Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 24
Le soleil de mai commençait à réchauffer un peu l'air et les arbres s'étaient brutalement couverts de feuilles d'un vert vif. L'eau du lac s'étendait comme un miroir parfois brouillé par de petites vaguelettes suscitées par le vent ou bien par la pieuvre géante, qui profitait peut-être comme les étudiants du beau temps en étirant ses tentacules.
Alessandro et Emilie marchaient côte à côte chaussés tous deux de baskets et faisant fi des ornières du chemin. Partis à onze heures et demi, ils avaient été chercher des sandwiches à la grande salle et s'étaient mis en route d'un bon pas, malgré le sac à dos plein de livres que trainait le jeune homme partout avec lui.
Alessandro n'était pas du genre à communiquer à tous ses angoisses en ne parlant que révisions du matin au soir, mais sa nervosité était trahie par un mutisme accentué et son incapacité à laisser, ne serait-ce qu'un instant, ses manuels et ses fiches. Ces derniers temps, Emilie ne l'avait guère vu en dehors de la bibliothèque et encore, il ne lui avait que rarement adressé la parole, disparaissant littéralement derrière des murs de livres ouverts ou empilés sur sa table.
Il avait tanné son amie au sujet des Potions, lui demandant si Snape avait abordé lors des cours qu'il lui donnait le samedi soir certaines des potions du curriculum de cinquième année. Emilie lui avait communiqué ce qui pouvait l'aider mais Alessandro paraissait être entré dans une véritable frénésie d'étude et tentait à tout prix d'aller le plus loin possible dans chacun de ses sujets. Elle l'avait même croisé sur le chemin des serres après son cours du vendredi où il avait rencontré Neville Londubat venu demander un conseil à Chourave et qui s'était empressé de détaler en voyant s'approcher le Slytherin. Le lendemain, Emilie avait coincé Alessandro dans la bibliothèque et l'avait sommé à mi-voix d'aller prendre l'air samedi. Ils piqueniqueraient au bord du lac et reviendraient en milieu d'après-midi.
« C'est un rendez-vous ? avait-il demandé avec un sourire en coin, amusé par l'air déterminé de son amie.
-Bien sûr que non, andouille ! avait répliqué une Emilie aux yeux brutalement fixés sur la table : j'ai convié la moitié de Serdaigle, le Golden Trio et trois Poufsouffles pour faire le quota !
-Bien, alors je dirai à Nott de se libérer. Alessandro avait soudain repris d'un air sérieux et chuchoté : de toutes façons, il faut que je te parle ».
Intriguée, Emilie avait cependant dû ronger son frein quelques heures encore, Alessandro s'étant subitement replongé dans ses livres.
Ralentissant le pas, Alessandro et Emilie cherchaient un endroit où s'arrêter, leur permettant si possible de voir arriver quiconque aurait suivi le même chemin. En dehors de leurs maisons respectives, la plupart des élèves surveillaient attentivement leurs arrières car si les membres de la Brigade inquisitoriale exhibaient avec fierté leur badge sur leur robe, plusieurs élèves avaient fait les frais de dénonciations par l'entremise de quelques mouchards. Les soupçons allaient bon train, mais pour l'instant personne n'avait été vraiment exposé.
Choisissant finalement un coin un peu dégagé mais abrité par les branches de deux grands arbres et surplombant les eaux du lac, Alessandro et Emilie entreprirent de s'installer rapidement, posant les sandwiches sur une serviette et s'asseyant à même le sol face au lac, les jambes étendues devant eux.
« Thon. Tiens, c'est pour toi, fit Alessandro en tendant un sandwich à Emilie : un de ces jours tu vas avoir des nageoires à la place des bras… »
Emilie haussa les épaules, habituées aux taquineries de son ami au sujet de ses goûts alimentaires et du fait qu'elle ne semblait pas concevoir de manger un sandwich contenant autre chose que du thon en boîte.
« J'aime ça.
-Je l'espère bien ! Sinon ça serait inquiétant ! répliqua Alessandro en mordant dans son sandwich.
-Que se passe-t-il ? Tu avais l'air bizarre hier quand tu m'as dit qu'il fallait qu'on parle, précisa Emilie en essayant d'éviter de faire tomber des miettes de poisson sur son pull en coton rouge.
-Hum… oui. Alessandro avala et continua : j'ai eu une conversation… étrange avec ton père il y a quelques jours. C'était au sujet de l'orientation après les BUSEs. A la fin, il a fait une drôle de remarque, mais je ne sais pas si je l'ai comprise correctement.
-C'est toi le Slytherin, il me semble, avança malicieusement Emilie.
