« Viens encore à moi dans mes rêves, que je puisse vivre
A nouveau ma véritable vie, bien qu'elle soit froide comme la mort :
Viens encore à moi dans mes rêves, que je puisse sentir
Ma respiration, mon souffle, mon pouls :
Parle-moi doucement, parle-moi tout bas,
Comme il y a longtemps, mon amour, il y a si longtemps. « - Christina Rossetti,Echo
Chapitre 38 Blessures incurables
Je reste éveillée dans le noir. Seule une nouvelle fois, pour la dixième nuit consécutive.
Comment puis-je vraiment savoir que c'est la dixième nuit consécutive ? Très simple : je les ai compté. Que c'est pathétique…
Lorsqu'il m'a quitté, j'étais convaincue qu'il reviendrait. Je ne suis pas allée me coucher ce soir là, parce que j'étais certaine qu'il allait revenir à tout moment.
J'ai attendu un long moment. Trop longtemps. Ce n'est que lorsque Bellatrix est venue dans ma chambre pour m'amener faire mes corvées de la journée que j'ai réalisé que la nuit était passée.
Et la nuit suivante, je l'ai attendu à nouveau. Et puis la nuit d'après.
Mais il n'est pas revenu, peu importe à quel point je l'espérais.
Je commence à me demander s'il reviendra vraiment.
Je le hais pour ça. Je le hais de me laisser si seule, de m'avoir enlevé la seule chose qui comblait mon existence. Sa faiblesse pour moi est devenue mon salut. Elle est devenu la seule chose qui me permettait de vivre. Elle m'a redonné une raison de vivre. S'il pouvait renoncer à tout pour moi, alors cela signifiait que je n'étais pas la moins que rien sans valeur qu'il voulait tellement me faire croire.
Et je le déteste pour m'avoir enlevé cela.
Mais dans le même temps, je sais qu'il traverse exactement le même enfer que moi. La même sensation insupportable, l'agonie meurtrière que je ressens chaque jour. Et tout ça pour moi. Il ferait n'importe quoi pour moi, n'importe quoi.
Mais c'est tellement dur. Il ne vient même plus me voir. C'est toujours quelqu'un d'autre qui m'amène faire mes corvées, ou qui m'apporte de la nourriture.
Je le vois de temps en temps cependant. Aucun de nous ne pouvons nous en empêcher. Il sera parfois dans la salle que je dois nettoyer, ou bien il passera dans le couloir. Toujours sans me regarder. Refusant toujours de me regarder.
Mon âme en est brisée à chaque fois.
Chaque nuit lorsque je vais au lit, je suis tellement anéantie par la nostalgie que je ne m'endors jamais instantanément. Je ne dors pas, je passe mon temps à espérer. J'espère encore et toujours.
Il semble que je n'ai pas encore appris à renoncer à l'espoir après tout.
Je ne peux pas dormir. Je ne peux plus dormir. Chaque nuit, je reste couchée là, éveillée, en alerte, chaque bruissement d'air ou grincement du plancher allumant chaque nerf de mon corps.
Mais il ne s'agit jamais de ce que j'espère.
Il m'a laissé toute seule, et tout ce que j'ai aujourd'hui, c'est le vide froid et sombre de ma chambre.
Parfois, je dois me forcer à me rappeler que je suis toujours en vie, que mon cœur bat encore, que mon sang est encore chaud. Je ne suis pas vraiment morte. J'en ai seulement l'impression.
Mais je n'en retire aucun réconfort. Peut être que si je voulais continuer à vivre, j'en serai capable, mais je n'en ai pas envie.
Je ne peux plus.
Aïe !
Je me redresse en haletant fortement, me frottant lentement l'estomac avant de prendre de profondes respirations saccadées.
La douleur disparaît après un certain temps.
Je me retourne brusquement et marche rapidement vers la salle de bain, fermant la porte derrière moi et relevant ma robe pour regarder s'il s'agit de ce que je pense (de ce que j'espère)…
Mais ce n'est pas ça, et je suppose que je devrais en être reconnaissante dans un sens, parce que ça veut dire que je n'aurai pas à user de papier hygiénique en quantité comme j'ai déjà dû le faire à chaque fois que ça arrivait.
J'avale durement avant de lisser ma robe et de retourner dans ma chambre.
Calme toi. C'est la faim, c'est tout. Après tout, tu n'as pas mangé aujourd'hui.
