« Deux mots résumeraient mon avenir : mort et enfer. L'existence, après que je l'aurais perdu, serait pour moi l'enfer. » –Emily Bronte, Les Hauts de Hurle-Vent
Chapitre 41 Ultimatum
Et j'attends donc.
Je m'accroupis sur le sol, ramenant mes genoux meurtris tout contre mon menton. Je mords distraitement ma lèvre inférieure. Je la mords continuellement et sans relâche, sans vraiment penser à ce que je fais, jusqu'à ce que je sente le gout acre du sang sur ma langue.
Me maudissant, je lèche le sang de ma lèvre enflée.
Je me demande ce qu'il imagine que je fais en ce moment même ? Sait-il exactement comment fonctionne cette potion ?
Et comment fonctionne vraiment cette potion d'ailleurs ? Nous ne l'avons jamais étudié à l'école. L'éducation sexuelle faisait curieusement défaut à Poudlard. Je me suis toujours demandé pourquoi, mais maintenant que je sais qu'aucune contraception magique n'existe, je ne suis finalement pas étonnée.
C'est ridicule. Les sorciers ont toujours dédaigné les Moldus. Même les Weasleys le font d'une certaine façon. Ils les trouvent originaux. Attendrissants. Mais toujours très lents à la détente, et incapables de rivaliser avec le monde magique…
Mais dans leur volonté d'ignorer le monde des Moldus, ils ont perdu tous les acquis qu'avaient ces derniers. Et c'est donc comme ça que des situations comme celle-ci se présentent.
Si j'avais pris cette potion, aurais-je souffert ? Aurais-je saigné ? Aurais-je crié de douleur face aux crampes de mon ventre, et le bébé aurait-il été expulsé de mon corps ?
Ou bien ça aurait été indolore ? Sans que je ne ressente rien ? Aurais-je juste senti de petits gargouillements et puis tout se serait fini rapidement ?
Qu'est-ce qu'il imagine qu'il se passe ? Est-ce si terrible qu'il ne peut pas supporter l'idée de rester avec moi ? Serait-ce trop pour lui de rester là à regarder ? Est-il aussi lâche que ça ?
Ou s'est-il dit que je n'avais besoin d'aucune aide en cet instant ? Sait-il que la potion ne me causerait aucune douleur, et que c'était un moment que j'étais parfaitement capable de surmonter par moi même, parce que c'est seulement un enfant après tout, et s'il n'y a pas de douleur physique, alors je n'ai aucun besoin d'être aidée ?
Le connaissant, je miserai sur la dernière hypothèse. Il se soucie bien trop pour que je ne ressente aucune douleur, et puis il considère que les enfants ne méritent aucune sorte d'affection…
Il devait savoir exactement ce qu'aurait provoqué la potion.
Une pensée horrible me traverse alors l'esprit : a-t-il déjà fait ça auparavant ?
Je chasse rapidement cette pensée, la noyant, l'étouffant.
Ce n'est pas comme s'il avait déjà engendré un Sang Mêlé de toute façon… Il n'a donc jamais eu aucune raison d'utiliser cette solution. Et il n'en aurait probablement rien à faire si une jeune et jolie Sang Pur mettait au monde son enfant. Après tout, Drago ne signifie rien pour lui. S'il a déjà eu d'autres enfants par accident, ils n'ont donc aucune emprise affective sur lui.
Son enfant. Cet enfant dans mon ventre, grandissant à l'intérieur de moi… c'est le sien. Une partie de lui, et une partie de moi.
Cette seule pensée me donne mal à la tête. Elle me donne envie de rire et de fondre en larmes en même temps.
Ton fils.
Non. Je ne crois pas en la divination. Je ne vais pas y croire. J'ai claqué la porte du cours de Trelawney en la traitant d'usurpatrice, alors je ne vais pas y croire…
Mais si c'était une vraie vision après tout ?
Si ça l'était, alors… alors ça veut dire que je vais survivre à cet endroit.
Mais ça signifie aussi que Lucius ne sera pas une partie de ma vie, si je sors d'ici. Si les deux autres enfants étaient le frère et la sœur de ce garçon, ils ne lui ressemblaient pas du tout. Ils n'avaient aucun point commun avec Lucius. Ils ne me ressemblaient même pas vraiment…
Non. Ils ressemblaient à Ron, n'est-ce pas ?