-Certes, mais je me demande parfois si le Choixpeau ne s'est pas trompé à ton égard, lança Alessandro avec un regard en biais : quoi qu'il en soit, on parlait des matières importantes pour les études de guérisseur…
-Tu veux être guérisseur ? interrompit Emilie, très étonnée.
-Oui. Bon, il me disait…
-Je ne t'imaginais pas dans un tel métier.
-Et bien si, soupira Alessandro, un peu agacé, avant de reprendre : bref. Il me disait que les Potions, la Botanique et les Sortilèges étaient les matières les plus importantes, mais qu'il fallait que je travaille quand même sérieusement la Défense contre les Forces du mal et que je regarde du côté de la Magie noire. Pour connaître les sortilèges et le moyen de les annuler, ajouta-t-il rapidement devant les sourcils froncés de son amie qui hocha la tête. Jusque là, c'était clair, reprit Alessandro : inattendu, mais clair. Il a ajouté avant que je parte, attends, que je me souvienne exactement… « Je ne veux pas que vous pratiquiez la Magie noire, simplement que vous sachiez la reconnaître, vous en prémunir et si besoin est en protéger les autres ». C'est la dernière partie de la phrase qui m'intrigue. Il n'a pas dit « guérir », mais « protéger les autres », tu comprends ? »
Emilie avala encore une bouchée, mâcha lentement les yeux fixés au loin, tournant et retournant les mots d'Alessandro dans sa tête.
« Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
-J'ai peur de comprendre complètement de travers. Quand il a dit ça, c'était juste après les vacances, on était encore sous le coup de l'affaire de l'Armée de Dumbledore… Emilie tourna soudain les yeux vers le visage d'Alessandro, le fixant intensément. Mais je pourrais avoir tout faux, tu comprends…
-Tu crois qu'il t'aurait demandé de créer une organisation du même genre ?
-Oui, enfin, c'est ce que j'ai cru au début, mais ça paraît tellement énorme ! Emilie, reprit Alessandro en s'éclaircissant un peu la gorge et en se demandant comment il pourrait introduire le sujet : est-ce que Snape est digne de confiance ? Pour beaucoup c'est toujours un…
-Il a été jugé et laissé en liberté, non ? trancha la jeune fille sur un ton un peu sec en empêchant son ami de prononcer le mot fatidique. Les joues empourprées elle réalisa cependant qu'elle ne pouvait justifier le comportement de Snape et décida d'en revenir à leur discussion : est-ce que tu sais s'il a dit quelque chose d'équivalent à quelqu'un d'autre ? » s'enquerra-t-elle.
Alessandro détourna les yeux, mal à l'aise, en réalisant que la Serdaigle prenait l'honneur de son père très à cœur. Savait-elle quelque chose ? A Slytherin pourtant, nombreux étaient ceux qui voyaient en leur chef de maison l'un des hérauts du retour de Voldemort et le Maître des Potions n'avait jamais laissé entendre le contraire.
« Slytherin n'est pas vraiment la maison de la confiance, tu sais, finit par soupirer le jeune homme : à ma connaissance, non. Je ne pense pas non plus qu'il y ait de groupe de Défense contre les Forces du mal vraiment structuré à Slytherin. Il y a toujours eu de petites associations, mais rien de bien organisé.
-Tu crois que monter un groupe de ce genre au sein de Slytherin sans être découvert est possible ?
-Difficile, mais possible, soupira Alessandro : Slytherin est un peu la maison du secret et de l'ambiguïté. Le danger viendrait surtout d'un recrutement inconsidéré ou de pressions extérieures. Il y a essentiellement des Sang-purs à Slytherin et les connexions familiales sont primordiales ».
Emilie et Alessandro continuèrent de manger en silence, chacun réfléchissant de son côté. Après un long débat avec elle-même, Emilie finit par demander :
« Est-ce que tu as commencé à… à étudier la Magie noire ?
-Etudier ? Non ! Je me suis renseigné. Disons que j'avais déjà quelques notions avant de venir ici. Pour l'instant, j'ai regardé tout ce qui concernait la théorie, mais rien de précis. Le problème est que tous les livres relevant vraiment de cette branche de la magie sont dans la section interdite. Je ne peux pas demander de passe à Snape car les passes concernent toujours une partie précise de la section interdite et Snape ne signera jamais d'autorisation donnant accès au rayon Magie noire, conclut-il en riant un peu.
-Non, bien sûr, répondit Emilie avant de prendre une inspiration et de se lancer : j'ai un livre, il s'agit d'une liste de sortilèges et des sorts permettant de les contrer. Ce n'est pas vraiment de la Magie noire, enfin, la plupart des sorts mentionnés sont assez méchants, mais un petit nombre seulement appartient vraiment à la Magie noire. Je pourrais me débrouiller pour te confier une copie mais je ne peux pas être liée à un tel ouvrage d'une façon quelconque ».