Je m'assois devant ma coiffeuse, l'agrippant durement tandis que je regarde le miroir en face de moi, plus pour me distraire qu'autre chose.
Je ne sais même pas qui est cette fille. Je vois un visage pincé, très pale, presque jaune. Des yeux vitreux et fatigués, entourés par des cercles violet de fatigue. Des lèvres blanches et gercées, des cheveux hirsutes.
Mon Dieu, pas étonnant qu'il ne soit pas revenu. Qui voudrait… Qui voudrait de cette chose ?
La porte s'ouvre en un grincement derrière moi.
Je me lève et me retourne vivement, mon cœur bondissant dans ma gorge alors que j'aperçois une peau pale et des cheveux blonds presque blancs…
Mais ce n'est pas lui. C'est son fils.
Je me rassois lourdement sur ma chaise, lâchant mon souffle dans la précipitation.
Mais je sais que tout va bien. Il ne peut se souvenir de rien concernant la dernière fois que je l'ai vu. Je le sais, à cause de la façon dont il me regarde. Avec son aversion habituelle, mais non pas avec la haine pure et absolue que je voyais sur son visage lorsqu'il me regardait la dernière fois.
Ses yeux se rétrécissent. « Qu'est-ce que tu regardes comme ça ? » dit-il d'une voix trainante.
Je secoue la tête. « Rien. »
Il dirige son regard vers moi en ricanant.
« Tu as vraiment une mine horrible » il ricane. « Tu devrais vraiment commencer à prendre un peu plus soin de toi même. »
Je ne dis rien. Quel serait l'intérêt ?
Il lève ses sourcils. « Rien à dire, Sang-de-Bourbe ? » dit-il d'une voix trainante. « C'est bien la première fois en sept ans. »
Je me déteste de le laisser me narguer, mais pour dire la vérité, je n'ai aucune envie de jouer à ce genre de jeu avec lui. Il a une baguette. Et je ne gagnerais jamais contre elle avec de simples mots.
« Bon » poursuit-il. « Tu devrais être intéressée d'apprendre que je t'ai apporté quelqu'un pour te rendre visite. »
Il recule du seuil de la porte, permettant à Ron de s' avancer dans la chambre.
La culpabilité m'empoigne les organes comme un étau de fer alors qu'il me regarde. Il ne sourit pas. Il ne fronce pas les sourcils. Il est juste… là. Exactement comme le Ron que j'ai connu, à part qu'il n'a aucune expression sur son visage.
« Tu as le droit à une heure, Weasley » dit Drago en souriant malicieusement. « Alors tu ferais mieux d'en profiter, hein ? Pour divertir Granger avec ta, heu… scintillante conversation, pourquoi pas ? »
Les yeux de Ron ont un petit soubresaut, mais à part cela il ne réagit pas.
Le sourire de Drago vacille légèrement. « Bon Dieu, quelle compagnie fascinante vous allez être l'un pour l'autre » il marmonne avant de quitter la pièce. « Amusez-vous bien, d'accord ? » dit-il avant de claquer la porte et de la verrouiller derrière lui.
Et nous nous retrouvons face à face. Seuls à nouveau, pour la première fois depuis cette horrible nuit où tout a été détruit entre nous.
Je sais pourquoi il a été autorisé à venir ici. Lucius doit avoir finalement cédé. Il doit avoir donné l'autorisation à Drago de le faire venir…
Il doit vraiment être désespéré s'il a laissé Ron me revoir.
Ron semble me regarder pendant ce qui semble être une éternité, alors que je réfléchis désespérément à ce que je pourrais dire. Une centaine d'options passent dans mon esprit. Je pense à chacune d'entre elles, avant de les écarter les unes après les autres. Il n'y a rien que je pourrais dire pour détendre la situation.
Je m'accroche fermement au pan de ma robe. « Comment vas-tu ? » est tout ce que je finis par dire.
Question stupide, stupide, stupide. Qu'est-ce qui cloche avec moi ?
« Ca va » dit-il. « Et toi ? »
Je hoche la tête. « Ca va. »
Une pause. Une longue et insupportable pause.
« On ne s'est pas vu depuis… » je dis d'une gorge serrée. « Je me demandais comment tu allais- »
« Vraiment ? » il demande d'une voix un peu forte, et durant une brève seconde, ses yeux s'enflamment.
