Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 20

Emilie retourna dès le lendemain à la tour de Serdaigle avec l'interdiction formelle d'employer l'Occlumencie sans autorisation. Il faut dire qu'après son effondrement spectaculaire de la veille, la jeune fille elle-même s'était rendue compte que l'Occlumencie n'avait rien arrangé, mais avait au contraire certainement empiré ses difficultés à faire face aux autres élèves, pour ne rien dire de ses problèmes de migraines. Ce n'était pas toujours évident : pour la première fois, Emilie comprit qu'elle avait tellement employé cette méthode pour gérer tous ses « problèmes » qu'elle était en réalité désarmée et devait se faire violence pour y renoncer.

Snape avait décidé de surveiller plus attentivement sa fille et lui demanda de venir dans les cachots chaque soir après le dîner pour une petite heure, employée en général à discuter des évènements de la journée ou à réviser rapidement un élément du cursus sur lequel Emilie éprouvait des difficultés. Dire que la nouvelle ne fit pas plaisir à l'élève, ce serait un euphémisme. Elle tenta bien de contourner cette obligation. La première fois, un Elfe apparut au beau milieu de la petite troupe de Serdaigles avec lesquels elle discutait dans la cour et lui enjoignit de descendre tout de suite dans les cachots. Tout le monde grimaça et une fille lui dit même d'une toute petite voix qu'elle était « désolée », comme si elle venait de perdre un membre de sa famille. La seconde fois, un vendredi, rien ne se passa et elle crut en avoir fini. Quand elle arriva le lendemain pour son cours de Potions avancées toutefois, ce fut pour découvrir un chaudron couvert d'une substance répugnante, noirâtre et collante, posé au beau milieu d'une paillasse, tandis que Snape déclarait d'un air sombre que « Monsieur Londubat était en consigne hier soir. Je lui ai demandé de te laisser un chaudron ». Le message avait cette fois-ci été reçu cinq sur cinq.

Le retour d'Emilie à Serdaigle s'était très bien passé et une bonne partie des élèves de sa classe qu'elle avait croisés là bas avaient pris la peine de la saluer gentiment. Emilie put donc constater que la solidarité existant au sein d'une maison n'était pas, comme elle l'avait imaginé jusqu'à présent en voyant tout en noir, un simple concept mais une réalité. Elle avait peut-être des doutes sur la sincérité d'un Beaufort (il avait insisté plusieurs fois avant Noël pour qu'elle « fasse quelque chose » pour lui en Potions), mais elle n'allait pas cracher sur ce semblant d'intégration. Ann, Belinda et Lucrezia avaient entrepris de distraire leur amie et semblaient croire que l'approche imminente de la saint Valentin constituerait une bonne occasion.

Poudlard, malgré Ombrage et la brigade inquisitoriale, était comme chaque année à la même époque en ébullition. Les discussions allaient bon train pour savoir qui sortirait avec qui et toutes les filles surveillaient l'arrivée des hiboux distribuant le courrier avec une anxiété quasi maladive.

Lucrezia, après avoir saoulé tout le monde pendant deux jours au sujet d'un hypothétique refroidissement des sentiments de Peter, avait fini par retrouver son état normal en recevant une petite carte rose en forme de cœur rédigée à l'encre argentée et contenant une demande en bonne et due forme pour une promenade le jour J. Emilie avait trouvé la chose parfaitement immonde et s'était dit qu'à tout prendre, mieux valait qu'un garçon reste égal à lui-même, c'est-à-dire un « poignet cassé », plutôt qu'il se mette à rédiger des phrases d'une mièvrerie écœurante. Lucrezia, une fille sensée pourtant quand elle ne pensait pas à Peter, avait néanmoins eu l'air de trouver cela magnifique et avait lu la chose trois fois de suite à voix haute dans le dortoir tandis que ses trois amies essayaient de contenir leur fou rire.