Alessandro fixa la jeune fille qui paraissait très occupée à débarrasser son jean des miettes de pain qui y étaient tombées.
« Bien entendu.
-Euh… il y a des groupes clandestins un peu partout depuis la dissolution de l'Armée de Dumbledore. Je peux peut-être essayer de savoir ce qu'ils étudient.
-Merci. Alessandro prit une profonde inspiration et décida lui aussi de faire un geste : je penserai à t'amener le mémento qui circule à Slytherin. Je me souviens que tu m'avais demandé des renseignements sur la Défense contre les Forces du mal il y a quelque temps, termina-t-il d'un air dégagé : évidemment, si un Slytherin réalise que le contenu de ce recueil a été divulgué, cela aura des conséquences douloureuses pour la personne concernée…
-Merci, c'est noté ».
Tous deux restèrent plongés dans leurs pensées avant de se décider à retourner au château, étrangement silencieux.
ooooo
Installée tranquillement dans l'ancienne salle commune des Serdaigles, une lanterne posée sur la table basse qu'elle venait de transformer en bureau (dommage que McGonagall n'ait pas pu voir ça, avait-elle pensé avec un petit air satisfait), Emilie copiait depuis deux heures une série de sortilèges inscrits en lignes serrées à l'encre bleue un peu passée sur une trentaine de pages de parchemin de format réduit, pouvant ainsi être facilement dissimulées dans une poche ou un sac.
Alessandro lui avait transmis le fameux recueil des Slytherins en lui prêtant un livre de Botanique en bibliothèque, le livret placé entre deux pages. Il l'avait mise en garde sur des sortilèges protégeant le manuscrit, empêchant notamment toute copie automatique, et lui avait demandé de le lui rendre sans faute le lendemain après les cours, avec le livre de Botanique.
Emilie n'avait rien laissé au hasard, attendant que ses compagnes de dortoir se soient endormies pour rejoindre l'ancienne salle commune avec son chaudron dans lequel elle avait dissimilé le recueil, une plume, de l'encre et plusieurs pages de parchemin. Si quelqu'un la surprenait, elle prétexterait une insomnie et la nécessité de se faire une tisane. La plupart des Serdaigles étaient habitués à ses décoctions et seule Luna Lovegood passait encore parfois de longs moments à discuter avec elle des propriétés de tel ou tel mélange. Malgré ses airs un peu décalés, Luna avait de réelles connaissances en tisanes et décoctions et Emilie appréciait ces discussions tout en se demandant dans quelle mesure la jeune fille ne se servait pas de sa « bizarrerie » pour rester un peu à l'écart tout en en sachant plus que beaucoup d'entre eux sur ce qui se passait au château, personne ne se méfiant d'elle. Ce soir là, Emilie n'avait croisé personne. Elle s'était enfermée dans la salle et attelée immédiatement au travail, en prenant la peine de porter ses gants de Potions en peau de dragon pour tourner les pages, afin que personne, même en employant un sortilège ou une potion, ne puisse savoir qu'elle avait eu le recueil entre les mains.
Emilie agita un instant en l'air son poignet gauche, sentant une crampe la gagner. Pas de doute, elle en aurait pour la nuit, mais ce recueil était une véritable mine d'or. Sans toucher à la Magie noire, il proposait un certain nombre de défenses assez tordues et méchantes pour constituer une réponse un peu perverse à une attaque. Plusieurs se trouvaient aussi dans le livre que lui avait donné Snape à Noël. Emilie se demanda soudain si Snape connaissait l'existence de ce recueil. Bien sûr que oui ! Elle n'avait aucun doute qu'il surveillait de très près les agissements de ses Slytherins, n'hésitant pas à les manipuler un peu (la conversation que lui avait rapportée Alessandro rentrait sans aucun doute dans cette catégorie) et il était fort possible que le livret ait déjà circulé à son époque, car les feuillets étaient usés et l'encre pâlie. Emilie se remit au travail, forçant sa main à continuer de tracer des caractères lisibles malgré la fatigue et les crampes, et veillant à ne pas se tromper dans les instructions et la description des mouvements de baguette.
A cinq heures du matin, luttant mentalement pour ne pas employer d'abréviations, Emilie attaqua la copie de la dernière page. Il ne lui resterait plus qu'à employer un sortilège de dissimulation d'écriture sur sa copie, puis d'en réaliser une copie automatique à l'aide d'une plume qu'elle avait acquise l'année dernière dans une papeterie pleine de gadgets de l'Allée des Merveilles. Ainsi, quiconque tenterait de trouver l'écriture originale en serait pour ses frais.
ooooo
« Emiliiiiie ! Debout ! »
Emilie ouvrit péniblement un œil et releva un peu la tête de son oreiller pour découvrir une Lucrezia déjà prête et en train de prendre ses livres pour la matinée. Son sang ne fit qu'un tour et elle se redressa complètement.
