« Le pivot de l'univers avait été changé pour tous deux, au moins pour un temps… Ce qui, pourtant, reposait sur une tendance plus indéniable et plus irrésistible qu'un amas de soi disant choses pratiques. Un voile s'était soudain dissipé : Dès lors, le chemin de leur avenir allait avoir un nouvel horizon » - Thomas Hardy, Tess d'Uberville

Tous les passagers à bord doivent quitter le navire. Toute personne qui restera à bord, sera laissée entre les mains de Dieu.


Chapitre 46 Avant la tempête

Je suis comme une éponge remplie d'eau, je ne peux plus ingurgiter la moindre parcelle d'information. Trop de choses se sont passées dans les dernières vingt-quatre heures. J'ai encore du mal à croire que c'est la nuit dernière que j'ai avoué à Lucius pour le bébé.

Son emprise se resserre autour de mes épaules, et il me tire vers lui, m'enveloppant de ses bras.

J'halète sans même savoir pourquoi.

« Peut-on vraiment faire cela ? » je murmure.

Une légère pause s'installe.

« Je ne vais pas les laisser te faire du mal » il marmonne. « Je vais nous sortir de là. Crois-moi. Tout ira bien. »

« Mais comment ? »

Il y a un long silence alors qu'il est plongé dans ses pensées. Je me contente de fermer les yeux et de me laisser aller dans ses bras. Je le sens poser son menton sur le haut de mon crane.

« Tout ce que nous pouvons faire, c'est attendre le coucher du soleil » dit-il finalement. « Et puis nous irons immédiatement au lac et prierons pour que l'on puisse appeler le bateau avant le retour d'Avery. »

J'ouvre les yeux, serrant mes doigts autour d'un pan de ses vêtements. « Est-ce qu'il est vraiment capable d'appeler le bateau tout seul ? Il n'est pas un membre de la famille- »

Il rit légèrement. « Je suis sur que ça ne sera pas un problème. Sans doute sera-t-il accompagné de Bellatrix. Je suis certain qu'il s'agissait de sa vraie mission d'aujourd'hui. Elle est partie avec Avery pour le voir délivrer les nouvelles qu'elle suspecte depuis des mois au Seigneur des Ténèbres. »

Mon cœur commence à battre la chamade sous la terreur.

« Mais nous avons un avantage » poursuit-il. « Ils ne savent pas que nous sommes au courant de ce qu'ils ont fait. Ils ne sont pas conscients de la nécessité de se dépêcher, alors que nous si. On pourrait donc par conséquent pouvoir appeler le bateau avant eux. Nous allons traverser le lac, espérer ne pas les rencontrer sur l'autre rive, et puis nous serons libres, toi et moi. »

Je laisse couler ces paroles.

Tout ça paraît tellement simple.

Libres. Lui et moi. Je serais libre de ma prison, il sera libre de la sienne.

Mais…

« Et Ron » je dis calmement. C'est un constat, pas une interrogation.

Je le sens se crisper. Il se retire légèrement de moi, ses yeux comme deux silex.

« Excuse-moi ? » il demande fermement.

« Tu m'as bien entendu. On va prendre Ron avec nous. Je ne partirais pas sans lui » je dis catégorique.

Son visage se crispe de colère. « Dis-moi une chose. » Sa voix est dure. « Si Avery sait déjà ce qu'il se passe entre nous, et si je viens avec toi de toute façon, alors pourquoi par Merlin, voudrais-je amener Weasley avec nous ? Ca ne fera que mettre en péril notre propre fuite- »

« Je ne partirai pas sans lui ! » je répète, ma voix de plus en plus forte. « Si nous réussissons à nous échapper, alors ils le bougerons immédiatement de cet endroit, avant même que je puisse dire à l'Ordre où il se trouve. Il ne pourrait peut être jamais être retrouvé. C'est lui aussi sa dernière chance de liberté ! »

Quelque chose de très dur et de froid se glisse dans ses yeux. « Qu'est-ce que ça peut me faire s'il n'est jamais retrouvé ? Vu l'estime que j'ai pour lui, ils peuvent très bien le tuer dès demain. »

Je me retire furieusement de ses bras face à ses paroles.

« Ecoute-moi » je dis d'une voix dure comme fer. « Si tu ne veux pas aider Ron à s'échapper avec nous, alors je me tuerai dès que le bébé sera né. Je le ferais, Lucius. Indépendamment de ce qu'il y a entre toi et moi, j'aime Ron, et je ne le laisserais pas mourir ici, pas après tout ce qu'il représente pour moi, et tout ce qu'il a fait pour moi. »

Il ne dit rien durant une minute, mais lorsqu'il parle à nouveau, sa voix est comme de la glace.

