Chapitre 20

Serena senti derrière ses paupières closes une lumière douce se faire de plus en plus insistante. Avant d'ouvrir les yeux, et de se rappeler ou elle se trouvait, son esprit avisa d'abord qu'elle ne se réveillait pas à l'endroit habituel. Elle émit un grognement contrarié, et finit par ouvrir les yeux, pour découvrir la cabine du jet de Bass Industries.

Elle s'était assoupie après avoir diné, et désormais, c'était le matin en Europe, et minuit pour elle. Sa nuit et sa journée commençait théoriquement en même temps, ce qui ne présageait pas du meilleur. Elle porta ses mains à son visage pour masser doucement ses tempes et ses paupières, alors que les raisons pour lesquelles elle se trouvait là réintégraient une à une son esprit. L'appel de Blair. Cette fameuse urgence. Et maintenant ?

Elle consultât sa montre, pour réaliser qu'il lui restait une heure avant l'atterrissage. Parfait. Cela lui laissait le temps de se rafraichir et de s'éclaircir les idées à l'aide d'une quantité déraisonnable de café. Elle rassembla ses cheveux en un chignon approximatif, et sonna l'hôtesse avant de partir à la recherche de la trousse de toilette qu'elle avait rapidement préparée. Elle prit le temps de se laver le visage à l'eau fraiche, et de passer des vêtements propres. Lorsqu'elle revint à sa place, la jeune femme avait disposé devant son fauteuil une tasse de café fumant, ainsi que plusieurs croissants qui, et elle ignorait comment c'était possible, paraissaient absolument frais. Les merveilles de l'organisation de Chuck. Décidément son frère savait voyager dans le confort.

Elle s'installa confortablement, rassemblant ses jambes sous-elle, et pris le café dans ses mains. Serrant la tasse brulante entre ses paumes, elle laissa son regard balayer l'horizon à travers le hublot. Chuck.

Sans qu'elle ne le maitrise, la fatigue jouant sans doute son rôle, son esprit commença à vagabonder. Elle se revit quelques années plus tôt, attablée à côté de Nate dans leur salle à manger, en compagnie de Chuck et Rose. Comment souvent, ils partageaient un petit déjeuner copieux avant de partir vaquer à leurs occupations respectives. C'est ce matin-là que pour la première fois, elle avait capté un regard de Rose à l'attention de Chuck. Elle avait pu observer un nombre impressionnant de femmes dévisager son frère. Elle avait pu lire dans leurs regards l'envie, le désir, la fascination pour le pouvoir, l'amour de l'argent. Mais ce qu'elle lut dans le regard de Rose était parfaitement différent. La jeune femme regardait Chuck sans le vouloir, si discrètement qu'elle semblait se le cacher à elle-même. Elle semblait veiller sur lui, guetter un signe de bien être, de satisfaction, de bonheur. Elle semblait attendre ce signe là. Elle le regardait en souhaitant qu'il soit heureux.

A partir de ce jour-là, Serena avait surveillé le manège de la jeune femme de loin, se gardant bien d'intervenir. Elle connaissait malheureusement l'état de son frère, et ne souhaitait pas mettre mal à l'aise Rose en la confrontant à des sentiments à priori non partagés, et sans doute sans avenir. Elle respectait l'intimité de la jeune femme, mais souhaitait dans un même temps la protéger.

Les mois suivants, elle fut témoins malgré elle du développement des sentiments de Rose envers Chuck. Elle était partagée sur l'attitude à tenir, car clairement celle-ci faisait tout pour les cacher de Serena, Nate et surtout de Chuck. Mais elle était de moins en moins discrète, malgré elle sans doute, tant et si bien que même Nate finit par le remarquer.

Evidement son premier réflexe fut d'en parler à sa femme, qui ne put que partager son inquiétude. Rose allait immanquablement souffrir car clairement, ses sentiments n'étaient pas partagés. Et s'ils pouvaient l'être ?

Cela faisait maintenant presque deux ans que Nate et Serena voyait évoluer Chuck autour d'eux sans vraiment le voir. Leur ami leur manquait, et clairement la situation n'évoluerait pas d'elle-même. Le prince de Manhattan ne semblait absolument pas compte des sentiments que nourrissaient Rose à son égard. Il semblait constamment ne faire que passer parmi eux, comment aurait-il pu remarquer ?

Les Archibald surent dès que l'idée germa dans leur esprit que cela leur serait reproché, mais il ne pouvait pas passer à coter de cette possibilité d'offrir au moins une perspective de vie plus heureuse pour Chuck.

