« ESTRAGON : (rendu à toute l'horreur de sa situation). Je dormais. (Avec reproche.) Pourquoi tu ne me laisses jamais dormir ?

VLADIMIR : Je me sentais seul.

ESTRAGON : J'ai fait un rêve.

VLADIMIR : Ne le raconte pas !

ESTRAGON : Je rêvais que…

VLADIMIR : NE LE RACONTE PAS !

ESTRAGON : (geste vers l'univers). Celui ci te suffit ? (Silence.) Tu n'es pas gentil, Didi. À qui veux tu que je raconte mes cauchemars privés, sinon à toi ?

VLADIMIR : Qu'ils restent privés. Tu sais bien que je ne supporte pas ça. » - Samuel Beckett, En attendant Godot

Vous avez le droit de garder le silence. Dans le cas contraire, tout ce que vous direz pourra et sera utilisé contre vous devant un tribunal.


Chapitre 35 Cauchemars

Selon la science, en dehors des limites de l'univers connu, il n'y a pas de notion de temps.

Voilà ce que je ressens ces jours-ci. Piégée en dehors de l'univers connu. Sans la notion du temps.

Pas de jour ni de nuit. Aucune notion des heures, des minutes ou des secondes.

La notion étrange du temps n'existe plus pour moi.

Je ne sais pas depuis combien de temps je suis prisonnière ici. Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé depuis que j'ai vu le ciel pour la dernière fois.

Je ne connais plus qu'une chose : la routine. Je me lève. Je fais mes corvées. Je mange, je me lave, puis Lucius vient me voir, et puis je vais dormir.

Et ensuite je me réveille, et la routine recommence.

A cause de ce manque de gestion du temps, je ne sais même plus combien de temps s'est écoulé depuis que j'ai vu Ron. Depuis que je lui ai brisé le cœur en deux, et ruiné tout ce qui aurait pu y avoir entre nous deux.

Je ne l'ai pas revu depuis. Nous n'avons plus jamais eu de corvées en commun.

Je suis inquiète pour lui. Je suis toujours inquiète pour lui, mais personne ne voudra jamais me dire ce qu'il devient, ou comment il va.

La seule personne que j'ose questionner est Lucius, mais il ne m'a rien dit. Après tout ce qui s'est passé, je pense qu'il se sent encore menacé par Ron. Non pas parce qu'il voit Ron comme un rival dans… dans ce sens. Non je pense que c'est parce qu'il sait que Ron peut m'offrir quelque chose que lui ne pourra jamais. Il peut m'offrir l'amour.

Ou il aurait pu m'offrir l'amour, si j'ose dire.

Le bras de Lucius se resserre autour de moi, nos peaux glissantes et pleines de sueur se collant l'une à l'autre, alors qu'il me tire pour me rapprocher de lui.

Il me laisse toujours dormir avec lui depuis ces derniers jours. Il est seulement extrêmement prudent à me ramener dans ma chambre avant que le jour ne se lève…

Enfin, je suppose que c'est le jour qui se lève dans le monde extérieur…

Dans le monde réel.

Je pense qu'il est endormi. Sa respiration est régulière. Souple, stable…

Le chanceux. Ca doit être facile de bien dormir lorsque vous n'avez aucune conscience.

Je soupire, appuyant mon front contre son torse nu, et je me déplace plus près de lui, les draps du lit s'emmêlant entre mes jambes.

Et je vois une fille dans l'obscurité. Une belle et douce jeune fille, toute seule dans le noir… Il y a un serpent présent aussi. Un python noir et vert aussi épais qu'un tronc d'arbre, et il glisse et serpente silencieusement vers elle… Mais elle sourit allègrement au serpent, l'invitant d'un air engageant, et j'essaie de lui lancer un avertissement mais elle ne peut pas m'entendre... Et l'horrible chose l'approche, lui souriant en retour, mais les serpents ne peuvent pas sourire, si ?... Celui-ci le peut… Et elle lui sourit encore, et la bouche du serpent s'ouvre, et il bondit et tout ce qu'elle peut faire est de céder, elle paraît si belle, si jeune, si innocente… Mais elle sourit. Elle sourit alors même qu'elle est dévorée toute crue…

Je commence à me réveiller, m'agitant dans mon sommeil… Est-ce que je me suis vraiment endormie ?

Je sors de profondes respirations pour essayer de calmer mon cœur qui bat frénétiquement.

Je n'ai pas fait de rêves normaux depuis des lustres. Le mot rêve est censé sonner agréablement… Le fait de rêver nous englobe dans un doux monde insouciant dont on ne veut pas sortir.

Je ne fais plus de rêves. Les cauchemars sont tout ce que j'ai aujourd'hui.

Le bras de Lucius est toujours serré autour de ma taille tandis qu'il soupire dans son sommeil.


Je brosse le sol de la salle à manger par de longs mouvements lents et méthodiques.

Je ne sais pas pourquoi ils prennent la peine de me faire faire ça. Cette maison est presque impeccable maintenant, grâce aux heures de travail que nous avons fait Ron et moi.

Mais bon, je suppose qu'ils veulent nous donner quelque chose à faire pour ne pas qu'on meurt d'ennui. Ils ont besoin qu'on garde la forme et la santé, n'est-ce pas ?

En tout cas, je l'espère.

Je ne sais pas ce qu'ils ont demandé à Ron ces jours-ci. Il ne partage jamais ses corvées avec moi. Et je sais exactement qui il faut blâmer pour cela.

Je dirige mon regard pour examiner Lucius. Il est assis à table avec Drago et Avery. Ils sont tous les trois penchés sur ce qui semble être des cartes, parlant de quelque chose qu'ils devront faire ce soir pour le compte de Voldemort. Quelque chose qu'on leur a demandé d'organiser.

Je ne sais pas vraiment ce qu'ils planifient, parce que j'essaie de ne pas écouter ce qu'ils disent. Je laisse ma propre lâcheté bloquer mes oreilles. Je ne veux pas savoir ce que fait Lucius pour le compte de son maitre. Ca ne rendrait les choses que plus difficiles encore.

Il paraît si calme, si concentré alors qu'il parle avec son collègue et son fils. Il m'ignore, ce qui me dérange plus que ca ne devrait. Après tout, il doit garder les apparences face à son fils et à Avery.

Mais pourtant… je le hais pour ça. Je déteste la façon qu'il a de m'ignorer. Aussi facilement que s'il éteignait une simple ampoule.

Comment peut-il juste prétendre qu'il ne ressent rien pour moi ? Comment peut-il continuer à montrer qu'il ne s'intéresse pas à moi, après la façon dont il a réagi avec Ron la dernière fois que nous l'avons vu ?

