Elle était perdue dans sa contemplation, quand son attention fut attirée par des bruits en provenance de la chambre de sa fille. Inconsciemment, un sourire se forma sur son visage.
Audrey venait de fêter ses 3 ans, et Blair était chaque jour émerveillée par cette petite personne, qui déjà faisait preuve de tant d'énergie, de personnalité. La ressemblance physique avec sa mère faisait l'unanimité, mais il y avait davantage. Au-delà des grands yeux bruns, et des boucles chocolat, Audrey manifestaient déjà de réelles capacités à diriger son entourage. Elle était systématiquement celle qui prenait en main l'organisation des jeux, qui surveillait les autres enfants à la table à laquelle elle était installée. Elle avait déjà la capacité perturbante de lire les personnes en face d'elle, ce qui avait valu à Blair d'avoir à se dépêtrer à de nombreuses reprises de situations rendues plutôt embarrassantes par les réflexions de sa fille. Elle savait mettre le doigt ou cela faisait mal, et semblait y trouver un plaisir presque sadique qui n'était pas sans rappeler la propension qu'avait sa maman, plus jeune, à ridiculiser ses camarades pour mieux assoir son influence.
Blair se dirigea vers la porte de communication séparant leurs chambres, et toqua doucement à la porte, s'amusant comme à chaque fois de l'attachement que portait sa fille, déjà si tôt, au respect de son intimité. Après avoir entendu le « oui » règlementaire, elle pénétra dans la pièce, pour trouver sa petite fille assise devant sa coiffeuse, déjà en train de brosser ses longs cheveux.
« Bonjour chérie, tu as bien dormi ? », interrogea Blair tout en s'approchant. Elle posa un baiser sur la tête de sa fille, et prit la brosse que celle-ci lui tendait.
« Oui Maman. J'ai fait un rêve. J'étais la princesse comme dans l'histoire. Et j'avais très peur à un moment et puis un prince très beau venait me sauver, et on se mariait, comme papa et toi ! ». Blair ne put retenir un léger sourire. La fascination de sa fille pour les contes de fée ne semblait pas connaitre de limite. Elle se faisait un plaisir de lui lire une histoire chaque soir et tout comme sa mère, Audrey se rêvait régulièrement en héroïne de ses histoires favorites. Même si cela l'attendrissait profondément, Blair ne pouvait s'empêcher de penser à son propre conte de fée. Du point de vue de sa fille, elle le vivait encore aujourd'hui. Mais elle savait très bien que pour s'être laissée entrainer trop vite par une histoire qui semblait correspondre en tous points à ses rêves de petite fille, elle avait dû renoncer à son réel amour, à son prince. Il n'était pas parfait, blond, ni sur un cheval blanc comme dans les livres. Mais il était le sien, celui qui aurait pu la rendre heureuse toute sa vie et elle était passée à côté. Elle avait réalisé trop tard. Elle savait qu'elle avait laissé passer sa chance, et chaque jour, elle s'astreignait à vouloir transformer cette douleur quotidienne, latente, qui ne connaissait pas de répit, en volonté d'être une meilleure maman. De plus tard laisser entrevoir à Audrey que sans doute son bonheur sera ailleurs, en dehors de l'image qu'elle se figure aujourd'hui. Elle ferait tout pour que sa fille n'ait jamais à vivre ce qu'elle vivait aujourd'hui. Le regret.
La petite fille prit encore quelques minutes pour raconter à sa mère les détails de son rêve pendant que celle-ci achevait de la coiffer, avant de l'entrainer devant son placard afin qu'elle puisse choisir ensemble sa tenue. Blair savait à quel point ces moments étaient important, et précieux. Plus jeune, elle avait la chance d'avoir Dorota à ses côtés. Mais rien ne remplaçait une maman, et elle n'aurait laissé personne partager ces moments avec Audrey à sa place. Elles choisirent ensemble un haut en coton crème à très fines bretelles nouées sur les épaules, dont le devant était smocké et brodé de toutes petites fleurs roses. Pour l'accompagner, elles ajoutèrent un short rose corail assorti, des ballerines en liberty et une capeline en paille orné d'un ruban. Blair avait transmis à sa fille son goût de la mode, et cette passion désormais partagée leur permettait de passer encore plus de moments ensemble, comme dans leur propre bulle. Louis se retrouvait le plus souvent spectateur de ces moments mère-fille, ou il ne parvenait pas à trouver sa place.