Je serre durement les lèvres.
S'il te plait, s'il te plait, ne me hais pas.
Il soupire, la flamme dans ses yeux s'éteignant une fois de plus sous la résignation.
« Je voulais venir te voir » il marmonne, faisant glisser son regard jusqu'au sol. « Je suis désolé de ne pas avoir pu avant aujourd'hui. Je l'ai demandé, de nombreuses fois, mais je n'ai jamais eu l'autorisation. »
J'avale mon soupir de soulagement. S'il voulait venir me voir, alors c'est qu'il ne me déteste pas vraiment…
« Je sais… » il s'arrête en fronçant durement les sourcils. « Je sais que c'est… que c'est lui qui ne m'a pas laissé te voir. »
Un coup de pied nauséeux de honte me frappe les intestins.
« Je ne sais pas pourquoi il a finalement accepté de me laisser te voir » il marmonne. « Je commençais à me demander si je te reverrais un jour. »
Je sais ce que j'ai à dire. Je dois lui dire. Il mérite de savoir, il doit le savoir.
Alors pourquoi est-ce si difficile d'ouvrir ma bouche et de lui dire ces mots ?
Je serre les poings, puis les desserre.
« Nous ne sommes plus… Nous ne… nous voyons plus… du tout. »
Nous ne nous voyons plus ? C'est censé décrire quoi ce genre de phrase ?
Ses yeux flamboient une fois de plus. Ils flamboient de la plus cruelle des émotions : l'espoir.
« Vous ne… » Il respire à peine ces mots.
Je secoue la tête. « Non. C'est fini depuis… depuis quelques semaines maintenant. »
Pendant un instant, son visage est vivant. Illuminé. Et je commence à m'interroger sur une si belle expression : peut être que les choses pourraient bien se passer, finalement.
Je n'ai jamais pu rendre Lucius heureux : tout ce que j'ai réussi, c'est qu'il se haïsse lui même pour ce qu'il ressent pour moi. Mais pourrais-je rendre Ron heureux ?
Mais ses yeux se durcissent à nouveau. « Il s'est lassé de toi, c'est ça ? »
Je ne pense pas qu'il pensait me blesser autant qu'il l'a fait en disant ces mots. Il n'a jamais eu assez de malice pour ça. Ce n'est pas de sa faute si ses paroles m'ont transpercé le cœur.
« C'était ma décision » je mens calmement. « Je lui ai dit que je ne voulais plus supporter cela, et il a accepté. »
Je sais que je ne devrais pas lui mentir, mais que puis-je dire d'autre ? Il a mis fin à notre histoire pour me sauver la vie, mais malgré ses raisons je l'ai supplié de ne pas me quitter, parce que la mort n'est rien en comparaison de vivre sans lui ?
Non, je ne peux pas dire ça bien sur.
Il se mord la lèvre, semblant à peine croire que ce que je dis puisse être réel, mais il ne peut qu'espérer que je dise la vérité.
« Honnêtement ? » il demande. « Tu ne… tu ne me mens pas à nouveau ? »
J'avale ma culpabilité et ma honte, et je hoche négativement la tête. Pour son propre bien.
« Non. »
Un long silence tendu se déploie. Je peux entendre les bruits de mes propres battements de cœur. Je réalise qu'aucun de nous deux n'ose respirer, même si c'est pour des raisons totalement différentes.
Il serre les lèvres et fronce durement les sourcils avant qu'il ne reprenne la parole.
« « Est-ce que… » il avale durement, paraissant un peu malade. « Est-ce qu'il te manque ? »
Plus que je ne pourrais jamais te l'avouer.
« Non » je dis, mentant une fois de plus sans la moindre hésitation. « Pour être honnête, je suis seulement heureuse d'être à nouveau seule. Ce n'est pas comme s'il m'avait très bien traité. »
Le coin de sa bouche se tord alors qu'il tente de sourire. Un sourire triste.
« Tu n'as pas à me mentir, Hermione- »
« Je ne te mens pas » je dis, peut être un peu trop rapidement. « Il a fait de ma vie un enfer Ron, honnêtement… C'est pourquoi j'y ai mis fin. »
Qui aurait deviné que je serais devenue si habile à mentir ? J'avais toujours été nulle pour ça avant.
Et bien, il semble que Lucius m'ait appris beaucoup, beaucoup de choses.