J'aimerais le tuer pour ce qu'il a fait. J'aimerais le tuer pour avoir mis Ron en pièces, simplement parce qu'il est quelqu'un d'important pour moi.

Le regard de Lucius se lève lentement, et ses yeux se verrouillent une seconde sur les miens.

Son expression ne change pas, même pour une seconde. Il est toujours calme, toujours concentré tandis que ses yeux reposent sur moi, à l'insu de quiconque.

Je baisse hâtivement le regard, regardant la brosse frotter le plancher. Je ne veux donner à quiconque l'opportunité de soupçonner quelque chose. Nous sommes déjà posés sur de la glace assez fine, et Ron le sait déjà…

Mon Dieu, combien de temps cela peut-il vraiment durer ?

« Si nous arrivons par le Nord du village, ils ne seront pas en mesure de nous voir avant qu'il ne soit trop tard » dit Lucius d'une voix trainante, pas à moi mais à Avery. « Ils n'ont apparemment pas de barrières anti transplanage sur leur maison, nous pourrons donc entrer par l'extérieur. »

Il est si calme en parlant de la mission horrible qu'il doit certainement effectuer. Tellement froid, parce que ça n'a aucune importance pour lui, aucune. C'est comme une simple journée de bureau pour lui.

« Combien d'entre eux sont là-bas ? » demande Avery.

« Quatre, y compris leurs deux enfants » répond Lucius avec désinvolture. « C'est un sorcier talentueux, je l'ai déjà vu se battre, et je dois admettre que j'ai été impressionné. Mais entre nous, je pense que nous réussirons facilement à le maitriser sans trop de lutte. »

Je regarde les brins de la brosse s'infiltrer dans les fissures de la pierre, balayant la poussière inexistante. Je ne vais pas me concentrer sur ce qu'ils disent. Je ne veux pas savoir quelles choses horribles ils doivent faire pour Voldemort.

Mais ignorer les paroles ne les fait pas disparaître. J'aimerais seulement que cela soit possible.

« Et qu'en est-il de sa femme ? » demande à nouveau Avery. Il semble que Lucius soit responsable de la petite expédition qu'ils envisagent. « Est-ce qu'elle peut nous causer des problèmes ? »

« J'en doute » continue Lucius. « Ce n'est qu'une Sang-de-Bourbe. »

Je m'arrête une seconde, avant de continuer à brosser, plus lentement que je ne le faisais avant.

Concentre toi. Regarde le sol. Ne le regarde pas, ne l'écoute pas…

Mais il est difficile de ne pas écouter, surtout face à la prochaine question de Avery.

« Et les enfants ? » dit-il. « Sont-ils assez vieux pour se battre ? »

Mon sang se glace. Les enfants ?

« Non » répond Lucius. « De ce que j'ai compris, ils ne sont même pas encore à Poudlard. »

La nausée commence à se faire sentir dans mon estomac.

« Et ils vont avoir le même destin que leurs parents, n'est-ce pas ? »

« Le Seigneur des Ténèbres a dit qu'il n'y aurait pas de survivant » dit Lucius de façon indifférente, en réponse à la question de Avery.

Je lève mon regard, mes intestins se retournant comme s'ils étaient coincés dans une machine à laver. Je ne peux pas m'en empêcher. Je dois savoir. Comment sa voix peut-elle paraître si indifférente ?

Mais il est assis là, paraissant totalement calme et concentré comme à sa saloperie d'habitude, et il ne se soucie pas de savoir qu'il va devoir assassiner des enfants innocents.

Oh mon Dieu, quel genre de monstre est-il ?

« Donc… » Drago prend la parole. Il est pale. Plus pale que d'habitude si je peux le dire. « Donc les jeunes… les enfants je veux dire, on va devoir les… »

Lucius le regarde, et Drago semble trembler sous le regard impérieux de son père. Sa bouche se ferme comme un piège, et son visage rosit légèrement.

Je regarde désespérément Lucius, mais il roule juste des yeux vers Avery, qui ricane, et ils ne se soucient pas, aucun des deux, et je savais qu'il était un monstre, bien sur que je le savais, mais il ne peut pas… oh, il ne peut simplement pas…

« Vous ne pouvez pas faire ça ! » Les mots m'échappent et sortent de ma bouche avant même que je n'ai le temps d'y penser.

Ils lèvent tous les trois leurs têtes pour me regarder, tous arborant le même regard d'incrédulité.

Je me sens mal à l'aise sous leurs regards, mais je ne baisse pas les yeux.

Je regarde Lucius, parlant plus pour lui que pour les deux autres. Je sais que lui, au moins, doit avoir une sorte de sentiment humain en lui. Je le sais par la façon qu'il a de me tenir la nuit, si proche de lui que je le soupçonne quelque fois d'être prêt à vendre son âme pour me garder près de lui.

Mais ses yeux sont rétrécis. D'avertissement. Un froid et clair avertissement pour que je me taise et que je laisse les choses se faire, mais… Comment le pourrais-je ?

« Il y a-t-il quelque chose qui ne va pas, Miss Granger ? » demande Avery, un sourire froid sur ses lèvres.

Lucius a le regard braqué sur moi, me disant de me taire aussi clairement que s'il me hurlait dessus, mais je ne peux pas laisser ça, je ne peux pas !

Je prends une grande respiration.

« Vous ne pouvez pas… Vous ne pouvez pas tuer des enfants ! » je dis, ma voix s'étendant dans un murmure de désespoir.

Ce sourire glacial ne lâche pas les lèvres de Avery. Mais le regard de Drago se déplace vers le sol. Il paraît misérable et honteux. Comme un petit garçon pris en faute par sa mère.

Et Lucius… Lucius a un regard qui montre qu'il voudrait me crier dessus. Je sais qu'il le ferait si nous étions seuls.

Mais il ne peut pas. Il ne peut leur donner aucune raison de le soupçonner…

« Oh croyez-moi, nous pouvons faire exactement ce que nous voulons » dit Avery d'une voix trainante. « Ce n'est pas une tâche difficile après tout- »

« Mais ce sont des enfants ! » Mes mots sont durs et hystériques.

« Ils ne sont que des Sangs Mêlés » rétorque froidement Avery.

J'ouvre la bouche et la referme à nouveau. Je balaie désespérément mon regard vers Lucius, voulant le faire réagir. Voulant qu'il se haïsse pour cela, parce qu'il peut surement voir maintenant, qu'un Sang Mêlé, un Sang Pur ou un Sang-de-Bourbe, est en fait la même chose, que ça ne compte pas vraiment…

Mais non, bien sur qu'il ne pense pas cela. Ses yeux sont froids comme jamais.

Merde.

