Chapitre 15 :
Blair se tenait assise, très droite, sur le banc immaculé recouvert de velours qui occupait le pied de son lit. Ses quelques sacs étaient prêts, alignés soigneusement dans un coin de sa chambre par la gouvernante de la maison qui l'avait aidée dans cette tâche. Dorota avait reçu pour consigne tôt ce matin-là de préparer l'ensemble de ses affaires qui restaient dans son penthouse. Elle ne souhaitait en aucune manière y retourner. Revoir New York, parcourir les rues qu'elle connaissait si bien, tous ces endroits lui rappelant les souvenirs d'une vie qui était désormais derrière elle. A quoi bon. C'était sa ville, il y était partout, et elle n'avait plus de force à consacrer à ce combat.
Elle fixait un point devant elle, tentait d'ignorer le bruit irritant de son portable qui vibrait sans discontinuer dans son sac et échouait lamentablement. D'un geste sec, elle l'ouvrit, contempla l'appareil quelques seconde d'un regard un peu absent, et sans qu'elle n'en eu une réelle conscience s'en saisit et le lança avec force droit devant elle.
Le bruit la fit sursauter. Son téléphone s'était écrasé contre le mur blanc impeccable, et gisait en plusieurs morceaux au sol. « Très bien ». Murmura-t-elle entre ses dents.
Elle savait ce qu'elle allait voir affiché sur l'écran. Les appels et les messages de Chuck, de ses parents. Au fond de son cœur elle savait parfaitement qu'à ce stade, rien de ce qu'ils ne pourraient dire ne changerai quoi que ce soit à la situation, alors à quoi bon.
A quoi bon s'embarrasser de ce bagage sentimentaliste. « Tu dois être froide pour être Reine », s'entendit-elle dire à Jenny quelques années auparavant. C'était vrai à l'époque, et cela restait vrai aujourd'hui. Elle allait devenir Princesse, Maman, sa vie s'apprêtait à changer radicalement d'ampleur, et elle devait rassembler ses forces. Ne rien laisser la détourner de son but.
Elle n'était pas dupe. Même si elle donnait à Louis et Sophie ce qu'ils voulaient, elle allait devoir se battre à chaque instant pour ne pas se laisser dévorer par Monaco, pour rester elle-même autant qu'elle le pourrait, et être la mère qu'elle souhaitait être pour son bébé.
Un bruit la détourna de ses pensées et elle tourna la tête pour trouver la porte de sa chambre s'entrouvrir, et Serena apparaitre dans l'embrasure, le visage inquiet.
« B tout va bien ? J'ai entendu un bruit bizarre, je … » s'exclama Serena, avant de s'interrompre, s'apercevant consternée de l'état du portable de son amie.
Elle la regarda en silence. Que pouvait-elle bien faire. Il lui semblait de toute manière indécent de lui demander comment elle allait, alors quoi ?
« Est-ce que tu préfères rester seule ? Est-ce que je peux t'amener quelque chose ? », demanda-t-elle à Blair.
Celle-ci la contemplait toujours, le regard plus sombre que jamais.
« Merci, je préfère rester seule, dit-elle d'une voix éteinte.
- Nous avons un peu de temps avant que Louis n'arrive, pourquoi nous n'irions pas nous poser toutes les deux sur la terrasse ? Profiter un peu du soleil ?
- Je suis fatiguée Serena, je préfère me reposer avant le départ ». Puis se rendant compte que son amie ne méritait pas la sécheresse de ses propos, elle reprit :
« J'ai juste un peu de mal gérer l'attente c'est tout … je voudrais être déjà dans l'avion. Plus tôt je serai là-bas, plus tôt je pourrai apprendre à supporter tout cela. Rester ici, dans cette maison ou nous avons tellement de bon souvenirs, et juste attendre que le couperet tombe c'est … c'est juste beaucoup à supporter additionné à tout ce qui s'est passé ces derniers jours. Je suis désolée … Tu as été parfaite. Ta présence ici à mes côtés m'a sauvée, je n'y serais pas arrivée sans toi ». Sa voix avait décliné au fur et à mesure qu'elle avançait dans son discours, comme si chaque mot la rapprochait de l'échéance, du départ, et que cette perspective la vidait de toute son énergie vitale.
La chape de plomb qui lui pesait sur les épaules étaient plus lourde que jamais, et elle ressentait vivement le besoin de pouvoir se ressaisir avant l'arrivée de Louis, elle tenait à rester parfaitement digne devant lui.
Sans un mot, Serena pris quelque seconde pour regarder Blair, le cœur lourd de voir son amie avoir à lutter comme cela. Puis, respectant le souhait de celle-ci d'avoir ces moments pour elle-même, elle ferma doucement la porte et descendit dans le salon, afin d'être informée dès que possible de l'arrivée de Louis.
