Chapitre 27 :
C'est devant un Tom perplexe que Blair passa sans un mot. Elle en avait assez vu. Se retrouver dans le bureau de Chuck, dans le monde qu'il s'était construit en son absence, l'avait profondément atteinte. Elle tentait de rester concentrée sur son objectif, ramener Chuck à Manhattan, mais son esprit était incontrôlable, parcouru d'images issues de leur histoire, de leur passé. Lui. Il était partout.
Mais le plus urgent était de ramener le père de sa fille. Elle devait s'empêcher à tout prix de voir au-delà. Elle ne savait pas exactement combien de temps elle était restée dans le bureau. Les souvenirs de leur séjour aux Seychelles avaient défilé dans son esprit, et l'évidence s'était imposée. Chuck était reparti là-bas pour se rappeler ce qui s'y était passé. Pour y puiser la force nécessaire pour gérer son retour dans sa vie.
Elle refit rapidement le chemin inverse au sein des locaux de BI, traversa le hall, et s'engouffra à l'arrière de sa voiture. C'est une fois à l'abri des regards qu'elle commença à lister les options qui s'offraient à elle. Audrey attendait de rencontrer son père. Hors il n'existait aucun moyen de savoir combien de temps Chuck comptait consacrer à sa retraite. Il fallait donc aller le chercher là-bas. Impossible pour elle d'y emmener Audrey, et tout aussi difficile de laisser sa fille plusieurs jours dans une ville qu'elle ne connaissait pas, avec des gens qui, même si ils avaient toute sa confiance, ne l'avait rencontré qu'il y a quelques jours.
Blair ne vit qu'une personne capable d'aller là-bas et de ramener le père de sa fille, et donna immédiatement l'adresse du Spectator à son chauffeur.
Le trajet fut heureusement rapide, et Blair fut introduite dans le bureau de Nate. Celui-ci l'y rejoint rapidement.
« Désolée Blair, j'étais en réunion. Comment s'est passée ta visite chez BI ? »
« Nate je sais où il est … »
« Je pensais bien que tu ferais une certaine impression sur Tom, mais j'avoue que même venant de toi une telle efficacité me surprend ! » répondit Nate un sourire aux lèvres.
Blair balaya l'argument de son ami d'un geste de la main « Oh rassure toi, le valet de Chuck n'a rien voulu lâcher. Sa fidélité est louable mais il semble manquer de …. résilience. »
« Il résiste à Chuck depuis plusieurs années je te rappelle, et ce n'est pas une mince affaire. »
« Et bien pour ma part, il n'a pas tenu deux minutes. Bref nous évoquerons les problématiques de personnel de notre ami un peu plus tard. Il est aux Seychelles. J'ai besoin que tu aille le chercher. »
Nate ne put s'empêcher de suspendre le rangement actif de son bureau qu'il avait entreprit pendant son échange avec Blair, et leva sur elle un regard perplexe. « Pardon ? »
« Quelle partie de ma phrase n'était pas claire ? »
« Voyons par quoi commencer … Déjà comment peux-tu être sure qu'il est là-bas ? Sans oublier … Pourquoi les Seychelles ? Et encore mieux … Pourquoi moi ? »
Blair soupira doucement en secouant la tête. Elle prit quelque seconde pour réfléchir à ce qu'elle pouvait dire à Nate. C'est-à-dire assez pour le convaincre d'y aller, sans pour autant lui dévoiler plus de choses que nécessaire. Elle n'avait aucune idée de ce que Chuck avait pu leur confier à propos de son voyage, et le moment de lui couper l'herbe sous le pied semblait inapproprié.