La bonne humeur avait cependant assez vite fait place à une inquiétude non dissimulée au fur et à mesure que le week-end fatidique approchait et qu'aucune des autres ne trouvait « chaussure à son pied ». Belinda s'était mise sur le pied de guerre en soignant particulièrement son apparence et en décochant un sourire radieux à la moindre question, dès l'instant où elle était articulée par une voix masculine. Aussi stupide que cela pouvait bien paraître, la stratégie de Belinda avait fini par payer et elle en était à choisir parmi les prétendants potentiels celui auquel elle accorderait la faveur d'un rendez-vous. Il lui fallait toutefois se dépêcher, car la concurrence était rude. Ann n'avait pas eu autant de chance. Elle avait décliné, outrée, les offres de garçons plus jeunes qu'elle, mais elle expérimentait chaque jour avec une belle constance un nouveau maquillage et divers charmes, et ce n'était pas le fait d'avoir dû sortir de classe pour ôter son ombre à paupières rose layette qui rappelait sans doute un peu trop à McGonagall les tenues d'Ombrage qui allait la décourager.

Emilie faisait partie du lot des « laissées pour compte » mais cela ne l'aurait pas ennuyée outre mesure si ses camarades n'avaient pas décrété que c'en était presque infâmant.

« C'est malheureux à dire, mais je crois que les garçons d'ici sont des lâches, asséna d'un ton sans appel Lucrezia.

-Pourquoi donc ?

-Enfin, Emilie, tu ne vois pas qu'ils sont sans doute effrayés à l'idée de demander à sortir avec Emilie Snape ?

-Ah bon ? Je ne vois pas pourquoi ! répliqua d'un air ironique l'intéressée, provoquant les rires des trois autres.

-Tu sais, tu devrais essayer un maquillage un peu plus visible. J'ai un rouge à lèvres assez sombre, cela t'irait bien… suggéra Ann en commençant à fouiller dans l'énorme sac qui lui tenait lieu de trousse de toilette.

-Euh, non merci Ann…

-La coiffure peut-être ?

-Non ! répondit Emilie un peu alarmée.

-Pourquoi as-tu les cheveux courts, au fait ? Tu devrais les laisser pousser, en plus ils sont épais, rien à voir avec ceux de…

-Encore heureux ! intervint Belinda qui ne put s'empêcher d'ajouter : dis, Emilie, tu dois bien le savoir, ça lui arrive de se laver la tête ? »

Emilie leva les yeux au ciel et s'abstint de commenter.

« Bon, c'est trop tard pour cette année, mais tu devrais te laisser pousser les cheveux, insista Ann en secouant sa longue queue de cheval blonde.

-J'avais les cheveux longs, mais je les ai coupés parce que je n'en pouvais plus de passer des heures à les sécher et à les démêler, fit Emilie en désignant Lucrezia très occupée à refaire sa natte. En plus, c'est beaucoup plus pratique comme ça pour les Potions.

-Evidemment… et abandonner les Potions ? »

Emilie regarda Belinda comme si des cornes venaient tout d'un coup d'apparaître sur son front.

« Non, parce que tes chances de trouver quelqu'un de potable, pour ne pas dire l'homme de ta vie, parmi les Maîtres des Potions sont un peu limitées, tu ne crois pas ? »

Toutes les quatre éclatèrent de rire. Emilie se dirigeait vers la salle de bain quand elle entendit Lucrezia demander d'une voix haut-perchée qui se voulait innocente :

« Et Gabelli, au fait ? »

Emilie s'arrêta net et fit volte-face en essayant de prendre l'air le plus naturel possible, malgré son cœur qui paraissait vouloir s'échapper de sa poitrine.

« Comment ça, Gabelli ?

-Oui, tu sais, un grand maigre pas mal du tout, un Slytherin, fit d'un air goguenard une Lucrezia soudain malicieuse.

-Oui, et alors ?

-Hum, vous vous voyez souvent, non ? » continua son amie d'un ton lourd de sous-entendus.

Emilie se sentit rougir malgré elle et maudit sa pâleur. Ann et Belinda avaient pour une fois oublié de se quereller et regardaient les deux jeunes filles, tout d'un coup très intéressées.

« On travaille parfois ensemble, c'est tout. C'est un ami.

-Oui, bien sûr. Cependant, je trouve que pour deux amis vous passez énormément de temps ensemble. C'est bien simple, continua Lucrezia à toute vitesse pour empêcher Emilie de répondre : vous partagez systématiquement la même table à la bibliothèque, vous travaillez ensemble vos cours de latin tous seuls dans la même salle…

-Sinistra est à côté ! interjeta Emilie, mais Lucrezia balaya son argument d'un revers de la main.

-Et vous vous croisez, accidentellement bien sûr, dix fois par jour en prenant le temps d'échanger des livres ou de… parler. Tu sais, une fille ne passe autant de temps avec un garçon que s'il est son petit ami ou son frère. Ne me dis pas que Gabelli est ton frère, ça je ne le croirai pas. »

Emilie ne put s'empêcher de rire avec ses camarades, malgré sa gêne.

