Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.

Chapitre 36

Il avait perdu la notion du temps, mais tendait toutes ses forces pour parcourir le chemin menant au château. Il ignorait si Dumbledore était déjà arrivé et ne pouvait risquer un Patronus au cas où Ombrage aurait repris possession des lieux. Non qu'il en eut la force, d'ailleurs.

A plusieurs reprises il fut tenté d'abandonner, de se laisser tomber et d'attendre que la mort ou un promeneur ne le trouve. Pourtant, il avançait encore en titubant, suivant son idée fixe : arriver dans ses appartements. S'il n'avait pas eu remis à Lupin la fiole de régénération d'énergie, il l'eut avalée et serait déjà en train de prendre les potions dont il avait besoin. Snape sourit presque à l'ironie de la situation : que la chauve-souris des cachots meure pour avoir accompli un geste de bienveillance, voilà une ironie du sort qui ne manquerait pas de faire les choux gras des élèves !

Insensiblement il se rapprochait et arriverait bientôt à la bifurcation menant à une entrée dissimulée sur le côté nord et connue uniquement de Dumbledore et lui. Abandonnant ses réflexions, Snape se concentra de nouveau à faire un pas devant l'autre.

ooooo

La porte venait de se refermer, Emilie en était sûre. Elle tendit l'oreille, essayant de deviner ce qui se passait dans le salon. Elle se souvenait encore de l'accueil qu'elle avait reçu lorsqu'elle avait attendu son père tard un soir, alors qu'il avait été convoqué par Voldemort. Elle craignait d'être confrontée au même rejet, mais les évènements des dernières heures lui avaient laissé un mauvais pressentiment. Aucun bruit ne provenait du salon et Emilie se demanda s'il avait jeté un Silencio, mais abandonna cette hypothèse en entendant le tic-tac assourdi de l'horloge. N'y tenant plus, elle ouvrit doucement la porte et passa la tête à l'extérieur de sa chambre.

La porte menant vers la chambre de Snape était entrouverte et elle allait retourner dans la sienne quand un sifflement la fit sursauter. A sa gauche, écroulé devant la porte d'entrée, se trouvait Snape, le haut du corps encore maintenu contre le mur, le reste disparaissant dans un amas d'étoffe d'un noir impénétrable. Emilie resta pétrifiée, les yeux écarquillés, luttant pour calmer sa respiration et arrêter le début de panique qui menaçait de s'emparer d'elle. Son cœur battait à tout rompre et elle étouffa un sanglot qui allait passer ses lèvres, mais ses jambes ne paraissaient plus lui obéir et elle restait plantée là, l'esprit incapable de se fixer sur une idée précise. Finalement, elle réussit à avancer et appela Snape. L'homme ne bougea pas : il était évident qu'il était inconscient.

Emilie s'agenouilla près de lui et souleva l'une de ses paupières : ses yeux étaient révulsés. De près, elle se rendait compte qu'il respirait avec difficulté et semblait avoir été trainé dans la boue. Ses bras étaient parfois agités de légers tremblements et elle avait suffisamment étudié sous sa direction les effets de la Magie noire et des Impardonnables pour savoir qu'il avait subi l'Endoloris. Elle se pencha et déboutonna le haut de sa veste, dégrafant aussi le haut de sa chemise en espérant qu'il arriverait à respirer plus facilement. Sa peau était moite et, posant sa main sur son front elle nota qu'il avait probablement de la fièvre. Les cheveux de Snape n'étaient plus qu'une masse noire informe collée par la boue et la sueur et, elle le remarqua avec horreur en retirant ses doigts de son crâne, du sang. Sa main à elle tremblait : résultat d'une sorte d'anéantissement devant le spectacle de Snape aussi vulnérable et conséquence de sa panique à l'idée de devoir prendre une décision. Elle savait qu'il y avait des gestes à faire, des gens qualifiés pour gérer les accidents, mais son cerveau était tout d'un coup à l'état d'un tableau noir, sans instructions.

Paniquée, elle se releva et commença à marcher frénétiquement d'un côté à l'autre de la pièce, sans but et sans la moindre idée sur la décision à prendre. Le Réseau de poudre de cheminette était surveillé et elle ne savait pas si madame Pomfresh connaissait les activités de Snape. Courir à l'infirmerie aurait pris du temps et elle ne pouvait se résoudre à le laisser seul dans cet état. Repassant devant la cheminée, elle prit finalement le petit pot de porcelaine contenant la poudre de cheminette, faillit renverser le tout, et en lança presque une pleine poignée dans le foyer en criant distinctement « Madame Pomfresh ! ». Rien ne se produisit. Elle recommença à trois reprises et finit par abandonner, debout devant les braises, sanglotant désormais à haute voix.