Sans même penser à ce que je fais, je laisse mon esprit revenir sur ce que j'avais l'habitude d'imaginer vouloir avec Ron. Ce que je me permettais d'imaginer dans la pénombre de mon dortoir, lorsque le manque de lumière pouvait cacher mon visage rougissant.
J'étais une jeune fille. Et comme toute adolescente, j'aimais rêver à l'avenir que je pourrais avoir avec le garçon dont j'étais certaine qu'il était l'amour de ma vie.
J'imaginais qu'on se mettrait ensemble après l'obtention de notre diplôme, qu'on se marierait quelques années après, après avoir décroché tous deux les emplois auxquels on aspirait, lui devenant un Auror, et moi un bon emploi au sein du Ministère, peut être même dans un nouveau département consacré aux Elfes de Maison. Et on achèterait une petite maison dans le pays, avec des pommiers dans le jardin et du lierre sur les murs. Et on aurait des enfants : deux peut être. Un garçon et une fille.
Tu pourrais encore avoir tout cela. Prends la potion.
C'est un peu tard pour ça maintenant ! Et puis… je ne peux pas. Pas maintenant que j'ai vu ce que ce bébé pourrait devenir.
Et de toute façon, comment le pourrais-je, alors que c'est la seule chose agréable qui est arrivé dans cette situation tordue ?
La rédemption. C'est ce à quoi tu penses ?
Je ne sais pas. Peut être.
Mais si ces autres enfants étaient de Ron, alors… Alors Lucius ne peut pas faire partie de ma vie, n'est-ce pas ?
Et je suppose alors que Ron le sera, et n'est-ce pas ce que je rêve depuis le début ?
Oh mon Dieu, comment pourrais-je… Comment pourrais-je envisager un avenir sans Lucius, alors qu'il a été mon monde entier pour ce qui semble être une éternité ?
Non, je veux que Ron fasse partie de ma vie. Je le veux. Mais c'est juste…
Je veux aussi que Lucius le soit.
Je me donne une claque au visage.
Je ne vais pas croire à ça. J'ai seulement imaginé ce que pourrait devenir ce bébé, c'est tout. En aucun cas ça me montrait le futur. Ton destin est ce que tu en fais, c'est ce en quoi j'ai toujours cru.
Et puis, même les véritables prophéties ne sont pas toutes remplies. Dumbledore ne l'a-t-il pas dit à Harry ?
La porte s'ouvre dans un grincement, et se referme tranquillement.
Je lève lentement ma tête, sentant les battements de mon cœur me briser les cotes.
Son visage est un masque vide. Insensible. Impassible.
Parce qu'il a besoin de réagir comme ça.
Son expression ne change pas alors qu'il s'accroupit près de moi.
Il s'éclaircit la gorge.
« Est-ce que tu as… » il s'arrête, avant de secouer la tête dans une irritation apparente. « Est-ce que c'est fait ? »
Je me contente de le regarder, ne sachant pas quoi dire. Comment pourrais-je lui dire quelque chose qui le détruirait ?
Détruit le comme il t'a détruit.
Je ne suis pas comme lui. Je ne retire aucune satisfaction de faire écrouler son monde. Peut être que je le devrais, mais non. Je ne peux pas.
Plus maintenant.
- Mon Seigneur, laissez-moi voir Lucius souffrir avant que je ne meure. Permettez-moi de rire de lui alors qu'il souffre à mes pieds. Oh mon Dieu, permettez-moi de le voir souffrir, je vous en serai très reconnaissante –
Pour être honnête, ce n'est pas vraiment ce que j'avais en tête lorsque j'ai prononcé cette prière désespérée. Ce que j'avais en tête impliquait plus de le voir saigner, plutôt que des mauvais sorts et une pure humiliation.
Pas… ça.
« Et bien ? » il demande laconiquement. « Est-ce que c'est fini, Sang-de-Bourbe ? »
Je dévie involontairement mon regard vers le sol à sa droite. Son regard suit le mien et ses yeux s'écarquillent alors qu'ils tombent sur les éclats de verre et la petite flaque de liquide autour d'eux.