Ce matin-là, elles finirent donc de se préparer ensemble. Elles prirent ensuite leur petit déjeuner sur une terrasse, protégées du soleil par les arbres du parc du palais. Blair s'amusait des manières déjà parfaites de sa fille. Bien sûr elle en était l'instigatrice. Elle savait que la position de sa fille ainsi que son futur lui imposait de savoir très tôt comment se comporter en compagnie d'adultes, mais elle était à chaque fois impressionnée des capacités de la petite fille à suivre des règles que beaucoup d'enfants plus âgés étaient incapables de respecter.
Après un passage rapide dans leurs chambres respectives pour une dernière vérification, elles sortirent du palais par une porte discrète ou les attendais une berline sombre. Elles s'engouffrèrent à l'intérieur, et celle-ci les conduisit aux abords de l'école ou étais scolarisée Audrey depuis quelques mois. C'était l'un des rares points sur lesquels Louis et Blair étaient tombés rapidement d'accord. Tous deux avaient tenu à ce que la petite fille suive une scolarité normale, et qu'elle ait la chance d'avoir, dès son plus jeune âge, des amis à elle, rencontrés dans un autre cadre que celui du palais royal. Sophie avait bien sûr dans un premier temps pointé les problèmes de sécurité, mais au final cela lui importait peu. Elle plia rapidement lorsqu'elle constata que son fils et son épouse avait atteint facilement un consensus sur ce point. Sa seule condition était que la petite fille fut conduite à l'école en voiture sécurisée, et que, pour des impératifs de discrétion, une garde du corps se charge d'accompagner Audrey à l'intérieur du bâtiment.
La réalité était que l'ensemble des habitants de Monaco savait où la petite fille était scolarisée, et dans quelle classe. Mais tout le monde connaissait son charme et son entrain, et la bienveillance était donc générale. Tout le monde veillait spontanément sur elle et Blair avait toute confiance laissant sa fille chaque jour dans cette jolie école privée calme et agréable. La cour de récréation jouissait d'une belle vue sur la mer, les professeurs recrutés avec soin, et les élèves étaient issus de bonne famille de la région, sans pour autant atteindre le niveau de Constance. Avec le recul Blair y voyait un point positif. Il lui importait que sa fille grandisse en gardant un pied dans la réalité. Sa famille et les fonctions de ses parents le lui interdisaient, suivre une scolarité normale le lui permettait. Et sa mère en était heureuse.
Après avoir déposé sa fille à l'école, la voiture conduisit Blair devant un joli immeuble ancien, dans la vieille ville de Monaco. C'est ici que Blair avait choisi d'installer les bureaux de sa fondation, allant bien sûr à l'encontre de l'avis de Sophie, qui avait insisté pour qu'elle s'installe au Palais Princier. Mais Blair n'avait pas lâché. Elle avait besoin d'un endroit à elle, d'avoir une raison valable pour s'échapper du Palais régulièrement, et cela lui fournissait une raison parfaite. Fidèle à son envie de contenter son épouse, Louis avait choisi de la soutenir et Blair avait pu s'installer. Elle avait refait l'ensemble de la décoration à son goût, et désormais, son bureau était son endroit favori à Monaco.
Elle avait pu créer une atmosphère agréable, sécurisante, qui lui ressemblait. La pièce qui lui servait de bureau privé était réservée à son usage personnel. Elle n'y tenait aucune réunion, et la seule personne qui y était admise était Audrey. Elle s'était faite expédier plusieurs meubles de son ancien penthouse newyorkais pour le décorer, et Audrey adorait que sa maman lui raconte l'histoire de cette jeune princesse de Manhattan, qui vivait dans une maison en haut d'un immense immeuble, et qui régnait sur toute la ville.