Nate choisit donc un diner entre homme pour lui parler de Rose. Comme il s'y attendait, Chuck n'avait absolument rien remarqué des sentiments de la jeune femme, et ne s'était bien sur rien imaginé de son côté. Il rétorqua à Nate qu'il n'était absolument pas intéressé par le fait d'entretenir une relation sentimentale, à quoi bon ?

A cet instant, la seule chose présente dans l'esprit de Chuck était qu'elle n'était pas Blair. Il avait trouvé sa chance d'être heureux, pour la perdre définitivement. Sa quête était donc achevée, il n'entretenait plus aucun espoir sur l'aspect sentimental de sa vie.

Nate d'avait pas été surpris, et n'avait donc pas insisté. Et leur vie avait reprit son cours normal. Les Archibald continuaient de veiller tant bien que mal sur Rose qui prenait sur elle, et Chuck continuait de laisser passer sa vie.

Et puis quelque chose avait changé. Une sorte de déclic, réellement inespéré à ce stade, avait semblé s'opérer. Lily et Serena, de plus en plus inquiètes, avaient réussi à convaincre Chuck de s'éloigner un peu de Manhattan et de prendre quelques jours de vacances. Dans un premier temps sourd à cette idée, il avait fini par accepter, et s'était fait réserver un séjour sur une île perdue des Seychelles par son assistante. Sous les yeux consternés des deux femmes, il avait résolument rempli sa valise de dossiers, avec la ferme intention de profiter de ce séjour pour avancer plusieurs projets.

Il avait donc embarqué à bord du jet de Bass Industries, et était revenu un autre homme.

La différence avait été subtile au départ. Dans les jours qui suivirent son retour, Chuck semblait plus léger, plus souriant. Il prit plusieurs fois l'initiative d'organiser des diners entre amis dans des restaurants festifs, pour le plus grand bonheur de Nate, Serena et Rose. Et plusieurs fois, Nate croisa en arrivant chez son ami une jeune fille un peu honteuse, ou pas, en train de se réajuster dans l'ascenseur. Chuck semblait de retour.

De nouveau il prit soin de lui. Les masseuses et manucures étaient de nouveau des habituées de son appartement. Il semblait s'épanouir de nouveau dans ce personnage de dandy épicurien qu'il avait si longtemps incarné.

Rose assista médusée à la métamorphose du jeune homme. Contrairement à ce qu'elle craignait, Serena eu la satisfaction de constater que Rose semblait réellement heureuse de le voir plus épanoui. Elle semblait toujours aussi amoureuse, et avait semblé intégré que ce sentiment ne serait jamais partagé.

Jusqu'à un dimanche matin glacial de novembre. Les quatre amis venaient de terminer un brunch réconfortant, et Chuck prit congé en premier. Il avait commencé à se diriger vers l'ascenseur quand il fit soudain demi-tour, pour s'arrêter juste derrière la chaise ou Rose était encore assise, absorbée par le journal qu'elle était en train de lire. Elle sentit soudain une main sur son épaule, et la voix chaude de Chuck près de son oreille.

« Diner ce soir ? Juste tous les deux ? »

Rose médusée, posa sa tasse de thé, sentant que le tremblement qui soudain l'avait prise allait provoquer une catastrophe domestique.

Chuck, qui semblait amusé de l'effet de surprise provoqué, prit son silence pour acceptation et se contenta d'ajouter : « Je t'envoie une voiture à huit heure. »

Sans un mot de plus, il quitta l'appartement, laissant les Archibald pour le moins surpris, et Rose sous le choc.

Serena ne sut jamais comment se déroula cette soirée. Aucun des participants ne semblait vouloir lui donner de détail. Elle décida donc de se contenter du résultat. Chuck et Rose formèrent depuis ce jour un couple, dans lequel les deux semblaient s'épanouir. Ils prirent leur temps, avancèrent à leur rythme, mais ne faisait jamais marche arrière. Chuck semblait avoir aujourd'hui, presque 4 ans après le départ de Blair, enfin tourné la page.

C'est avec cette pensée en tête que Serena constata que l'appareil avait amorcé sa descente sur Nice. Elle allait enfin savoir ce qui avait amené Blair à la faire venir en urgence, et son cœur était partagé.

Une partie d'elle espérait follement que cela annonçait le retour de Blair, et une autre s'inquiétait des conséquences pour Chuck, qui avait mis si longtemps à trouver une façon de continuer à vivre après son départ, et qui avait enfin retrouvé une forme d'équilibre.