« Heiiin ?! Quelle heure est-il ?
-8 heures 35.
-Pouqumawezpasrévlléeawant ? demanda Emilie en baillant à se décrocher la mâchoire et en sortant de son lit, une main cramponnée à l'un des montants.
-La sonnerie qu'Ann a programmée ne t'a pas réveillée alors on t'a laissée dormir, mais là il va falloir que tu te dépêches. On t'a ramené des tartines et, si tu veux, je vais demander à un Elfe de t'amener un thé. Tu n'es pas malade au moins ?
-Merci. Nooon, réussit à articuler Emilie en saisissant ses affaires de la veille et en filant dans la salle de bain où elle fut accueillie par un « pas trop tôt ! » en provenance du miroir. Je dois avoir hérité du miroir le plus vache du château pensa-t-elle, avant de ressortir en toute hâte pour attraper des sous-vêtements dans son armoire.
Si une toilette éclair faisait un jour partie des disciplines olympiques, Emilie jura qu'elle aurait toutes ses chances, en se lavant à toute vitesse sous un jet d'eau brûlante avant de régler la température sur « froid » et de se livrer à une petite danse de saint Guy tandis que l'eau glacée lui procurait un électrochoc qui lui permettrait d'au moins commencer la journée dans un état presque normal. Après s'être frotté les dents frénétiquement tout en s'habillant (véritable tour de force), Emilie émergea comme une furie de la salle de bain, vida son sac, y jeta les livres dont elle avait besoin, ses notes et un paquet de feuilles de parchemin neuves, saisit deux tartines, avala une tasse de thé en se brûlant le palais et entreprit de courir vers la salle où se déroulait le premier cours de la journée.
C'est bien ma veine, il a fallu que ce soit le jour de la Métamorphose, pensa-t-elle tout en mâchant une tartine. Le peu d'énergie qu'elle avait réussi à rassembler ce matin là passa tout entier dans la transformation de tasses de porcelaine en chaises de bois et vice-versa. Le reste de la journée fut particulièrement pénible, chaque professeur lui demandant au moins une fois par heure si elle se sentait vraiment bien. De fait, Emilie ne se sentait pas bien du tout et en était parfois à poser un doigt au niveau d'une paupière en écrivant pour être sûre de ne pas fermer les yeux.
Il lui fallut mobiliser toute sa force mentale pour ne pas s'effondrer sur son lit après être retournée brièvement à la tour de Serdaigle afin d'y récupérer le livret et le livre de Botanique dans lequel il était dissimulé et qu'elle avait eu la présence d'esprit de cacher au fond de son coffre après l'avoir copié.
Arrivée à la bibliothèque, Emilie se dirigea tout de suite vers la section Potions. Alessandro s'y trouvait déjà et elle déposa ses affaires avant d'aller chercher des livres un peu partout et de lui tendre le volume de Botanique qu'il lui avait transmis la veille. Ils n'échangèrent guère que des saluts et des regards significatifs quand une voix les fit sursauter :
« Est-ce que c'est bien l'Herbologia latina de Gregorius Andegavensis ? »
Une main saisit le volume qu'Alessandro récupéra brutalement, entrainant presque la chute en avant d'une jeune fille aux cheveux longs et très bouclés. Hermione Granger se rattrapa rapidement à la table où était assise une Emilie pétrifiée, avant de lancer un regard noir en direction du Slytherin.
« Ça ne va pas ?
-Généralement on demande la permission avant de prendre un objet des mains de quelqu'un, répliqua Alessandro, un peu pâle.
-Puis-je regarder cet ouvrage, s'il te plaît ? fit Granger d'une voix glaciale.
-Non ».
Granger plissa les yeux et crispa la mâchoire :
« Il ne semble que j'ai demandé poliment.
-Je me sers de ce livre et il m'appartient.
-Vraiment ? C'est un ouvrage rare et…
-Il m'appartient, répéta le jeune homme. Et maintenant j'aimerais pouvoir travailler en paix, si cela ne te dérange pas : il est interdit de parler dans la bibliothèque. »
Alessandro, les mains crispées sur le livre, toisa une Granger furieuse, se rassit et prétendit se plonger dans ses notes, tandis que Emilie restait les yeux fixés sur la couverture d'un livre de Potions, qu'elle se força enfin à ouvrir. Au bout d'un long moment, ils entendirent la Gryffondor renifler bruyamment et tourner des talons. Emilie releva la tête mais Alessandro lui lança un regard qu'elle comprit tout de suite : pas un mot.