Et je ne me sens pas coupable pour ça. Pas du tout. L'ignorance est la félicité, c'est quelque chose que j'ai appris. Et je ne vais pas enlever l'unique once de consolation de Ron : le fait que ça soit moi et non Lucius qui ait décidé d'y mettre fin.
Il ferme ses yeux un instant et laisse échapper un soupir avant qu'il ne me regarde à nouveau, son expression pleine d'espoir.
« Bon… » Il semble lutter avec ce qu'il souhaite dire. « Bon, au moins… Au moins c'est… » Il prend une profonde inspiration. « Au moins tu es tranquille et seule maintenant. »
Je hoche la tête.
Tranquille et seule, toute seule, si seule que je pourrais mourir à chaque instant.
Je ne dis rien. Je hoche juste la tête.
« Tu peux… » Ses mots sont comme un robinet qui goute, encore et encore. « Tu peux… passer à autre chose maintenant. Réfléchir à quand… quand tu seras sortie d'ici. »
Passer à autre chose ?
Je pourrais presque en rire, c'est si triste.
Et… attend une minute, quand je serais sortie d'ici ?
« Que veux-tu dire ? » je demande en fronçant les sourcils. « Je ne vais pas… Je veux dire, aucun de nous… »
Je prends une grande respiration, essayant de garder mon calme.
« Nous ne sortirons pas d'ici Ron » je dis fortement.
Il sourit. D'un étrange sourire. Mais il ne montre aucune joie.
« Tu n'as pas entendu parler de mes parents, alors ? » il demande tristement.
Mes entrailles se tordent pour lui. Je sais de quoi il parle, je sais exactement de quoi il parle. Mais j'ignorais qu'il en avait entendu parler.
« Tu dois te rappeler combien ils t'aiment » je dis rapidement. « Ils ont fait tellement de choses pour te sauver, pour te montrer à quel point tu comptes pour eux- »
« Mais pas assez » dit-il, sa voix résignée de tristesse.
Je ne sais pas quoi dire.
Il se redresse et se frotte maladroitement le bras.
« Ce que… Ce que Avery et Bellatrix ont essayé de faire faire à Ginny n'a… n'a apparemment pas vraiment marché sur eux » dit-il calmement, les joues rosies.
« Ils t'ont faire souffrir aussi ce soir là. »
Ce sourire triste reste scotché sur ses lèvres. « Mais mon père et ma mère n'ont commencé à se rebeller que lorsque Ginny a été impliquée » il murmure. « C'est la vérité. »
Je me déplace maladroitement. Ron s'est toujours senti comme le petit canard boiteux dans sa famille, je le sais. Et maintenant, cette petite chose rend sa sensation cent fois pire.
Il secoue la tête, fermant un instant les yeux avant qu'il ne me regarde à nouveau.
« Ce n'est pas grave » dit-il, dissimulant toute la douleur et l'agonie qu'il doit ressentir. Pour mon bien. « Ce qui importe c'est que Tu-Sais-Qui n'a plus besoin de toi. Et donc, ils pourraient… te laisser partir. »
Me laisser partir.
Les mots atteignent lentement mon esprit.
Me laisser partir.
Ah, si seulement les choses étaient aussi simples.
La seule façon pour que je puisse quitter cet endroit vivante, est que Lucius décide de me libérer. Et s'il le fait, je sais qu'il mourra immédiatement.
Mais en dépit de ça, peut être… peut être qu'il me laisserait partir maintenant. Il a bien arrêté de me voir pour tenter de me sauver. Peut être qu'il irait encore plus loin pour me protéger.
Peut être que je lui ai finalement appris quelque chose.
Mais s'il me laissait partir, alors… Je ne pourrais pas partir. Je ne pourrais pas parce que je sais exactement ce qui lui arriverait…
Mon Dieu, est-ce que les choses pourraient être encore plus compliquées ?
« Je ne pense pas… Je ne pense pas que ça signifie qu'ils vont me laisser partir » je dis hésitante.
Il lève son bras, comme s'il allait me tendre la main, mais il se ravise.
« Ils pourraient » dit-il. « Qui sait ? S'ils n'ont plus besoin de toi, ils pourraient se contenter de t'effacer la mémoire et de te libérer. »
Je réfléchis à ça un instant. Peut être qu'il y a finalement une issue pour nous. Peut être que Lucius pourrait convaincre Voldemort de m'effacer la mémoire et de me laisser partir. De cette façon, il n'aurait pas à me tuer. Il n'aurait pas à vivre avec la connaissance qu'il a tué la seule personne dont il s'est jamais soucié.