« Très bien. » Il s'arrête. « Mais tu dois me promettre que lorsque nous serons libérés de ce lieu, tu ne devras jamais plus le revoir. »

Mon estomac se contracte.

« Est-ce que ça sera toujours comme ça ? » je demande. « Toi me donnant des ordres, et que tu attendes à ce que je les suivent ? »

Il agite une main dédaigneuse. « Bien sur que non » me répond-t-il, mais quelque chose au fond de moi sait qu'il lui faudra peut être une éternité pour considérer enfin notre relation sur un pied d'égalité.

Et bien, il n'y a pas de meilleur moment que maintenant pour commencer à essayer de changer les choses. Je ne cesserais pas de voir Ron. Pour rien au monde.

Je secoue la tête. « Je ne vais pas te promettre cela » je murmure. « Ron est mon ami, mon meilleur ami. Et je ne couperais pas les ponts avec lui simplement parce que tu le veux. Je ne lui ferais jamais ça. »

Il respire un souffle profond, comme pour se débarrasser d'une douleur physique. « Dis-moi, » il murmure « et dis-moi honnêtement : est-ce quelque chose que vous avez prévu ? »

J'écarte grand les yeux. « Je te demande pardon ? »

« Ca – Nous » dit-il avec hésitation. « Comment puis-je être sur que tout ceci n'est pas un piège que vous avez mis en place pour acheter votre liberté ? » Il me fixe avec un regard de glace. « Comment puis-je savoir si tu ne vas pas m'abandonner pour Weasley dès que nous serons sortis d'ici ? »

Je me tiens immobile, totalement gelée sur place.

Je me racle la gorge et durant un instant, je suis tellement blessée que je ne sais pas quoi dire.

Son regard s'éclaircit alors qu'il secoue la tête, et il semble revenir à lui même.

« Non » il marmonne. « Ca n'est pas possible. Sinon pourquoi voudrais-tu me pousser à venir avec toi ? »

« Oui, exactement » je dis brusquement.

Il me regarde droit dans les yeux. « Je suis désolé- »

Mais je lui coupe la parole. « Et bien tu peux l'être ! Pour l'amour de Dieu, Lucius ! »

Il me regarde comme si je l'avais giflé. Et pendant quelques instants, nous nous tenons face à face dans le silence.

Oh, mais à quoi pensions-nous ? Ca ne peut pas vraiment marcher entre nous, si ? Nous ne pouvons pas rester deux minutes ensemble sans nous entre-tuer.

Il prend une grande respiration, puis retire la petite clé rouge de sa poche intérieure. « Je vais aller lui dire de se préparer » dit-il rapidement.

« Tu le promets ? Je ne quitterai pas ce- »

« Oui, je le promet ! » dit-il brusquement avant de disparaître dans une lueur rouge vacillante.

Je serre et desserre les poings.

C'est stupide. Tout ceci est stupide… Je veux dire, comment pourrons-nous vraiment nous libérer de tout ça ? Lui et moi, dans le monde réel…

Et même si on arrive à vivre ensemble, personne ne comprendra. Nous ne serons jamais tranquille. Je peux déjà entendre les voix…

- Fille stupide – sale pervers – Mangemort un jour, Mangemort toujours –

Je secoue la tête comme si j'avais de l'eau à l'intérieur des oreilles.

Ce n'est pas grave. Pas vraiment. Ce n'est pas grave si le fait que l'on soit ensemble lui et moi, doit nous rendre malheureux. Ca n'est pas grave parce que tout ce que je sais, c'est que je mourrais si je ne l'ai pas à mes côtés. Tout ça paraît mélodramatique, mais ce n'est pas qu'une parole. Comment pourrait-il y avoir un monde sans lui, maintenant ?

Un long moment s'écoule avant qu'il ne revienne. Un long moment où je n'ai que le désordre de mon esprit pour me tenir compagnie.

Mais lorsqu'il revient enfin, son visage est calme, contrairement à la dernière fois que je l'ai vu, et il tient sa cape d'invisibilité pliée sous son bras.

« C'est fait » il marmonne. « Je lui ai dit de se préparer pour partir dans une heure. » Il fait un signe de son bras qui porte la cape. « Nous aurons besoin de ça. Juste en cas d'urgence. »

Je serre durement les lèvres. « Comment l'a-t-il pris ? »

Il lève un sourcil. « Je lui ai clairement fait savoir que je n'accepterai aucune question de sa part, et il n'en a donc posé aucune. Mais il sait que le plan a changé, et que nous partons ce soir. Et il sait que lorsque nous irons le chercher, il devra nous suivre rapidement pour ne pas créer d'ennuis. »

Je hoche la tête. Au moins… Au moins, Ron ne sait pas que je vais m'échapper avec Lucius, et non pas avec lui. Non, il ne sait pas encore.