« Tu sais que Chuck a passé des vacances aux Seychelles il y a un peu plus de deux ans n'est-ce pas ? »
Nate, toujours perplexe, s'installa derrière son bureau, et inclina le dossier de son fauteuil. Il sentait que l'histoire allait être longue. « Hum oui, Serena et Lily lui ont fait pression pendant des mois pour qu'il prenne quelques jours de repos loin de BI »
« Et a tu remarqué quelque chose à son retour ? »
« Cela commence à faire un moment mais … je pense que ça correspond à peu près au moment où il s'est rapproché de Rose. Pourquoi ? Comment es-tu même au courant de ce voyage ? »
« Car j'y étais aussi. » Elle marqua une pause. « Aux Seychelles. Dans le même hôtel. Au même moment. »
Nate commença par pur reflexe à se masser doucement les tempes, sentant une migraine arriver. « Ah, ça ne peut rien augurer de bon … »
« Nate je t'en prie, ne me vexe pas ! Bref nous nous sommes vus la bas. Nous avons… parlé. Bref si son départ soudain correspond à l'annonce de mon retour, je te garantis qu'il est là-bas. J'ai besoin qu'il rentre vite Nate, je vais bientôt être à court de prétexte pour Audrey. Sa vie vient de changer radicalement et elle a besoin de nouveaux repères. Et vite. Et Chuck est le plus important de ces repères. »
« Et tu ne peux pas aller là-bas avec elle, et encore moins la laisser ici suffisamment longtemps pour te permettre de le ramener. »
« Exactement. » Blair se leva pour faire face au bureau de son ami. « Je ne te demanderai pas cela si j'avais une autre option. Mais ce n'est pas le cas. Je dois rester ici et reconstruire une vie pour ma fille, et j'ai besoin que tu me ramène son père. »
Nate ne put s'empêcher de se trouver distrait par la beauté à couper le souffle du paysage. Il était venu ici concentré sur sa mission, et n'avait pas du tout anticipé un tel cadre. Le calme était total, le temps magnifique, et la plage parfaite. Pendant quelques instants, il s'imagina passer ici une semaine de repos avec sa femme, et trouva l'idée dans un premier temps plutôt séduisante. Puis la raison de sa présence le heurta de nouveau, et ne pas savoir exactement ce qu'avaient fait Blair et Chuck dans cet endroit risquer de lui gâcher ses vacances.
Il venait de s'installer dans sa villa, et s'apprêtait à partir à la recherche de son ami. Selon les indications données par Blair, il pouvait être soit dans son ancienne chambre, soit dans la sienne. Nate enfila donc une tenue plus confortable et partit à pied sur la plage.
Chuck était allongé sur un transat au bord de sa piscine privée. Il était vêtu uniquement d'un maillot de bain et d'un peignoir de l'hôtel, et buvait un scotch en silence, fixant d'un air absent un point devant lui. La bouteille qui se trouvait sur une petite table à sa portée était à moitié vide.
Il savait pourquoi il était revenu ici. Dans sa villa. Elle était de retour. Et il ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi. Pour lui ? Il était la seule variable dans l'équation. Et il se faisait lui-même pitié d'en être encore là au bout de plusieurs années. Le grand Chuck Bass. Encore réduit à se morfondre pour son amour de jeunesse des années après. Il avait ressenti le besoin intense de se rappeler ce qui l'avait fait passer à autre chose. Il était donc là. Il se remémorait méthodiquement tout ce qui s'était passé deux ans auparavant. Scène par scène. Et il resterait là jusqu'à qu'il soit de nouveau dans le même état d'esprit. Et il n'était même pas près d'avoir accompli cette tâche à ce stade.
Son attention fut attirée par une silhouette masculine qui semblait s'avancer vers lui. Il enfila ses lunettes de soleil afin de distinguer de qui il s'agissait, et il ne put retenir un demi-sourire ironique en reconnaissait son ami.
« Nathaniel. Je pensais que quitte à vouloir me ramener de force à Manhattan, elle se serait chargée elle-même du travail. » Il dévisagea son ami avec circonspection. « Vous n'avez pas les même arguments, désolé. »
Nate laissa échapper un rire nerveux, et s'assit sur le transat voisin de celui de son ami.