Mais voudrais-je vraiment vivre comme ça ? Ne plus avoir aucun souvenir de ce qu'il s'est passé ici ? De vivre sans jamais, jamais savoir ce qu'il s'est passé durant de nombreux mois ?
Et… Et ne plus avoir aucun souvenir de… de lui ?
Peut être que ça pourrait être charitable, vraiment. Pouvoir oublier tout ce qu'il s'est passé entre nous, toutes les souffrances que ça m'a causé.
Je secoue la tête. Ce n'est qu'illusoire, parce que Voldemort voudra certainement que Lucius lui prouve sa loyauté. Il a envoyé Avery pour cette raison, après tout.
« Est-ce que tu as pensé qu'ils pourraient tout simplement… se débarrasser de moi ? » je demande.
Sa bouche se tord une seconde, mais il secoue la tête.
« Je suis sur que non, Hermione » dit-il dans un murmure. « Personne ne pourrait… Qui serait capable de… »
Il s'arrête, mais je sais ce qu'il allait dire, et mon cœur se gonfle tellement d'amour pour lui que je me sens presque défaillir. Après tout ce temps, après tout ce que j'ai fait, il se soucie encore de moi. Ron, mon cher Ron…
Je traverse vivement la pièce et jette mes bras à son cou. Il se raidit un instant dans mes bras, et pendant un long moment je me demande s'il va m'étreindre lui aussi…
Et ses bras se referment lourdement autour de ma taille, me tenant près de lui alors qu'il laisse échapper un profond soupir contre mon épaule. Je souris largement, les larmes me picotant les yeux, et je ne peux pas m'empêcher de les laisser couler librement sur mes joues, et avant que je ne me rende compte de ce qu'il se passe, j'éclate en sanglots sur son épaule.
« Chut, tout va bien. » Sa voix est dense. « C'est fini maintenant. Il ne t'embêtera plus. Tu es en sécurité, je suis avec toi. »
Je m'accroche à lui, le tenant si fermement que ça fait mal, si étroitement que l'on pourrait presque ne former qu'un seul corps…
Mais ça ne guérit pas le vide géant que je peux ressentir à l'intérieur de moi. J'aimerai tellement que cela soit possible. Les choses seraient tellement plus simples dans ce cas.
Seulement cinq petites minutes semblent s'être écoulées lorsque Bellatrix vient finalement chercher Ron.
Elle s'engouffre dans la pièce, une main pale reposant sur sa hanche, l'autre serrant étroitement sa baguette, la pointant sur Ron.
« C'est fini, Weasley » dit-elle d'une voix hachée. « Viens. »
J'observe en silence alors qu'elle l'escorte hors de la chambre.
Il ne me donne aucune sorte d'au revoir, mais il me sourit définitivement lorsqu'il s'en va.
Je retiens ce sourire, et je l'utilise pour allumer une flamme dans mon cœur.
La porte se referme derrière eux et je me retrouve seule à nouveau.
Je soupire, appuyant mes doigts froids contre mes paupières. Je suis si fatiguée. Peut être que je pourrais aller me coucher un peu plus tôt…
Et rester là sans dormir, comme tu le fais toujours.
« As-tu fais ce que j'ai demandé ? »
Mes doigts lâchent subitement mes yeux, comme s'ils m'avaient brulé.
Je connais cette voix. Je la connais aussi bien que la mienne.
J'arrête de respirer afin d'entendre ce qu'il dit.
« Non. » La réponse de Bellatrix est hachée et insensible. « J'ai oublié. Désolée. »
« Pour l'amour de Dieu, mon ordre était pourtant simple- »
« Qu'importe qu'elle soit alimentée ou non ? » dit-elle hargneusement. « Je doute que l'on aura besoin d'elle plus longtemps de toute façon. »
Un long silence.
Je sais exactement comment je dois prendre cette remarque. Je ne peux croire dans l'optimisme de Ron comme quoi je pourrais être libérée. Je vais mourir. Non seulement ça, mais je vais mourir très bientôt.
Pas forcement.
Si, forcement. Je dois l'accepter. Lucius lui même doit l'accepter.
Et penses-tu vraiment qu'il en sera capable ?