« De toutes façons il est déjà avec quelqu'un.

-Qui ? Banister ? fit Ann.

-Ça m'étonnerait, déclara Lucrezia. Bon, d'accord, il l'a embrassée de manière plutôt spectaculaire, mais on ne les a pas revus ensemble, que je sache. Et j'ai su par May Glassmaker, qui connaît une Slytherin qui connaît bien Banister, qu'en fait Gabelli et elle n'étaient pas tout à fait ensemble. Enfin bon, apparemment elle aurait bien aimé, surtout après… euh, mais en fait, il l'a embrassée une fois et basta. »

May Glassmaker était une Poufsouffle en cinquième année toujours occupée à disséquer chaque numéro de Sorcière hebdo et ne montrant des talents en Potions que pour améliorer des teintures à cheveux. Évidemment, ces compétences ne lui étaient d'aucune aide avec Snape qui lui avait demandé un jour de ne revenir à son cours qu'avec sa « couleur naturelle, quelle qu'elle soit ». Les paris avaient été bon train pour savoir si Glassmaker était encore capable de se rappeler de sa véritable couleur de cheveux…

« Il paraît qu'elle est avec Zabini, maintenant, Banister », remarqua Ann.

Apparemment, pensa Emilie, lorsqu'il s'agissait de garçons, les querelles entre maisons pouvaient s'effacer, ce qui expliquait certainement la vitesse de circulation des ragots du courrier du cœur dans le château. Tentant de détourner l'attention, Emilie décida de jouer les idiotes :

« Je ne vois pas pourquoi il l'aurait embrassée « de manière spectaculaire » devant Pince et McGonagall, s'ils n'avaient pas été ensemble. Ils ont chacun reçu trois retenues !

-Hum… va savoir comment fonctionne le cerveau d'un Slytherin ?

-Peut-être qu'il a voulu détourner l'attention et qu'il n'aime pas les filles ? » chuchota Belinda.

Emilie sentit son cœur se mettre à battre à toute vitesse tandis que Lucrezia, décidément la plus observatrice du dortoir, répondait avec fermeté :

« Ça, je suis sûre du contraire. Croyez-moi, on aurait remarqué quelque chose depuis longtemps. Elle reprit à tue-tête en scrutant Emilie du regard : Oh ! Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as pris froid ? On dirait que tu as de la fièvre, tu es toute rouge ! »

Emilie fusilla Lucrezia du regard et partit avec la tête haute vers la salle de bain se passer de l'eau froide sur la figure, sans remarquer les regards spéculatifs que lui lançaient ses trois amies.

ooooo

Les jours suivants virent Emilie Snape plutôt distraite, n'écoutant que d'une oreille en cours, rêvassant aux repas et passant plus de temps que d'habitude dans la salle de bain.

La discussion avec Lucrezia avait déclenché une véritable tempête dans la tête de la jeune fille qui se levait désormais avec des préoccupations existentielles liées à ce qu'elle porterait en dehors des cours et qui tentait de déterminer les points forts et les points faibles de sa physionomie devant un miroir aux remarques particulièrement déplaisantes. Elle tenta une fois de le faire taire en lui appliquant un Stupefix, qui n'eut pour résultat que de faire dégringoler une pauvre araignée du plafond.

Après un premier instant de désespoir initial où, les sourcils froncés et les lèvres pincées, elle pensa qu'elle ressemblait tant à son père qu'elle ferait mieux d'aller tout de suite au couvent, elle observa chaque trait de son visage et de sa silhouette comme elle l'aurait fait devant de nouveaux ingrédients. L'ensemble n'était pas spécialement glorieux, mais pas désagréable non plus et avec un peu de maquillage et des vêtements mettant en valeur les atouts tout en dissimulant les faiblesses, elle jugea, dans un bref élan d'optimisme, qu'elle serait sinon « véritablement jolie », au moins « pas mal du tout ».