« Retournez à votre travail, Sang-de-Bourbe » il marmonne avant de baisser la tête pour étudier à nouveau les cartes, me faisant taire comme il le fait à chaque fois que nous ne sommes pas seuls.

Je serre durement les lèvres et regarde le sol. Je peux sentir les larmes bouillantes de rage et de frustration dans mes yeux, parce que c'est horrible, tellement horrible, mais il n'y a rien que je puisse faire pour stopper ça, rien que je puisse faire pour changer son état d'esprit, parce qu'il est si éloigné de moi que rien ne sera jamais en mesure de le changer.

Et ces enfants… Oh mon Dieu, ces pauvres enfants. C'est tellement… tellement horrible !

Il a probablement fait pire que ça avant. Tu as choisi de vivre dans l'ignorance, tu te rappelles ? Tu as choisi de fermer les yeux sur ce qu'il est.

Mais… Mais je…

« Tu ne sembles pas très heureux à la perspective de ce petit voyage, Drago » dit Avery.

Je peux entendre Drago déglutir durement, même d'où je suis. Je lève mon regard durant une seconde pour voir que son visage est si blanc qu'il paraît presque vert.

« N-Non » il balbutie. « Non, je vais bien. Vraiment. »

Mais il n'a pas l'air bien du tout. Il semble presque sur le point de vomir.

Il semble que l'idée d'assassiner des enfants ne lui convienne pas tant que ça, finalement.

Si ni Lucius, ni Avery ne veulent m'écouter, peut être que Drago le voudra.

« Tu n'as pas à faire ça, Drago » je dis rapidement avant que quiconque ne puisse m'arrêter. « Ce n'est pas juste, tu le sais- »

Je sens un coup de fouet me bruler le visage. Je gémis, m'accrochant à ma joue, les larmes aux yeux.

Lucius a sa baguette pointée sur moi, les yeux rétrécis. Et ce regard me montre tout ce que je veux savoir.

Je vous ai blessé pour votre propre bien. Vous n'avez pas tenu compte de mon avertissement visuel, en voici donc un physique.

Mais bien sur, ce n'est pas ce qu'il dit. C'est ce que je devine qu'il aimerait me dire.

« Je ne vous le dirais pas une nouvelle fois, Sang-de-Bourbe » il marmonne. « Retournez à votre travail, et ne vous mêlez pas de ce qui ne vous concerne pas. Pensez-vous vraiment avoir le pouvoir de changer nos esprits face aux ordres que nous a donné le Seigneur des Ténèbres en personne? »

Je serre les lèvres et fixe le sol, me forçant à continuer de travailler. Je dois être stupide, si stupide. Stupide de penser qu'il peut changer, ou que je puisse le changer.

Oh, ces pauvres enfants…

Mais qu'est-ce que je peux faire ?

Je dois être capable de faire quelque chose !

Et quoi, exactement ?

« Si tu es si opposé à cette idée Drago, alors tu peux rester ici ce soir » dit négligemment Lucius.

Il y a une longue pause, et lorsque Drago se met à parler, je peux entendre le ressentiment qui filtre à travers ses paroles, mais il ne va pas contre la proposition de Lucius.

« Merci, Père. »

Je m'arrête une seconde, avant de continuer mon brossage, raclant furieusement la brosse sur le sol.

« Tu devras prendre ton courage à deux mains un jour, tu sais bien ça ? » dit Lucius d'une voix presque dédaigneuse.

Une autre longue pause, et lorsque la réponse arrive, la voix est maussade.

« Oui Père. »

C'est alors que ce sentiment de pitié déjà ressenti pour Drago refait surface. Je ne sais pas pourquoi, mais j'aimerais ne pas ressentir ça. C'est juste… Il essaye toujours de faire plaisir à Lucius, mais il n'en fait jamais assez pour lui.

Ironiquement, je pense que si Drago lui résistait enfin, alors Lucius finirait par le respecter. Après tout, n'a-t-il pas commencé à me respecter pour cette raison ? Qu'a-t-il dit il y a déjà longtemps ? Je pourrais presque avoir du respect pour vous

Et c'est parce que je lui résistais. Il est tellement habitué à avoir des gens qui font tout ce qu'il leur dit. Ca doit probablement être rafraîchissant pour lui d'avoir enfin quelque chose à combattre.

Avery fait entendre un doux rire musical. C'est comme si des ongles aiguisés parcouraient un tableau noir…

« Ne t'inquiète pas, Lucius » dit-il d'une voix trainante. « Peut être que nous pourrions trouver quelqu'un d'autre pour nous aider. Peut être que ça ne dérangerait pas trop les Weasley de nous aider ce soir, s'ils ne sont pas trop occupés. »

Je me congèle sur place, de la glace colmatant mes veines.

Non. Non.

Ma tête se redresse, et j'aperçois Lucius fixer durement la carte devant lui, sans regarder Avery, mais je peux voir la fermeté de sa mâchoire. Il semble réfléchir rapidement, et je sais pourquoi. Il peut bien haïr les Weasley avec passion, mais il n'a surement pas oublié que Ron doit garder le secret pour nous…

« Je pense que les choses iraient un peu trop loin » il marmonne d'une voix admirablement nonchalante. « Après tout, nous ne voulons pas les pousser à la rébellion, si ? Pas après qu'ils aient fait la preuve de leur utilité à notre cause. »

Avery ricane, donnant à Lucius un regard en coin sournois.

« Le Seigneur des Ténèbres m'a dit qu'ils pourraient déjà être tentés de se rebeller. »

La respiration semble soudain très difficile pour moi.

Les Weasley ne feraient pas… Je ne peux pas y croire. Ils risqueraient la vie de Ron, ils ne pourraient pas !

Avery doit mentir.

Mais quelle raison aurait-il de mentir ?

Ca ne fait rien. Tout ce que je sais c'est qu'ils –

« Qu'entends-tu par là ? » marmonne Lucius d'une voix très calme.

Avery hausse les épaules, regardant ses ongles nonchalamment.

Mais il y a quelque chose… quelque chose qui cloche là dedans. Avery ne semble pas être le genre de personne à dire quelque chose si ça n'a pas de but précis. Les conversations futiles ne semblent pas être la base de son état d'esprit.

« Apparemment, ce que j'ai essayé d'obtenir entre le garçon et sa sœur n'a pas vraiment marché sur eux » dit-il. « Ils ont depuis été quelque peu… réticents à suivre nos ordres. »

Oh mon Dieu. Oh mon Dieu. Je… Je ne sais pas quoi penser.

J'entends Lucius aspirer son souffle, mais il ne lève même pas les yeux de la carte lorsqu'il parle.

« Je t'avais dit que ce plan était une mauvaise idée » il marmonne.