« Peut-être » grommelle Lucius.
Bellatrix fait entendre ce qui ressemble à un grognement de dérision.
« Qu'est-ce que vous regardez, Weasley ? » demande tranquillement Lucius.
Mon cœur s'arrête.
« Rien » répond Ron, maussade. « Rien du tout. »
Je respire alors à nouveau.
« On se voit au diner, Lucius » dit froidement Bellatrix.
« J'y serai » répond Lucius, la voix aussi froide qu'un courant glacé.
Deux paires de chaussures s'éloignent alors le long du couloir.
J'attends un long moment. J'attends et j'attends pendant certainement cinq minutes entières, attendant que ses pas ne s'éloignent ou reviennent vers moi…
La porte se déverrouille et s'ouvre en grinçant.
Mon cœur bondit de plusieurs centimètres tandis qu'il s'avance dans la pièce dans une expression rigide.
Je ne peux pas m'empêcher de le regarder.
Ses yeux se posent durant un instant sur mon visage, avant qu'il ne se tourne et ne pointe sa baguette vers ma table de chevet, faisant apparaître une assiette de nourriture : un sandwich, un bol de soupe, un verre de jus de citrouille, un morceau de pain, et ce qui semble être un petit peu de confiture.
Je ne pense pas qu'il m'ait jamais donné autant à manger auparavant. Habituellement, c'est juste un peu de pain et de la soupe, un morceau de fruit si je suis chanceuse…
Ses yeux se posent sur mon visage.
« Vous devez manger » dit-il sèchement, avant qu'il ne se tourne pour repartir à nouveau.
« Attendez ! » je dis rapidement.
Il souffle fortement avant de se retourner pour me faire face à nouveau, ses lèvres étirées en une fine ligne.
Ses yeux reposent sur les miens, et c'est comme une douleur physique.
« Oui ? » il me demande d'une voix coupée.
J'ouvre la bouche, mais ma gorge se referme et je ne peux sortir aucun son. Mais je ne sais même pas quoi dire, de toute façon.
Il lève un sourcil vers moi. Froid. Gelé. Comme il avait l'habitude de le faire, il y a longtemps.
Il laisse échapper un soupir et se tourne vers la porte.
« Bon, si vous n'avez rien à dire, alors je n'ai aucune raison de rester ici- »
« Non ! Je veux dire… » Mon visage s'empourpre. « Vous… Vous n'êtes pas venu me voir depuis longtemps. »
Pendant un long moment, il ne se retourne pas.
Je bouge mes pieds nus, les frottant nerveusement l'un contre l'autre.
Il tourne finalement pour me faire face, son expression vide et illisible.
« C'est ce que nous avions décidé, Sang-de-Bourbe » il marmonne. « C'est fini entre nous. Ou l'avez-vous déjà oublié ? »
« Vous avez décidé ! » je dis vivement. « Et non, je n'ai pas oublié. Simplement, je ne savais pas que vous vous interdiriez même le droit de venir me voir. »
Sa bouche se tord et sa tête se dresse, comme s'il se préparait à la bataille.
« Ne jouez pas à l'enfant » dit-il d'une voix cruelle, tranchante comme un couteau. « Vous n'avez pas besoin de moi pour m'occuper de vous. » Il fait une pause. « Vous ne l'avez jamais eu. »
Cette dernière phrase a été aussi douce qu'un murmure, mais je ne prends même pas la peine de réfléchir à ce qu'elle pourrait signifier avant de répondre.
« Je ne vous veux pas ici pour prendre soin de moi ! » Ma voix tremble sous l'indignation et sous quelque chose de plus profond et de plus douloureux. « Je ne veux même pas que vous… vous… »
Je rougis jusqu'à la racine de mes cheveux. Son expression ne change pas face à mes paroles, mais ses yeux semblent scintiller un instant à la vue de mon visage rougit.
J'avale durement et je me ressaisis. « Je ne veux simplement pas… je ne veux pas que vous m'ignoriez ! » j'éclate soudain.
Ses yeux se rétrécissent. « Il n'y a pas longtemps, vous auriez tout fait pour que je vous ignore » dit-il calmement, le ton de sa voix aux antipodes de la mienne. « Vous m'avez demandé maintes et maintes fois de vous laisser tranquille. Qu'est-ce qui a changé, Sang-de-Bourbe ? »
Il laisse apparaître un minuscule sourire narquois, mais je sais qu'il est forcé. Je le vois par son regard.