Luttant pour recouvrer un peu de clarté d'esprit, essuyant ses yeux et son nez sur une manche de son gilet, elle s'admonesta à voix haute et débattit avec elle-même de ce qu'elle devait faire. Laisser Snape tel qu'il se trouvait était impensable, mais elle n'avait sans doute pas la force de le trainer jusqu'à sa chambre et elle risquait de dégrader son état.

Emilie passa pour la première fois le seuil de la chambre de son père, presque sur la pointe des pieds. Une fois encore, elle songea presque avec amusement que ses camarades seraient certainement très déçus. La pièce comportait un grand lit aux draps blancs, couvert d'un édredon bleu-vert. Les murs étaient nus, sauf celui dans lequel était percée la porte, disparaissant sous les étagères. Une armoire occupait le côté gauche et une porte sur la même paroi devait donner sur la salle de bain. Dépourvue de fenêtres, la pièce possédait un plafond enchanté représentant, à présent, le ciel nocturne. Emilie ôta rapidement le couvre-lit, la couverture et le drap supérieur. Elle retourna ensuite dans le salon et essaya d'étendre avec le plus grand soin le corps de Snape sur le sol et dégrafa le reste du manteau. En passant ses bras sous son torse, elle eut l'impression que l'étoffe de sa veste était humide. Une fois allongé, elle put appliquer un sort de lévitation et manœuvra le plus délicatement possible le corps inanimé vers le lit en faisant attention à ne pas le secouer en arrêtant le sortilège.

Elle n'avait pas prêté attention à l'heure lorsqu'elle avait découvert Snape, mais savait qu'il aurait dû reprendre conscience depuis longtemps. Tout en se parlant à elle-même pour se donner du courage et éviter de trop penser, elle acheva de déboutonner la longue veste noire et fut prise de frissons en découvrant la chemise trempée de sang. Avec des doigts tremblants, elle entreprit de défaire les boutons de la chemise et établit brusquement le plus fort bouclier qu'elle put maintenir sur son esprit, se forçant à examiner les choses d'un esprit froid et analytique.

La maigreur de Snape fut ce qui retint son attention de prime abord : on distinguait aisément les côtes saillant sous la peau pâle. Son torse portait les traces d'anciennes blessures dont Emilie ne perdit pas de temps à se demander si elles avaient été infligées par les Mangemorts ou les membres de l'Ordre du Phœnix. Probablement les deux, pensa-t-elle. Une grande balafre traversait sa poitrine, démarrant près du bras gauche et s'arrêtant près de la taille sur le côté droit. C'était vraisemblablement cette blessure assez profonde qui avait souillé la chemise et la veste. Le sang semblait s'être coagulé sur les bords de la plaie. A en juger par l'état des vêtements, il avait sans doute perdu beaucoup de sang. Elle savait qu'il avait subi l'Endoloris et ses membres se contractaient encore périodiquement, séquelle habituelle du sort. Pour la première fois, elle voyait la marque tatouée à l'intérieur du bras gauche. Le dessin était hideux, mais ce qui effrayait surtout c'était l'illusion malsaine de voir le serpent bouger comme s'il avait été vivant sous la peau très blanche du Maître des Potions. Elle leva les yeux vers son visage d'une pâleur effrayante et essaya de palper son crâne : il avait une énorme bosse vers l'arrière de la tête.

Prenant une profonde inspiration, Emilie se concentra et lança un sortilège de diagnostic, un charme banal que les élèves apprenaient à lancer dans leur troisième année de scolarité. C'est là qu'elle aurait eu besoin d'Alessandro, pensa-t-elle : des quelques sortilèges de diagnostics médicaux qu'elle connaissait, aucun n'avait la véritable compétence de ceux qu'utilisaient les guérisseurs. Elle n'avait plus qu'à espérer que Snape n'ait pas de pathologie trop complexe : auquel cas, elle risquait de faire plus de mal que de bien. Les mouvements de baguette étaient complexes et le sort long à mettre en œuvre, d'autant qu'elle avait choisi de tester le corps entièrement et pas une seule zone. Elle eut le sentiment de perdre son temps. Petit à petit les résultats apparurent, matérialisés par différentes couleurs : deux fractures des côtes, de fortes contusions dont une à la tête (Dieu merci, pas de fracture ! soupira Emilie) et évidemment une plaie sur le torse. La couleur pourpre indiquait des résidus de sortilèges : l'Endoloris avait dû être particulièrement violent si elle en jugeait de par l'intensité du diagnostic.