Avery respire un petit rire.

« Le Seigneur des Ténèbres pensait bien que leur utilisation serait limitée » dit-il, sa voix parfaitement et totalement calme. « Il disait l'autre jour que le garçon pourrait peut être être utilisé d'une meilleure façon. »

Je sens mon front se plisser dans un froncement de sourcils. De quoi parle-t-il ?

Mais Lucius lève lentement la tête, regardant comme s'il ne savait que trop bien ce que Avery voulait dire.

Drago cependant, semble tout aussi confus que moi.

Les lèvres minces de Avery se recourbent dans le plus petit des sourires.

« Il ne pense pas l'utiliser ? » dit Lucius. « Si Potter n'est pas venu secourir la Sang-de-Bourbe, il ne viendra surement pas pour Weasley. »

De la peur glacée commence à ramper dans mes veines, face à la compréhension qui apparaît lentement en moi.

Lucius semble cependant avoir compris bien avant moi. Son visage est rigide, comme il l'est toujours lorsqu'il essaye de cacher ses émotions.

« Pour être honnête Lucius, je ne pense pas qu'il sache vraiment ce qu'il faut faire » dit Avery d'une voix trainante, et je ne peux pas m'empêcher de me demander jusqu'à quel point il avait planifié cette conversation. Il y a une sorte de… désinvolture forcée dans ses paroles. « Son plan d'utiliser la Sang-de-Bourbe pour atteindre Potter a déjà échoué deux fois. Il semble qu'il se soucie moins de la fille que ce que le Seigneur des Ténèbres avait envisagé. »

Je serre durement la brosse, sentant la douleur se creuser dans mon cœur comme un couteau. De la douleur, parce que je ne peux pas me dire que ce n'est pas vrai, plus maintenant. Harry m'a laissé tombé par deux fois. Je sais qu'il ne peut pas me placer au dessus du reste du monde sorcier mais… mais ça fait encore mal.

« Il commence à se demander si le jeune Weasley ne serait pas plus efficace pour attirer Potter » continue Avery. « Nous avons su par plusieurs sources qu'il était plus proche de Weasley que de la Sang-de-Bourbe. »

« C'est vrai » intervient Drago. « On ne les voyait jamais l'un sans l'autre. C'était pathétique, vraiment. »

Et mon estomac se serre à nouveau. Je sais que Harry était plus proche de Ron, je l'ai toujours su, mais… Mais ça n'empêche pas que ça me blesse.

« En effet. Et donc… » dit Avery en étirant ses bras en face de lui de façon nonchalante, « il ne faudra pas longtemps avant que tu n'aies enfin à te débarrasser d'elle, Lucius. Après tout, si elle n'est plus d'aucune utilité pour nous, elle ne peut être qu'un fardeau pour toi. J'imagine que tu seras heureux de te débarrasser d'elle. »

J'avale durement. Avery… il sait ! Ou il suspecte, du moins. Il suspecte forcement.

Et Lucius… Oh mon Dieu, il va devoir me tuer. Il n'aura pas le choix. Ca sera sa vie ou la mienne.

Son visage est blanc. Il regarde la carte, mais sans vraiment la voir. Son regard est fixe et sombre. Ses articulations sont blanches alors que ses doigts s'enfoncent dans le bureau.

Avery et Drago le regardent tous deux, mais Drago le regarde en quelque sorte plus attentivement. Il fronce profondément les sourcils, le regardant comme si la réaction de son père n'avait aucun sens pour lui.

Il déplace durant une seconde son regard vers moi, le regard accusateur et profondément suspicieux, avant qu'il ne se tourne une fois de plus vers son père. Il tend provisoirement le bras, posant sa main sur le bras de Lucius.

« Père ? »

Lucius se lève soudainement, sa chaise crissant sur le plancher.

Je retiens mon souffle, tremblante.

Il porte sa main à ses yeux pendant quelques instants, avant que son visage ne redevienne calme à nouveau. Gelé.

« Pardonnez moi un instant » il marmonne, ses lèvres bougeant à peine. « Je dois organiser les derniers préparatifs pour ce soir. »

Sans même attendre une réponse, il se retourne et traverse la salle, claquant la porte derrière lui.

Et puis il y a le silence.

Tremblante, je tourne mon visage vers Drago et Avery. Rien n'a de sens. Je me sens engourdie, perdue…

C'est seulement lorsque la réalisation de ce qu'il vient de se passer me transperce, que je commence à véritablement trembler.

Drago me regarde avec un visage plein de suspicion et de haine. On dirait qu'il voudrait me voir souffrir lentement et surement pour ce que j'ai fait. Il savait que son père se souciait de moi, bien sur qu'il le savait, mais la situation le lui a une fois de plus rappelé, et je sais qu'il ne le supporte pas.

Avery se contente de me sourire froidement. C'est un horrible sourire. Conspirateur. Comme si lui et moi étions dans le secret, en quelque sorte.

Je frissonne. Il sait…

Oh mon Dieu.

« N'avez-vous pas un travail à faire, Sang-de-Bourbe ? » il demande froidement.

Et parce que je n'ai pas le choix, je baisse la tête, frottant rapidement la brosse contre le sol, essayant d'arrêter le battement des pensées confuses qui tourbillonnent dans ma tête.


Je suis assise sur mon lit, mes genoux pliés jusqu'à mon menton, ma tête reposant sur eux, regardant ma chambre sans vraiment la voir.

Il ne sera pas ici avant tard ce soir. Je le sais. Il est toujours tard lorsqu'il a une tache à accomplir pour Voldemort.

Et lorsqu'il revient, ses mains sont souillées du sang des enfants.

Il doit l'avoir fait maintenant. Il a dû faire son travail. Pour servir ses oh-si-importants idéaux par le meurtre et la torture.

Ca me rend malade rien que d'y penser.

Comment peut-il faire ça ?

C'est un monstre. Tu le sais. Tu l'as toujours su.

Et Avery… Mon Dieu, je ne sais pas quoi penser de lui.

Il sait. Ou alors il soupçonne… Et Lucius a confirmé ses soupçons aujourd'hui…

Enfin, non, il n'a pas vraiment confirmé qu'il couchait avec moi. Tout ce qu'il a confirmé, c'est qu'il se souciait de moi, et Voldemort a déjà compris ça, n'est-ce pas ? Il l'a déjà dit, lorsqu'il m'avait demandé de diner avec lui il y a longtemps.

J'ai besoin que Lucius revienne. J'ai besoin de lui parler de ça, de voir ce qu'on va bien pouvoir faire concernant Avery. J'aimerais tellement qu'il rentre…

Mais il va avoir du sang d'enfants sur ses mains…

La porte s'ouvre.