Dans un petit boudoir attenant, Blair avait entreposé quelques souvenirs en toute discrétion. Elle avait placé contre le mur l'ottomane qui se trouvait autrefois dans sa chambre. A l'opposé se trouvait la coiffeuse ancienne au joli miroir arrondi devant lequel elle s'était tant de fois préparée. Elle avait accroché au mur un grand cadre, pour lequel elle avait sélectionné des photographies d'Audrey, de ses parents, de Serena ainsi que de Dorota.
Durant la rénovation de ses bureaux, elle avait découvert, à l'endroit où était désormais suspendu son grand cadre, une niche ouverte dans le mur de pierre. Quelques semaine après, Cyrus et Eleonor étaient venus lui rendre visite et avait amené avec eux quelques objets à la demande de Blair. En toute discrétion, son beau-père avait lui-même installé dans le mur en pierre un coffre-fort à code. A l'intérieur de celui-ci, Blair avait caché ses objets les plus précieux. Son passeport américain, ainsi que celui d'Audrey, dont personne à Monaco ne connaissait l'existence. S'y trouvait aussi une robe en soie vert pâle, à col haut et à manche longue. La robe qu'elle avait portée lors de sa première nuit avec Chuck. Et tout au fond, reposant au fond de son écrin, son collier Erikson Beamon.
Personne, pas même Audrey, ne connaissait l'existence de ce boudoir. Il était bien sur fermé à clef, et la porte dissimulée derrière une tenture. Peut-être les personnes qui avaient effectué les travaux avaient elles le souvenir de cet espace. Mais Blair l'avait aménagé par elle-même, lorsqu'elle se trouvait seule dans le bâtiment. Il s'agissait du seul espace lui appartenant réellement. Elle s'y refugiait lorsqu'elle souhaitait prendre le temps d'écrire à ses parents, ou simplement réfléchir, se reposer à l'abri du regard de ses collaborateurs.
Ce matin-là, elle devait présider une réunion ou lui serait présentés les dossiers de nouvelles associations souhaitant l'intervention de sa fondation. Au delà des associations qui l'interpellaient spontanément, Blair prenait garde de sélectionner des champs d'interventions variés. Elle tenait à ce que son action caritative fut parfaite dans sa globalité. Surtout que Sophie n'y trouve rien à redire, et qu'elle conserve l'autonomie qu'elle était parvenue à gagner au cours des dernières années. La dizaine de collaborateurs qui travaillaient à ses côtés n'avaient malheureusement pas tous été choisis par elle. Un certain nombre se trouvaient déjà là à son arrivée, et elle avait dû imposer ses méthodes et son autorité. Mais rien qui ne soit à la portée de Blair Waldorf.
Aujourd'hui sa fondation fonctionnait bien. Et même si l'ensemble n'était pas à l'image de ce qu'elle aurait pu créer à New York dans un contexte différent, elle devait admettre qu'elle était satisfaite du résultat.
La réunion qui se tint ce matin-là se déroula sans anicroche. Au bout de deux heures, elle put prendre le temps de s'isoler dans son bureau et d'y déjeuner tranquillement. Son assistante personnelle lui fit monter un plateau contenant un repas léger. Après avoir dégusté tranquillement une salade et quelques gambas grillées, elle constata qu'elle avait encore une demi-heure pour elle avant de devoir retrouver son mari. Elle s'installa donc tranquillement dans un confortable sofa avec le dernier numéro de Vogue. Elle ne vit pas passer le temps, et son attention fut attirée par la voix de Louis dans l'antichambre de son bureau, alors que celui-ci s'annonçait à son assistante.
Elle ferma précipitamment son magazine et se saisit de son sac. Elle ne tenait pas à ce que la présence de Louis dans son bureau ne se prolonge au-delà de ce qui était nécessaire. Elle entreprit donc de rectifier rapidement son maquillage, et elle avait quasiment accompli cette tache lorsque Louis frappa à sa porte.