Évidemment, même la plus belle fille du monde aurait ressemblé à un sac à pommes de terre avec un uniforme il fallait donc se concentrer sur les habits « hors cours » et sur le visage. Emilie examina soigneusement chaque élément de la petite trousse à maquillage reçue à Noël et tenta un petit essai discret avec un peu de fond de teint, un soupçon de blush et un mince coup de crayon qu'elle mit bien un quart d'heure à tracer. Si personne ne vit quoi que ce soit, Emilie, elle, sentait une différence énorme et s'enhardit le lendemain à appliquer en plus du rimmel et un tout petit peu de rouge à lèvres. Là, ses trois camarades repérèrent immédiatement la différence, tout comme, malheureusement, son père qui lui ordonna au détour d'un couloir d'aller se laver la figure sur le champ si elle ne voulait pas qu'il ne le fasse lui-même.

Pour une étrange raison, Emilie se surprit à passer un temps fou à regarder Alessandro que ce soit lors des repas ou bien en bibliothèque. Sans compter parmi les plus beaux garçons de l'école, Gabelli était tout de même assez joli garçon, malgré sa maigreur qui avait une fois incitée Nott à lui demander s'il y avait une famine en Italie. Il était grand, bien proportionné, avec un visage ouvert un peu anguleux dans lequel on remarquait des yeux marrons rieurs, un nez droit (comment pourrait-il regarder une fille avec un grand nez comme le sien ?) et une bouche aux lèvres pleines dont un coin était souvent relevé, lui conférant un air moqueur. Ses cheveux châtains et épais étaient coupés droit à la hauteur de la mâchoire et étaient parfois légèrement ébouriffés, détail qu'Emilie jugeait adorable.

Emilie soupira.

« Qu'est-ce qu'il y a ? chuchota Alessandro de l'autre côté de la table.

-Rien, répondit Emilie, prenant soin de garder les yeux baissés.

-Ça va ? insista le jeune homme.

-Mais oui ! », soupira la jeune fille en levant les yeux au ciel.

Depuis que Snape lui avait demandé de trouver Emilie grâce au charme de Protée, Alessandro était plus attentif envers elle tout en évitant soigneusement son chef de maison. Il ne savait pas ce qui s'était vraiment passé, mais devinait que son amie avait dû finir par « craquer ». Snape, quant à lui, paraissait avoir oublié que tous les deux avaient la possibilité de communiquer en toute circonstance grâce au charme porté sur deux pièces de monnaie, mais le Slytherin se méfiait, préférait filer doux et essayait de paraître invisible à chaque cours de Potions.

Emilie avait de son côté beaucoup de mal à se comporter « normalement » avec Alessandro. Les insinuations de Lucrezia l'avait conduite à regarder d'une toute autre manière son ami, mais, si elle était honnête, elle devait admettre qu'il y avait déjà un petit moment qu'Alessandro lui plaisait. Elle n'était pas naïve au point de n'avoir pas senti que sa mauvaise humeur lors de l'épisode du « baiser » était en bonne partie de la jalousie. Emilie savait de longue date pourquoi Alessandro avait agi ainsi ce jour là, mais cela n'apaisait pas ses craintes de lui découvrir une petite amie un de ces jours.

« Emilie, tu vas au Pré-au-Lard samedi ? »

Tous les sens en alerte, Emilie fixa Alessandro.

« Non, je n'ai pas d'autorisation. Je crois que je pourrais demander à mon père, mais je n'y ai pas pensé. Pourquoi ? ajouta-t-elle, le cœur battant.

-Non, comme ça, repondit Alessandro avec une nonchalance étudiée : de toutes façons je préfère être pendu plutôt que d'aller me balader dans un bled entièrement décoré de cœurs roses et peuplé de couples se promenant main dans la main ou se roulant une pelle chez madame Rosemerta. »

Emilie ne put retenir un gloussement malgré le morceau de plomb qui semblait avoir élu résidence dans son estomac.

« On pourrait passer la journée dans un coin tranquille ? »

Surprise, Emilie leva un sourcil interrogateur et regarda son ami droit dans les yeux. Alessandro soupira.

« Ne fais pas ça : on dirait Snape. Bon, disons que premièrement je ne veux pas être au Pré-au-Lard samedi, deuxièmement je n'ai pas envie de devoir expliquer à Nott et d'autres que je n'étais pas comme tout le monde en train de peloter une fille parce que je n'aime pas les écervelées, troisièmement j'ai quand même envie de passer une bonne journée. Contente ?

-Tu pourrais rejouer à Nott la même comédie qu'il y a quelques semaines ? » fit perfidement Emilie, l'air de ne pas y toucher.

