du bout des lèvres :

« Nous nous sommes rencontrés en cours, à l'université. Devant l'air ahuri d'Emilie, il ajouta : j'étais inscrit en chimie. »

Sa fille arrêta brusquement de renifler et le dévisagea, n'en croyant à l'évidence pas un mot.

« J'étais inscrit en chimie, point, répéta-t-il en pinçant les lèvres, en plissant les yeux et en se préparant à la prochaine question.

« Tu… le cœur battant elle reprit : tu aimais maman ? »

Snape se figea, presque terrorisé par la question, et regarda intensément sa fille, débattant de l'opportunité de dire la vérité à une adolescente de quatorze ans.

« Non. Snape ajouta ensuite calmement, en essayant d'expliquer : ta mère et moi nous entendions… assez bien. Mais, nous ne nous aimions pas vraiment. Nous nous sommes séparés d'un commun accord. Face au silence de sa fille, Snape reprit d'une voix voilée : Emilie, nous n'avions pas prévu de… d'avoir un enfant, mais (il fut lui-même surpris de constater qu'il ne mentait pas) je ne regrette pas. »

Emilie hocha la tête, une main accrochée à la veste de son père, puis se détourna enfin pour se rallonger. Snape n'aimait pas les démonstrations sentimentales et ne supportait que rarement le contact des autres. La simple idée de prendre quelqu'un dans ses bras le mettait profondément mal à l'aise. Pourtant, ignorant l'inconfort de sa position et la classe d'imbéciles qui devait attendre son arrivée, il écouta la petite voix obstinée de son cerveau qui lui intimait de rester avec elle. Pendant de longues minutes, il resta sans bouger à tenir la main de sa fille.

ooooo

Les yeux fermés, les bras posés le long du corps et les jambes étendues devant lui croisées au niveau des chevilles, sa veste abandonnée sur un bras du divan, Severus Snape attendait depuis une demi-heure que sa potion contre les migraines fasse effet. S'il eut connu l'adage moldu qualifiant de Loi de Murphy l'enchaînement de catastrophes dans un court laps de temps, il eut sans doute rejeté le blâme de la fin lamentable de sa journée sur cette loi idiote.

Il n'avait pas suffit qu'il découvre sa fille bouleversée par les moqueries dont avaient pu la harceler depuis des semaines les autres élèves, l'esprit si blindé par l'usage de l'Occlumencie qu'il lui faudrait sans doute plusieurs jours avant de retrouver un semblant d'équilibre.

Non, il avait fallu en plus que l'entrevue avec Dumbledore que Flitwick et lui avaient obtenue ne se passe pas du tout comme il l'avait prévue. Il n'en revenait toujours pas. Flitwick avait été visiblement choqué du récit que lui avait fait Snape, vérifié par les témoignages des trois camarades de dortoir d'Emilie qui, si elles n'avaient pas été présentes lors de tous les propos échangés, en avaient cependant entendu un certain nombre. Tous deux s'étaient présentés au bureau de Dumbledore qui, après avoir entendu Flitwick (Snape n'avait pas été stupide au point de défendre la cause de sa propre fille) l'avait assuré qu'il parlerait à Minerva et Pomona et leur demanderait de sermonner quelque peu leurs charges, mais avait aussi ajouté en passant à Snape qu'Emilie était peut-être trop sensible et qu'il fallait qu'elle arrive à se détacher de tout cela. Flitwick n'avait pas eu l'air content, mais avait dû s'incliner, congédié peu après par le directeur qui avait demandé en revanche au Maître des Potions de rester et semblait décidemment en vouloir aujourd'hui à toute la famille Snape.

Snape avait dû alors endurer un long rappel sur le rôle clef de Potter et la nécessité absolue de lui inculquer l'Occlumencie. Parvenu à ce point, Snape avait cru qu'il aurait pu se mettre à hurler de frustration et s'était demandé si un jour Dumbledore comprendrait que jamais, absolument jamais, Potter ne pourrait maîtriser ne serait-ce que les premiers principes de l'Occlumencie. Quand Snape avait, une fois de plus, tenté de lui expliquer que l'élève ne faisait pas d'efforts et que lui, Severus Snape, ne pouvait pas continuer ces cours, le vieillard avait asséné le coup de grâce et demandé à Snape s'il se rappelait encore « quelles étaient ses priorités ». Le professeur de Potions avait passé les quinze dernières années consumé par le remord, se haïssant et détestant le reste du monde, mais n'avait jamais hésité à suivre les ordres de Dumbledore, même si cela devait signifier sa propre mort. Pendant quinze longues années, il avait élaboré un personnage et l'avait joué à la perfection, il avait accepté de rester en compagnie de salauds et de prétendre faire partie des leurs, et maintenant Dumbledore osait lui demander s'il se rappelait ses « priorités » ! Peu importe que le vieil homme ait ensuite réalisé qu'il avait été trop loin : Severus Snape n'était pas, en dépit de ce que l'on pouvait croire, un chien errant montrant de la gratitude à la moindre caresse et à qui on pouvait donner des coups de pieds sans être inquiété. Il était las des manigances de Dumbledore, de sa façon de ne jamais dévoiler l'ensemble de sa pensée, de compartimenter l'information et de tirer en même temps toutes les ficèles de leur partie d'échecs contre le Voldemort. L'aveu récent de la prophétie incomplète était un peu comme la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Quelles étaient les dernières strophes ? Que tramait encore le vieillard et en quoi cela risquait-il de modifier leurs plans ? Il pressentait un développement qui ne lui plairait pas. A partir de cet instant, Snape, qui n'avait été jusqu'à ce jour qu'un exécutant, se jura de tout faire pour trouver une alternative aux plans apocalyptiques de Dumbledore.

De retour dans les cachots, Snape avait tenté, en vain, de retrouver un peu de calme pour une leçon avec Potter. Il avait procédé au retrait de ses souvenirs les plus privés grâce à la pensine prêtée par le directeur et avait attendu, en priant pour que ne vienne pas le-garçon-qui-n'avait-survécu-que-pour-lui-rendre-la-vie-intolérable. Conformément à sa nature de Gryffondor, Potter était quand même venu, le dégoût et l'obstination gravés sur le visage. Le début de la séance n'avait pas échappé à la règle : Potter était incapable de garder son esprit, n'avait sans doute jamais tenté les exercices de méditation conseillés et Snape avait, tentative après tentative, réussi sans le moindre effort à pénétrer l'esprit de Potter pour y voir les visions envoyées par Voldemort. Il aurait pu lui-même dessiner de mémoire la porte d'accès au département des Mystères.

Deux heures après, épuisé, Severus Snape se résigna à aller se coucher avec une migraine dont l'intensité ne parvenait pas à diminuer malgré la potion.


Note de l'auteur : BONNE ANNEE 2013 A TOUS !

et en bonnes résolutions... une p'tite review pour me faire part de vos observations ? Allez-y, j'ai résolu de mon côté de ne pas mordre ;-)