Elle se tenait assise là depuis déjà plusieurs minute quand elle entendit un crissement sur les graviers qui recouvrait l'esplanade devant l'entrée de la maison. En silence, elle se leva et alla directement ouvrir la porte de la maison, restant campée dans l'embrasure alors que le fiancé de son amie, le visage impassible, s'avançait vers elle d'un pas lourd.
Louis ne savait pas quoi espérer de cette rencontre avec Blair. Toute cette situation lui semblait surréaliste, étrangère à sa propre vie. Durant le trajet, les premiers moments qu'il avait partagés avec Blair lui étaient revenus en mémoire. Leur passion commune pour les impressionnistes, le fait qu'elle soit allée jusqu'à manger un kebbab pour le convaincre de son authenticité … Il avait à l'époque trouvé tellement touchant qu'elle croit avoir réussi … Le premier gala auquel il avait souhaité la présenter à ses parents, gala auquel elle n'était jamais arrivée. Ces souvenirs ne faisaient que l'abattre davantage car vraiment, il aurait dû réaliser bien plus tôt que leur histoire ne fonctionnait pas, qu'eux deux alimentaient un fantasme irréalisable, pour des raisons qui leur étaient propres. Blair voulait réaliser son conte de fée, pour se prouver que son avenir n'était pas avec Charles Bass, et lui souhaitais échapper à un mariage sans amour et sans folie avec une princesse européenne choisie par sa mère.
Ils avaient chacun provoqué leur propre perte en persistant dans leur histoire. Aujourd'hui Blair était enceinte, et amoureuse d'un autre homme. Quelles étaient encore leurs options ?
Dans le meilleur des cas … sa réflexion s'était alors stoppée net. Il y en avait-il vraiment un meilleur que l'autre ? Ramener chez lui une femme sous la contrainte d'un chantage honteux, où attendre le meilleur moment pour enlever son propre bébé de l'amour de sa mère.
De toute manière ils avaient provoqué leur malheur à tous les deux. Son seul espoir était qu'ils puissent sauver le bonheur de leur enfant.
Il arrêta soudain d'imaginer. Il savait ce qu'allait décider Blair. Il connaissait son histoire, son enfance, et il savait quelle vie elle souhaitait offrir à l'enfant qu'elle portait. Bien sûr qu'elle allait se sacrifier, et rentrer avec lui. Son cœur hésitait entre la joie qu'il ressentait à l'idée qu'elle allait bien devenir sa femme, et la tristesse profonde, l'injuste fatalité qui teintait cette décision pour eux deux.
Le visage fermé et accusateur qu'affichait Serena alors qu'elle l'attendait à la porte de la maison le conforta dans ce qui l'attendait. Il rassembla son courage et avança vers la demeure, déterminé à affronter la situation.
« Bonjour Serena, dit Louis d'une voix atone.
- Louis. Blair est dans sa chambre, je vais aller la prévenir de ton arrivée. En attendant tu peux rejoindre ton équipe. Ils se sont rassemblés sur la terrasse. »
Serena tourna sèchement les talons et s'engagea dans l'escalier, tandis que Louis intégrait la froideur de l'accueil en silence. Il avait dans un premier temps été dubitatif sur la personnalité de la jeune fille, et avait surtout mis du temps à comprendre comment elle pouvait être amie avec Blair, tant elles étaient différentes. Mais peu importait, il avait pu constater que les liens qui les unissaient pouvaient résister à tout, et même si il n'était pas dupe, et savait que Serena le tenait responsable du malheur de son amie, il avait du respect pour sa fidélité. Il espérait que Blair pourrait trouver dans cette relation un peu de réconfort lorsqu'elle se serait établie définitivement à Monaco.
Blair ne cilla pas lorsqu'elle entendit quelqu'un, qu'elle savait être Serena, frapper à sa porte. Elle posa ses mains bien à plat de part et d'autre de ses jambes, baissa la tête, inspira profondément alors que son regard s'attardait sur la bague de fiançailles de Louis qui ornait toujours son doigt. Elle y était. Elle expira lentement, se composant l'attitude qui avait fait d'elle la Reine de l'Upper East Side. Elle se leva doucement, saisit son sac et s'avança jusqu'au milieu de la chambre pour faire face à un magnifique miroir ancien de plein pied. Elle y observa attentivement son reflet. Ses boucles brunes reposaient gracieusement sur ses épaules, retenues par un headband en velours noir. Elle avait revêtu une robe rouge sombre en soie, à taille empire, qui faisait ressortir son teint pâle. Sa parfaite petite veste noire Chanel, accompagnée de lowboots à talon de la même couleur, réchauffait sa tenue. Elle caressa du bout des doigts le sautoir en perles qui ornait son cou gracile. Elle ne pu réprimer un sourire en se remémorant la première fois qu'elle avait fait couler entre ses doigts ce collier, sur la scène de Victrola. Elle se sentait plus elle-même que jamais. Une femme sublime, élégante, indépendante. La femme dont Chuck était tombée follement amoureux ce soir-là. Certainement pas une princesse soumise et faible. Elle ne maitrisait peut être pas l'homme qu'elle allait épouser mais elle était déterminée à être la mère dont Chuck serait fier. Il souhaiterait qu'elle ne se perde pas dans son nouveau rôle. Qu'elle impose sa marque dans le monde. Qu'elle montre à Monaco qui est Blair Waldorf.