Pendant une demi-heure, le jeune homme prétendit être absorbé dans la lecture de ses fiches, puis il déploya plusieurs livres ouverts devant lui et ouvrit par-dessous son ouvrage de Botanique dans lequel il s'empressa de récupérer le recueil qu'il transforma au bout de plusieurs essais en un stylo moldu qu'il fourra dans une poche de son pantalon. Emilie continua à faire semblant d'étudier pendant une heure et s'en alla pour filer sans détours aux cachots, trop fatiguée pour aller manger.
Son ami resta en bibliothèque jusque sept heures moins le quart et partit vers la salle commune des Slytherins avant de ressortir quelques minutes plus tard, sans le recueil ni le livre.
ooooo
Emilie n'avait même pas cherché à réviser ou prétendre qu'elle était venue travailler. A vrai dire, elle aurait eu mieux fait de rentrer à la tour de Serdaigle et de se coucher, mais elle était inquiète de l'incident survenu à la bibliothèque et désirait y réfléchir l'esprit tranquille.
Plutôt que de travailler, elle commença à lister les sorts étudiés par le petit groupe de Serdaigles qu'elle avait rejoint, ainsi que ceux dont elle savait avec certitude, par le canal toujours très actif de « radio Poudlard ragots-en-tous-genres », qu'ils avaient été vus par les membres de l'ex-Armée de Dumbledore.
De toute cette liste, le sortilège du Patronus paraissait le plus mystérieux. Tout le monde savait apparemment ce dont il s'agissait depuis que des Détraqueurs étaient restés à proximité du château pendant une année scolaire. Emilie frissonna : pour un sorcier, le Détraqueur faisait à peu près le même effet qu'un vampire ou un loup-garou chez un Moldu. Peu en avaient réellement croisé sur leur chemin, mais les légendes qu'on véhiculait suffisaient à susciter une véritable peur. Ceci dit, à la différence des Moldus, les sorciers savaient avec certitude que ces créatures existaient et n'avaient pas la ressource de prétendre que tout cela n'était « que des bêtises ». Emilie avait une assez vague idée de ce qu'était un Détraqueur : elle savait qu'il « flottait dans les airs », pouvait « aspirer votre âme » et qu'il gardait la prison d'Azkaban. Elle rectifia mentalement ce dernier postulat : « avait gardé Azkaban ». Il ne faisait en effet aucun doute depuis la spectaculaire évasion des Mangemorts que les Détraqueurs avaient soit déserté la forteresse, soit changé d'allégeance. On disait aussi que Potter avait été attaqué avant la rentrée par des Détraqueurs près de la maison de son oncle et sa tante.
Le Patronus ne faisait pas partie des éléments couverts par le recueil des Slytherins et Emilie se demanda ce qu'Alessandro pouvait en connaître. Elle doutait qu'aucune de ses voisines de dortoir sache l'exécuter et n'osait pas aborder le sujet pendant les réunions du groupe d'étude Serdaigle, étant tout juste tolérée. Elle hésitait aussi à demander à Snape : après tout, il lui donnait des leçons de Défense contre les Forces du mal (enfin, il s'agissait plutôt de travaux pratiques), mais jusqu'à présent elle n'avait jamais pris l'initiative et demandé des explications sur un sort non donné par le livre.
Malgré ces questions importantes qui bouillonnaient dans sa tête, Emilie ne parvenait plus à garder les yeux ouverts et finit par s'endormir dans le divan, la tête retombant sur la poitrine.
Que se passait-il encore ? Severus Snape parcourait les couloirs à grandes enjambées, retirant quinze points au passage à un couple de Poufsouffles en train de s'embrasser dans un coin, mais ignorant délibérément les activités plus que suspectes de trois élèves de toute évidence occupés à discuter des dernières inventions des jumeaux Weasley.
En temps normal, Snape leur serait tombé dessus comme la pauvreté sur le monde et avec une véritable jubilation. En temps normal. Cependant, ce qui se passait depuis des mois à Poudlard justifiait, exigeait même, un léger ajustement. Et si Snape ne pouvait quand même pas ouvertement encourager les élèves à plonger Poudlard dans le chaos qui, surveillé avec attention par les professeurs ne pouvait guère dégénérer complètement, il pouvait tout au moins laisser un peu faire et donner quelques allusions à des combinaisons inusitées d'ingrédients pendant ses cours qui, tombées dans les bonnes oreilles, pourraient rendre la vie du crapaud rose chaque jour plus difficile.
Snape ralentit avant de commencer à descendre les escaliers menant aux cachots. Sa fille n'était pas venue dîner dans la grande salle. Ses yeux avaient comme d'habitude survolé rapidement la table des Serdaigles, puis avaient de nouveau examiné les élèves rassemblés avant d'en conclure qu'elle était absente. Immédiatement, il avait observé la table des Slytherins : Gabelli était bien là, mangeant en silence et échangeant de temps en temps quelques phrases avec ses voisins de table.