Blair se tenait debout, très droite, sur le tarmac de la partie privée de l'aéroport de Nice. A Louis, elle avait indiqué qu'elle devait être présente pour réceptionner elle-même un meuble précieux qu'elle avait acquis lors d'une vente aux enchères parisienne. Connaissant l'attention que sa femme portait aux détails, le prince ne fut pas étonné que celle-ci manifesta l'envie de s'assurer en personne que le transport eut été effectué avec soin, et n'émit aucune objection.

Elle se trouvait donc là, à 6h du matin tapante, debout dans l'air encore frais. Un vent léger balayait ses cheveux, et elle ne put réprimer un frisson. Elle allait revoir sa meilleure amie, pour la première fois depuis presque 4 ans.

Elle ne bougea absolument pas lorsqu'elle vit l'avion effectuer son approche finale, pour atterrir en douceur sur la piste illuminée des premiers rayons du soleil méditerranéen. Le jet commença à rouler doucement vers elle, et enfin se stationna à une dizaine de mètres.

La scène se déroula de la manière dont elle avait passé la nuit à l'imaginer, et à peine l'escalier descendu elle vit la chevelure blonde de Serena apparaitre dans l'ouverture. Celle-ci prit une seconde pour balayer le tarmac du regard avant de repérer son amie, et d'entreprendre sa descente d'un pas rapide.

Blair commença à approcher lentement de l'avion, et fur et à mesure sentit l'émotion la gagner. Sans s'en rendre compte, elle hâta le pas et se rapprocha plus rapidement de Serena qui fit de même.

Les deux amies tombèrent dans les bras l'une de l'autre, dans une étreinte pleine de chaleur. Elles furent comme seules au monde pendant quelques instants, savourant d'enfin se retrouver. Serena la première rompit le silence : « Tu m'a manqué B ».

Blair se recula alors, pour regarder son amie dans les yeux : « Toi aussi ». Malgré elle, la situation n'allant pas réellement dans ce sens, elle ne put réfréner un sourire. La seule présence de Serena depuis quelques minutes lui apportait plus de réconfort qu'elle n'avait eu depuis des années.

Serena prit les mains de Blair dans les siennes, et la regarda droit dans les yeux. « On y va ? J'ai tellement hâte de rencontrer Audrey ! »

Cette remarque eut le mérite de faire remettre à Blair un pied dans la réalité. « Je suis désolée mais non, nous n'avons pas le temps ». Serena la regarda sans comprendre.

« Que veux-tu dire pas là, pas le temps de quoi ? »

Blair regarda son amie fixement, consciente de la portée de ce qu'elle allait lui annoncer. Elle prit une profonde inspiration, et serra ses mains un peu plus fort :

« Serena je pense que Audrey est sans doute la fille de Chuck, pas celle de Louis »

La jeune femme la fixa en silence, semblant ne pas comprendre. Au bout de quelques seconde, elle l'interrogea: « Mais, je … comment est-ce possible ? »

« Je n'en ai aucune idée S. Pour l'instant j'ai besoin de réponses fiables et je … je ne les aurais pas ici. Tiens ». Joignant le geste à la parole, elle prit dans son sac à main une petite pochette plastique, qu'elle mit dans la main de son amie.

« Ce sont des cheveux d'Audrey. J'ai besoin que tu rentres à New York, tout de suite, et que tu fasses un test ADN sur Chuck ».

Serena fixait cette pochette dans sa main, n'étant toujours pas parvenue à intégrer la portée de la nouvelle qu'elle venait d'entendre. Elle leva doucement les yeux vers le visage de Blair, et ce qu'elle y lut lui brisa le cœur. L'angoisse, l'incertitude, la tristesse, le regret, mais surtout, au fond de ses yeux, l'espoir. L'espoir d'être libérée de cette vie qu'elle n'avait pas souhaitée, et de retrouver enfin la sienne.

« Est-ce que tu vas bien ? Je ne suis pas sure de devoir te laisser ici étant donnée les circonstances.

- Je dois rester avec elle Serena, c'est trop important je ne peux rien laisser au hasard.

- Ok. Je rentre tout de suite et te tiens au courant au plus vite, je te promets. » Après un silence, elle ne put s'empêcher de verbaliser la question qui la taraudait. «Si tes doutes se confirment, tu vas rentrer ? »

« Je n'aurais dès lors plus rien à faire ici, et Louis ne pourra plus m'en empêcher ». Serena ne s'attendait pas vraiment à une autre réponse, mais elle avait eu besoin d'entendre ces mots de la bouche de Blair. Celle-ci baissa les yeux, car elle savait ce qu'allait y lire Serena par la suite, et elle n'était pas prête à cela. Elle ne pouvait pas laisser paraitre qu'un seul prénom hantait son esprit. Elle n'était pas prête à entendre quoique ce soit à son sujet. Elle devait penser avant toute chose à Audrey. Elle était sa priorité et elle ne pouvait imaginer se laisser distraire par autre chose.