Tu ne pourras pas le cacher éternellement.

« Et qu'en est-il de Drago ? » je demande, désespérée de calmer les voix dans ma tête.

Il soulève son menton. « Je doute fort que nous le rencontrerons sur l'autre rive du lac » dit-il en douceur. « Et même si nous le rencontrons là-bas, je n'aurai aucun mal à le maitriser. »

J'écarte les yeux. « Tu le- »

« Un simple Stupefix devrait suffire » dit-il sèchement. « Le reste devrait être inutile. »

« Lucius, il est ton fils. »

Il hausse les épaules. « Il n'est pas très qualifié au combat. »

Je secoue la porte sous l'exaspération avant de le regarder plus intensément.

Ses sourcils sont froncés.

« Qu'il y a-t-il ? »

« C'est juste… » je bégaie. « Tu… Quand nous serons sorti d'ici, est-ce que tu le reverras ? »

Il fronce durement les sourcils, et je réalise qu'il n'avait pas pensé à ça. Il n'a pas vraiment considéré le fait qu'il reverrai ou non son fils –

Mon Dieu, quel genre de père va-t-il être pour notre enfant ?

« Et ta femme ? » je dis calmement, ne voulant poursuivre cette réflexion.

Il fronce encore plus durement les sourcils. « Narcissa sera… Je vais prendre assez d'argent pour que l'on puisse survivre, et je lui laisserais le reste. Elle ne voudra rien d'autre. C'est le moins que je puisse faire pour elle. »

« Mais elle pourrait vouloir te- » je commence désespérément, mais en un instant il me tient à nouveau dans ses bras, me serrant si fort que je peux à peine respirer. « Elle n'est pas stupide » il murmure. « Elle doit être pleinement consciente… »

Il s'arrête avant de me regarder droit dans les yeux.

« Elle ne m'a jamais aimé, tu dois le savoir » dit-il crûment.

« Comment le sais-tu ? » je murmure. « Tu ne peux pas- »

« Je le sais, crois-moi » dit-il, avec une telle certitude que je n'ai pas d'autre choix que de le croire. Il doit avoir ses raisons. Ca doit faire au minimum vingt ans qu'ils se connaissent, et je ne connais rien de leur histoire.

Vaincue, je penche lourdement ma tête contre son torse, sentant le pouls de son cœur à travers ses vêtements luxueux.

Son cœur.

Deux petits mots que je n'aurai jamais mis ensemble autrefois. J'aurai juré qu'il n'avais aucun cœur il n'y a pas encore si longtemps.

Il dépose un baiser sur le haut de mon crane tandis que son bras enserre ma taille.

« Tout va bien se passer, Hermione. »

J'enlace mes doigts dans les siens, gardant son bras serré contre moi.

« Ce n'est plus 'Sang-de-Bourbe' maintenant ? » je murmure.

Une petite pause s'installe.

« Non, il n'y a plus de 'Sang-de-Bourbe' » il acquiesce.

Alors ça y est. Ceci est ma victoire finale.

Je ne sais pas ce que je dois ressentir. Etre ravie, fière, peut être même en colère…

Je lève mon visage pour regarder le sien, et il me regarde avec une telle protection dans les yeux que je sais que mon triomphe est total et absolu. Il n'y a plus de Sang-de-Bourbe, mais Hermione. Il m'a redonné l'humanité qu'il m'avait ôtée.

Je me redresse et l'embrasse doucement sur les lèvres avant de reposer à nouveau ma tête contre son torse, amenant ma main tout contre mon ventre, ne réalisant pas exactement ce que je fais avant de sentir ses doigts crispés.

Je retiens mon souffle alors que j'attends, ses doigts bloqués sous les miens.

Acceptera-t-il cet enfant ? Je veux dire, l'acceptera-t-il vraiment ? Il peut bien vouloir être avec moi, mais est-ce que ça signifie… ?

Il laisse échapper un soupir, et je sens ses doigts se détendre sous les miens, caressant mon ventre.

Mes yeux commencent à piquer.

Je ne dis rien. Je ne veux pas briser ce moment. Je reste donc silencieuse, essayant de mettre un ordre logique sur toute pensée concernant l'avenir.

« As-tu réfléchis à… à où nous pourrions vivre ? » je dis hésitante.

Un léger silence. Je n'ose pas le regarder.