Le Maître des Potions trouvait de plus en plus agaçant de constater que, malgré leur adaptation à la vie de Poudlard et leur appartenance à des maisons différentes, les deux élèves restaient très liés. Emilie semblait avoir surmonté son penchant pour le jeune Italien que Snape surveillait pourtant attentivement, prêt à intervenir s'il découvrait un quelconque changement dans les relations entre les deux amis. Il aurait été cependant bien ennuyé de devoir expliquer ce qu'il trouvait de dérangeant dans l'idée d'une amourette entre Emilie et Gabelli, alors que les échos du courrier du cœur de Poudlard qui finissaient toujours, on ne savait comment, par arriver jusqu'aux oreilles de la chauve-souris des cachots, ne lui faisaient ni chaud ni froid.
Pourquoi avait-elle sauté le repas ? Il ne pouvait sans difficultés questionner ouvertement ses amies, Mugholder, Merrywistle ou Blackwell, sous peine de montrer publiquement un intérêt à la gamine, réaction qui serait sans aucun doute relatée au Seigneur des Ténèbres par la suite.
Une troisième année se plaqua contre le mur, terrorisée à l'idée de butter contre le Maître des Potions qui descendait rapidement les escaliers en colimaçon. Snape y prêta à peine attention. Arrivé enfin devant ses appartements, Snape murmura le mot de passe et plusieurs sortilèges avant de pénétrer dans le salon, soulagé : Emilie était apparemment déjà là, endormie sur le divan, plusieurs feuilles de parchemin près d'elle. Son père grimaça en s'approchant pour attraper la plume et l'encrier, avant de jeter un œil curieux sur ce qui paraissait être une liste de sortilèges.
La liste n'était pas liée aux cours du dimanche après-midi : les sortilèges (dans l'ensemble trop basiques) ne figuraient pas dans le livre qu'il lui avait donné et certains tels que l'Expelliarmus ou le Stupefix avaient été maîtrisés par Emilie avant d'arriver à Poudlard.
Aucun ne correspondait non plus au recueil qui circulait sous le manteau parmi les Slytherins depuis des temps immémoriaux et qu'il vérifiait régulièrement pour s'assurer qu'aucun petit malin ou admirateur du Seigneur des Ténèbres n'y avait ajouté quoi que ce soit relevant véritablement de la Magie noire. Brièvement, Snape se demanda si Gabelli avait parlé du recueil à Emilie. C'était toujours possible, mais enfreindre les restrictions imposées par une maison en divulguant certains secrets à l'extérieur était vu comme un acte de trahison par tous les élèves. Les Slytherins étaient juste un peu plus rancuniers et vindicatifs que les autres : si jamais Gabelli avait pris ce risque, il irait à l'encontre de très gros ennuis s'il était découvert.
Snape relut la liste. Il ne s'agissait que d'une liste, sans explications ni description des mouvements de baguette nécessaires. Pour beaucoup cela pouvait se comprendre : il devait s'agir d'un simple mémento. En revanche, d'autres comme le Patronus étaient complexes et Snape savait qu'Emilie était incapable de les réaliser. Si elle avait rédigé la liste pour faire des recherches ultérieures, pourquoi donc y avait-elle mis des sorts qu'elle maîtrisait déjà ?
Snape se dirigea, la liste à la main, vers la cheminée et s'appuya au mur en regardant les flammes. Pourquoi assumait-il que la liste était à l'usage d'Emilie ? Tout d'un coup les choses s'éclaircirent : il était de notoriété publique que l'Armée de Dumbledore avait été créée pour apprendre des sorts d'attaque et de défense et il savait aussi que Potter pouvait jeter un Patronus. Il était tout à fait probable que des groupes d'études clandestins existaient encore, à l'image de ce qui se faisait chez les Slytherins. Dans ce cas, il en était presque sûr, la liste qu'il avait sous les yeux devait correspondre au programme d'étude de l'un de ces groupes.
Plissant les yeux, Snape regarda brusquement Emilie qui dormait toujours. Il avait la certitude qu'elle n'avait pas fait partie de l'Armée de Dumbledore, mais elle semblait appartenir à un autre groupe dont il ignorait tout. Et Snape détestait rester dans l'ignorance. Il se rapprocha du divan en faisant délibérément claquer les talons de ses bottes sur le sol dallé.