« Oui ! », annonça-t-elle impatiemment alors qu'elle terminait d'appliquer son rouge à lèvre. Louis et elle avaient réussi à atteindre une sorte d'équilibre, de statu quo pacifique. Il avait comme occulté de sa mémoire la raison pour laquelle Blair l'avait suivi à Monaco et l'avait finalement épousé. Le chantage odieux auquel il s'était livré n'avait dans son esprit jamais eu lieu. Il n'y pensait jamais. Il avait une épouse, belle et intelligente, qui remplissait à merveille son rôle de princesse. Il s'étonnait chaque jour un petit peu de la distance avec lequel elle le traitait, et du fait qu'elle ne semblait jamais vraiment heureuse. Alors il essayait. Il allait dans son sens chaque fois qu'il le pouvait, innocemment, comme si cela pouvait aider en quoi que ce soit. Blair avait depuis longtemps perdu tout le respect qu'elle n'avait jamais dut avoir pour cet homme. Elle avait néanmoins besoin de son appui. Alors elle jouait le jeu. Elle jouait le jeu de l'épouse affectueuse lorsqu'ils se voyaient, ce qui était quasiment à chaque fois en public. Elle jouait le jeu de la maman heureuse de partager des moments avec sa fille et son mari, même si à chaque fois, elle constatait que la relation entre Audrey et Louis ne fonctionnait pas.
Louis se comportait comme un père aimant. Il s'inquiétait quotidiennement de la petite fille, de ses activités. Il lui offrait régulièrement des cadeaux, et passait la chercher à l'école lorsque son emploi du temps le permettait. Mais il ne parvenait pas à être à l'aise avec elle et Audrey le sentait. Ses questions ou remarques ne trouvaient jamais échos chez la petite fille, et ses tentatives pour la faire rire se soldaient systématiquement par un échec. Blair pensait alors à sa propre relation avec son père, et regrettait que sa fille ne puisse pas grandir avec la force que celle-ci avait pu lui donner. Les souvenirs de son enfance étaient émaillés de moments complices partagés avec Harold, et elle voudrait tant qu'Audrey puisse avoir la même chance. Sans se l'avouer, elle avait pitié de Louis. Elle jalousait aussi la légèreté avec laquelle il semblait traverser leur existence, qui pourtant était loin d'être idyllique. Le manque de profondeur qui lui inspirait tant de dédain devait parfois être bien confortable, et lui permettait sans doute de vivre le quotidien le cœur plus léger qu'elle.
S'efforçant de revenir à la réalité de sa journée, Blair rassembla ses affaires, sortit de son bureau, pour trouver Louis en train de l'attendre dans la pièce attenante. Sous le regard de son assistante, elle plaça un baiser sur la joue de son mari. « Allons-y », lui dit-elle simplement, un sourire absent sur les lèvres.
Blair et Louis pénétrèrent dans la voiture qui les attendait en bas des bureaux de la Fondation. Ils prirent place sur la banquète arrière et, alors que la voiture démarrait, chacun fixait tranquillement et en silence les rues de Monaco qui défilaient. Ni l'un ni l'autre ne ferai d'effort de conversation durant le trajet. Ils s'étaient tous les deux habitués au silence, et avaient fini par y trouver une sorte de confort. Les rues agréablement fleuries défilaient, et les époux étaient chacun absorbés par leurs pensées.
La voiture ralentit finalement, pour se garer devant le centre hospitalier Princesse Grace, situé dans le centre de la ville. Blair, tout comme son mari, était familière de l'endroit. Louis y avait par le passé géré plusieurs opérations caritatives. Quand a Blair, elle y avait donné naissance à Audrey, et par la suite s'était activement investie, par le biais de sa fondation, dans le soutient aux enfants malades, ainsi qu'aux personnes âgées.
Cette fois, ils devaient par leur présence à tous les deux soutenir une opération de collecte de sang. Il était prévu que le couple princier fasse un don devant les journalistes, afin d'illustrer la future campagne de promotion de l'hôpital. Leur emploi du temps prévoyait ensuite d'aller chercher ensemble leur fille à la sortie de l'école.
Blair attendit donc que le chauffeur vienne ouvrir la porte de la voiture, et en sortit élégamment. Elle put de nouveau apprécier la courtoisie monégasque. Le respect de la famille princière n'était pas un vain mot, et il était impensable qu'un habitant ou un journaliste ne l'assaille à la sortie de sa voiture, ni à aucun autre moment.