Il prend de profondes respirations alors que sa colère explose en lui, et je me remet rapidement sur pieds pour me préparer à ce qui va suivre.
Il tourne son visage vers moi, qui est illuminé par… par…
Au début je pense que c'est de la haine, mais je me rends compte ensuite qu'il ne s'agit que de colère, beaucoup plus facile à surmonter. Ce n'est pas de la haine que je peux voir dans ses traits plissés. Je ne sais pas s'il est vraiment en mesure de me haïr à nouveau, même après lui avoir pris sa vie et son honneur et les avoir mis en pièces.
« Qu'as-tu fait ? » il murmure durement. « Espèce d'enfant insouciante, qu'as-tu fait ? »
Mon cœur se durcit à ses mots, et je sens mes lèvres s'enclencher sans même penser à ce que je fais.
« Je ne suis pas une enfant, Lucius » je dis d'une voix dure comme la pierre. « Tu devrais savoir cela plus que tout le monde. »
Un éclair traverse alors son visage. Peut être à nouveau de la colère. Ou de la culpabilité. Je suis jeune après tout. Beaucoup trop jeune pour lui, et je ne pense pas qu'il puisse l'oublier.
Sa main se durcit.
« Par l'Enfer, que penses-tu faire ? » il siffle, bouillonnant de colère. « Pourquoi Diable choisis-tu de laisser vivre cette abomination ? »
Je ravale ma rage et ma douleur et je me force à parler.
« Je ne peux pas faire ça, Lucius » je dis d'une voix ferme. « Et juste pour mémoire : ce n'est pas une abomination. C'est de ton enfant que tu es en train de parler. »
Sa lèvre se recroqueville de dégout alors qu'il s'approche de moi, me saisissant par les épaules et me secouant durement.
« Par Merlin, te rends-tu compte des conséquences que ça va engendrer si tu le garde en vie ? » dit-il urgemment. « Je n'ai jamais cru que tu étais stupide, mais maintenant tu prouves toi même que tu es aussi stupide que le reste des Moldus- »
Je m'arrache violemment de son emprise, sentant la colère menacer de me submerger.
« Je réalise exactement quelles seront les conséquences, espèce de salaud ! » Ma voix s'élève dans les aigus. « Si Voldemort le découvre, il réalisera instantanément qui est le père, et il nous tuera tous les deux. Crois-moi, j'ai eu le temps de penser à ça en détails depuis ces dernières semaines. »
Je m'arrête, reprenant mon souffle.
« Mais je ne peux pas le faire » je murmure. « J'ai essayé, je l'ai voulu, mais je ne peux pas. Pas alors que c'est une part de moi, et… et de toi. »
Il se contente de me regarder. « Comment peux-tu être aussi sentimentale ? » il marmonne. « C'est seulement un bébé. Ils ne valent pas tous les problèmes qu'ils engendrent. Crois-moi, je le sais. »
« Mais ce n'est pas un bébé qui a été conçu par un mariage sans amour pour une raison purement sociale » je dis d'une voix tremblante. « Tu sais par quoi il a été conçu ! »
Ma voix est secouée par l'émotion, et je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, mais je ne peux pas croire que tout ça ne signifie rien pour lui, pas après tout ce qui s'est passé.
Il prend une profonde inspiration, ses lèvres pincées, et lorsqu'il parle, sa voix ne tient qu'à un fil.
« Je ne… » il s'arrête presque instinctivement alors que je pose ma main sur sa joue.
« Lucius, sais-tu ce que tu représentes pour moi ? »
Durant un instant, il semble ne pas vouloir répondre. Son expression est si étrange. Il semble à la fois vouloir me laisser parler, et dans le même temps vouloir me fracasser la tête contre le mur avant que je ne puisse en dire plus. Ses yeux brulent d'une intensité totalement indéfinissable, et pendant un moment je me demande s'il va à nouveau poser ses lèvres sur les miennes.
Mais au lieu de cela, il ferme ses yeux dans ce qui ressemble à une souffrance absolue, avant qu'il ne repousse lentement ma main de son visage.