Un bruit sec l'avait tirée de son sommeil, mais elle ne savait pas ce que c'était. Emilie releva lentement la tête et entrouvrit les yeux en tentant de remettre son cerveau en état de marche. Elle était épuisée, comateuse malgré son petit somme qui ne l'avait guère reposée, étant donné la position précaire dans laquelle elle s'était endormie. La seule comparaison qui lui vint à l'esprit pour analyser son état fut celle du décalage horaire. C'était exactement ce qu'elle ressentait, le changement d'heure et le dépaysement en moins. Emilie rejeta la tête en arrière et laissa ses paupières se refermer, prise d'un léger vertige. Elle avait vraiment besoin de dormir dans un lit. Elle étouffa un bâillement à la seule pensée de devoir ressortir des cachots puis escalader les escaliers menant à la tour de Serdaigle. Stupide. Elle aurait dû remonter tout de suite en sortant de bibliothèque.
Son esprit enregistra un bruit de vêtements froissés et elle ouvrit les yeux en tournant la tête légèrement de côté. Snape. Résignée, elle releva la tête et s'étira complètement, bras et jambes tendues, avant de laisser retomber ses membres mollement. Snape n'avait rien dit et la regardait d'un air sévère et un peu inquiet, un parchemin à la main. Parchemin ! Sans avoir besoin de vérifier, Emilie sut qu'il s'agissait de sa liste.
« Il y a de nombreuses questions que je désire te poser, mais je pense que cela pourra attendre la fin de ton repas. »
Snape appela un Elfe et lui demanda d'apporter un repas complet pour Emilie qu'elle dut commencer à manger malgré ses protestations.
« Je serais curieux de savoir ce que tu as bien pu apprendre dans ton école moldue et à Beaux-Bâtons si tu penses que tu peux sauter un repas sans conséquences pour ta santé et si tu espères vraiment pouvoir réussir à avoir encore des forces après avoir passé une nuit blanche. Snape continua devant le regard un peu alarmé de sa fille : est-ce que la Botanique est si complexe qu'elle t'oblige à étudier toute la nuit ? » fit-il d'un air narquois.
Emilie lui jeta un regard mauvais :
« La Botanique va très bien, merci. C'est plutôt l'Arithmencie qui me donne des insomnies.
-Evidemment. L'Arithmencie est d'ailleurs le dénominateur commun de tous les sortilèges de cette liste, depuis l'Expelliarmus jusqu'au Patronus », déclara Snape d'un air supérieur, les coins de sa bouche légèrement relevés.
Emilie avala une bouchée de purée pour se donner une contenance tout en s'en voulant d'être tombée aussi facilement dans le piège. Snape laissa sa fille continuer de manger. Il n'avait même pas besoin de demander : il savait déjà que ce qu'elle avait fait la nuit dernière n'avait rien à voir avec ses études. Quand Emilie eut terminé sa pomme, Snape décida d'aller au cœur du sujet.
« Il existe beaucoup de groupes de Défense contre les Forces du mal ? »
Emilie se demanda si cela valait encore la peine de nier, et décida qu'il était trop tard.
« Je ne sais pas. »
Snape regarda fixement la jeune fille en face de lui, pâle, de grands cernes sous les yeux, manifestement épuisée mais décidée à ne pas lui abandonner plus d'informations que nécessaire.
« Essayons autrement, insista-t-il : existe-il, à Serdaigle, plusieurs groupes de Défense contre les Forces du mal ?
-Oui, soupira Emilie.
-Bien. Tu fais à l'évidence partie de l'un de ces groupes. Qui le dirige et combien compte-t-il de membres ? »
Après un assez long silence et un examen assez poussé de la table de bois devant laquelle elle était assise, Emilie ouvrit la bouche.
« Cela n'a pas vraiment d'importance…
-Non ? À quoi jouez-vous exactement ? devant l'air interdit de Emilie, Snape enchaîna en haussant la voix : il ne s'agit pas de vous promener dans le château après le couvre-feu ou de vous donner des rendez-vous en haut de la tour d'Astronomie ! Ombrage agit sous le contrôle du Ministère de la Magie qui a décrété qu'aucun élève ne devait apprendre quoi que ce soit d'utile dans les cours de Défense contre les Forces du mal. Rusard avait déjà pris fait et cause pour elle avant le départ de Dumbledore, et depuis Ombrage a créé la Brigade inquisitoriale. Croyez-vous qu'il faille vous en tenir uniquement à ce qui est visible ? Pensez-vous que les agents d'Ombrage et du Seigneur des Ténèbres portent tous un badge ?
-Je sais qu'il y a des mouchards…
-En avez-vous déjà trouvé un ? Non ? Cela veut dire qu'ils sont plus intelligents que vous ! »
Snape se tut, un peu surpris de s'être ainsi emporté. Emilie réfléchissait de son côté.
« Connaissais-tu avant tous les membres de votre petite organisation ?
-Oui. Pas très bien, c'est vrai, concéda Emilie, mais je les connaissais. »
Snape soupira.