Quelques photographes se tenaient à distance raisonnable pour immortaliser leur arrivée, et Marie, la jeune femme responsable de l'organisation de la collecte de sang s'approchait déjà vers elle pour la saluer. Elle était en train de serrer la main de celle-ci lorsqu'elle fut rejointe par Louis qui était à son tour sortit de leur voiture et en avait fait le tour. Ils pénétrèrent alors dans le bâtiment, suivis par quelques journalistes polis.
Blair discuta poliment avec Marie alors que l'ascenseur les conduisait dans le service ou se tenait la collecte. Louis était silencieux et pensif, et suivait son épouse avec l'air d'être ailleurs, comme à son habitude. L'ascenseur émit un bip discret, et les portes s'ouvrirent sur un hall d'accueil lumineux et agréable. Blair, à son aise, salua l'ensemble des membres du personnel présents, puis suivit Marie dans une vaste pièce servant habituellement de salle de réunion, et ce jour plus particulièrement à l'accueil des donneurs.
Une jeune infirmière souriante se trouvait derrière une table, sur laquelle se trouvaient différents formulaires soigneusement organisés en piles. Les journalistes prirent rapidement place derrière elle afin de filmer le couple princier remplir les différentes formalités administratives précédant un don de sang.
Blair s'avança en souriant, et joua le jeu en tendant la pièce d'identité demandé par la jeune fille. Celle-ci lui remit alors une fiche de renseignement, qu'elle du remplir à l'appui de son état de santé. A sa suite, Louis fit la même chose, et ils entreprirent de remplir leur formulaire, discutant en même temps avec le personnel de l'hôpital, et toujours sous le regard des photographes.
Une fois leur tâche accomplie, ils se tournèrent de nouveau vers la jeune femme qui leur demanda en complément leur carte de groupe sanguin, afin de pouvoir étiqueter de manière approprié les poches de sang issues de leurs dons respectifs. Distraitement, Blair sorti la sienne de son sac, et vit Louis faire de même. Devant eux, l'infirmière déposa sur la table leurs deux formulaires, ainsi que leurs cartes de groupe sanguin. Blair suivant du regard l'ensemble de l'opération, tout en devisant avec Marie sur le succès qu'avait rencontré la journée de collecte jusque-là.
Elle balaya machinalement la table des yeux, et vit leurs deux cartes de groupe sanguin cote à cote. Elle prêtait toujours une oreille distraite à la discussion qui se tenait, mais son regard se fixa malgré elle sur les deux cartes. Le reste de la pièce devint soudain comme flou. L'habitude aidant, elle continuer d'acquiescer poliment à ce que lui disait Marie, Louis ayant pris la rare initiative de relancer la conversation. Et son esprit commença à raisonner, indépendamment de sa propre volonté.
Les deux cartes étaient identiques, et indiquaient un groupe sanguin A. C'était la première fois qu'elle voyait celle de Louis, elle ignorait totalement ce fait jusque-là. Sans même le vouloir, elle se revit automatiquement 6 mois auparavant, dans ce même hôpital. Audrey y avait été brièvement hospitalisée pour une intervention de routine. Sa fille devait simplement se faire enlever les amygdales, et ils avaient procédé à un groupage sanguin pour plus de sécurité, au cas où une transfusion eut été nécessaire au cours de l'opération. Elle avait désormais une carte de groupe identique à celle de ses parents, et Blair était absolument certaine de ce que celle-ci indiquait. Elle indiquait que le groupe sanguin de sa fille était B.
Son corps fut soudain parcouru d'un frisson glacé. Son esprit, sans doute par mesure d'autoprotection, refusait d'achever le raisonnement, de laisser la réalité pénétrer le cœur de Blair. Une onde glacée et sombre lui tomba sur le cœur et, doucement, elle leva les yeux sur son mari, toujours en train de converser poliment avec Marie, indifférent à son trouble.
Son instinct lui dicta de fuir, de prendre ses affaires, et de partir dans l'instant. Mais elle secoua la tête doucement. Elle devait revenir à la réalité, et rapidement. Elle était dans une pièce remplie de journalistes et de public, devant Louis, qui de plus ne semblait porter aucune attention à l'information vitale qui figurait pourtant sur la table.