« Sympa l'hôtel. »
« Normalement, tu y es en paix. »
« Il a fallu à Blair à peu près deux minutes pour deviner ou tu étais. Je suis certain que tu aurais fait mieux si tu n'avais pas voulu être trouvé. »
« Certes. Mais je ne suis pas venu me cacher. »
« Tant mieux. Parce que je ne suis pas venu jouer à cache-cache. Tu dois rentrer avec moi. Maintenant. »
« Et pourquoi je ferai ça ? Je n'ai pas terminé ce pour quoi je suis venu. »
« Chuck. Tu as passé des vacances avec Blair ici et à ton retour, tu n'étais plus le même. Tu t'es mis avec Rose. Pas besoin d'être un génie pour deviner ce que tu fais là. »
« Ce qui n'explique pas ta présence. En quoi tout cela te concerne ? »
« Moi ? En rien. Sauf que tu dois rentrer. Il y a quelque chose que tu dois gérer. Et il y a urgence. »
« J'en déduis que tu me laisseras dans le noir sur la nature de cette fameuse urgence. »
Nate soupira, et sans un mot tendit la main verre la bouteille de scotch, dont il se servit un large verre. Fixant l'horizon, il le but en deux gorgées, puis se retourna vers son ami.
« Fais-moi confiance. Tu dois rentrer. »
Chuck fixa l'horizon en silence. Une vague glacée était en train de s'abattre dans sa poitrine. Il n'était pas prêt. Et pourtant il allait devoir la revoir.
« Avons-nous au moins le temps de terminer cette bouteille ? »
Nate pivota afin de s'allonger sur le transat à coté de Chuck. « Nous allons le prendre. »
Au bout de plusieurs minutes de silence uniquement interrompu par le choc du goulot de la bouteille alors qu'ils remplissaient leurs verres, Nate ne put s'empêcher de poser la question qui lui brulait les lèvres. « Chuck que s'est-il passé ici ? »
Celui-ci baissa les yeux sur son verre, et fit délicatement tourner le liquide ambré dans le verre en cristal. Il déglutit lentement, puis porta de nouveau son verre à ses lèvres. « Disons qu'elle a fait quelque chose. Quelque chose qui m'a fait comprendre qu'elle n'était plus la personne que j'aimais, si tant est qu'elle ne l'ait jamais été. »
Il reposa bruyamment son verre sur la table et se leva de son transat. Il noua soigneusement son peignoir autour de son torse bronzé, et commença à se diriger vers l'intérieur de la villa. « Allons-y. »
Les deux amis voyagèrent en silence. Nate sentait que Chuck avait besoin de se reprendre, de se préparer pour ce qu'il attendait. Et justement, sachant ce qu'il attendait, il savait qu'il allait en avoir besoin. Il avait vu Chuck avancer, grandir, murir au court des dernières années. Ils se connaissaient depuis l'enfance, mais cette fois il ne parvenait pas à savoir comment il allait réagir. La nouvelle allait l'atteindre au plus profond de tout ce qui lui tenait à cœur. Son amour pour Blair, sa famille. Apprendre que si les Grimalid n'étaient pas intervenus, il serait aujourd'hui père de famille, et marié à l'amour de sa vie. Il allait devoir gérer le fait d'être passé à côté de sa vie. Il allait s'en vouloir de ne pas s'être assez battu. Il allait s'en vouloir de ne pas avoir fait vérifier la paternité du bébé de Blair. Il allait s'en vouloir d'arriver trop tard dans la vie de sa fille. Nate ne savait pas qui pouvait se relever de cela, et encore moins son ami.