« Je ne sais pas » il murmure. « Nous allons devoir vivre dans la clandestinité jusqu'à ce que la guerre se termine, et prier Dieu pour que l'Ordre en sorte triomphant. » Il respire un minuscule rire sans joie. « Je n'aurai jamais cru qu'un jour je puisse prier pour que l'Ordre soit victorieux… »

Il s'arrête. Je me racle la gorge.

« Si la guerre continue encore après la naissance du bébé, je vais vouloir aller combattre avec eux- »

« Tu ne feras pas une telle chose » il me coupe. « Les Mangemorts seront à notre recherche. Si tu combats aux côtés de l'Ordre, tu seras en plein dans la ligne de mire- »

« Je ne me pardonnerais pas si je ne me bat pas à leurs côtés » je dis en soulevant la tête pour lui faire face. « Si tu veux me protéger de tes anciens amis, alors tu devras combattre à côté de moi et de tes anciens ennemis. »

Il grogne dans sa barbe et détourne son regard du mien, mais après quelques instants, il finit par me donner une réponse.

« Bien. » dit-il.

Et c'est tout ce qu'il dit.

Il soupire et me regarde à nouveau.

« Par Merlin, mais qu'as-tu fait de moi ? » il murmure en secouant la tête.

Mais je n'ai pas besoin de lui répondre. Parce qu'il connaît la réponse aussi bien que moi. Je l'ai sauvé. Aussi arrogant que cela puisse paraître, je l'ai sauvé de ce qu'il était.

Je l'ai empêché de détruire sa vie.

Je me saisis de sa main libre et j'apporte ses doigts à mes lèvres, les embrassant doucement. Il laisse échapper un souffle fragile et je regarde dans ses yeux.

« Personne ne nous acceptera » je murmure. « Nous allons devoir supporter le jugement de tout le monde pendant le reste de notre vie. »

Ses yeux se plissent. « Tant qu'ils n'essayent pas de te faire du mal, alors ils peuvent bien penser ce qu'ils veulent. Ils ne nous comprennent pas. Personne ne le peut. »

Je laisse échapper un sourire triste. « Pour être honnête, moi non plus. »

Il sourit à son tour amèrement, mais ne dit rien d'autre à ce sujet. Ca a toujours été moi qui a eu la compréhension la plus importante concernant notre relation. Je le réalise maintenant. Je n'ai jamais été dans le déni de ce que je ressentais, ou de ce qui se passait.

Bon, ce n'est pas grave si personne ne nous comprend, ni nous accepte. Je l'aime. Tout son être. Et nous allons partager nos vies à partir de maintenant.

« Est-ce que tu m'aimes ? » je murmure en me raccrochant à sa main.

Il se penche et m'embrasse fortement sur le front. « Oui » dit-il contre ma peau.

Je soupire et ferme les yeux.

Nous restons ainsi pendant une éternité, avec ses lèvres collées contre mon front. Je sens son souffle léger effleurer mes cheveux.

« Si je pouvais décider, nous resterions ainsi pour l'éternité » je murmure.

Je le sens souffler. « Moi aussi, mais nous ne sommes malheureusement pas libres de choisir. »


Bien sur, nous ne pouvons pas rester comme ça éternellement. Et finalement, il se recule de moi et tire sa montre à gousset de l'intérieur de sa cape, la regardant brièvement avant de la fermer et de la ranger à nouveau.

« Il est temps » dit-il avant de sortir la petite clé rouge en me regardant droit dans les yeux. « On y est. Prends ma main. »

Je fais ce qu'il me dit, et tandis que nous nous enfonçons dans le vide dépourvu d'air qui nous amène vers notre destiné, je ressens un frisson d'anticipation et de terreur. Oh mon Dieu, nous allons le faire. Nous allons vraiment le faire.

Nous atterrissons dans une chambre presque identique à la mienne, à une exception près.

« Ron. »

Il se retourne au son de ma voix, mais son expression de joie sur son visage vacille dès qu'il m'aperçoit main dans la main avec Lucius, et oh Jesus Christ, je dois lui dire… mais pas maintenant, s'il vous plait…

Il est en train de réaliser. Mais nous n'avons pour l'instant pas le temps d'en parler. Il lève les yeux vers Lucius, le visage crispé.

« Maintenant ? » est tout ce qu'il demande.

Lucius hoche la tête tristement. « Maintenant » est sa réponse. « Prenez sa main. »

Ron avance vers moi et glisse ses doigts dans les miens, me lançant un mince sourire de réconfort, puis nous sommes tous les trois pressés dans les ténèbres, reliés par mes deux mains.

Nous atterrissons sur des cailloux glacés. Je cligne plusieurs fois, mes yeux s'adaptant à l'étrange lumière bleue qui semble émaner directement de la surface du lac.