« Que veux-tu que je fasse ? » il demande en rouvrant les yeux. « Veux-tu que je meure pour toi, c'est ça ? Tu as dit une fois que ton seul souhait était de vivre pour que tu puisses me voir mourir. Est-ce ton dernier acte de vengeance, Sang-de-Bourbe ? »
La douleur s'abat dans ma poitrine comme de la nausée.
« Non » je murmure. « Bien sur que non. Tu le sais très bien. »
« Et j'en ai bien l'impression pourtant » dit-il durement. « Tu as fait ton choix. Ma vie ou celle de ton enfant. Tu as choisi le dernier. »
« Mais… » je dis désespérément. « Mais il y a surement une autre solution ! Il y a d'autres options pour nous- »
« Comme quoi, exactement ? » il demande, les yeux plissés.
J'avale difficilement et je décide d'être rationnelle. Logique. J'essaye d'être comme la fille que j'étais avant. La fille qu'il a déchiré en lambeaux.
« Autant que je puisse voir, tu as deux choix » je dis d'une voix ferme. « Tu peux soit me libérer, soit… soit me tuer. »
Ma voix tremble légèrement à mes derniers mots, et son visage semble se figer lorsque je les prononce.
Nous restons tous deux debout et immobiles, et ma respiration est tremblante de peur parce qu'il a déjà dit auparavant qu'il serait capable de me tuer, mais c'était avant cette situation destructrice qui s'est tissé entre nous : cette vie au creux de mon ventre. Cet enfant à naitre dont il ne veut pas entendre parler.
Durant un instant, il semble presque me détester.
« Tu t'attends à ce que je te libère ? » il demande froidement. « Même si cela signifie ma mort, tu t'attends à ce que je te donne ta liberté parce que tu es trop stupide pour réaliser que ce… cette chose doit disparaître ? N'est-ce pas assez que tu m'aies tout pris à cause de ton égoïsme infini, et maintenant tu veux que je te donne ma vie ? »
« Moi, égoïste ? » je m'exclame. « C'est assez ironique venant de toi ! »
Il me fusille du regard alors que je continue de parler.
« Bien sur que je ne veux pas que tu meures pour moi » je dis en tremblant. « Si je pensais que tu allais me libérer et rester toi même ici à attendre que Voldemort te tue, j'aurai cassé le miroir de ma salle de bain et aurais utilisé les bouts de verre pour me tailler les veines avant que tu ne puisses rien faire. »
Son regard devient tout à coup fuyant. « Donc tu veux que je vienne avec toi, c'est ça ? » il murmure. « Tu voudrais que je renonces à tout ce qui a donné un sens à ma vie, et que je vienne avec toi pour qu'on élève ensemble cette abomination ? Tu t'attends à ce que je m'installe avec une Sang-de-Bourbe et que j'attende que le Seigneur des Ténèbres nous traque ? »
Je reste muette un instant, avant de trouver finalement une réponse. « Si cette idée est tellement répugnante pour toi, alors tu n'as pas à venir avec moi » je marmonne amèrement. « Tu peux très bien aller te cacher par toi même. »
« Et que je te laisse à Weasley ? » il rit sombrement. « Ca ne fait aucun doute que s'il réussi à s'échapper de cet endroit, il te retrouvera en quelques secondes. Il est tellement persuadé de t'aimer que je suis prêt à parier tous les Gallions que je possède, qu'il ferait n'importe quoi pour te garder, même élever l'enfant d'un Mangemort. »
« C'est bien plus que tu ne le ferais toi même, n'est-ce pas ? » je lui crache. « Tu peux bien rejeter Ron et te moquer de lui, mais il se soucie bien plus de moi que tu ne le pourra jamais. Tu ne veux même pas venir avec moi pour élever ton propre enfant ! »
Il sursaute comme si je l'avais frappé physiquement, mais je continue malgré tout.