Un peu rassurée, mais toujours inquiète de l'inconscience prolongée du Maître des Potions, Emilie para au plus pressé et commença par amorcer un sortilège de découpe pour ôter complètement la veste et la chemise avant de courir chercher des ciseaux (moins risqués), puis lança avec la plus grande précision dont elle était capable un Resoudos afin de traiter les côtes brisées. Grimaçant au bruit des os se rejoignant, elle courut dans la salle de bain pour prendre de quoi laver les blessures. Elle y trouva bien des serviettes, mais dut filer dans le laboratoire pour prendre un chaudron et y verser de l'eau. Malgré ses soins, la blessure au torse recommença de saigner, sans doute rouverte par les mouvements spasmodiques du patient, et Emilie se dépêcha de la panser le temps de localiser une pommade cicatrisante. La tête, une fois nettoyée, montra une énorme bosse qu'elle ne sut trop comment traiter.

Examinant le corps de Snape étendu sur le lit, elle inventoria mentalement les potions dont elle aurait besoin : une potion de régénération sanguine, si possible très rapidement, une pommade pour cicatriser la plaie, une potion de régénération d'énergie, une potion pour atténuer les effets de l'Endoloris et quelque chose pour la tête. Il était probable que Snape disposait de stocks de potions, mais une inspection rapide du laboratoire, du salon, de la chambre et de la salle de bain ne livra rien, si ce n'est une potion pour les migraines qui pourrait se révéler utile.

Prenant immédiatement une décision, Emilie courut au laboratoire, y prit un manuel de potions avancées et la copie des Most Potente Potions que son père gardait près de son bureau, et étudia rapidement les potions dont elle avait besoin, notant laquelle prenait plus de temps à réaliser et quels ingrédients étaient requis. Quelques minutes après, le laboratoire retentissait du bruit de l'eau frémissante, du couteau découpant les ingrédients et du mortier.

ooooo

Sa première pensée fut qu'il avait froid et, immédiatement après, qu'il avait besoin d'aller aux toilettes, mais le souvenir de la nuit précédente lui revint bientôt et il éprouva une légère désorientation.

Il croyait sentir des draps sur son corps mais rejeta cette pensée qui relevait certainement de l'hallucination. Prenant une profonde inspiration, il regretta immédiatement son réflexe en se rappelant ses côtes cassées mais, à sa grande surprise, il ne sentit rien. Sa tête en revanche lui semblait sur le point d'exploser, mais il ouvrit quand même les yeux et sentit son cœur s'emballer en distinguant le plafond enchanté de ses quartiers. D'après le ciel dégagé et la luminosité, la matinée devait être bien entamée, mais il était sûr qu'il n'avait pas pu atteindre sa chambre la veille. Il avait le sentiment d'avoir repris conscience à plusieurs instants au cours de la nuit, mais était incapable de distinguer les vrais souvenirs des cauchemars. On l'avait forcé à boire quelque chose. Poppy ? Snape tourna la tête, désorienté : non, jamais la guérisseuse n'aurait laissé un tel bazar près du lit. Pivotant le reste du corps en étouffant un gémissement, il nota la pile de vêtements jetée dans un coin par terre (sa veste et sa chemise ?), les bottes, les linges ensanglantés et, était-ce un chaudron ?, plein d'une eau rougie. La table de nuit près de la tête de son lit était couverte de fioles à moitié vides. L'espion releva légèrement la tête en grimaçant et découvrit un peu plus loin sa fille, endormie en travers de l'une de ces chaises inconfortables qu'elle avait dû apporter du salon.

