Comme à son habitude, Blair ouvrit les yeux avant que le son de son réveil ne se fasse entendre.

Comme d'habitude, son esprit mit quelques secondes à intégrer ou elle se trouvait, comme si il ne pouvait se résoudre à ce que cela soit sa vie désormais.

Son regard balaya les épais rideaux qui barraient encore les rayons du soleil de Monaco, la commode couvertes de photographies soigneusement encadrées de son mariage, de sa fille, de ses parents, la coiffeuse de sa chambre de jeune fille qu'elle s'était faite expédier depuis New York. Elle était parvenue à créer au sein de ce palais une chambre qui était son seul refuge, contiguë à celle d'Audrey.

Elle ne faisait plus chambre commune avec Louis depuis plusieurs années. A son retour à Monaco, elle s'y était astreinte, souhaitant montrer au personnel du Palais qu'elle était sensible aux convenances qui régissaient une maison royale. Mais le temps passant, ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'énergie de prendre sur lui, et aspirait à certains moments de tranquillité et d'intimité.

C'est ainsi que chaque matin, elle se réveillait seule, et goutait à quelques instants de paix, pour ensuite aller chercher Audrey dans sa chambre. Elle l'aidait alors à se préparer, puis prenait avec elle un solide petit déjeuner sur une terrasse ombragée avant de l'accompagner à l'école.

Les journées de Blair ne se ressemblaient heureusement pas. La diversité de son rôle au sein de la principauté la sauvait malgré elle de la folie, et son instinct de survie lui dictait de se jeter à cœur perdu dans les différents projets qui lui étaient proposés par son équipe. Sa vie tournait désormais autour de la fondation qu'elle avait créée après la naissance de sa fille, et de l'éducation de celle-ci.

Elle n'avait qu'une confiance extrêmement limitée dans le personnel du Palais, qu'elle savait bien sur unanimement acquis à la cause de sa belle-mère et de son mari. Aussi avait-elle insisté pour que son bébé n'ait pas de gouvernante attitrée. Ne pas être dépossédée de son rôle de mère, pour lequel elle avait tout sacrifié, lui était vital. Elle était le personnage central de la vie de sa fille, son principal repère, et l'inverse était aussi vrai.

Les premiers mois à Monaco avaient été d'une extrême violence pour elle. Vivre la fin de sa grossesse dans le déracinement le plus total, devant aussi gérer le fait que Chuck lui manquait cruellement, avait été une réelle épreuve, ce qu'elle était parvenu à cacher à son entourage pour la plus grande partie. Sophie ne s'intéressait de toute manière qu'à l'enfant. Le bien être de sa belle-fille était totalement accessoire.

Blair avait pu obtenir in-extremis que le mariage soit célébré après la naissance, à la condition qu'une union civile soit rapidement conclue dans l'intimité, ce qu'elle avait bien sur accepté. Louis avait plaidé dans son sens, comme si lui-même appréhendait l'évènement.

Un après-midi du mois de Mars, Blair avait donc épousé Louis Grimaldi de Monaco, dans l'intimité d'une salle du palais. Seule leur famille proche respective était présente, leurs parents ayant même fait office de témoin. L'ambiance qui avait régné sur cette célébration était indéfinissable. La tension était palpable, comme si chacun des participants s'attendait à tout moment que la mascarade ne cesse. Que quelqu'un se lève et déclare que la situation n'avait aucun sens. Que tout le monde reparte de son côté et que le cauchemar s'achève. Mais non. Tous les participants avaient persisté, et Blair était devenu Princesse de Monaco. Après un rapide cocktail au dans le jardin d'hiver du palais, Blair avait pris quelques instants avec ses parents, afin de savourer ses derniers moments avec sa famille. Lorsqu'ils se reverraient, elle serait maman, et tout aurait changé.

Blair était partagée entre l'impatience et la crainte en ce qui concernait la naissance de son bébé. Au-delà des conséquences physiques, qui suffisaient pourtant à inquiéter toute future maman, l'enjeu était particulièrement énorme. Elle avait tiré un trait sur sa vie telle qu'elle l'avait toujours imaginé pour être mère, et cela représentait un pas dans l'inconnu le plus complet. La possibilité que cela se passe mal, qu'elle ne fut pas à la hauteur, ne quittait pas son esprit. Et si elle avait fait le mauvais choix ? Comment pouvait-elle affirmer qu'elle était le meilleur pour son bébé ?