Je lève ma tête, mon front plissé dans un froncement de sourcils. Il revient tôt.

Ses ordres ont dû être faciles à réaliser s'il a fini si rapidement.

Je vais le tuer pour ce qu'il a fait ce soir. Je vais lui dire qu'il peut bien aller en Enfer s'il pense que je vais le laisser me toucher après ce qu'il a fait…

Mais ce n'est pas lui qui pénètre dans ma chambre.

C'est son fils.

Mon cœur s'arrête.

Il rentre dans ma chambre, fermant la porte et la verrouillant intelligemment derrière lui.

Et puis il lève la tête pour me regarder.

Je me contente de le regarder sans comprendre pendant quelques instants, gelée de stupéfaction.

Ses yeux sont rétrécis, mais son visage est dur comme la pierre. Tout comme son père lorsqu'il est résolu à faire quelque chose.

Oh mon Dieu, qu'est-ce qu'il veut ?

Je me redresse à la hâte face à lui, parce que je ne sais pas pourquoi il est ici, et il ne me terrifie pas comme son père, mais ça ne signifie pas qu'il ne me fait pas peur.

Non. Ses soupçons me font peur. Je ne vais pas avoir peur de Drago Malefoy.

J'attrape le pli de ma robe entre mes doigts, espérant qu'il ne puisse pas voir mes ongles déchirant presque le tissu sous la terreur.

Non. Je ne suis pas terrifiée par Drago. Je refuse d'avoir peur d'un garçon qui n'était rien d'autre qu'une brute à l'école.

Je suis terrifiée par ce qu'il pourrait découvrir, c'est tout.

« Qu'est-ce que… » Les mots ne viennent pas facilement. Ils restent coincés dans ma gorge. « Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Sa bouche se tord. Avant, ce mouvement m'aurait fait penser à une grimace, mais plus maintenant. Aujourd'hui, l'expression qu'il porte me rappelle l'étrange sourire amer que je vois si souvent sur le visage de Lucius.

« Je pense que la vraie question est : qu'est-ce que toi, tu fais ici ? Ou, » Sa bouche se tord plus désagréablement, « qu'est-ce que tu fais encore ici, je devrais dire. »

Sa baguette est serrée dans sa main. Ses articulations sont blanches.

Je dois arrêter de trembler. Je dois retrouver mon calme.

Ses lèvres sont recroquevillées sous l'aversion.

« Pourquoi, alors que tu aurais dû disparaître depuis longtemps déjà, es-tu encore à trainer ici ? » il demande, sa voix un peu plus forte qu'un chuchotement.

J'avale difficilement alors qu'il s'approche plus près de moi.

Ses yeux sont perçants, irrationnels. Presque aussi perçants que ceux de son père. Il me regarde intensément, et il paraît tellement similaire à son père ces jours-ci. Leur ascendance serait impossible à oublier.

Seul le regard qu'il me lance est différent de celui de son père. Il est tout aussi intense, mais d'une manière totalement différente.

« Tu ne pourrais pas simplement… disparaître » il marmonne sombrement. « Et tu étais censée le faire. J'ai été plusieurs fois certain que tu allais nous quitter, nous laisser en paix. La nuit où nous sommes allés à la maison des Weasley, et le soir après le repas de fête. Mais à chaque fois… »

Sa main se dirige dans la poche de sa cape, et j'entends un bruit infime de cliquetis. Un tintement de verre.

Je commence à trembler. Oh non, oh non, ça ne peut pas être…

Il ne peut pas… Il ne peut pas avoir ça avec lui, il ne peut pas ! Je n'aurais aucune chance.

Oh mon Dieu, s'il vous plait, aidez moi !

Fais le parler. Pour l'amour de Dieu, fais le parler.

« Je ne sais pas pourquoi- » je commence, mais il me coupe la parole.

« Oh, mais moi je sais pourquoi » dit-il sans ménagement. « C'est parce que mon père était toujours là pour te sauver. Pour s'occuper de toi parce que tu étais trop faible pour le faire toi même. » Il s'arrête, ses traits se crispant de dégout. « Pour être sur que tu ne pourrais jamais le quitter, même pour quelques instants. »

Oh doux Jesus, c'est affreux. Je dois me sortir de là !

J'avale difficilement, et j'improvise. « Il fait juste son devoir, c'est tout. Voldemort a besoin que je reste en vie- »

« Non » réagit Drago, perdant durant quelques secondes son sang-froid. « Non, tu sais bien que ce n'est pas vrai. Tu as entendu ce que Avery a dit ce matin. Ne me prends pas pour un idiot. Ca fait sept ans que tu me traites comme tel, alors maintenant- »

Il s'arrête, prenant une profonde inspiration.

Je ne peux respirer sous la peur.

Ses yeux se rétrécissent alors qu'il me regarde, comme s'il envisageait quelque chose, quelque chose qui le dégoute et le révolte.

« Dis moi, Granger » il marmonne vicieux et venimeux. « On se connaît depuis… quoi, sept ans, c'est ça ? Je crois que tu pourrais au moins être honnête avec moi. »

Silence.

Mon cœur ne bat plus. Je le jure, il s'est arrêté de battre !

C'est une torture. Une pure torture mentale.

« Alors dis moi… » Il avale brutalement, avant qu'il ne se force à continuer. « As-tu toujours voulu baiser mon père ? »

C'est comme un coup de poing en plein ventre. Je me sens essoufflée, mais je reste où je suis, me sentant malade et nauséeuse.

Oh mon Dieu, faites que cela s'arrête, s'il vous plait…

Mais… non, je ne peux pas lui demander son aide. Je ne crois plus en lui, pourquoi je ne m'en rappelle jamais ?

Je suppose que certaines choses sont difficiles à lâcher.

Le visage de Drago est plissé de dégout, comme si cette simple question lui donnait envie de vomir.

J'ouvre la bouche mais aucun son n'en sort. Que pourrais-je répondre à ça, alors même que rien ne se passait entre moi et Lucius ?

Et puis… je n'ai jamais… je n'ai jamais voulu tout cela. Je n'avais jamais, jamais pensé à Lucius de cette… manière. Je veux dire, c'était le père de Drago, bordel de merde ! Et puis il n'était pas exactement ce qu'on appelle mon type.

« Tu vois, j'ai eu le temps de penser à tout ça » dit-il alors que je ne lui réponds pas. « Et j'ai réfléchi à toutes les fois où tu l'avais rencontré avant ta venue ici. A Fleury et Bott quand on avait douze ans, et la fois au Ministère. Et si je me rappelle bien… lorsqu'on avait quatorze ans, on était dans la même tribune à la coupe du monde de Quidditch, non ? »

J'avale, ma gorge très sèche, et je hoche la tête. Il est inutile de nier cela, n'est-ce pas ? Je sais aussi bien que lui que c'est vrai.