Lucius lâche ma main sans un mot et se dirige rapidement vers le lac. Il sort le couteau qu'il garde habituellement à l'intérieur de sa botte, et se coupe l'intérieur du bras, permettant à son sang de couler au dessus de l'eau.

« Je fais partie de la noble et très ancienne maison des Black- »

Je sens Ron tout près de moi, mais je ne le regarde pas. Je n'ose pas le faire. Je sais ce qu'il va me demander.

« Il va lui aussi s'échapper alors ? » il demande d'une voix très faible.

Je remue maladroitement les pieds. « Il semble bien. »

Je ne peux toujours pas le regarder. Je garde mes yeux fixés sur Lucius.

« Je me demande bien ce qu'il va faire » dit Ron à voix basse. « Je veux dire, ce n'est pas comme si il avait quelque part où aller- »

« Je ne pense pas qu'il ait le choix, Ron » je dis. Je sais que c'est lâche, mais je souhaite juste que cette conversation prenne fin. J'y ferais face quand je le devrais.

« Je sais. Je veux dire, je l'ai deviné… » Il s'arrête un instant et je me tourne involontairement pour le regarder.

Il me fixe avec des yeux très sombres.

« Ils vous ont démasqués, n'est-ce pas ? »

Sans un mot, je hoche la tête.

Il inspire fortement par le nez.

« Alors… J'imagine… » Il lève les yeux vers l'obscurité au dessus de nous, comme pour se distraire. « Avec le bébé et tout… je suppose que tu vas avoir envie de rester avec lui- »

« Non ! » je dis rapidement et de façon automatique. C'est stupide et égoïste, je le sais, mais que puis-je dire d'autre ?

Je me racle la gorge. « Je veux dire… non. »

Il me regarde, le visage illuminé d'espoir.

« Non ? » dit-il.

Oh mon Dieu, je veux seulement mourir.

Mais… Mais je ne peux pas lui dire quelque chose qui lui briserait le cœur en cet instant, si ? Je lui dirais lorsque nous serons loin d'ici, lorsque je pourrais correctement le faire…

« C'est bon. »

Les mots de Lucius me donnent heureusement l'excuse de mettre fin à la conversation.

Je me tourne et regarde la silhouette sombre du bateau émerger de la surface du lac et se diriger en tanguant vers le côté de notre rive.

Mon Dieu qu'il est petit. Il est bien plus petit que je ne m'en rappelais. Trop petit…

« Nous ne monterons pas tous les trois là dedans » dit Ron.

Les lèvres de Lucius se recroquevillent. « En effet, bien que ce soit loin d'être un problème si vous n'insistez pas pour venir avec nous. »

« Ce n'est pas moi qui ait insisté pour que je vienne avec vous, c'est Hermione ! » rétorque Ron. « Et ce n'est pas comme si vous étiez obligé de venir avec nous, Malefoy- »

« Arrêtez vous deux ! » je dis hargneusement. « Nous n'avons pas le temps pour ça ! On va se contenter de faire deux voyages, et Lucius nous amènera chacun notre tour. »

Les yeux de Lucius se rétrécissent. « Je ne vois pas pourquoi je devrais risquer ma vie et la tienne, pour lui. »

Je me tourne vers lui. « Tu sais pourquoi » je dis entre mes lèvres. « S'il te plait, fait-le. »

Il me regarde un instant, avant qu'il ne crache un juron dans sa barbe et de me saisir par le bras, me tirant avec lui vers le bateau. Je regarde Ron par dessus mon épaule tandis que je monte dans la barque avec Lucius.

« Il revient te chercher dans cinq minutes, Ron. Je te le promet » je dis rapidement.

Il sourit mais ses yeux sont nerveux. Effrayés. « Tout va bien aller, Hermione. »

Je hoche la tête et je souris, faisant un réel effort pour étirer mes lèvres, et je m'assois dans le bateau aux côtés de Lucius alors qu'il flotte à la surface de l'eau, ne me détournant de Ron que lorsqu'il disparaît à travers la brume.

Je lève la tête pour faire face à Lucius. « Merci » je murmure.

Il fronce les sourcils vers moi mais il hoche positivement la tête avant de prendre ma main dans la sienne.

C'est la deuxième fois qu'il a pris ma main dans la sienne dans ce bateau. Il l'avait déjà fait une fois, il y a bien longtemps…

Et comme s'il savait à quoi je pensais, il se met à parler.

« Il y a bien longtemps, maintenant » il murmure. « Est-ce que tu te souviens ? »

« Si je me souviens ? » je demande.