Alessandro se pencha vers elle les sourcils froncés :

« C'est moi ou toi, le Slytherin ? Il ne faut jamais employer deux fois la même méthode… sauf peut-être pour un Gryffondor. Mais si tu veux, je peux t'embrasser devant la table des professeurs pendant le dîner ? » termina le jeune homme avec un air passablement machiavélique.

Emilie rit nerveusement et déclina l'invitation, malgré une petite voix hystérique lui criant qu'un baiser d'Alessandro valait peut-être toutes les retenues du monde.

ooooo

« Est-ce que je pourrais avoir l'autorisation d'aller au Pré-au-Lard ? »

Snape leva les yeux de ses copies et ôta ses lunettes. Emilie avait été très surprise de constater que le Maître des Potions, que tous avaient vu d'innombrables fois penché sur un livre ou sur une copie le nez touchant presque les feuilles, portait en fait des lunettes dans l'intimité de ses appartements. Ces lunettes n'avaient rien de particulier, comportant une simple monture métallique encadrant des verres circulaires, mais la Terreur de Poudlard prenait tout d'un coup un visage plus humain. C'était sans doute pour cette raison qu'il s'interdisait de les porter en public.

« Pour quoi faire ? demanda Snape d'un ton un peu soupçonneux.

-Rien, comme ça ! Tout le monde y va, répondit Emilie l'air boudeur.

-Les adolescents affligés de désordres hormonaux qui peuplent ce château vont généralement au Pré-au-Lard le 14 février dans un but bien précis, déclara Snape d'une voix dangereusement basse.

-Ça n'a rien à voir ! De toutes façons il est hors de question que j'aille dehors ce jour là », fit Emilie la mine un peu dégoûtée.

Snape ne se laissa pas berner, mais décida au contraire de presser le point, pressé d'en finir une fois pour toute avec ce sujet « problématique ». Il n'avait pas la moindre envie d'avoir une conversation d'ordre sentimental avec une jeune fille, et encore moins la sienne, mais il faisait confiance à son intelligence pour comprendre les choses à demi-mot.

« Vraiment ? Et que comptes-tu faire samedi ? Peut-être pourrions-nous commencer les Potions dans l'après-midi ?

-Euh… non, ce n'est pas possible. Jautchosdprvu.

-Pardon ?

-Euh, reprit Emilie en faisant semblant de se racler la gorge : j'ai autre chose de prévu.

-Ah ? Et quoi donc ? »

Il le fait exprès ! songea Emilie, mortifiée de paraître cacher quelque chose, alors que dans un tout autre contexte rien n'aurait paru suspect.

« Je dois voir Al-Gabelli.

-Tiens donc. Toute la journée ? »

Emilie leva les yeux au ciel.

« Non, l'après-midi, enfin, plutôt vers midi.

-Hum, et puis-je te demander pour quoi faire ? Après tout, vous passez déjà une partie de votre temps ensemble en bibliothèque ou à trainer dans les couloirs… on pourrait penser que vous avez épuisé les sujets de conversation, depuis le temps.

-Et bien non ! On peut parler tranquillement sans que cela soit une affaire d'état, non ?

-Ne prends pas ce ton avec moi, Emilie, coupa sèchement Snape en fronçant les sourcils : je ne suis pas un imbécile, ni aveugle. Gabelli a eu beau tenter de jeter de la poudre aux yeux en se donnant en spectacle le mois dernier, je sais parfaitement qu'il s'agissait d'un leurre. De même, ne crois pas que je n'ai pas remarqué la tête que tu faisais à la même époque. »

Emilie rougit violemment et jeta :

« Ça n'avait rien à voir !

-A d'autres. Gabelli est sans doute sympathique mais il est plus âgé que toi. J'espère aussi que ma fille a suffisamment d'intelligence et d'amour-propre pour éviter de se comporter comme le reste des adolescents imbéciles de ce château ! asséna-t-il.

-Nous ne sommes pas ensemble, déclara froidement Emilie avec une belle tentative de contrôle, malheureusement trahie par le rouge violent de ses joues. De toutes façons, je n'irais pas m'abaisser à aller rou… euh, embrasser quelqu'un à l'entrée de la bibliothèque.

