C'est le cœur lourd que Serena contempla la voiture de Blair et Louis quitter la propriété. Finalement, dans un nuage de poussière, celle-ci passa le porche et disparu.

La jeune femme senti un terrible poids s'abattre sur ses épaules. Et maintenant ?

Blair était partie avec Louis, et la vie allait devoir continuer à Manhattan. Cela impliquait dans l'immédiat une discussion qu'elle redoutait avant toute chose d'avoir. Annoncer le départ de Blair à Chuck.

Serena n'osait même pas imaginer la réaction de son frère à cette nouvelle. Il allait être détruit, et elle ne pouvait concevoir d'être la personne qui allait devoir lui dire que tout espoir de bonheur avec la seule personne qu'il n'ait jamais aimé était éteint. Allait-il seulement pouvoir se relever de cette épreuve.

En silence, elle retourna à l'intérieur de la maison pour organiser son retour à Manhattan.

Chuck se tenait devant la fenêtre de sa suite, et son regard vide balayait la skyline d'un air absent. Son corps était figé, rigide, crispé. Il fallait bien le connaitre pour en cet instant saisir la détresse dans laquelle il se trouvait. Car au-delà de sa posture, sa mise était impeccable. Il avait revêtu un costumé gris foncé à fine rayure, ainsi qu'une chemise blanche et violette. Un cravate à motif cachemire et une pochette assortie complétait sa tenue. Sans un bruit, le visage impassible, il passa une main dans ses cheveux avant de se retourner et de se diriger vers le bar.

Son regard accrocha alors son portable, obstinément silencieux alors qu'il n'attendait qu'une seule chose. Un appel libératoire d'Andrew Tyler qui pourrait enfin lui donner un élément lui permettant de libérer Blair de l'emprise de Louis et de sa famille. Mais rien.

Son fidèle employé le connaissait bien. Nul besoin de l'importuner uniquement pour l'informer qu'il continuait de chercher. Pas d'appel signifiait clairement qu'il ne trouvait pas. Le combat le plus important de sa vie, et pour la première fois, il n'avait pas d'arme. L'impuissance n'était pas un sentiment avec lequel il avait l'habitude de vivre, et il commençait à se sentir vaciller. Il s'était jusque-là convaincu que l'information dont ils avaient besoin allait arriver. Elle arrivait toujours.

Mais avait-il enfin trouvé plus fort que lui ?

Le visage plus sombre que jamais, le regard presque noir, il inspira profondément pour se reprendre, et que son esprit cesse à cet instant d'imaginer ce qui allait se passer s'ils ne trouvaient rien.

Comme il l'avait fait tant de fois, il saisit un verre sur l'étagère en verre qui lui faisait face, ne prit pas la peine d'ajouter la glace qu'un salarié de l'hôtel avait pourtant pris le soin de lui fournir, et se versa un verre de scotch. Il descendit celui-ci d'une traite. L'alcool ne lui brula même pas la gorge. Voilà à quoi menaient 10 ans d'excès. Une insensibilité à la seule chose qui pourrait permettre à son esprit de s'évader quelques heures d'une réalité qui lui semblait parfaitement invivable.

Il était en train de se verser un second verre lorsqu'il entendit le feulement discret de l'ouverture de la porte de l'ascenseur.

Le regard qu'il leva sur la personne qui pénétrait dans la pièce était noir, vide, et sans aucun espoir. Au fond de lui il savait déjà. Il avait le sentiment d'être au bord d'une falaise et de se retenir de tomber. Pour l'instant.

Serena s'avança dans la pièce totalement silencieuse. Sans surprise elle aperçut la silhouette de son frère derrière le bar de la vaste pièce et elle fut choquée par sa posture. C'était bien Chuck, élégant, apprêté. Mais cette fois le costume sur mesure ne lui conférait pas son allure habituelle, ne masquait pas l'abattement qui irradiait du jeune homme. Les larges épaules étaient voutées, il ne sembla même pas avoir la force de lever vers elle son visage.

Chuck était immobile. Il percevait vaguement les claquements de talons qui annonçaient l'arrivée de sa sœur, mais ils lui semblaient comme étouffés. Serena se personnifiât devant lui, pas réellement égale à elle-même. Sa longue chevelure blonde n'était pas coiffée, elle avait revêtu à la va vite un manteau sombre et de hautes bottes, et avait choisi une banale étole en cachemire beige pour se réchauffer. Le regard de Chuck remonta lentement le long du corps de sa sœur, constatant au fur et à mesure le manque de soin peu habituel qu'elle avait porté à sa tenue. Il arriva finalement à son visage. Et ce qu'il y lu le glaça.

Serena était défaite. Chuck constata, interdit, qu'aussitôt qu'elle sentit son regard, elle détourna le sien, incapable de laisser son frère y lire l'horrible réalité. Alors il intégra l'évidence. C'était terminé. Il sentit son esprit s'échapper, et ne put qu'observer malgré lui son propre bras balayer d'un geste puissant le verre de scotch qui se trouvait toujours devant lui, et qui alla s'écraser violement contre le mur. Il porta ses deux mains à son visage alors que son corps s'adossait instinctivement contre le bar. Ses jambes ne le soutenaient plus, et il se sentit lentement glisser jusqu'au sol, incapable de se retenir. Il serra la mâchoire, ferma les yeux et tenta de se concentrer sur sa respiration. En dépit de ses efforts, il sentit une main d'acier lui saisir le cœur et celui-ci se tétaniser.