Est-ce que je m'en souviens ? Est-ce que je me souviens de mon corps meurtri et blessé de sa main, alors qu'il avait décidé d'épargner ma vie lorsque Voldemort lui a dit qu'il pouvait me tuer ? Est-ce que je me souviens du moment où j'ai réalisé qu'il se souciait de moi, même si je ne comprenais pas encore l'étendue de cette affection ?

« Oui » je murmure. « Je m'en souviens. »

Je serre ses doigts. Je peux voir la douleur déborder de ses yeux.

« Je t'avais blessé » dit-il calmement. « Je suis désolé pour ça. » Il s'éclaircit la gorge. « Ce n'était… pas ce que je voulais. En tout cas, pas la dernière fois que nous avons été dans cette barque- »

« Je sais » je murmure. « Tout va bien. Je te pardonne. Pour tout. »

Mais sa réponse n'est pas ce que j'attends.

« Non » il chuchote. « Je ne veux pas que tu me pardonnes. Pas après tout ce que je t'ai fait. »

Il s'arrête brusquement. J'ouvre la bouche, mais je ne sais pas quoi dire. Je me retourne donc, et je regarde le lac, apercevant la vague silhouette des arbres émerger sur la rive opposée alors que nous sortons de la grotte à l'air libre.

Je le sens tendu derrière moi et je vois ses doigts serrés sur sa baguette…

Mais tout va bien. Il n'y a personne là-bas. On les a battu. On est arrivé les premiers.

Je sens Lucius se détendre, juste un peu.

Je lève les yeux. C'est le crépuscule. Le ciel est d'un bleu foncé poussiéreux, et de minuscules étoiles commencent à se montrer.

Je vais devoir attendre jusqu'à l'aube pour revoir à nouveau le soleil.

Mais je vais le voir. Je vais voir le lever du soleil avec Lucius... Et nous allons être libres.

Libres.

Ca suffit pour me donner le vertige.

Le bateau s'échoue doucement sur la rive et Lucius l'enjambe doucement avant de me tendre la main pour m'aider à me relever. Les brins d'herbe me chatouillent les pieds tandis qu'il me guide vers les arbres denses et l'ouverture de ce qui ressemble à une forêt.

« Met ça sur toi maintenant. » Il se tourne vers moi et me recouvre de sa cape d'invisibilité. « Reste ici et ne fais pas de bruit, même si tu penses que tu es seule. »

Sans un mot, je tire la cape au dessus de ma tête, me couvrant du reste du monde. Il regarde rapidement vers moi avant d'acquiescer.

« Bien » il murmure avant de se retourner vers le bateau. « Attends-moi ici. Je fais aussi vite que je peux. »

Il se dirige à nouveau vers le bateau et grimpe à bord, poussant la rive de son pied. La barque navigue doucement sur l'eau, rétrécissant au fur et à mesure qu'elle s'éloigne, jusqu'à disparaître dans la brume. Je me tiens immobile, recroquevillée sous la cape. Tout va bien se passer. Je le pense… Je l'espère…

Mon Dieu, je n'avais jamais imaginé pouvoir sortir d'ici. Jamais.

Je ferme les yeux.

Ca ne semble pas réel. C'est comme si je regardais ce qui arrivait à une autre Hermione. Hermione Granger. Dix-sept ans. Naïve. Courageuse. Si fière, si intelligente, si ingénieuse, et pourtant si peu sure d'elle. Harry Potter et Ronald Weasley ont été le centre de son monde. Elle avait des parents qui l'aimaient.

Cette fille a été effacée maintenant. Et qui a pris sa place ?

Hermione. Hermione Granger. Dix-huit ans. Se sentant plus vieille que son âge. Courageuse parce qu'elle a tout intérêt d'y être. Parce qu'elle a appris ce qui est vraiment à craindre. Une boule de nerfs, peur de son ombre. Lucius Malefoy est le centre de son monde. Elle n'a pas de parents. Elle va être une mère adolescente.

« Je fais partie de la noble et très ancienne maison des Black. » Une voix forte et claire retentit. « Je demande un passage de la rivière. »

Mes yeux s'ouvrent. Je manque d'avaler ma propre langue.

Qu'est-ce que… Quoi ?

Je tourne ma tête sur le côté.

Bellatrix et Avery. Tous les deux sont debouts sur la rive. Bellatrix a la manche relevée sur une entaille toute fraiche sur son bras, faisant glisser son sang goutte après goutte à la surface de l'eau, puis ils font deux pas vers l'arrière, se mettant à l'abri d'un buisson, à seulement quelques mètres de moi.

Je me blottis profondément dans la cape d'invisibilité, chaque atome de mon être hurlant de terreur.