-Ni dans un couloir désert, je l'espère. »

Emilie ferma la bouche et se rassit brutalement sur le divan, la tête tournée de l'autre côté. Snape pinça le haut de son nez et saisit ses lunettes : il n'aurait même pas eu la consolation d'avoir de beaux souvenirs d'une petite fille insouciante avant de la voir se transformer en adolescente émotionnellement instable. Mais intelligente. C'était toujours une consolation.

ooooo

La situation devenait insupportable, jura Emilie. Alessandro commençait à la regarder de travers et elle n'arrivait pas à penser de manière logique dès qu'elle se trouvait à proximité immédiate du jeune homme. Emilie maudit Lucrezia : tout allait si bien avant qu'elle ne la mette face à ses propres dénis !

Affalée sur sa chaise, une main soutenant une joue, gribouillant de l'autre en prêtant à peine attention à la logorrhée de Binns, Emilie tentait sans grand succès de trouver une solution à ce qui menaçait de tourner à un véritable chagrin d'amour.

Baaah ! Notant sur son parchemin trois dates liées à une n-ième révolte des gobelins, Emilie tenta d'attaquer le problème d'une autre façon. Elle ne voulait pas cesser de voir Alessandro : c'était après tout un véritable ami et elle n'allait pas le perdre parce qu'elle commençait à avoir les jambes qui flageolent dès qu'il était dans les parages. Y avait-il un moyen d'arrêter d'éprouver des sentiments pour lui ? Manifestement non. Bien, retour à la case départ.

Emilie commença à dessiner des chats et des îles désertes pleines de palmiers en se tortillant sur sa chaise. Si seulement on pouvait supprimer ou remplacer des sentiments par d'autres ou faire un copier-coller et aimer quelqu'un d'autre ! Emilie leva un sourcil, se redressa et réfléchit. Après tout, des tas de gamines tombaient amoureuses et fantasmaient sur les membres de groupes de rock à la mode, l'intensité de leurs sentiments variant en accord avec leur classement au Top 50. Est-ce qu'elle pouvait se forcer à dévier ses sentiments pour Alessandro vers quelqu'un d'autre ? Ignorant les explications de Binns sur la x-ième trahison sournoise des gobelins, elle promena son regard autour d'elle. Quitte à choisir, autant trouver quelqu'un d'agréable à regarder. A gauche, Jonathan Haffner dessinait lui aussi sur son parchemin. Poufsouffle. Ah non, certainement pas. Chez les Serdaigles, Peter Strattford baillait aux corneilles. Il était sympathique… et le petit ami de Lucrezia. Ne compliquons pas les choses…

Ce petit jeu continua au déjeuner.

« Ça va, Emilie ?

-Hum ? Oui, pourquoi ?

-Je ne sais pas, tu as l'air distraite, c'est tout », répondit Ann en haussant les épaules.

Emilie avala un morceau de quiche et continua de scruter les rangs des Serdaigles. Elle avait éliminé d'office les Gryffondors et les Slytherins, mais les Poufsouffles ne l'intéressaient pas non plus. Il y avait bien des jolis garçons parmi les Serdaigles, mais les considérant tour à tour, Emilie se prit à penser que la situation pourrait peut-être devenir embarrassante dans la salle commune. Elle ne tenait pas à avoir l'air d'une idiote si elle en venait être prise à son propre jeu et à faire des yeux doux à quelqu'un de sa propre maison, avec ses autres camarades de classe tout autour. Non, il fallait donc chercher en dehors de Serdaigle.

Emilie tourna de nouveau les yeux vers les Slytherins, croisant le regard d'Alessandro qui lui fit un clin d'œil amusé. Emilie plongea la tête vers son assiette et attrapa une feuille de salade d'un coup de fourchette vengeur.

La froide logique du raisonnement, un peu curieux, il faut bien l'admettre, d'Emilie n'eut pas tout à fait les résultats escomptés.

La jeune fille avait bien tenté d'approuver une véritable fascination pour Blaise Zabini qui jouissait d'une popularité rare pour un Slytherin, mais à chaque fois qu'elle se répétait mentalement ses qualités supposées, son cerveau lui rappelait les nombreuses raisons pour lesquelles elle n'avait dans la réalité aucune chance d'être attirée par lui. De Zabini, Emilie était passée à Galaad Tosnay, dont Alessandro lui avait dit qu'il faisait partie d'un lot assez restreint de Slytherins sympathiques, puis avait rapidement laissé tombé tant il était de toute évidence obsédé par le Quidditch. A Galaad, Emilie avait bientôt comparé John Kneazle, Serdaigle en septième année, mais dut rapidement se résigner, car malgré un physique attractif qui lui valait une véritable cour féminine, il ne « cassait vraiment pas trois pattes à un canard » au niveau de l'intelligence.