Alors que son esprit commencer à échafauder un plan d'action, son regard revient de lui-même sur la table, comme pour s'assurer qu'elle n'avait pas rêvé, que cela était bien réel. Les deux lettres étaient toujours là. Le frisson qui la parcourait s'intensifiât brutalement. La vérité était en train de faire son chemin en elle. Prise d'un étourdissement, elle ferma les yeux quelques secondes et s'appuya du bout des doigts sur la table pour ne pas vaciller.
« Votre Altesse, vous allez bien ? », l'interrogea Marie d'une voix inquiète. Blair était connue pour son dynamisme et son silence les instants précédant avait déjà attiré l'attention de la jeune femme. Mais le malaise de Blair était désormais évident, et elle s'inquiéta.
Blair ouvrit les yeux rapidement et secoua la tête : « Tout va bien merci, j'avoue n'avoir jamais aimé les aiguilles, je vais avoir besoin d'une bonne distraction pendant l'étape suivante je le crains », plaisanta-t-elle. Elle devait se reprendre. Elle n'avait pas le choix dans l'instant. Elle ne devait attirer l'attention de qui que ce soit sur ce qu'elle semblait être la seule à avoir remarqué pour l'instant. Mais le personnel ne tarderait pas à faire le lien entre les différents dossiers médicaux. Elle devait se mobiliser, et vite. L'enjeu n'était rien de moins que vital. « Allons-y Marie, je suis certaine que tout le monde ici a hâte d'en finir avec tout ça », parvint-elle à relancer d'un ton qu'elle voulait enjoué. Elle prit Louis par le bras et amorça le mouvement avec un dynamisme qui se rapprochait bien davantage de son comportement habituel, ce qui eut l'effet attendu de rassurer tout le monde.
Blair avançait d'un pas vif dans le couloir lumineux de l'hôpital, entourée de Louis et de Marie, et toujours suivi du petit groupe de journaliste. Des années d'enthousiasme forcé payaient enfin, et elle parvenait à présenter un comportement habituel aux autres, alors que son esprit fonctionnait à toute allure, et que son cœur était déjà loin, très loin de Monaco.
Au bout d'une heure environ, leur présence au sein de l'hôpital n'était plus nécessaire. Blair et Louis remontèrent dans leur voiture, et s'installèrent dans leur silence habituel. Comme prévu, ils passèrent chercher Audrey à l'école, et seule la petite fille remarqua que sa mère la sera contre elle un peu plus fort, un peu plus longtemps que d'habitude.
Elle regarda Blair attentivement, et cru voir dans son regard une lueur qu'elle n'avait jamais pu observer auparavant. Gardant le silence, la petite fille continua d'observer. Le visage de sa mère avait une intensité particulière, et une sorte de demi-sourire indéchiffrable flottait sur ses lèvres, alors qu'elle regardait défiler les immeubles de Monaco par la fenêtre de la berline. Ne sachant que penser, elle prit alors la main de Blair, qui se tourna alors vers sa fille. Elle lut l'interrogation dans son regard, et ne fut pas étonnée. Bien sûr qu'Audrey aurait la clairvoyance de sentir que quelque chose avait changé en elle. Mais il était trop tôt. Beaucoup trop tôt. Alors elle se contenta de lui sourire, et leva sa petite main à ses lèvres. Embrassant la main de la petite fille, elle lui fit un clin d'œil discret pour la rassurer.
Audrey ne fut pas dupe. Elle savait que quelque chose n'était pas normal. Elle pouvait le sentir. Mais elle avait confiance en sa mère. Si celle-ci la rassurait de cette manière, c'est que de toute manière tout allait bien se passer. Rassurée, elle attendit avec hâte la fin du trajet, afin que son père puisse réintégrer son bureau et qu'elle puisse, comme d'habitude, être seule avec sa mère pour la fin de la journée.
Quelques minutes plus tard, la voiture ralentit enfin devant le palais princier. La porte fut ouverte de suite du coté de Blair, qui descendit avant d'aider Audrey. Elles se dirigèrent sans attendre vers l'intérieur de palais, bientôt rattrapées par Louis.