Serena sentit les larmes lui monter aux yeux lorsqu'elle entendit le verre se fracasser contre le mur. Dans un sursaut, elle ferma instinctivement les paupières pour tenter de se retenir de pleurer. Sa main serra un peu plus fort l'anse de son sac à main, et lentement elle tourna la tête vers son frère, se forçant à regarder, à voir dans quel état il était. La vision qui s'imposa à elle lui brisa le cœur. L'homme si fier et puissant était au sol, brisé comme un mannequin désarticulé. Sa respiration était erratique, il semblait ne pas parvenir à trouver son souffle. Elle lâcha précipitamment ses affaires et se couru vers lui.

Malgré son esprit embrumé, Chuck se rendit compte que Serena, effrayée par sa réaction, se précipitait vers lui. Dans un sursaut, il eut le réflexe de lever la main vers elle, pour lui signifier de ne pas s'approcher davantage. Cédant à son autorité naturelle, celle-ci s'arrêta, et le regarda en silence. Tentant de se reprendre, il prit appui sur le sol, puis sur le bar, pour parvenir à se relever. Il passa silencieusement une main dans ses cheveux et leva son visage vers sa sœur.

« - Elle est partie ? demanda-t-il d'une voix sourde

- Ce matin », répondit simplement Serena.

Il n'y avait rien d'autre à dire. A faire.

Ils restèrent ainsi de longues minutes simplement l'un en face de l'autre. Les bras ballant. Comme abasourdi par l'impossible situation qui s'imposait à eux.

Il allait falloir commencer à vivre sans elle désormais.

Blair monta vivement l'escalier du jet privé que Louis avait affrété pour leur retour à Monaco. Celui-ci la suivait d'un pas peu assuré, apparemment dépassé par la situation, qu'il avait pourtant provoqué en toute conscience.

Elle traversa la cabine principale sans un mot pour le personnel, ni un regard pour les assiettes remplies de macarons que Louis avait fait préparer, pensant innocemment lui faire plaisir. Elle entra dans la cabine principale, dont elle ferma immédiatement la porte. Elle s'accorda quelques instants, adossée à celle-ci, avant de retirer ses lunettes de soleil et de s'avancer dans la petite pièce. Elle était soulagée de trouver un peu d'intimité et de solitude, car il lui semblait avoir comme retenu sa respiration depuis son départ de la maison. Afficher un comportement impeccable de dignité alors que son cœur était détruit demandait une énergie monumentale que seule la volonté qui était la sienne pouvait conférer.

Savourant sa tranquillité temporairement retrouvée, elle prit le temps de balayer la cabine du regard. Un lit confortable en occupait le centre, auquel faisait face un écran plat. Sans surprise. Elle avisa la petite porte qui donnait sans doute sur la salle de bain, et s'y dirigea afin de se rafraichir. Le trajet en voiture n'avait pas été long, mais elle avait dû prendre sur elle pour ne pas flancher et elle sentait son corps bien plus crispé qu'il ne devrait être.

Elle s'apprêtait à se saisir de la poignée lorsqu'elle entendit frapper à la porte de la cabine. Elle se figea.

« Blair tout va bien » ? l'interrogeait Louis d'une voix inquiète.

Blair, qui avait commencé à baisser sa garde, prit le temps de se reprendre avant de répondre.

« Oui, je vais très bien. Même si ta sollicitude me touche, je te prie de bien vouloir me laisser me reposer. Nous nous verrons avant l'arrivée », lui répondit-elle froidement.

Immobile, elle attendit la réaction de Louis, s'attendant presque à le voir ignorer sa requête et pénétrer dans la chambre. Mais elle ne perçut que le silence. Une part d'elle-même fut soulagée, mais elle ne put s'empêcher de se dire que l'homme auquel elle s'apprêtait à unir sa vie manquait singulièrement de droiture, de force.

Alors qu'elle l'attendait dans la maison de Cece, elle s'était imaginé qu'il la retrouverait en conquérant, fier de sa victoire sur Chuck, fier de ramener dans son pays une fiancé belle et enceinte d'un héritier.

Il avait mis en place le pire des chantages pour obtenir qu'elle reste à ses côtés et maintenant qu'il y était parvenu, il paraissait incertain, indécis. Petit. Comme si paradoxalement il était lui aussi victime.

Refusant de se laisser abattre par la situation, elle entra dans la salle de bain et entreprit de se rafraichir. Evitant soigneusement de croiser son reflet dans le miroir, elle brossa longuement ses cheveux, et passa une tenue confortable. Puis, sans bruit, elle sortit de la petite pièce, et se dirigea vers le lit. Elle se glissa entre les draps, passa sur ses yeux un masque de satin, et s'installa aussi confortablement que possible.

Elle souhaitait que le vol soit déjà terminé. Revoir Monaco, Sophie, et se consacrer dès que possible à mettre en place sa nouvelle vie.

Cette phase transitoire lui semblait laborieuse. Il était encore trop près d'elle.

Elle avait besoin qu'un jet mette d'urgence un océan entre eux.

Les paupières désormais closes, elle autorisa brièvement son esprit à imaginer la présence de Chuck derrière elle. Passant avec douceur une main sur son ventre, elle imagina un instant que ce fut la sienne et s'endormit avec cette pensée.