Lasse, elle finit par essayer de s'occuper l'esprit à ses études et en particulier aux matières qui l'ennuyaient le plus. L'Arithmencie progressa un tout petit peu, mais ce fut surtout la Botanique qui bénéficia de la volonté de fer de la jeune fille de ne plus penser à quoi que ce soit d'un peu romantique. Il est vrai que réciter mentalement les propriétés des mandragores et leur utilisation dans différentes potions dès qu'Alessandro lui lançait un sourire moqueur était un excellent moyen de calmer au plus vite son cœur et ses hormones.

ooooo

« Puis-je te parler un instant, Severus ? »

Snape ralentit et fit signe à Pomona Chourave de le suivre dans un couloir moins fréquenté à l'issue de la réunion des professeurs. Ces réunions devenaient inutiles, plus personne ne souhaitant parler face à Ombrage qui de toutes façons employait la séance à forcer les uns à infléchir leurs cours dans le sens qu'elle désirait (c'est-à-dire en faisant en sorte que les élèves en reviennent à réciter des comptines, pensait Snape) ou bien à tenter d'intimider ceux qui refusaient de lui prêter attention. A vrai dire, il n'y avait guère que les quatre chefs de maison qui pouvaient encore s'accorder ce petit plaisir. Ses questions sur les élèves étaient accueillies par un silence de mort car personne ne tenait à ce qu'un élève se retrouve dans le collimateur de l'espèce de crapaud malfaisant qui tentait de tout régenter à Poudlard.

« Oui, Pomona ?

-Je suis agréablement surprise des progrès d'Emilie, déclara dans un sourire le professeur de Botanique en trottinant aux côtés de Snape. Tu sais, il y a quelques mois j'étais persuadée qu'elle faisait exprès de traiter ma matière avec dédain. Quand un élève n'est pas bon, on sait qu'on ne peut pas y faire grand-chose, mais quand il est intelligent et refuse de travailler, c'est insupportable. Là… Pomona Chourave eut un sourire chaleureux, c'est comme si elle avait eu un déclic ces derniers temps : elle répond même aux questions en cours et je sais, de par ses réponses, qu'elle a été lire des textes plus poussés que le manuel de quatrième année. »

Snape regarda avec attention la petite femme bien en chair et tenta de deviner si elle avait reniflé par inadvertance des vapeurs hallucinogènes émises par ses plantes ou si elle avait seulement un peu trop bu.

« J'ai entrepris de surveiller d'un peu plus près ses études, concéda-t-il. Malheureusement la Botanique n'aura jamais ses faveurs, je crois.

-Tu pourrais être surpris, Severus, tu pourrais être surpris. »

J'en doute fort, pensa-t-il en se dirigeant vers les cachots, examinant chaque recoin pour éventuellement y pincer des élèves en dehors de leur dortoir après le couvre-feu. Intrigué, il résolut tout de même d'aller demander à Flitwick une copie des derniers bulletins de notes de sa fille.


Note de l'auteur : je profite de ce nouveau chapitre pour répondre aux reviews de ceux que je n'ai pas pu contacter en privé.

Dess : Ron, Harry et Hermione continuerons d'apparaître petit à petit, mais leur histoire a déjà été écrite et je ne voulais ni paraphraser Rowling, ni (trop) leur imposer des péripéties qui ne sont pas dans le canon -).

LuluChi : ton commentaire m'a fait énormément plaisir ! Honnêtement, je ne savais plus trop où me mettre après tous ces éloges… J'espère seulement que tu ne seras pas déçue par la suite et que l'histoire continuera de te plaire. Je suis contente que tu apprécies le travail sur les personnages et leurs interactions les uns avec les autres car c'est ce qui m'a poussée à entreprendre cette fic : essayer de m'attaquer à Snape et de montrer ce personnage tel que je l'imaginais et surtout ne pas trop l'altérer. C'est une peau de vache, mais il a toujours fait partie de mes personnages préférés, dès le début. L'avantage de la fanfic, maintenant, c'est que l'on connaît la fin d'Harry Potter : alors tu penses bien que je n'allais pas me priver de montrer Dumbledore manipulateur !

GwenSnape : merci pour tes vœux et ton commentaire. Oui, je poste (normalement) tous les samedis, dans la soirée, ou la nuit.