Je n'ose même pas respirer.

« Combien de temps ça va prendre ? » marmonne Avery.

« Il devrait être bientôt là » elle chuchote en retour.

Il y a une pause. Oh bon Dieu, nous sommes coincés. Lucius et Ron vont littéralement se jeter dans la gueule du loup.

Je ne peux pas respirer. Je ne peux même pas penser…

« Il est plus rapide à émerger d'habitude, non ? » finit par dire Avery au bout d'environ trente secondes. « Peut être qu'il est déjà occupé ailleurs. »

« Qu'est-ce que tu racontes ? » siffle Bellatrix.

« Je veux dire, ma chère Bellatrix, que Lucius aurait pu appeler le bateau pour une raison ou une autre- »

« Pour quelle raison l'aurait-il appelé, puisqu'il n'avait aucune mission à faire ce soir ? » dit-elle. « A moins que tu aies été assez incompétent avec quelque chose d'aussi simple qu'un sort d'Oubliettes- »

« Ne m'insulte pas s'il te plait. Les sorts de mémoire ne sont pas la branche la plus fiable de la magie, comme tu le sais très bien. »

« Alors qu'est-ce que tu es en train de dire ? Qu'il pourrait être tenté de s'enfuir ? »

Il ne lui répond pas immédiatement.

« C'est une possibilité. »

Elle renifle d'un air dédaigneux, à moins que ça ne soit de mauvaise humeur.

Que puis-je faire ? Je pourrais courir chercher de l'aide… Non. Il sera trop tard avant que je n'ai eu le temps de revenir ici. Mais réfléchis, Hermione, réfléchis !

« C'est obscène, n'est-ce pas ? » halète bellatrix. « Qu'il soit possible que Lucius Malefoy – Lucius Malefoy ! – soit prêt à tout risquer pour aider une Sang-de-Bourbe. Lui ! Après tout ce qu'il a fait pour notre cause- »

« Un tel fanatisme, Bella » murmure Avery. « Qui aurait pensé que la fidélité soit un tel point fort pour toi ? »

Je peux presque sentir l'air se congeler entre eux.

Mais je m'en fous. Qu'est-ce que je vais faire ? Comment Diable vais-je pouvoir prévenir Lucius et Ron ?

Peut être que je pourrais le prévenir visuellement, avant que le bateau n'atteigne le rivage… Mais sans me dévoiler à eux…

Je me déplace aussi discrètement que possible, et j'essaye de lancer un regard au dessus du buisson, essayant de mesurer la distance exacte entre nous.

« Qu'est-ce que c'est supposé vouloir dire ? »

Je peux les voir. Mon Dieu, ils sont plus près que je ne le pensais. Ils sont seulement à quelques mètres. Je peux apercevoir le froncement entre les sourcils de bellatrix.

« Oh s'il te plait, ne joue pas la femme insultée » grommelle Avery, sa voix tintant doucement comme une cloche. « J'ose aborder ce que tout le monde sait sur ce que tu partageais avec Lucius. »

Peut être que je pourrais avertir Lucius. Mais il me verra certainement en même temps qu'eux, et il serra sans doute en mesure de réagir plus vite si je ne suis pas là pour le distraire.

« Comment Diable es-tu au courant de ça ? »

« Tu sais bien que ma mission est de tout savoir. » Je peux entendre un ricanement dans sa voix. « Et avouons-le : tu n'as pas été très discrète sur ce point, n'est-ce pas ? J'ose même parier que ta sœur est au courant de tout. »

« Elle n'est pas- »

« En es-tu sure ? »

Ils s'interrompent lorsque des vagues viennent s'échouer sur la rive.

Je regarde vers le lac et aperçois l'ombre noire du bateau au loin, oh mon Dieu, qu'est-ce que je vais faire ?

Peut-être… Peut être que je pourrais aller chercher de l'aide…

Mais alors que je prends un peu de recul, une branche craque sous mes pieds.

La tête d'Avery se retourne vivement vers moi.

Je me gèle sur place, retenant mon souffle dans les profondeurs de mes poumons.

« C'est quoi ton problème ? » dit hargneusement Bellatrix.

Les yeux de Avery se rétrécissent avant qu'il ne se retourne vers elle. « J'ai cru entendre quelque chose- »

« Pour l'amour de Dieu, c'est seulement un animal. Calme-toi, il arrive. »

Mais qu'est-ce que je peux faire ? Est-ce que je peux envoyer un avertissement, ou bien les appâter… Mais non, bien sur que je ne peux pas. Merci à Lucius, je n'ai pas ma saloperie de baguette –

« Il y a quelqu'un à bord » murmure Avery. Il regarde fixement le bateau.