« Si tu ne veux pas me libérer, alors tu dois me tuer » je dis, presque simplement. « Parce que c'est ce qui va arriver, Lucius. Soit tu me donnes ma liberté et tu abandonnes ta vie ici, soit tu me tues. J'en ai assez de tout ça. Je ne pourrais pas vivre plus longtemps comme ça. »
Je marche vers lui et je prends sa main dans la mienne. La main qui tient sa baguette. Ses articulations se resserrent involontairement autour d'elle alors que je la pointe directement sur mon cœur en le regardant droit dans les yeux.
« Allez, vas-y ! » je dis d'une voix forte, parce que j'en ai assez et je vais mettre fin à ça, d'une manière ou d'une autre. « Fais-le ! Tu pourrais mettre fin à tout ce qui s'est passé entre nous. Il suffit que tu le fasses, et que tu mettes tout ça derrière toi. Trouve toi une jolie Sang Pur à séduire et oublie tout de la Sang-de-Bourbe avec laquelle tu as fait la plus grosse erreur de ta vie. Tue moi, et de la même façon, tue toute ta culpabilité et ta haine. Qu'est-ce que tu attends ? Fais le ! »
Et durant un instant, mon monde s'arrête. Parce que son visage devient dur pendant quelques secondes, et je pense réellement qu'il va le faire. Il va dire l'incantation et mettre fin à tout, nous permettant d'être enfin libres…
Suis-je restée gelée par la peur ou par pur soulagement ?
Mon cœur cogne durement contre ma poitrine, et je regarde si longuement dans ses yeux que ça me donne le tournis. Son regard est trop intense, trop profond, trop… il a toujours été trop…
Il recule sa main tenant sa baguette, grognant de rage, contre moi, ou contre lui même, je ne saurai pas dire.
« Tu sais très bien que je ne pourrais pas faire ça ! » il siffle. « Comment peux-tu même le suggérer, pour l'amour de Dieu ? Et penses-tu vraiment que je serais capable de t'oublier, après tout ce qui s'est passé ? »
J'avale une grosse quantité d'air en entendant ces mots, ces mots d'affirmation qui me redonnent tant de force.
« Alors pourquoi ne veux-tu pas venir avec moi ? » je demande désespérément. « Pourquoi ne laisses-tu pas simplement tout ça derrière toi ? Ca n'a plus d'importance, rien de tout ça n'a d'importance, pourquoi ne le vois-tu pas ? Laisse seulement cette douleur et la mort derrière toi et viens avec moi ! »
Il secoue la tête, respirant un rire qui semble porter toute la misère du monde. « Comment le pourrais-je ? » il marmonne. « Ce monde est tout ce que j'ai jamais connu. Comment pourrais-je le quitter alors que je me suis battu pour lui durant ma vie entière ? Lorsqu'il a été la chose la plus importante dans ma vie depuis le jour où j'ai été assez vieux pour sortir mes premiers mots… »
« Et le monde que nous pourrions avoir, Lucius ? » je dis, les larmes me picotant les yeux. « La maison, les enfants, l'amour que nous pourrions avoir ? »
Je m'arrête.
Oh mon Dieu, est-ce que j'ai vraiment dit ça ?
Il me regarde un moment avec des yeux comme deux grands trous noirs, avant qu'il ne sert les dents de rage et se détourne de moi en maudissant quelque chose que je ne peux entendre.
« Merde » il marmonne vicieusement, « pourquoi est-ce que tu compliques toujours tout ? »
Mon cœur se serre à ses mots, et je me déteste de l'aimer.
Peut-il… Peut-il vraiment m'aimer en retour ?
« Je l'ai vu, Lucius » je murmure, sans vraiment penser à ce que je dis. « Tout à l'heure. Je me suis endormie, et je l'ai vu. »
Je vois ses épaules se raidir. « Qui ? » il demande d'une voix dure.
Je rassemble toutes les forces qu'il me reste, et je joue la seule carte qu'il me reste encore.
« Ton fils » je dis en faisant un léger pas en avant. « Notre fils. J'ai rêvé de lui : je l'ai vu à Poudlard. Il devait avoir environ seize ans, vu son apparence. »
Il retient son souffle avant de secouer la tête, me cachant toujours son visage.