Chuck était reconnaissait à Nate de respecter son besoin de silence et de tranquillité. Même si il n'était pas certain que de laisser son esprit vagabonder de la manière dont il le faisait depuis maintenant plusieurs heures était la meilleure méthode. Malgré un calme apparent, il était en train de perdre la tête. Et une question le hantait plus que toute autre. Pourquoi. Pourquoi revenait-elle maintenant ? Il avait enfin le sentiment d'avoir repris sa vie en main. BI, Rose, de bonnes relations avec ses amis et Lily. Il avait enfin retrouvé son équilibre après avoir vu son monde s'écrouler. Et soudain il se retrouvait au même endroit, dos au mur, s'apprêtant à tout voir de nouveau changer sans pouvoir rien y faire. Elle était de retour dans sa vie et tout allait changer, quelle que soit la raison de son retour.
Chuck et Nate montèrent dans la voiture qui les attendait à la descente de l'hélicoptère. Les lumières familière de Manhattan brillaient dans la nuit, et Chuck comprit qu'il n'avait pas le choix. A ce stade il ne pouvait plus se permettre d'être passif, il devait aller la voir et en finir. Etre fixé une bonne fois pour toutes.
Nate l'interrogea après que le chauffeur eut refermé la porte sur eux. « Tu veux venir diner à la maison ? Prendre des forces avant de rentrer chez toi ? Je crois que tu y es attendu par Rose. »
« Rose …. Elle est venue te voir j'imagine ? » Chuck ne pouvait croire qu'il ne se souciait de son sort que maintenant. Il se dégoutait lui-même de la traiter avec aussi peu de respect. Il était redevenu exactement l'homme qu'il était vraiment. Celui qui brisait et faisait le malheur de tous ceux qui l'entouraient.
« Oui, cela a été son premier réflexe lorsqu'elle s'est réveillée toute seule chez toi, avec pour seule compagnie une bouteille vide. Elle était morte d'inquiétude. Je lui ai dit ce que je savais Chuck, c'est-à-dire pas grand-chose … »
« C'est-à-dire ? »
« C'est-à-dire que Blair rentrait à Manhattan, et que je te l'avais annoncé a priori juste avant que tu ne disparaisse. Et que c'était sans doute lié. »
Chuck garda le silence. Il savait au fond de lui ce qu'il devait faire, mais ne s'était pas encore totalement convaincu. Il ne s'imaginait pas revoir Rose, qui allait vouloir et méritait des explications, sans avoir parlé à Blair d'abord. Il ne cessait de se répéter intérieurement que non, il n'était pas prêt, comme pour faire taire la voix qui lui intimait d'aller la voir. La partie de lui qui voulait être fixé une bonne fois pour toutes finit par l'emporter. Et Nate entendit sans surprise Chuck donner l'adresse de Blair à leur chauffeur.
Blair venait de coucher Audrey dans sa nouvelle chambre et redescendit dans la cuisine pour prendre une tasse de thé bien méritée avec Dorota. Depuis qu'elle avait envoyé Nate à la recherche de Chuck, elle avait entreprit de s'occuper au maximum. Et le premier projet qui s'était présenté était bien sur la réhabilitation de son penthouse.
Elle ne s'était accordé aucun répit. Elles avaient géré avec Dorota une armée d'ouvriers, qu'Audrey avait observés en train de s'agiter dans l'appartement. Celui-ci avait plu à la petite fille. Bien moins vaste que le palais monégasque qu'elle connaissait, mais tellement plus chaleureux. Elle pouvait voir que sa mère s'y sentait bien, et le courant était tout de suite bien passé avec Dorota … Comment pouvait-il en être autrement ?
Blair descendit donc les escaliers et s'installa en face de Dorota pendant que celle-ci leur servait deux tasses. Epuisée, les deux femmes burent leur thé en silence, chacune faisant mentalement la liste des choses restant à faire le lendemain. Elles furent tirées de leurs réflexions respectives par le tintement de l'ascenseur, annonçant l'arrivée d'un visiteur.