Sa respiration devint tout d'un coup inégale et il se força à se calmer avant de se relever doucement sur les coudes. Les draps avaient été changés et on avait pris soin de placer une couverture sur lui. Il était torse nu et un bref examen révéla que la blessure infligée par Dolokhov semblait avoir été soigneusement désinfectée et était presque cicatrisée. Ses côtes avaient été manifestement ressoudées. Il grimaça et eut une prière muette pour qu'Emilie ait su ce qu'elle faisait. Assis, il leva un bras et toucha précautionneusement l'arrière de sa tête : il avait une bosse très douloureuse et, frissonnant, il comprit d'où venait la sensation de froid. On avait déposé, enveloppée dans plusieurs linges, une poche remplie de glace sur son oreiller. Il faillit rire en songeant que s'il ne mourrait pas de ses blessures, la pneumonie l'achèverait.

Notant les couleurs des potions disposées sur la table de nuit, il les prit une à une avec circonspection et les sentit, confirmant ses hypothèses : une potion de régénération sanguine, une de régénération d'énergie, un anti Doloris et, dans un petit pot, une crème cicatrisante. Leur coloration et leur arôme paraissaient corrects et il passa un doigt sur le bord de l'une des fioles avant de goûter le résidu : un peu faible et des pattes de cancrelats broyées trop grossièrement sans doute, parmi d'autres choses qui offensaient le métier du Maître des Potions, mais cela suffirait. Une autre pâtissait de pétales de tulipes pas assez macérées et mal décantées : l'amertume était presque insupportable. Heureusement qu'il avait été trop faible pour résister, il n'aurait sans doute jamais avalé ça de son plein gré. Un flacon encore fermé contenait l'une de ses propres réalisations, étiquetée par ses soins : une potion contre les migraines. Snape tendit le bras et avala le liquide sans attendre. Un parchemin placé près des flacons portait les noms des potions et une série d'horaires, biffés au fur et à mesure de l'avancée de la nuit. Il reconnut immédiatement l'écriture d'Emilie.

Avec un gémissement, il se leva et attendit quelques instants que le vertige s'arrête. Il ne pouvait détacher ses yeux de sa fille. Elle avait une mine épouvantable : pâle, d'énormes cernes sous les yeux, des mèches de cheveux rebiquant dans tous les sens et qui avaient manifestement besoin d'un bon shampooing, les ongles salis, probablement par le maniement des ingrédients qu'elle avait employés pour les potions, un t-shirt maculé de sang et d'autres choses non identifiables et un pantalon malpropre et fripé. Il nota aussi, évident sur la tête tournée de profil, le nez trop grand, marque de fabrique des Snape, la bouche pleine aux coins abaissés mais qui, contrairement à la sienne, souriait facilement, les joues encore un peu rondes et aussi les longs cils noirs.

Il lui paraissait inconcevable qu'elle ait pu s'occuper de lui, qu'elle ait éprouvé suffisamment de compassion pour le faire. Il avait en effet l'habitude de soigner ses blessures lui-même : Poppy, qui l'avait pourtant accueilli un certain nombre de fois à l'infirmerie, n'avait jamais su l'étendue réelle des blessures qu'il avait reçues. Dumbledore, Snape ferma les yeux, Dumbledore n'avait eu que des expressions de compassion mais ne s'était jamais sérieusement enquis de son état. Personne, même avant qu'il n'emprunte une voie d'autodestruction, ne s'était jamais soucié des souffrances qu'il avait pu ressentir.

Snape s'approcha de la chaise et reprit son souffle en posant ses mains sur les accoudoirs : Emilie était tellement épuisée qu'elle ne s'éveilla même pas. Pendant quelques secondes, il se demanda comment il avait pu mériter un tel miracle. Il n'avait fait que les mauvais choix, en payait les conséquences depuis des années et, ironie suprême, n'avait même jamais voulu avoir d'enfant. Pourtant, sans qu'il puisse l'expliquer de façon logique, cette gamine s'inquiétait pour lui et semblait même… l'aimer. Clignant des yeux plusieurs fois, Snape voulut attraper maladroitement la jeune fille par les épaules, mais y renonça aussitôt. Il reprit un peu ses forces et employa un Mobilicorpus. Snape crut que sa tête allait exploser quand il se baissa pour la déposer sur son lit, mais il tint bon et ramena la couverture jusqu'à son cou. Pendant plusieurs minutes, il veilla sur sa fille, puis quitta sa chambre silencieusement en frottant ses yeux.