« Blair, aurais-je la chance de pouvoir profiter de ta compagnie ce soir ? J'ai l'impression que cela fait une éternité que je n'ai pas diné avec les femmes de ma vie », conclut-il dans un sourire, en adressant un clin d'œil à Audrey.
Celle-ci l'ignora, sachant que Blair allait prendre l'initiative. « Pas ce soir Chéri, ce don de sang m'a donné une migraine. Nous allons je pense finir la journée entre filles et ensuite nous coucher tôt, n'est-ce pas ma puce ? » répondit Blair en baissant les yeux sur sa fille.
« Oui Maman a promit de revoir le spectacle de l'école avec moi, n'est-ce pas Maman ? », demanda Audrey.
« Bien sûr chérie ». Puis, elle se tourna vers son mari, s'approcha de lui, posa une main sur son épaule et lui plaqua un baiser sur la joue. « Demain ? », lui dit-elle en souriant.
« Avec plaisir, je préviens le chef dès ce soir que demain, c'est diner familial ». Louis regardait Blair et Audrey en souriant. Il semblait sincèrement heureux de ce programme. Blair le regardait en retour, avec l'impression de balayer du regard un mirage.
« Parfait », répondit elle d'un air absent, prenant sa fille par la main. Alors qu'elle commençait à se diriger vers leurs chambres respectives, elle sentit Louis prendre sa main et la retenir.
« On ne te croirait vraiment pas malade Blair, tu es plus belle et lumineuse que jamais », lui souffla-t-il à l'oreille. Blair était estomaquée. Pendant quelques secondes elle ne sut quoi répondre. Elle ressentait une sorte d'étonnement constant, au fur et à mesure que sa journée, qui ressemblait pourtant à tant d'autres de celles qu'elle avait vécu ces dernières années, avançait, comme si la réalité n'avait plus de sens, comme si tout ce qui l'entourait n'avait plus lieu d'être.
Elle s'interdisait de tirer des conclusions pour l'instant, de formuler les choix qui se dessinaient devant elle. L'enjeu l'incitait à la prudence, mais au fond de son cœur elle savait déjà. Elle n'appartenait plus à Monaco, n'y avait jamais appartenu.
« Merci », murmura-t-elle rapidement, avant de faire mine d'être entrainée par sa fille, et de s'engager dans le couloir, laissant derrière elle un Louis pensif.
La journée se termina sereinement. Elle passa quelques heures avec Audrey, revoyant avec elle ce qu'elle avait fait à l'école. Elles reprirent ensemble les éléments du spectacle qui s'y préparait, parlèrent du rôle et du costume de la petite fille. Elles dinèrent légèrement sur leur terrasse habituelle. Le sud de la France avait cet avantage. L'automne était avancé et pourtant, les journées étaient encore magnifiques, et permettaient sans problème de profiter du parc jusqu'au soir.
Elles remontèrent ensuite dans la chambre de la petite fille, ou elles lurent quelques histoires de princes et de princesses avant d'éteindre les lumières.
Blair regagna silencieusement sa chambre, et referma la porte derrière elle. Elle s'avança vers son lit, sur lequel se trouvait toujours son sac à main. Fouillant à l'intérieur, elle en sortit son portable. Elle le regarda pensivement quelques seconde, et se dirigea vers le balcon de sa chambre. Une fois à l'extérieur, elle s'appuya contre le volet blanc, et laissa son regard balayer la méditerranée. Elle prit le temps de mémoriser le magnifique paysage, car elle savait déjà que l'appel qu'elle s'apprêtait à passer allait changer le cours de sa vie.
Elle prit une longue inspiration, et composa un numéro qu'elle ne pensait jamais avoir l'occasion de composer de nouveau.
Là-bas à Manhattan, la journée battait son plein. Une sonnerie retentit, et une main impatiente retourna l'appareil qui était alors retourné sur une table de réunion. L'indicatif qui apparaissait sur l'écran ne laissait aucune place au doute.
« Excusez-moi ». La réunion s'interrompit immédiatement.
A Monaco, elle attendait fébrilement que la communication s'établisse, quand elle entendit une voix claire dans le combiné.
« Blair ? »