D'un geste, Blair indiqua à Dorota d'aller voir de qui il s'agissait, tandis qu'elle se levait de son tabouret et ajustait rapidement sa robe et sa coiffure. Etait-ce son cœur ou sa tête qui lui avait prédit son arrivée ? Elle n'aurait pas pu le dire. Mais le retour de Dorota dans la pièce lui annonçant l'arrivée de Chuck ne la surprit pas.
« Je prépare champagne tout de suite, » murmura Dorota, angoissée par l'issue de la discussion que sa patronne s'apprêtait à avoir. Blair l'entendit à peine, et se dirigea sans un mot vers le foyer.
La pièce était plongée dans la pénombre, et elle distingua à peine sa silhouette. Il se tenait non loin de l'ascenseur, son imperméable encore posé sur le bras. Elle s'avança vers lui, et le vit sursauter lorsqu'elle entra dans son champ de vision, comme si il avait vu un fantôme. Elle n'osa plus s'avancer davantage, et s'arrêta donc à plusieurs mètres de lui.
« Tu es revenu, » lui dit-elle simplement.
« Je n'ai pas vraiment le choix, ton mercenaire s'est chargé de me mettre dans l'avion du retour. » Chuck fut lui-même surpris par la dureté de son ton. Le ressentiment qu'il éprouvait pour elle semblait décuplé par sa présence.
« Chuck … »
« Pourquoi est-tu là ? », la coupa-t-il sèchement.
Blair ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Elle se ravisa, et se contenta d'indiquer de la main le canapé du salon, l'invitant à s'y installer.
Chuck la fixait d'un regard sombre et intense, attendant une explication. Il suivit du regard le canapé qu'elle lui indiquait, et finit par s'y diriger d'un pas nerveux.
C'est à ce moment-là que Dorota ressorti de la cuisine portant un plateau. Blair fixait Chuck, se demandant encore comment elle allait lui annoncer la raison de son retour, tandis que lui fixait Dorota, perplexe. Alors que la gouvernante installait devant eux une bouteille de champagne glacée ainsi que deux coupes, Chuck ne put s'empêcher de glisser froidement à Blair : « Est-ce un rendez-vous galant ? »
Blair leva les yeux sur lui, interdite par la sècheresse de son ton. Dorota eut la même réaction, et sursauta, avant de se contenter de quitter la pièce, décidant au final de les laisser ouvrir seuls leur bouteille.
Blair fixait Chuck sans savoir par où commencer. Elle s'attendait à être confrontée à cette réaction. Elle l'avait voulu un temps, l'avait provoqué, même si cela lui semblait parfaitement vide de sens aujourd'hui. Qui aurait pu anticiper que les choses se passeraient de cette manière. Constatant que Chuck ne prenait pas l'initiative d'ouvrir la bouteille, elle finit par s'en charger, sentant qu'elle avait besoin de courage.
Chuck l'observait toujours en silence, sentant son irritation monter de minute en minute. Voyant que Blair bataillait avec la bouteille, il finit par lui prendre des mains et par la reposer bruyamment sur la table. Il lui fit face et la prit sans ménagement par les épaules : « Blair ça suffit ! Dit moi ce que tu as à me dire, ou je te promets que je quitte cet appartement dans la minute et que tu ne me reverras jamais ! »
Blair avait sursauté tant au contact brulant des mains de Chuck sur ses épaules qu'a la brutalité de ses propos. Elle se sentit prise d'un tremblement, et n'avait plus de contrôle sur son visage, sur la manière dont elle le regardait.
Chuck observa le visage de Blair se décomposer devant il, et ne sut d'abord comment réagir. Il prenait jusque-là son retour pour une forme de caprice, mais soudain il ne savait plus. Il vit dans son regard une chose qu'il y avait rarement vue. Peut-être lorsqu'elle avait perdu Yale, ou lorsqu'elle lui avait appris qu'elle était enceinte de Louis. Sans qu'il ne sache pourquoi, son instinct lui dicta de se calmer, sentant qu'il n'était pas le seul à souffrir de la situation. « Blair de quoi s'agit-il, parle-moi», reprit-il d'une voix plus douce, en prenant ses mains dans les siennes. Ignorant les frissons qui parcouraient ses mains et ses bras à ce simple contact, il se força à la regarder calmement dans les yeux. « Dis-moi ».