Il hoche la tête en retour, et continue.

« Tu… tu le regardais » il chuchote. « Je l'avais remarqué à l'époque. J'avais trouvé ça un peu étrange. Et il te regardait aussi, n'est-ce pas ? »

Ma respiration est superficielle. Je ne sais pas comment je peux nier cela. C'est vrai que nous nous dévisagions mais… mais il n'y avait rien de tout ça.

Pas de mon côté en tout cas, et puis je suis sure qu'il n'y avait rien de tout ça non plus du côté de Lucius. Après tout, je n'avais que quatorze ans, pour l'amour de Dieu ! J'étais une enfant.

« Et toi… » il semble lutter un instant, comme s'il venait d'avaler quelque chose de particulièrement dégoutant. « Tu as viré au rouge lorsqu'il t'a regardé. Je l'ai remarqué, tu sais. Je t'ai vue. »

Je peux sentir cette même rougeur traverser en ce moment même mon visage. La même rougeur de honte que j'avais ressenti lorsque j'avais vu Lucius me regarder avec dédain quand j'avais tout juste quatorze ans.

Je hais cela, parce que je savais qu'il pensait que je n'étais rien, rien d'autre qu'une sale petite Sang-de-Bourbe pour lui. Il pensait que je n'étais rien, même pas digne d'être de la merde sur ses chaussures, et je l'ai vu dans le regard immonde qu'il m'avait lancé…

Mais ça n'a plus d'importance maintenant. Ce qui importe en ce moment, c'est de faire face à Drago.

« Il n'y avait rien de tout ça » je dis clairement, honnêtement. « J'étais juste embarrassée car je savais qu'il me jugeait pour mon sang, c'est tout. Je te le jure Drago, ça n'a jamais été… jamais été rien d'autre. »

Respire. Tu dois respirer. Ca pourrait bien se passer.

Mais comment ça pourrait bien se passer ?

Ses yeux sont toujours rétrécis alors qu'il se rapproche de moi, plus près, assez près pour me toucher s'il le voulait…

Je vais pleurer, je le sais. Je ne peux même pas respirer sous la peur, et j'ai désespérément besoin de lui pour mettre fin à cette situation, mais il ne semble pas motivé. Ca le ronge comme un cancer depuis bien longtemps maintenant, et il ne va certainement pas arrêter.

« Tu vois, je ne sais pas si je dois te croire ou non » il murmure. Il essaie de garder sa voix calme, mais il échoue lamentablement. « Tu peux promettre et jurer autant que tu veux, mais comment puis-je vraiment savoir si tu dis la vérité ou non ? »

Je retiens mon souffle et je regarde par dessus son épaule, à la recherche d'une sortie. Mais la porte est verrouillée, et il n'y a aucun autre moyen de sortir, et Lucius n'est pas dans la maison… Oh mon Dieu, oh mon Dieu…

Je regarde à nouveau Drago, le dévisageant désespérément avec des larmes de pure crainte dans mes yeux.

« S'il te plait, Drago » je murmure.

Son visage est toujours haineux. Il est totalement indifférent. Les choses sont allées trop loin pour lui pour qu'il se sente désolé pour moi.

« Si tu n'as rien fait de mal, alors tu n'as rien à craindre » dit-il presque… calmement.

Il tire une petite bouteille de verre de sa poche intérieure.

Je me sens brisée en mille morceaux. Je suis stupide, stupide, je le sais, mais je me retourne et essaye de m'échapper par je-ne-sais-où, mais il est trop rapide parce qu'il est trop près de moi, et je sens sa main autour de mon poignet, et…

Je lutte, je lutte de toutes mes forces, mais il me tient, son bras autour de ma taille, me tenant près de lui, si fort que je ne peux plus respirer. J'entends le cliquetis de la bouteille et je le supplie, mais tous les 's'il te plait' ne l'empêcheront plus maintenant…

Des doigts m'agrippent les cheveux et me tirent la tête vers l'arrière, jusqu'à ce que j'ouvre involontairement la bouche et que je sente de petites gouttelettes couler sur ma langue… Une, deux, trois, quatre. Des gouttes froides et insipides, oh mon Dieu non, s'il vous plait, ça ne peut pas arriver…

Mais c'est arrivé.

Qu'est-ce que je vais faire ?

Il libère mes cheveux, me libère, et je tombe en avant, suffocant et toussant. Mes genoux frappent douloureusement le sol de pierres froides, et je tousse et tousse jusqu'à ce que des larmes coulent sur mes joues, et j'essaye de respirer à nouveau, oh mon Dieu, aidez-moi, merde, merde, putain…

Peut être… Peut être que si je continue à tousser…

Mais je peux sentir la sensation d'étouffement s'éteindre. Mon corps se remet de ses émotions, et j'essaye de garder la toux, mais je me force maintenant, et cet effort fait mal, déchirant ma gorge et ma poitrine.

« Tu vois Sang-de-Bourbe, je suis le digne fils de son père » il marmonne d'une voix tremblante. « Il semble ne pas le penser, mais je peux être tout aussi impitoyable que lui lorsque je le veux. Lorsque j'en ai besoin. »

Oh mon Dieu, j'ai besoin de me débarrasser de ce liquide en moi !

Sans même y penser, j'enfonce mes doigts dans ma gorge, profondément, et j'ai un haut le cœur lorsqu'ils touchent la chair pulpeuse du fond de ma gorge, mais je continue à les enfoncer car j'ai besoin de me débarrasser de ce truc, maintenant…

Mais je sens à nouveau une main dans mes cheveux, me déchirant la tête vers l'arrière, et une autre main m'oblige à retirer mes doigts de ma bouche, et je lutte, je lutte, mais il est plus fort. Il a grandi au fil des ans. Je l'oublie toujours. Il a tellement été dans l'ombre de son père que j'en oublie qu'il est un homme adulte maintenant.

« Non, Granger » il siffle. Je lève les yeux vers lui pour les voir flamboyants de fureur. « J'ai attendu trop longtemps, et je veux maintenant connaître la vérité. Je ne peux plus l'ignorer plus longtemps. C'est allé trop loin. »

Des larmes de désespoir coulent de mes yeux, et je gémis.

« S'il te plait Drago, s'il te plait… » je bégaie, mais en vain. Sa main me frappe dans une gifle. Tel père, tel fils.