Un examen de l'horloge révéla qu'il était déjà 11 heures passé. Après avoir de nouveau examiné ses blessures et passé une bonne heure dans la salle de bains, l'espion émergea de ses quartiers plus pâle qu'à l'accoutumée, marchant avec précaution mais impeccablement vêtu et l'esprit entièrement dédié à sa tâche. Saisissant une pincée de poudre de cheminette, Snape disparut vers le bureau d'Albus Dumbledore.

ooooo

Snape sortit avec lenteur de la cheminée, à la fois pour ménager ses blessures, mais aussi pour avoir le temps de prendre la mesure du désordre absolu qui régnait dans le bureau de Dumbledore.

Un cyclone semblait avoir dévasté la pièce, jonchée de morceaux de verre et de fragments de parchemin. Seul le lourd bureau de bois du directeur semblait avoir été épargné, trônant de façon incongrue près d'une paroi.

« Entre, Severus. »

Snape tourna la tête vers la gauche et distingua Dumbledore, vêtu de robes bleues brodées d'argent fripées, son bonnet de côté. Le vieil homme paraissait encore plus fatigué que d'habitude. Un peu en retrait, à contre-jour, se trouvait Remus Lupin qui n'avait sans doute pas pris le temps de se reposer s'il devait en juger par son teint blafard, ses yeux bouffis de fatigue et les rides profondes creusant ses joues. Snape se contenta d'incliner la tête et leva un sourcil en direction du sol disparaissant sous les débris.

« Je préfère garder tout ceci en l'état pour l'instant : cela me rappelle des choses importantes ».

Snape prit une profonde inspiration, se préparant à une entrevue plutôt cryptique, mais Albus Dumbledore ne développa pas le sujet, préférant interroger directement le Maître des Potions d'une voix coupante :

« Tu n'étais pas là cette nuit. Je m'attendais à avoir ton rapport plus tôt ».

Le reproche était léger mais Snape sentit très nettement la déception sous-jacente dans le ton du vieil homme et, offensé par l'injustice, ne put s'empêcher de répliquer d'un ton sec, employant de façon délibérée l'Occlumencie afin de dissimuler l'expression de son visage :

« Je n'ai pas encore trouvé le moyen de faire un rapport en étant inconscient, mais je ne doute pas d'y parvenir un jour, Albus ».

Dumbledore baissa les yeux, puis s'approcha de l'espion :

« Pardonne-moi, Severus : les évènements de cette nuit semblent avoir obscurci mon jugement. »

Le regret qui émanait de ses yeux bleus était sincère, jugea Snape, qui remarqua aussi l'air gêné de Lupin, resté près de la fenêtre. Refusant un siège, le Maître des Potions relata son entrevue avec Voldemort, passant sous silence l'étendue des souffrances qu'il avait endurées. Si Dumbledore éprouvait de la pitié pour l'homme en noir, il ne le montra pas, peut-être parce qu'il savait que Snape méprisait ces démonstrations. Lupin, en revanche, l'examinait ouvertement et notait la myriade de détails qui trahissaient ce qu'avait dû subir l'ancien souffre-douleur de ses amis.

Secouant la tête, le loup-garou reprit pied dans la réalité et apprit à l'espion le détail de ce qui était advenu au Ministère de la Magie. Potter blâmait tout le monde de la mort de son parrain, mais Snape savait d'expérience qu'il était plus facile d'en vouloir à la terre entière plutôt que de reconnaître sa propre responsabilité. Il espérait que la folie destructrice de l'adolescent ferait bientôt place à une nouvelle entente avec le chef de l'Ordre du Phœnix. Potter isolé était un véritable danger pour leur cause.

« Severus, Hermione Granger a besoin de plusieurs potions mais certaines ne sont pas en stock à l'infirmerie… »

Snape soupira : on y venait enfin. Il prit ostensiblement une tasse de thé, alors qu'il avait refusé jusqu'à présent. Le léger bruit de la cuiller heurtant sans cesse le bord de la tasse attira l'attention des deux autres hommes qui comprirent alors qu'il ne s'agissait pas d'une maladresse du Maître des Potions, mais que ses mains tremblaient encore après qu'il ait subi l'Endoloris. Snape daigna expliquer les choses clairement :

« Je ne suis pas en état de préparer des potions, surtout pas des recettes complexes. Le résultat dépend autant de la précision de la coupe et du broyage des ingrédients que de la cuisson.

-Veux-tu que je demande à Pop…

-Non, merci Albus. Snape poursuivit d'un ton neutre : j'ai déjà pris la dose maximale de l'anti-Doloris. Je serais sans doute tout à fait rétabli dans trois ou quatre jours, mais pour l'instant je ne peux pas prendre le risque de préparer le type de potion dont à besoin mademoiselle Granger. Il y a sûrement quelqu'un à Sainte-Mangouste qui…

-Personne dont nous soyons sûrs, Severus », termina doucement le directeur.