Blair plongea son regard dans le sien, tentant d'y trouver la force dont elle avait besoin pour de nouveau chambouler le monde de l'homme qu'elle avait aimé au-delà de la raison. Elle lut enfin dans son regard sombre la chaleur qu'elle savait qu'il ne réservait qu'à elle, du moins jusque-là, et elle commença à parler.
« Il y a quelques jours, j'ai appris par hasard le groupe sanguin de Louis. Et j'ai compris qu'il était incompatible avec celui d'Audrey. J'ai appelé Serena qui est venu à Monaco, je lui ai remis des cheveux d'Audrey pour qu'elle fasse un test de paternité avec toi. » Elle reprit son souffle. « Audrey est ta fille Chuck, notre fille. »
Chuck fixait Blair d'un regard sombre et vide, ne se rendant pas réellement compte qu'il tenait toujours ses mains dans les siennes. Il entendait les mots qu'elle prononçait, mais leur signification semblait ne pas vouloir remonter jusqu'à son cerveau.
Prenant son silence pour une invitation à poursuivre son explication, Blair reprit : « Dès que je l'ai su, je me suis enfuie du palais en pleine nuit avec elle, et nous sommes allées à Paris. Louis m'y a suivi bien sûr, car je n'avais pas le droit de quitter Monaco avec Audrey comme tu le sais. Il ne savait pas Chuck, c'est Sophie qui a détourné le résultat du premier test de paternité que j'ai fait ici, à New York. Mes parents lui ont fait signer une renonciation de paternité. Le divorce est déjà en cours. Nous sommes libres. »
Blair fixait toujours Chuck intensément, cherchant dans ses yeux, sur son visage, un début de réaction, ou du moins un signe qu'il l'avait seulement entendue. Mais son magnifique visage était aussi immobile que celui d'une statue. Elle serra doucement ses mains dans les sienne.
Sentir les mains de Blair bouger dans les siennes fit à Chuck l'effet d'une décharge électrique. Il échappa rapidement à son emprise. Il se leva du canapé ou ils étaient tous les deux assis, et se dirigea en silence vers une desserte sur laquelle se trouvait une carafe en cristal remplie de scotch ainsi que plusieurs verre. Il se servit généreusement, et se dirigea vers la cheminée dans laquelle brulait un feu. Il ne but pas, il resta simplement debout, comme hypnotisé par les flammes.
Lorsque Chuck brisa le contact, et s'éloigna d'elle, lorsqu'elle ne put plus puiser dans son regard la force dont elle avait tant besoin, Blair se sentit d'écrouler à l'intérieur. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Ses paupières se refermèrent, comme pour conserver cette marque de tristesse à l'intérieur, pour elle-même, et elle dû essuyer du dos sa main la larme qui déboula sur sa joue. Elle secoua la tête, et se leva. Elle s'approcha de lui en silence et une fois derrière Chuck, posa doucement sa main sur son bras. « Chuck ? »
Son cœur se serra lorsqu'elle vit son corps se figer à son contact. « Chuck, je sais que cette nouvelle est inimaginable. J'en connais la portée, parce qu'elle change ma vie, tout comme la tienne, et tout comme celle d'Audrey. » Elle sentit malgré elle sa gorge se nouer. « Elle vient de perdre le seul père qu'elle ait connu, le seul pays dans lequel elle ait jamais vécu. Elle a besoin de nous deux maintenant. » Elle reprit son souffle en une seule goulée d'air, comme pour ravaler le sanglot qui montait dans sa gorge. « Chuck s'il te plait… »
Chuck était encore physiquement dans la pièce, mais son esprit était ailleurs. Il revoyait des images, des scènes devant ses yeux, sans qu'il ne puisse le contrôler. Blair lui annonçant être enceinte de Louis, lui en train de lui promettre d'aimer l'enfant d'un autre comme si c'était le sien, l'accident, Blair emmenée de force dans les Hampton, leur rencontre sur la plage, Serena lui annonçant son départ, leur retrouvailles sur cette plage paradisiaque. Tout cela pour rien. La seule raison qui leur avait imposé à tous de vivre ces épreuves, n'existait en fait pas.