« Tais-toi et réponds à mes questions ! » il siffle. « Dis-moi, est-ce que mon père t'as baisé ? »

J'avale durement et je serre mes lèvres, mais je sens la vérité bouillonner dans ma poitrine, me monter à la gorge comme du vomi, et c'est comme si j'étais malade, mais être malade serait une bénédiction en comparaison, et avant que je puisse l'arrêter, l'horrible vérité éclate de ma bouche.

« Oui. »

Silence. Je ferme les yeux sous la douleur. Une horrible douleur mentale.

Nous restons immobiles pendant un long moment, sa main m'agrippant les cheveux si durement que j'ai l'impression qu'il va me déchirer le cuir chevelu.

Oh mon Dieu !

Oh mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait ?

Sa main se desserre finalement de mes cheveux, et je tombe sur le sol, sanglotant silencieusement.

Je me sens stupide. Je me sens perdue, vide et engourdie…

Je… je ne sais pas… je ne pouvais pas empêcher ça, je ne pouvais pas…

J'ouvre la bouche, essayant de faire sortir une sorte de déni, une fausse excuse, mais elle ne vient pas. Les mots se bloquent dans ma gorge, m'étouffant, me bâillonnant, jusqu'à ce que je les avale à nouveau.

Oh mon Dieu ! MonDieuMonDieuMonDieuMonDieu …

« Toi… » il bégaie, la voix à peine plus forte qu'un murmure. « Toi… et lui… »

Oh non. Oh, qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi je n'ai pas pu m'en empêcher, pourquoi pourquoi pourquoi ?

Lentement, très lentement, je lève la tête.

Il ne me regarde pas. Il fixe durement le sol.

Son visage contient un monde d'horreur. Il ressemble à un petit garçon qui vient de découvrir que tout ce qu'il a jamais cru, était en fait un mensonge. Le Père Noël, le lapin de Pâques, la petite souris…

Tout cela a disparu. L'a abandonné pour le laisser en pleine obscurité.

Mais il n'y a pas que du désespoir que je peux voir. Il y a de la rage et de la haine. De la haine pour moi, qui a transformé son père en menteur, de la haine pour son menteur de père.

« J'espérais que… » Il semble se parler à lui même. « Mais… et il… »

Il pousse un long et douloureux soupir, toujours fixé sur le sol.

« Ma… Ma mère, elle a dit qu'il ne ferait pas… »

Sa mère. Narcissa ? Il lui a parlé de ses soupçons ?

Non, pas ses soupçons. Ses affirmations. Oh mon Dieu.

Il s'arrête et se détourne de moi pour que je ne puisse plus voir son visage, et je prie Dieu pour que cette horrible situation ne devienne pas encore pire que maintenant.

Mais comment ça pourrait être pire ? Lucius et moi… Je nous ai tous deux condamnés à mort. « Combien de fois ? » il demande, oh combien tranquillement, sans se retourner vers moi.

Et je tente de m'arrêter, j'essaye vraiment, mais c'est comme de l'acide qui me brule l'intérieur de la poitrine, et ça fait mal, si mal de garder la bouche fermée, et avant même que je puisse me rendre compte que ma bouche s'est ouverte, que je suis en train de parler.

« Je ne sais pas » je murmure, et les mots continuent de venir malgré tous mes efforts pour les avaler. « Plein de fois. Je ne les ai pas compté. »

Je m'accroupis sur le côté, perdue dans une mer d'humiliation, sanglotant en silence. Oh mon Dieu, c'est fini. Moi et Lucius… je nous ai tué. Si Drago le sait, alors surement, surement que c'est la fin ?

J'entends un faible bruit, et lorsqu'il parle il semble plus proche qu'il ne l'était précédemment.

Je ne peux plus le regarder. De la honte pure m'oblige à lui cacher mon visage.

« Est-ce que ça s'est passé avant mon arrivée ici ? » Sa voix est frémissante, presque insupportable.

« Non » je dis en secouant la tête sans me déplacer du sol. Je ne vais pas le regarder, je ne peux pas.

Il y a un long silence, finalement interrompu par mon cri de douleur alors que de l'acide invisible me traverse les veines.

« Regarde-moi, espèce de sale Sang-de-Bourbe ! » il siffle.

Et parce que je n'ai pas le choix, je lève la tête pour lui faire face. J'ai l'impression que mon corps est fait de plomb. Même le simple fait de respirer constitue un effort massif.

Sa baguette est pointée sur moi, et je réalise que ses joues sont creusées et sa bouche tremble furieusement de mots silencieux, et je ne l'ai jamais vu ressembler autant à sa tante qu'en ce moment précis.

C'est la première fois que je me sens aussi terrifiée face à Drago Malefoy.

Il prend une profonde respiration.

« Alors… Depuis combien de temps ça se passe dans ce cas ? » il demande furieusement. « Est-ce que tu l'as baisé la nuit du diner de fête ? C'est pour ça que je t'ai retrouvé devant la porte de sa chambre ? »

« Non » je murmure, le Veritaserum me tirant la vérité de la bouche, peu importe comment j'essaie de l'arrêter. « Non, rien ne s'est passé cette nuit là. »

« Alors quand ? » il soulève à nouveau sa baguette vers moi, même s'il doit savoir que c'est inutile. Sous l'influence du Veritaserum, je suis totalement perdue. « Quand est-ce que ça a commencé ? »

Et Dieu aidez-moi, j'essaye toujours de garder le silence, même si je sais que c'est peine perdue. Il sait déjà tout ce qu'il a besoin de savoir.

Mais je devrais surement essayer d'empêcher que les choses ne s'aggravent, non ?

Mais je ne peux pas garder le silence. Le Veritaserum ne me laisse pas faire. Les mots sortent de ma bouche comme une fontaine.

Le Ministère permet-il vraiment à cette horrible potion d'être utilisée en toute légalité ?

« La nuit où toi et Bellatrix m'avez ouvert les poignets » je murmure, sentant les larmes remplir inévitablement mon regard impuissant. « Après qu'il m'ai sauvé de vous deux… C'était juste après ça. »

Son visage se contorsionne sous la rage absolue. Haine, haine, haine. De la haine pour le monde entier.

On dirait qu'il a mordu dans un citron. L'amertume de la connaissance qu'il a lui même poussé son père à coucher avec une Sang-de-Bourbe… On dirait que cette amertume le consume lentement.

Il se retourne, et sa respiration devient de plus en plus irrégulière.

« Tu es… tu es une Sang-de-Bourbe » dit-il, sa voix tendue. « Une sale petite… Toute ma vie il m'a dit… Que de la saleté… »

Je le regarde en silence. Ca n'a plus aucun sens. La peur, la terreur, l'horreur, m'ont totalement englouti.

Tout ce que je sais, c'est que c'est la fin. J'ai tout gâché.