« La Divination ! » dit-il avec mépris. « La branche de magie la plus inutile qui existe. Une quantité impressionnante de sorciers ont perdu la vie face à ces prophéties non accomplies… Le Seigneur des Ténèbres lui même- »
Ses paroles meurent instantanément sur sa langue lorsque je viens saisir sa main dans la mienne, la tirant vers moi pour venir la poser à plat sur mon ventre.
Ses doigts se raidissent, mais il ne retire pas sa main. Il la laisse reposer là, sa paume chaude tout contre mon ventre.
Il prend une dure et profonde respiration, mais il ne tourne toujours pas son visage vers moi. Je ne peux donc pas voir son expression tandis que je tiens sa main tout contre son enfant à naitre. Je peux seulement deviner : tout ce que je peux faire, c'est d'imaginer ce qu'il ressent…
Ses doigts sont tellement crispés sur mon ventre que je peux sentir ses ongles dans ma robe, et il secoue la tête.
« Cela ne signifie rien pour moi » dit-il. « J'ai déjà un fils au cas où tu l'aurais oublié. »
Je fais un pas de plus et je me mets sur la pointe des pieds pour poser ma main sur son épaule.
« Tu as un fils qui a tes yeux, Lucius » je murmure. « Mais celui-là a aussi une partie de moi. Et ses yeux sont exactement comme les miens. »
J'ai touché un point sensible, je le sais. Je le sais parce que dès que ces paroles quittent ma bouche, je le sens se geler, avant qu'il ne retire vivement sa main de mon ventre et s'éloigne de moi à grands pas, refusant toujours de me regarder.
« Je ne vais pas… » il marmonne, et je peux entendre un fil de désespoir dans sa voix.
Il lève sa main et la passe lentement à l'arrière de son crane.
« Non » il murmure durement. « Non. »
Il traverse vivement la pièce, et ouvre la porte sans me regarder, quittant la chambre et la verrouillant une fois de plus derrière lui.
Je regarde la porte d'un air absent, ma gorge épaisse par les larmes.
J'ai presque envie de prier, mais j'ai renoncé à Dieu lorsqu'il a renoncé à moi.
Désolé, ce numéro est hors service.
Clignant des yeux, je tombe lentement à genoux sur le sol, berçant mon ventre. Je m'allonge sur le côté lorsque j'atteins le sol, enveloppant mes bras autour de mon corps, comme pour me créer un doux cocon.
Maman ? Est-ce que tu peux m'entendre ? Qu'est-ce que je dois faire ?
Je l'ai déjà essayé une ou deux fois. Je parle à mon père et à ma mère dans ma tête, et j'essaye de me persuader qu'ils peuvent m'entendre, et qu'ils veillent sur moi…
Mais pourrais-je lui parler de ça ? Même si elle pouvait m'entendre, comment pourrais-je lui demander si je fais le bon choix en voulant garder l'enfant de l'homme qui l'a tué alors qu'elle dormait tranquillement dans son lit, rêvant sans doute de l'absence de sa fille bien aimée, cauchemardant sur ce qu'elle devait être en train de subir…
Je ferme les yeux et je commence à pleurer. Je ressens chaque parcelle d'émotion que j'ai ressenti depuis ma capture, se regrouper en un nœud dans ma poitrine, et je pleure, m'étouffant presque, des sanglots se formant dans un effort pour me débarrasser de ce nœud. Toute la peur, la douleur, l'envie, la haine, l'espoir, l'amour, le désespoir…
« Maman ! » je m'étouffe. « Maman, s'il te plait ! »
Mon Dieu, je veux juste qu'elle revienne, rien qu'un petit instant ! Seulement pour voir son visage, et qu'elle puisse m'embrasser et me dire que tout va bien parce qu'elle va prendre soin de moi, et que le méchant monsieur ne me fera plus de mal, tout va bien ma chérie, retourne te coucher, c'était juste un mauvais rêve, chut…
« Si vous voulez vraiment que votre mère vous entende, vous devriez surement parler un peu plus fort que ça. »
Mes sanglots s'assèchent dans ma gorge.
Je n'ai entendu personne entrer.
Lentement, je me redresse du sol et tourne mes yeux endoloris vers la figure sombre qui se dresse en face de la porte fermée.
Ce n'est pas Lucius.
C'est Avery.