Désireuse de recréer autour d'elle un environnement dans lequel elle serait le plus à l'aise possible, Blair avait obtenu à l'arrachée que seule sa mère fut avec elle lors de l'accouchement. Sophie ne se sentait heureusement que peu concernée par tout ce qui précédait la naissance et qui n'apparaitrait pas dans la presse et Louis, égal à lui-même, fut sans doute soulagé d'être dispensé de cette responsabilité. Blair vit donc Eleonor la rejoindre à Monaco quelques semaines avant la date prévue de la naissance. Elle savoura avec elle des moments reposant, agréables, faits de promenade dans les jardins, de lecture, de discussions animées sur les croquis de la prochaine collection de EWD.

Quand vint le moment de la naissance, Blair fut prise en charge par l'équipe médicale mobilisée pour elle depuis plusieurs semaines. Soutenue par sa mère, elle donna naissance à une petite fille, Audrey.

Toutes les questions qu'elle avait jamais pu se poser sur la maternité trouvèrent leur réponse au moment même où le médecin lui déposa son bébé sur le ventre, sous le regard ému d'Eleonor. La petite fille dévorait déjà sa mère d'un regard sombre et intense, comme voulant décrypter, comprendre tout ce qu'elle voyait. Sa vivacité et sa beauté subjugua Blair dans l'instant. Et elle sut qu'elle avait pris la bonne décision.

Les mois qui suivirent la naissance d'Audrey furent une parenthèse bénie dans sa vie à Monaco. Après que Sophie eu fait part de sa déception quant au sexe du bébé, elle s'était relativement désintéressée, au moins temporairement, de la petite fille. Quand à Louis, il ne parvenait pas à créer un lien avec sa fille, et toutes ses tentatives se soldaient par un échec pitoyable. Il restait maladroit, rien ne lui était naturel, et la petite fille le sentait. Elle était la fille de Blair Waldorf, aussi lui fit elle payer. En parallèle, les parents de Blair venaient souvent la voir, ravie de passer du temps avec elles-deux.

A la rentrée suivante, Blair commença à avoir envie d'autre chose, et se mit enfin en relation plus étroite avec l'équipe lui avait été affectée lors de son arrivée. Après plusieurs réunions et échanges avec Louis, il fut décidé de créer une fondation en son nom, qui rassemblerait sous son aile l'ensemble des projets caritatifs dans lesquels Blair allait s'investir. Forcément, Louis manifesta une joie excessive et déplacée en voyant Blair s'adapter à sa nouvelle vie, sans aller jusqu'à imaginer qu'il s'agissait davantage d'instinct de survie de la part de sa femme sur d'une réelle vocation humanitaire.

Mais le résultat était là. Quoi qu'en fut l'origine, l'investissement de Blair fut de suite réel. Ceci ajouté à l'importance qu'elle apportait à son rôle de maman eut tôt fait de générer une popularité impressionnante. Le peuple de Monaco était heureux de voir évoluer sa nouvelle Princesse, une femme belle, engagée et indépendante, qui menait de front l'éducation de sa fille et de nombreuses missions caritatives. Louis, dépité, ne put que constater l'ampleur grandissante de l'affection de son peuple pour son épouse et sa fille, tandis que sa maladresse et sa froideur le mettait malgré lui en retrait.

Blair ne s'était jamais imaginée en princesse du peuple, mais c'était au final exactement la position dans laquelle elle se retrouvait, et elle devait admettre qu'elle y trouvait une forme d'équilibre. Sa popularité à Monaco lui donnait indéniablement un poids face à Louis et Sophie qu'elle n'aurait jamais eu d'une autre manière, et c'était devenu son mantra. Ne pas se faire dépasser, garder un maximum d'indépendance pour pouvoir assurer le bien-être de sa fille en cas de situation conflictuelle à venir. Elle était dans une position de défiance constante, refusant de se laisser aller, perpétuellement en train d'analyser les nouveaux rapports de force qui se mettait en place avec sa belle-famille. Garder le contrôle. Il fallait au moins être Blair Waldorf pour résister dans cet environnement.

Au cours des années, elle avait bien sur manifesté le besoin de s'échapper de Monaco. Elle pouvait théoriquement recevoir ses proches au Palais autant qu'elle le souhaitait, mais elle profitait au final très peu de ces visites. Ses parents bien sûr venaient régulièrement voir leur petite-fille, puisqu'ils n'avaient pas la possibilité de la voir par ailleurs. Blair n'avait malheureusement pas le droit de voyager avec Audrey. Elle s'était donc octroyé quelques parenthèses, une rapide visite parisienne, rendue peu apaisante en raison du grand nombre de photographes qui l'y avaient suivie, et plusieurs week-end passés dans le château de son père et de Raymond. En une seule occasion, elle avait effectué un séjour en solitaire sur une ile des Seychelles, mais l'expérience n'avait pas été très positive, et elle ne l'avait pas réitérée. Sa marge de manœuvre restait donc forcément limitée.