Excédé, Snape leva ses mains tremblantes devant lui et cria presque :

« Je ne peux pas, Albus ! »

Lupin s'avança alors et intervint :

« Tu ne peux pas préparer les ingrédients, mais tu peux réaliser la cuisson, n'est-ce pas ? n'attendant pas la réponse, il continua : dans ce cas, je pourrais peut-être, sous ta direction bien entendu, préparer les ingrédients dont tu as besoin ?

Snape le regarda comme s'il venait de perdre la tête :

« Lupin, je ne te confierais même pas un morceau de gruyère à râper… »

Remus Lupin éclata de rire, une réaction plus due à la tension et à la fatigue qu'à la répartie du Maître de Potions. Celui-ci semblait aussi lutter pour garder son air méprisant, mais Dumbledore reprit la parole :

« Fais-toi aider par Emilie : personne ne s'étonnera de la voir dans les cachots et nous sommes sûrs de sa loyauté, n'est-ce pas, Severus ? »

L'espion releva la tête brusquement, fit deux pas en direction du vieillard et le fusilla du regard :

« Emilie reste en dehors de tout cela, Albus, déclara-t-il les lèvres serrées.

-Tu ne peux pas la cacher éternellement et elle sait déjà beaucoup. Je pense qu'elle saura rester discrète, poursuivit Dumbledore d'un ton qui ne souffrait pas de contradiction.

-Je ne vous laisserai pas utiliser Emilie comme vous avez utilisé tous ceux qui ont été assez malheureux pour croiser votre chemin ! cracha Snape en élevant la voix.

-Hermione Granger a besoin de ces potions et Poppy est débordée, affirma avec fermeté Dumbledore en soutenant son regard. Que se passerait-il si ta fille avait semblablement besoin d'aide ? »

Sans attendre la réponse du Maître des Potions, le directeur quitta la pièce en direction de ses appartements privés. Snape restait debout, les poings serrés, à fixer l'endroit où s'était tenu le vieux sorcier quelques minutes auparavant.

« Je suis désolé, Severus », murmura Lupin.

Le bureau de Dumbledore vola en éclat.

ooooo

Elle avait dû se lever et faire un petit séjour dans la salle de bain, observa-t-il en remarquant les cheveux encore humides étalés sur l'oreiller. L'Elfe qu'il avait convoqué ce matin avait bien suivi ses ordres : un mug de chocolat vide était encore déposé sur la table de nuit, ainsi que les vestiges de biscuits et de tartines.

Snape était passé rapidement voir Flitwick et avait dû expliquer qu'Emilie était restée dans les cachots après avoir mangé un aliment qu'elle ne supportait pas, au petit professeur mécontent de ne pas avoir été prévenu et de découvrir, grâce à un collègue, qu'une de ses élèves avait fait le mur à son insu. Elle allait sans doute se réveiller bientôt, jugea Snape, sinon il s'en chargerait lui-même avant l'heure du dîner.

L'absence d'Emilie était passée relativement inaperçue dans le chaos qui semblait avoir régné à Poudlard la nuit dernière, mais Snape savait que les trois voisines de dortoir de sa fille allaient sans nul doute être sévèrement sermonnées par leur chef de maison pour n'avoir pas prévenu de l'absence de leur camarade. Ombrage, bernée par Potter et Granger, avait fini par sortir de la forêt interdite en état de choc et se trouvait à l'infirmerie sans avoir recouvré la raison. Le départ de Potter, Granger, Lovegood, Londubat et des deux plus jeunes Weasley avait fait le tour de l'école et la première édition de La Gazette du Sorcier avait mis le feu aux poudres. Snape déposa une copie du journal sur la table de sa fille : pour une fois, ce torchon relatait à peu près correctement ce qui s'était passé et acceptait enfin de prévenir la population du retour de Voldemort.

Le constat de l'absence du professeur de Potions aujourd'hui avait sans nul doute été très commenté, mais Snape savait qu'il pouvait être expliqué différemment selon les sympathies du commentateur et que ceux qui décideraient de voir en lui un Mangemort convaincu seraient encore une fois confrontés au manque de preuves.