Il était incapable de dire depuis combien de temps il se trouvait là lorsqu'il reprit contact avec la réalité. Il se retourna soudainement, pour réaliser qu'il était seul dans le salon plongé dans le noir, uniquement éclairé par le feu en train de mourir dans la cheminé. La bouteille intacte et les flutes se trouvaient toujours sur la table. Il y posa son verre, et se dirigea d'un pas lent vers les escaliers qu'il avait tant de fois gravit pour la retrouver.
Comme dans un rêve, agissant uniquement selon son instinct, il montat les escaliers, traversa le palier et arriva devant sa porte, sur laquelle il frappa doucement.
Blair était montée se coucher plusieurs heures auparavant, lorsqu'elle avait compris qu'elle n'obtiendrait pas plus de réaction de la part de Chuck, du moins dans l'instant. Elle était passée devant une Dorota inquiète, à laquelle elle n'avait rien pu dire, encore tremblante de l'intensité de leur conversation. Elle était donc entrée sans un mot dans sa chambre. Sans réfléchir à ce qu'elle faisait, elle s'était soigneusement démaquillée, changée, et couchée. C'était toujours là qu'elle se tenait donc. Immobile dans le noir, terrifié par ce qui approchait. Elle avait pensé un temps avoir fait le plus dur en quittant Monaco, en revenant ici avec sa fille. Mais son monde avait changé, elle n'y avait plus de repère, et elle n'était plus sure du tout que elle et sa fille allait y trouver une place. Chuck avait refait sa vie, restait sur le souvenir forcement éprouvant des Seychelles, et ne lui pardonnerait jamais de l'avoir privé de sa famille. Elle avait renoncé à eux pour son conte de fée, et les avait puni tous les deux. Elle leur avait volé leur famille, leur avenir, leur bonheur à tous les deux.
Lorsqu'elle entendit quelqu'un frapper à la porte, elle s'assit d'un coup sur son lit, enlevant d'une main le masque de satin qui recouvrait ses yeux, le faisant glisser sur ses boucles brunes. Elle sauta hors de son lit et avança rapidement vers la porte, qu'elle ouvrit.
L'image de Chuck dans l'encadrement de sa porte la frappa comme à son habitude. Sa beauté, son élégance, sa posture, lui coupait le souffle à chaque fois.
« Elle est ici ? », demanda-t-il simplement.
Interdite, Blair ne répondit pas tout de suite. Elle prit une grande inspiration, ne sachant pas encore ou il voulait en venir. « Oui, dans l'ancienne chambre de Serena », souffla-t-elle.
« Je reviendrais demain matin, à 10h, pour la voir ».
Ce n'était pas vraiment une question, Blair ne sut quoi ajouter. Elle sentit uniquement un léger poids se relever de sa poitrine. Elle leva son regard vers lui, et en même temps tendit le bras pour prendre sa main dans la sienne. C'était son seul reflexe, se rapprocher de lui. Ce n'était même pas le fruit d'une réflexion, c'était instinctif. Là, dans l'instant, elle n'avait besoin que d'une seule chose. Et comme dans un cauchemar, elle vit la main de Chuck s'effacer devant la sienne, se dérober. Son regard glissa sur elle, et il recula. Elle sentit la chaleur qui irradiait de son corps se fondre dans l'air, et sa silhouette s'éloigner dans la pénombre du couloir. Et en quelques secondes il était parti.