Blair avait toujours été habituée à vivre avec peu d'ami. La plupart des gens qui l'entouraient plus jeune formaient déjà une forme de cour, et elle savait comment cacher ses sentiments aux personnes qui l'entouraient au quotidien. En cela l'Upper East Side ressemblait en beaucoup de points à Monaco. Cependant, elle vivait très mal la séparation avec Serena. Les deux jeunes filles avaient dans un premier temps gardé contact. Elles s'appelaient régulièrement, et il avait été question que Serena vienne rendre visite à Blair à la fin de sa grossesse. Mais leur relation n'avait jamais retrouvé la spontanéité et la franchise qu'elle avait auparavant. Avant l'accident, avec la séparation de Blair et Chuck. Serena restait malgré elle le seul trait d'union qui restait entre eux. A chaque appel, Blair ne pensait qu'a lui, hésitait tout le long à demander de ses nouvelles ou pas, trop effrayée par ce que risquait de dire son amie pour le faire véritablement. Si il était question d'une visite, la seule chose qui l'obnubilait était de savoir si Chuck lui ferai passer quelque chose, un message ou n'importe quoi d'autre, par l'intermédiaire de sa sœur. Et finalement à quoi bon.

Occuper son esprit avec toutes ces questions était parfaitement inutile. Une rupture franche était le seul et unique moyen d'éviter la folie. Et garder contact avec Serena sans affronter son manque était impossible. Alors lentement les appels s'étaient espacés. La visite proposée n'avait jamais été suivie d'effet. Blair avait reçu le faire part de mariage de son amie, et avait bien sur décliné l'invitation. Les regrets dont elle avait fait part dans sa réponse étaient-ils sincères ? Elle était surtout terrifiée. Elle avait eu la force de laisser sa vie entière derrière elle une fois, elle n'était pas sure d'u parvenir une seconde. Et même si elle avait pu y arriver, elle ne n'avait pas voulu s'infliger cette torture. La torture de le revoir.

Il ne figurait sur aucunes des photos que Serena lui avait fait parvenir. Du moins c'était ce que son amie avait cru. A force de persévérance, après avoir passé des heures à les observer dans l'intimité de sa chambre, Blair était parvenu à le distinguer avec certitude, presque de dos, dans l'arrière-plan de l'une des photos. N'importe quelle autre personne n'aurait rien parié sur le fait qu'il s'agissait de Chuck Bass, mais elle était certaine. Les larges épaules, le smoking sur mesure, le port de tête. Elle avait passé des nuits entières à fixer cette minuscule portion de papier, pour devoir enfin admettre qu'elle allait se rendre folle. Quelques semaines après avoir reçu le précieux paquet, elle n'avait donc conservé qu'une seule photo, un portait de Nate et Serena, lumineux de bonheur, et avait brulé le reste.

Exception faite de cette courte période, ou cette photo l'avait presque fait perdre contact avec la réalité, elle parvenait à contrôler son cœur, ses pensées, avec une efficacité relative. Elle ne pensait pas à lui nommément. Cela prenait la forme d'une sorte d'ombre qui enrobait son cœur, dont elle avait à peine conscience. Il était toujours là, mais comme en retrait. Comme si elle ne le voyait jamais, mais si elle savait sa main en permanence sur son épaule. Instinctivement, son esprit flirtait avec la limite. Allait chercher la chaleur, la douceur qu'il lui inspirait, sans aller trop loin.

Sans qu'elle ne le contrôle, il était sa dernière pensée, juste avant de sombrer dans le sommeil, pour juste une seconde. Et il était sa première pensée au réveil. Juste après son arrivée à Monaco, elle avait gardé le réflexe de le chercher de la main en se réveillant le matin. Et puis peu à peu, son corps avait intégré l'absence, et désormais elle se réveillait d'une nuit sans rêve totalement immobile, ramassée à une extrémité de son lit.

Ce matin-là commençât comme les autres matins, et ne fit pas exception. Elle ouvrit les yeux lentement et embrassa la pièce du regard. Un instant perplexe, avant d'intégrer son environnement et de reprendre ses esprits. Refermant rapidement les paupières, elle tenta de retenir un instant la douce pensée qu'elle s'autorisait le matin. Elle soupira, rouvrit les yeux et, repoussant l'épaisse couette, s'assit au bord de son lit. Après avoir enfilé une robe de chambre légère, elle se leva, et s'approcha de l'une des fenêtres pour en ouvrir en grand les rideaux. Comme chaque matin son souffle fut coupé par la vue qui s'offrait à elle. Le soleil balayait de ses rayons la Méditerranée, juste sous ses fenêtres. Le ciel était déjà d'un bleu intense, et les arbres des jardins du palais oscillaient lentement et calmement sous le vent.

Ce paysage paradisiaque était son enfer, sa prison, et aujourd'hui cela allait prendre fin.