Elle passa doucement sa main sur son ventre rond, joliment souligné par sa robe. Ses paupière se fermèrent une seconde, et elle promit intérieurement à son bébé qu'elle allait faire tout ce qui était en son pouvoir pour être la meilleur maman qu'il puisse avoir.
Elle tourna vivement la tête vers la porte alors qu'elle entendit celle-ci s'ouvrir doucement.
« Je suis prête », dit-elle simplement à Serena.
Louis ne put s'empêcher de fixer Blair alors que celle-ci descendait les escaliers, incapable de dire un mot. Il s'attendait à trouver une jeune fille faible et triste, et il avait devant lui une femme belle, élégante et d'une grande dignité. Il s'approcha, la main tendue, afin de l'aider à descendre les dernières marches, main qu'elle refusa d'un geste. S'arrêtant devant lui, elle posa une main sur son épaule et lui déposa un baiser rapide sur la joue. Louis était subjugué par l'attitude de Blair, et ne savait que penser.
« Je suis prête, nous pouvons y aller », lui dit-elle calmement.
- Je pensais que tu souhaiterais d'abord parler de tout cela je … je ne pensais pas que tu serais aussi pressée de …
- Je ne le suis pas, le reprit-elle vivement, mais pourquoi débattre inutilement ? Je ne te pense pas surpris par ma décision de toute manière. »
Blair contemplait Louis avec ce qu'elle craignit d'être de la pitié. C'était lui-même qui lui imposait cet ultimatum insupportable, et ce uniquement dans le but qu'elle rentre avec lui à Monaco et préserve son honneur, autant qu'il ait la décence de l'assumer. Cela ne semblait même pas être le cas. Tout le respect qu'elle n'avait jamais dû avoir pour lui continuait de se dissiper.
Elle balaya ces pensées de son esprit et se tourna vers Serena, qui l'avait suivi dans l'escalier. Se tenant face à elle, elle lui prit doucement les mains. Elle tenta d'afficher un sourire sur son visage, mais son regard trahissait la tristesse du moment. Les deux amies se contemplaient sans un mot, quand Serena lâcha les mains de Blair pour mieux pouvoir serrer son amie dans ses bras. Le visage enfoui malgré elle dans la masse de cheveux blond de son amie, Blair ne put s'empêcher de penser que même si les démonstrations d'affection ne remportaient en général pas son approbation, les élans de tendresse de son amie allaient lui manquer.
« Appelle-moi dès que tu arrives d'accord ? murmura Serena à l'oreille de son amie.
- Je te le promets, lui répondit rapidement Blair. Elle ne voulait pas se projeter à Monaco, pas encore, elle avait avant cela un message à délivrer. Comme Serena ne répondait rien, elle poursuivit :
- Je te le confie S, prends soin de lui, promets-moi. »
Serena cessa d'étreindre son amie, et recula d'un pas, pour faire face à Blair, les mains posées sur ses épaules.
« Tu le feras toi-même. Il va t'attendre, va trouver une solution, et bientôt tu seras de retour pour prendre soin de lui.
- S tu sais que cela n'arrivera pas. C'est trop tard. Je pars aujourd'hui et ne reviendrai pas. Et j'ai besoin de savoir que tu seras là pour lui, ainsi que Lily. Je n'aurais pas la force de quoi que ce soit si je le sais seul à Manhattan. Je veux la certitude que vous serez tous avec lui, s'il te plait,» lui demanda Blair, la voix plus brisée par l'émotion qu'elle ne l'aurait souhaité, mais le regard plus déterminé que jamais.
Serena s'apprêta à la contredire de nouveau mais se ravisa. Quelque chose dans le regard de son amie lui fit réaliser qu'elle n'avait pas besoin d'être rassurée par des chimères. Elle avait besoin de force, là tout de suite, et ce qui pouvait lui en donner était de savoir qu'elle serait là pour Chuck.
« Je te le promets », murmura-t-elle avant de serrer de nouveau Blair dans ses bras.
Finalement Blair se décida à rompre l'étreinte et s'éloigna doucement de Serena. Elle lui adressa un dernier sourire, triste en dépit de ses efforts, et se retourna vers Louis.
« Allons-y », lui dit-elle cette fois d'une voix plus ferme.
Louis eu pour seul reflexe de s'effacer pour laisser passer Blair, sans mots devant la force et l'autorité naturelle de la jeune femme. La tête haute, celle-ci passa la porte et s'avança vers la voiture qui les attendait, sans un regard pour l'homme qui lui tint la porte, et prit place à l'arrière. Elle eut à peine le temps de mettre ses lunettes de soleil avant qu'une larme discrète ne se forma au coin de son œil.