Décidant de laisser sa fille prendre un repos bien mérité, l'espion retourna dans le salon. Il lui répugnait de devoir demander à Emilie de l'aider à préparer les potions de Granger, surtout après qu'elle se fut épuisée à réaliser des potions une partie de la nuit. Ceux qui auraient cru y déceler de la fierté mal placée se seraient lourdement trompés : Snape appréciait de travailler avec Emilie et d'apprendre vraiment quelque chose à quelqu'un. Quand il était revenu de son entrevue avec Dumbledore et Lupin, il avait pénétré dans son laboratoire et avait soudain compris l'ampleur de ce qu'avait fait sa fille pendant la nuit. Pressée par le temps, elle avait, contrairement à son habitude, laissé tout sur place sans rien ranger, veillant seulement à refermer les pots contenant les ingrédients et à faire tremper les ustensiles. Elle avait lancé les quatre préparations en même temps, dont deux potions d'un niveau supérieur à ce qu'il enseignait à Poudlard, et avait réussi à les mener à bien en produisant des traitements efficaces et en les lui administrant en temps et en heure. Elle devait être épuisée et il n'avait pas envie de la remettre au travail. Il lui était encore plus insupportable de la voir mêlée à son combat, mais il devait reconnaître que Dumbledore avait peut-être raison. Le Seigneur des Ténèbres en avait d'ores et déjà assez vu pour comprendre qu'il s'était attaché à elle : à ce titre elle risquait de devenir un moyen de pression. Snape renifla bruyamment : pour le vieux sorcier qui régissait Poudlard, elle était déjà un moyen de pression.

ooooo

Emilie étouffa un bâillement et avança lentement vers la cheminée. Elle ne savait pas vraiment à quoi s'attendre : son père était assis à sa place habituelle, les jambes étendues de devant lui, et sa veste boutonnée jusqu'au cou, nota-t-elle avec soulagement. En dépassant le divan, elle vit que la table était chargée de sandwiches et de gâteaux et que deux grands bols de soupe fumante étaient placés de chaque côté. La vision de toute cette nourriture lui rappela soudain qu'elle mourrait de faim.

« J'aimerais que tu avales ça avant, Emilie » dit doucement Snape en lui tendant une fiole remplie d'un liquide vert.

Potion de régénération d'énergie, pensa la jeune fille qui leva un sourcil interrogateur.

« Malheureusement, je n'aurais pas eu le petit plaisir de te faire avaler une potion douteuse, étant donné que celle que tu as faite était tout à fait correcte, dit-il avec un petit sourire moqueur, dans une faible tentative de détendre l'atmosphère, avant de reprendre son sérieux en soupirant : je suis désolé que tu aies dû être confrontée… au résultat d'une opération qui a mal tourné. Mais sois certaine que si je le pouvais, j'octroierais sans discuter 150 points à Serdaigle pour avoir gardé ton sang froid et réussi à synchroniser quatre potions, sans m'empoisonner dans le processus », ajouta-t-il d'une voix soudain un peu rauque.

Le cœur battant et les yeux soudain pris de picotements, Emilie articula d'une petite voix :

« J'ai essayé de joindre madame Pomfresh, mais elle n'a pas répondu… »

Snape se pencha vers elle et dit :

« Tu as bien fait. Tu n'aurais jamais dû voir ça. L'espion se racla la gorge et désigna la table de la tête : mange, maintenant, s'il-te-plaît. »

Emilie fixa la table, déglutit et pinça les lèvres, tentant de maîtriser les larmes qui menaçaient de couler d'un instant à l'autre. Snape passa un index sous son menton et découvrit, alarmé, le visage plein de détresse de sa fille. Luttant pour rester calme, il demanda :

« C'est fini, Emilie. Que se passe-t-il ?

-Non, ce n'est pas fini ! cria enfin en pleurant la jeune fille. Qu'est ce que ce sera la prochaine fois ? Est-ce qu'il te tuera ? »

Snape se mordit la lèvre inférieure et dit d'une voix lasse :

« Tu sais que je mourrai un jour, Emilie, non ? Personne n'est éternel.

-Pas comme ça ! hurla Emilie, pas comme ça ! Il y avait, il y avait… hoqueta-t-elle la gorge nouée, incapable de terminer sa phrase.

Snape ne la laissa pas finir mais se leva et alla prendre sa fille contre lui.

« Je te promets que si je parviens à mes fins, je ne mourrai pas ainsi. » déclara-t-il les yeux fermés et d'une voix atone.