« Bon, qui dirige le groupe ? Est-ce quelqu'un au-dessus de tout soupçon ? ajouta-t-il d'un air moqueur.
-C'est un ancien membre de l'Armée de Dumbledore.
-Un Gryffondor ? De mieux en mieux. Emilie, cela ne peut pas continuer comme ça, vous prenez trop de risques.
-Et que pouvons-nous faire ? explosa la Serdaigle : Ombrage nous interdit d'étudier les moyens de nous défendre. L'Armée de Dumbledore n'a entrainé qu'une poignée d'étudiants en excluant purement et simplement les autres, soit parce que leur tête ne leur revenait pas, soit parce qu'ils n'appartenaient pas à la bonne maison !
-Tu ne peux pas rester dans un groupe dont tu ne connais pas personnellement tous les membres, insista Snape.
-Et je ne peux pas me permettre de refuser d'y adhérer, ni, maintenant, le quitter ! Comment la nouvelle du départ d'Emilie Snape serait-elle accueillie ? C'est le meilleur moyen d'attirer les rancœurs et surtout de donner l'impression que je fais partie du groupe des mouchards ! »
Snape changea soudain d'orientation :
« As-tu parlé des sortilèges que je t'enseigne ?
-Non ! protesta sa fille. Je n'ai pas l'intention de laisser comprendre que j'en sais plus qu'eux. Si j'y suis allée, c'est parce que je trouvais le principe de recrutement de l'Armée de Dumbledore écœurant, mais aussi parce que je ne pouvais pas refuser, sous peine d'être totalement isolée. Et puis… j'avoue que je suis assez curieuse. Ils ont étudié des sorts assez difficiles.
-En effet, Snape posa la liste sur la table. Je suppose que c'est la liste des sortilèges au programme ? »
Emilie hocha la tête.
« Comment te l'es-tu procurée ? Vous ne mettez rien par écrit, j'espère ?
-Non, bien sûr que non ! J'ai noté de mémoire ce que l'on avait vu et aussi ce que l'on savait des sorts étudiés par l'Armée de Dumbledore. Il suffit d'écouter, la plupart des gens ne peuvent s'empêcher de parler.
-En effet, dit tout bas Snape avant de questionner en murmurant : si vous n'écrivez rien, pourquoi, ou pour qui as-tu rédigé cette liste ? »
Le Maître des Potions comprit qu'il n'obtiendrait pas de réponse en voyant sa fille baisser la tête et regarder obstinément la table d'un air absent. Elle était suffisamment fine pour ne pas tenter de s'enferrer dans des mensonges qu'il ne croirait jamais.
A vrai dire, il avait une idée du destinataire du parchemin. Un Serdaigle n'en aurait pas eu besoin, étant donné que de l'aveu même de Emilie plusieurs groupes coexistaient au sein de sa maison. Les Gryffondors fonctionnaient dans leur propre monde et avaient fondé l'Armée de Dumbledore. Malgré leur stupidité innée, Snape les savait capables de se souvenir de ce qu'ils avaient fait quelques semaines auparavant et ils possédaient en Hermione Granger une bibliothèque ambulante qui se chargerait de leur rappeler tout oubli. Emilie n'avait pas beaucoup de contacts chez les Poufsouffles. Non, le seul destinataire plausible était, encore et toujours, Gabelli. Snape soupira et décida d'avoir une entrevue avec le Slytherin le plus rapidement possible. Emilie et Gabelli étaient plutôt circonspects de nature, mais Merlin seul pouvait savoir ce dont ils étaient capables en s'y mettant à deux.
« Le couvre-feu est passé, mais il vaut mieux que tu passes la nuit dans la tour de Serdaigle. Je vais te raccompagner. »
Emilie se leva, prit ses affaires et allongea la main vers le bureau pour récupérer sa liste. Snape, plus rapide qu'elle, saisit le parchemin et lui dit avant de le lui rendre :
« Ce que vous faites est dangereux, et je ne parle pas seulement de vos petits groupes d'études. Je voudrais que tu prennes tes distances et que tu observes attentivement les membres de cette organisation. Dans l'état actuel des choses, sans garantie de la fidélité de quiconque, la moindre dénonciation vous exposerait. »
Emilie hocha la tête.
« Débrouilles-toi pour rester en terrain neutre. Il est crucial qu'aucun sympathisant ou espion du Seigneur des Ténèbres ne fasse attention à toi au risque de mettre ma propre position en question. Ne commets pas l'imprudence de croire que tu connais le seul espion de Poudlard », prévint son père.
Note de l'auteur : un petit salut à Gwensnape : ça tombe bien que tu trouves que guérisseur irait bien à Gabelli, parce qu'il est plutôt têtu là-dessus, figures-toi -)