Ils s'accroupissent tous les deux rapidement, à l'ombre du buisson.

Oh mon Dieu.

« C'est lui » murmure Bellatrix. « Et… il y a quelqu'un d'autre, mais… Attends une seconde- »

« Weasley » chuchote Avery.

« Bon Dieu, qu'est-ce que- »

« Ca n'est pas grave » marmonne Avery. « Nous en saurons bien assez tôt. »

Les visages de Ron et de Lucius apparaissent bientôt de plus en plus nettement. Tous les deux semblent en colère, mais aucune peur ne transparait, ce qui aurait été le cas s'ils savaient que Bellatrix et Avery les attendent sur l'autre rive.

Je regarde, mon esprit bourdonnant furieusement, alors que les deux hommes que j'aime naviguent droit vers le danger.

« Nous devons les faire revenir au manoir » chuchote Avery. « Et il semble que nous allons devoir le faire par la force. Mais ça devrait être fait avant que le Seigneur des Ténèbres n'arrive. »

Voldemort. Voldemort va venir…

Ca y est. Je fais ce qui me semble le mieux.

« LUCIUS ! » je hurle, et les têtes de Ron et de Lucius se dirigent urgemment vers la rive. « ILS SONT LA ! ILS SONT- »

« STUPEFIX ! »

« PROTEGO ! »

Les voix d'Avery et de Lucius se répercutent dans les ténèbres comme des coups de pistolet, et de nombreux sorts s'activent soudain vers et de part le bateau, qui s'approche de plus en plus, se balançant dangereusement d'un côté à l'autre –

Je regarde, pétrifiée, mes pieds collés au sol de pure terreur, et tout se passe si vite. Un 'Splach' sonore lorsque Ron tombe à l'eau, disparaissant à sa surface, Lucius sautant du bateau, immergé dans l'eau jusqu'à la taille, son visage blanc et furieux, sa baguette dressée alors qu'il lance de multiples sorts –

Et tout à coup un jet de lumière rouge le frappe à la poitrine, et son corps se recroqueville et tombe dans l'eau dans une énorme éclaboussure.

Je reste là où je suis, à peine capable de respirer, tremblant de tout mon corps. Mon corps me fait mal tellement il tremble.

J'aurais dû bouger. J'aurai dû les arrêter, mais tout s'est passé si vite, et je –

Bellatrix patauge dans l'eau et sort Lucius, respirant durement face à l'effort, le déposant sur le bord du lac.

Je dois réfléchir. Réfléchir me fait mal, oh mon Dieu, est-ce qu'il est –

Il respire. Il est vivant. Je peux voir sa poitrine se soulever.

Je regarde le fleuve. Je ne vois Ron nul part. Est-il vivant ou –

Je ne le vois pas.

Je n'arrive pas à réfléchir.

Je ne peux même pas respirer, pour l'amour de Dieu !

Je vois Avery se tourner et se diriger vers la forêt derrière lui, tandis que Bellatrix se relève devant Lucius et lui assène un coup de pied dans les côtes, pliée de rire.

« Idiot » elle marmonne. « As-tu vraiment cru pouvoir continuer à m'humilier de cette façon ? »

Je respire un minuscule sanglot. Je dois sortir d'ici, aller chercher de l'aide. Mais comment pourrais-je les laisser ? Je ne peux pas, impossible

Je ressens un léger souffle courir sur ma tête, sur mon corps, et je comprends alors que je suis morte.

« Bonsoir, Hermione. »

Je fixe mes mains désormais redevenues visibles, et j'avale avec difficulté.

Je me tourne pour regarder le visage d'Avery. Vide, comme toujours. Vide, avec un petit éclat de triomphe dans ses yeux, et il plie sous son bras la cape d'invisibilité qu'il vient de me retirer.

« Je pensais bien avoir entendu quelqu'un à proximité » il murmure. « Et lorsque j'ai vu que vous n'étiez pas avec lui dans le bateau, j'ai su que vous deviez être là. Pourquoi partirait-il sans vous, la seule personne dont il se soucie vraiment ? »

J'essaie de parler, mais un seul son s'échappe de mes lèvres.

« S'il vous plait… »

Il sourit benoitement. « Vos efforts pour essayer de me faire changer d'avis seraient comiques s'ils n'avaient pas déjà marchés sur un esprit plus faible. » Il pointe sa baguette sur moi. « Levez vos mains s'il vous plait. Le Seigneur des Ténèbres arrive, et il nous attend au manoir. »

Lentement, des larmes inutiles roulant sur mes joues, je lève mes mains dans les airs.