« Préfèreriez-vous que les choses reprennent leur cours d'avant ? » il marmonne. « Vous seriez peut être heureuse de retrouver ma totale indifférence. »
Je secoue la tête. Ses paroles ne me choquent pas, ni ne me font peur. Je le connais trop bien pour ça.
« Je préfère encore votre haine » je murmure. « Au moins vous ne m'ignoriez pas. Au moins, je savais que je signifiais quelque chose pour vous. »
Il recule comme si je l'avais giflé. Il paraît en colère. Très en colère.
« Que voulez-vous que je fasse ? » il siffle. « Voulez-vous me faire céder, et mettre ainsi nos deux vies en danger ? Nous marchons déjà sur une corde bien trop fine. Tout ça est nécessaire pour sauver nos vies, pourquoi ne le voyez-vous pas ? »
« Mais… » je bégaie, désespérée de lui faire comprendre. « Je ne vois pas pourquoi vous devez m'ignorer ! Vous pouvez toujours venir me voir, et même si c'est juste pour me blesser, je m'en fous- »
Sa main se referme soudain autour de ma gorge, ses doigts creusant ma peau, mes os, mes muscles, mes veines…
Il retient son souffle, ses lèvres tirées en une fine ligne.
« Croyez-moi, cette idée est bien trop séduisante parfois » dit-il venimeux.
Je respire fortement, mes yeux fixés sur son visage.
Il tend son autre main, faisant courir ses doigts sur mon visage, les yeux sombres, et durant un atroce moment je peux espérer une fois encore…
Mais il me repousse de lui furieusement.
« Oubliez ça, Sang-de-Bourbe » dit-il. « C'est tout ce que je vous demande. »
« Tout ce que vous me demandez ! » je dis incrédule, en massant le bas de mon cou. « Espèce de salaud, vous n'avez aucune idée de ce que vous me demandez, de ce que vous m'avez toujours demandé ! »
Silence. Un long et horrible silence rempli de non-dits et de douleurs déchirantes.
Son regard est horriblement sombre.
« Vous ne pouvez tout simplement pas faire comme s'il ne s'était rien passé » je dis d'une voix fluette. « Vous pouvez bien essayer, mais vous ne pouvez pas. Vous pouvez bien essayer de tuer le passé. Mais ça n'est pas possible, Lucius. Vous… Vous avez baisé une Sang-de-Bourbe. »
Il fronce les sourcils, de la haine irradiant de lui durant quelques instants.
Mais je m'en fous. Il doit faire face à ce qu'il a fait.
« Et je ne vous laisserais pas le nier » je murmure. « Vous pouvez mettre fin à ce qu'il se passait, et je sais très bien pourquoi vous l'avez fait. Mais je ne vous laisserais pas m'ignorer comme si je ne signifiais rien pour vous. Comme si je ne signifiais toujours rien pour vous. »
Il ricane. « Qui vous dis que je me soucie encore de vous ? » dit-il d'une voix trainante, un bref triomphe dans la voix.
Je me contente de sourire, même si je n'en retire aucune joie.
« Vous souhaiteriez venir me voir, mais vous ne le faites pas » je marmonne. « Vous n'êtes pas confiant dans vos capacités de résister, n'est-ce pas ? »
Il retient son souffle, à défaut de ne pouvoir supprimer totalement la colère sur son visage.
« Vraiment ? » il murmure d'une voix dangereusement calme. « Vous avez toujours été si perspicace, Sang-de-Bourbe. Il faudra que vous m'expliquiez exactement comment vous faites, un jour. »
Il se tourne pour partir.
« Non attendez, s'il vous plait ! » Je tends la main pour lui attraper l'épaule.
Il se retourne pour me faire face à nouveau, les yeux froids de rage. Il me saisit par le bras et me secoue.
« Mais que voulez-vous de moi, par Merlin ? » il murmure.
Ce que je veux ? Je veux que tu reviennes. Je veux que tu m'étouffes à nouveau. Je veux ta douleur, ta haine, ta peur. Je veux que tu me serres contre toi et que tu ne me laisses jamais, jamais partir…
Je veux que tu m'aimes en retour…
Mais bien sur, je ne peux lui dire tout ça. Tout ce que je dis est donc –
« Je ne sais pas. »
Il ricane amèrement et secoue la tête.