« Maintenant remonte dans cet avion, vite, il n'y a pas de temps à perdre ». Elle reprit son amie dans ses bras, la serrant fort contre elle : « Et embrasse Nate pour moi d'accord ?

- Ce sera fait je te le promets, lui répondit Serena. Accroche-toi, je te promets de faire au plus vite »

Sur ces simples mots, les deux amies rompirent leur étreinte, et avec un dernier sourire d'encouragement, Serena embrassa une dernière fois Blair sur la joue avant de tourner les talons et de se diriger vers l'avion, dont le plein venait d'être fait. Arrivée en haut de l'escalier, elle se retourna et lança un dernier regard à Blair. La vision de son amie, se tenant seule sur le tarmac, lui serra le cœur, et elle lui fit un dernier signe de la main avant de laisser l'hôtesse refermer la cabine du petit avion.

Encore sous le choc, et tenant toujours dans sa main les cheveux de la fille de Blair, elle se dirigea en silence vers son fauteuil et boucla sa ceinture. Elle rangea soigneusement la précieuse pochette dans son sac à main, et porta ses mains à son visage, tentant d'intégrer la nouvelle.

Elle tenta de reconstituer les faits. Blair avait appris la paternité de Louis alors qu'elle était encore enceinte, à son retour à New York. Comment le test avait-il pu être faux ? Quelqu'un avait-il pu en manipuler les résultats ? Etait-ce seulement possible ?

Son esprit passa rapidement à Chuck. Si le résultat s'avérait positif, celui-ci allait apprendre qu'il était le papa d'une petite fille de 3 ans, qu'il n'avait jamais rencontrée. Serena connaissait les sentiments de Chuck par rapport à la paternité. Blair avait toujours été sa famille, et son cœur était assez grand pour avoir voulu accueillir son enfant même lorsqu'il pensait qu'il n'en était pas le père naturel. Comment allait-il dépasser la déception d'avoir raté tous ces moments avec sa fille ?

Et surtout comment allait il réagir au fait que la seule raison pour laquelle il avait perdu Blair, et jusqu'à encore récemment toute perspective de bonheur, n'existait pas. Qu'elle n'aurait jamais dû partir, qu'elle aurait dû rester avec lui, donner naissance à leur enfant chez eux à Manhattan, l'épouser. Etre sa famille, pour toujours, tel qu'elle le lui avait promis.

Le vol de retour fut une torture pour Serena. Elle essaya en vain de dormir, mais en lieu et place passa six heures à ressasser. Son inquiétude pour ses amis, quelle que soit la réponse au test, les questions sur leur avenir à tous, sur l'avenir de Audrey, qui à seulement trois ans s'apprêtait à peut-être voir sa vie changer radicalement.

Elle se demanda comment, comment elle allait pouvoir faire un test de paternité en toute discrétion. Elle n'avait pas d'enfant elle-même, et ne croyais qu'à moitié aux promesses de confidentialité qu'avançaient les différents organismes proposant ce type de tests.

Les heures de vol défilaient et un plan commençait à se dessiner dans son esprit.

A son arrivée à New York, elle s'engouffra dans un taxi et s'empressa de mettre à exécution la première étape. Elle s'arrêta dans un premier temps à l'appartement de Chuck, sachant d'une part que celui-ci serait déjà au bureau, et d'autre part que la situation n'avait rien à voir avec une urgence potentielle pour laquelle son frère lui avait confié un double de ses clefs.

S'efforçant de ne pas penser au fait que ce qu'elle s'apprêtait à faire pourrait sans problème lui être reproché plus tard, elle traversa l'appartement d'un pas rapide pour arriver dans la salle de bain de la chambre principale. Elle s'arrêta devant la glace, et entreprit d'ouvrir les différents tiroirs du meuble situé sous le lavabo, pour enfin y trouver une brosse. S'emparant d'un mouchoir en papier, elle entreprit d'en retirer quelques cheveux, qu'elle disposa avec soin dans un autre mouchoir, puis referma l'ensemble avec maladresse. Elle se laissa aller à penser à ce moment-là que la situation était parfaitement surréaliste.

Elle prit une profonde inspiration, vérifia qu'elle laissait la pièce dans le même était que celui où elle l'avait trouvé, et quitta l'appartement d'un pas rapide, pour retrouver en bas le taxi qui l'attendait.

« Le Queens s'il vous plait », dit-elle simplement au chauffeur, tout en entreprenant de trouver sur son portable l'adresse précise de la personne qu'elle allait voir ensuite.