« Je savais… je savais bien qu'il se passait quelque chose » il marmonne, arpentant la pièce furieusement. « Mais il a promis… il m'a juré qu'il n'y avait rien, et j'ai pensé… »

Il s'arrête, portant ses mains à son visage un instant, les pressant sur ses yeux, avant de prendre une profonde respiration et de se tourner vers moi, le visage sévère.

« Qu'est-ce qui te donne le droit, Granger ? » il me demande brutalement. « Comment oses-tu ? Il est marié à ma mère ! »

« Je sais ! » je dis désespérément, sentant la honte me couvrir le corps comme de la boue. « Je sais. Je ne l'ai jamais oublié, Drago. »

Il rit sauvagement, d'un rire sans joie.

« Oh bien sur » dit-il d'un ton sarcastique. « Ca doit être horrible pour toi, de vivre dans une telle culpabilité ! Ma pauvre, tu as vraiment toute ma sympathie ! »

Il prend de profondes respirations furieuses, avant qu'il ne soulève brutalement sa baguette.

« Endoloris ! »

Des couteaux invisibles me transpercent la peau, les muscles et les os, et mon sang bouillonne sous l'acide brulant, et mes poumons sont arrachés de ma poitrine, et ça fait MAL comme rien d'autre, et il est impossible de s'y habituer, jamais, jamais, jamais…

Les cris me déchirent la gorge alors que le sort me quitte, et je me recroqueville tremblante et sanglotante sur le sol.

Ca y est. C'est fini. Drago a découvert la pire chose qu'il pouvait découvrir sur son père, et ce n'est maintenant plus qu'une question de temps, avant qu'il ne raconte à sa tante ou à Avery, ou peut être même à Voldemort lui même…

La glace sur laquelle nous marchions moi et Lucius, a finalement fini par se craqueler, et maintenant il ne nous reste rien d'autre que d'attendre de tomber.

« Espèce de salope » chuchote Drago d'une voix suintante de haine. « Tu… tu n'es qu'une petite salope. »

Les mots me frappent comme un coup de fouet.

Je lève lentement ma tête pour le regarder, mon corps tremblant encore sous le coup du sortilège Doloris.

Drago Malefoy m'a toujours détesté. Je n'ai jamais douté de ça. Dès l'instant où nous nous sommes rencontré, il me détestait. Il me détestait parce que je le battais en classe, et la découverte du statut de mon sang a cimenté cette haine pour toujours.

Mais je n'ai jamais vu autant de dégout dans ses yeux qu'en ce moment. Il semble près à me tuer, me déchirer, me faire saigner jusqu'à la mort pour tout ce que je lui ai fait, à lui, à son père, à sa famille.

Ses yeux sont flamboyants.

« Tu ne vas pas t'en sortir comme ça, Granger » il marmonne furieusement avant de s'arrêter, semblant très pale et presque… terrifié.

Il se tourne alors loin de moi, marchant vers la porte.

« Attend ! » je crie. Je ne sais pas pourquoi. Qu'est-ce que je pourrais dire ou faire pour arranger un peu les choses, pour effacer ce qui vient de se passer ?

Il se tourne vers moi avec un regard de haine pure et absolue. « Pourquoi ? » il demande d'une voix dure. « Est-ce que tu vas essayer de me tourner autour, comme tu as tourné autour de mon père ? » il crie, semblant presque forcené durant quelques secondes.

Je recule involontairement et il se moque, faisant courir ses yeux sur moi avec dédain.

« Ca ne marchera pas avec moi, Sang-de-Bourbe. Je ne suis pas aussi faible que lui ! »

Faible… Je n'aurai jamais pensé entendre un jour Drago traiter son père de faible…

Tu es responsable de ça, Hermione. Est-ce que tu en es fière ?

Peut être que je le suis, d'une certaine façon. Durant Poudlard, j'étais furieuse de voir comment Drago n'arrivait pas à voir son père pour ce qu'il était réellement.

Mais tout ce que je ressens, c'est de la honte. J'ai détruit toutes ses illusions. Et pour lui, ces illusions étaient la plus belle chose au monde. Elles étaient aussi fortes que mes illusions que le monde pouvait changer en bien, que chaque personne avait quelque chose de bon en elle si on y regardait bien.

Lucius a détruit mes illusions, et maintenant j'ai détruit les illusions de son fils.

Je ne sais pas quoi dire ou quoi faire pour arranger les choses. Je ne peux pas lutter contre Drago, pas sans baguette, et rien que je puisse dire pourrait lui faire croire que ce n'est jamais arrivé…

Alors qu'est-ce que je peux faire ?

Il me surveille. Il attend ce que j'ai à dire. Mais son visage est dur, et je sais qu'il ne va pas m'écouter…

Mais je dois essayer.

« Il ne voulait pas ça, Drago » je chuchote, mon visage brulant d'humiliation. « Il se déteste pour ce qu'il fait, il se déteste vraiment. Tu dois me croire. »

Il doit savoir que je ne mens pas. Je ne le peux pas, pas après le Veritaserum.

Son visage se crispe une seconde, réagissant à mes paroles, mais il chasse brusquement toute émotion de son visage. Encore une chose qu'il a essayé de copier sur son père.

Même maintenant, alors même qu'il vient de découvrir que son père est le pire des hypocrites, il essaye encore de lui ressembler.

Il est en train de réussir son ambition. Il devient de plus en plus comme son père au fil des jours qui passent. Je peux le voir dans la rudesse de sa mâchoire, et l'arc de ses sourcils. Il est enfin sur le chemin de l'homme qu'il a toujours voulu être.

Il doit être blessé. Plus que je ne pourrais jamais comprendre. Ca doit être la chose la plus tristement ironique qu'il n'ai jamais connu : découvrir que son père, son idole, l'homme qu'il a essayé d'imiter durant toute sa vie, et que Drago a enfin réussi à imiter, a finalement été changé à jamais par un de ces Sang-de-Bourbe qu'il méprise tant.

Je prends une grande respiration.

« Tu peux bien le détester pour ce qu'il a fait Drago, mais il est toujours ton père » je murmure désespérément. « Si Voldemort découvre ce qu'il a fait, il n'aura aucune chance. »

Ses yeux s'écarquillent, et il semble vouloir dire quelque chose durant quelques secondes.

Il parait désespéré. Deux choix s'imposent à lui : laisser Lucius s'en tirer avec ce qu'il a fait, ou le condamner à mort.

Il semble réfléchir, avant qu'il ne tire sa tête en arrière et crache à mes pieds.

Et avec ce dernier mouvement de dégout absolu, il tourne les talons et marche vers la porte, la faisant claquer derrière lui.

Mais il n'oublie pas de la verrouiller cette fois-ci.