« Moi non plus » il marmonne avant de me libérer le bras et de se tourner brusquement loin de moi, quittant la chambre et verrouillant la porte derrière lui.
J'avale une grande bouffée d'air et je presse mes doigts contre ma bouche en marchant lentement vers mon lit.
Reviens s'il te plait. Je ne peux respirer sans toi.
Je m'assois sur le bord du lit, les larmes gonflant mes yeux et épaississant ma gorge.
Peut être qu'il aime ça. Peut être que ça a toujours été son plan : que je sois dépendante de lui. Peut être qu'il aime savoir que je suis coincée dans l'attente, dans son attente, et qu'il suffit qu'il claque des doigts pour me faire ramper à ses pieds.
A un moment donné, j'aurai pu y croire. Mais je sais, je sais qu'il ne peut pas profiter de ça…
Un petit grondement nauséeux fait trembler mon estomac. Je grimace en me frottant doucement le ventre.
Je dois ignorer cette sensation. Si je l'ignore, alors peut être qu'elle disparaitra.
Pourquoi ne revient-il pas vers moi ?
Pour te garder en sécurité, Hermione.
Mais pourquoi ? Il est l'homme le plus égoïste que je connaisse. Il ne m'a pas laissé y mettre fin lorsque je le voulais désespérément, juste parce qu'il ne le voulait pas…
Mais il ne voulait pas vraiment y mettre fin lorsqu'il l'a fait, je le sais très bien.
S'il a mis sa volonté entre parenthèse rien que pour me sauver, alors ça doit vouloir dire…
Ca signifie qu'il est en train de changer…
Je retiens mon souffle alors que mon estomac grogne et se soulève, et un petit spasme douloureux me parcoure le ventre. Oh mon Dieu, pas encore…
Je me lève, la respiration haletante par les nausées. Mais je me sens malade rien qu'en respirant : le gout même de l'air me donne envie de vomir.
Je ferme ma bouche et essaye de bloquer ma gorge, comme si ma simple volonté pouvait suffire à faire partir ces horribles nausées.
Mais je peux sentir mes boyaux bouillonner, à travers ma poitrine, et je claque mes mains contre ma bouche alors que je me dirige instinctivement vers la salle de bain, tombant à genoux devant la cuvette des toilettes. De la nourriture, de l'eau et de l'acide sortent de ma bouche, brulant ma gorge, ma poitrine, ma bouche, et je vomis, et vomis, avant que ça ne s'arrête.
Je m'assois sur mes talons, reposant ma tête contre le rebord froid de la cuvette en porcelaine.
Je prends de profondes respirations, savourant l'absence des nausées. C'est fini maintenant…
Jusqu'à la prochaine fois.
Il pourrait ne pas y avoir de prochaine fois.
Il y en a toujours, ces jours-ci.
Je me relève et tire la chasse d'eau, regardant le tourbillon de nourriture gaspillée disparaître pour être remplacé par de l'eau claire et propre.
Si seulement tout pouvait disparaître si facilement.
Je me dirige vers l'évier, mon corps lourd et engourdi, et le sentiment de vide, de creux que je ressens au plus profond de mon ventre n'a rien à voir avec ce que je viens de vomir, je le sais parfaitement.
Vide ? Creux ? Quel étrange choix de mots…
Je ferme involontairement les yeux. Je ne vais pas penser à ça. Hors de question.
J'ouvre les yeux et je glisse distraitement une mèche de cheveux derrière mon oreille. Sans même penser à ce que je fais, je me saisis de ma brosse à dents, déversant sur elle un peu de dentifrice avec des mains tremblantes.
Tu ne peux pas l'ignorer éternellement.
Regarde-moi.
Je brosse furieusement mes dents, essayant d'enlever le gout putride de vomi de ma bouche. Je brosse exactement comme mes parents me le disaient quand j'étais petite : les dents de devant, les dents du bas, les canines, les incisives, et les molaires. Chacune d'entre elles, une à une, puis la langue.
Je brosse et brosse, jusqu'à ce que mes gencives saignent.
Je ne dois pas réfléchir.
Je ne peux pas me laisser y penser.
Je dois me concentrer sur le brossage de mes dents. L'avant, l'arrière, les côtés. Le fait de rendre mes dents les plus propres possibles est la chose la plus importante du moment.
Mais puis-je ne pas y penser ?
Oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais faire ?
