Chapitre 33 :

Chuck observait un silence tranquille, qu'il utilisait à observer Audrey. Assise à côté de lui à l'arrière de sa limousine, elle regardait défiler les blocks de Manhattan à travers la vitre fumée, ses petites mains toujours accrochées au sac que lui avait remis Lily.

Il avait eu raison de ne pas s'inquiéter de l'accueil qu'allait réserver Lily à la petite fille. Comme à son habitude, celle qu'il considérait aujourd'hui comme sa mère s'était jetée à corps perdu dans ce nouveau projet. Elle avait déjà organisé une petite pièce réservée à Audrey dans son vaste appartement, afin que la petite fille puisse y laisser quelques affaires, et avoir un endroit à elle pour se reposer si le besoin s'en faisait sentir. Elle l'avait bien sur équipée de tous les jouets et poupées qu'elle avait jugés appropriés, ce qui donnait une idée assez précise du travail de manutention phénoménal qu'avait dû accomplir le livreur dépêché par le magasin de jouet.

Elle avait donc sans problème réussi à convaincre Audrey d'en ramener quelques-uns chez elle. Elle avait aussi discrètement glissé dans le sac un court message à l'attention de Blair.

Lily avait toujours apprécié Rose. Mais elle connaissait Blair depuis l'enfance. Elle avait toujours été la meilleure amie de sa fille, et le seul grand amour de son fils. Elle avait pour elle une tendresse et une bienveillance que Rose ne pourrait jamais éveiller. Et en tant que mère, elle ne pouvait s'empêcher de compatir sincèrement au traumatisme qu'avait dû subir la jeune femme en apprenant que le père de son enfant n'était pas celui qu'elle pensait, sans même parler des conséquences massives que cela venait d'avoir sur toute sa vie, son futur. Elle tenait donc à faire savoir à Blair qu'elle était la bienvenue.

Alors que le véhicule s'arrêtait progressivement en bas de l'immeuble de Blair, Chuck, qui concentrait toute son attention sur Audrey, ne remarqua pas la jeune fille qui marchait nerveusement sur le trottoir d'en face. Rose, après avoir quitté précipitamment l'appartement, n'avait pu se résoudre à partir. Elle avait été pétrifiée par sa rencontre avec Blair, avait totalement perdu ses moyens, et s'en voulait énormément. Mais si elle n'avait pas osé insister, elle n'était pour autant pas convaincue que le retour de Blair n'avait rien à voir avec le comportement de Chuck. Bien au contraire. Elle était convaincue que tout cela était lié. Elle ne savait toujours pas ou il passait la soirée, et tant qu'elle n'avait pas éclairci cette histoire, elle ne se convaincrait pas de cesser ses recherches.

Elle maudissait intérieurement toute cette situation qui la forçait à faire misérablement le guet en face de chez l'ex petite amie de Chuck. Elle trouvait l'ensemble minable, mais la perte de contrôle qu'elle expérimentait l'avait convaincue que c'était malheureusement nécessaire. Elle retint son souffle lorsqu'elle vit une limousine s'approcher, puis s'arrêter en face de l'entrée. Elle croyait reconnaitre la voiture de Chuck mais n'était sûre de rien. Elle se rapprocha instinctivement d'un arbre, contre le tronc duquel elle se camoufla maladroitement, et observa en silence. Elle sentit son cœur se briser lorsqu'elle reconnut Arthur sortir du véhicule, puis Chuck. Il lui avait donc bien menti. Et Blair aussi.

En revanche elle ne s'attendait pas du tout, Blair étant encore chez elle, à ce que Chuck attende qu'une autre personne ne sorte de la limousine, tendant la main pour l'aider. Sans comprendre, elle suivit du regard une petite fille qui suivait sagement Chuck à l'intérieur du bâtiment.

Elle ne se rappelait pas avoir jamais vu Chuck avec un enfant, et encore moins tout seul. Elle ne se rappelait même pas qu'il ne lui ait parlé ne serait-ce qu'une seule fois d'un enfant figurant dans son entourage, avec lequel il serait susceptible de passer du temps. Instinctivement, elle s'agrippa a l'arbre, s'appuyant sur lui, pendant qu'elle tirait involontairement les conclusions qui s'imposaient à elle. Il s'agissait forcement de la fille de Blair et Louis. Ce qui n'expliquait pas ce que pouvait faire Chuck avec l'enfant, à part si …

Elle ne s'était toujours pas figuré les raisons qui avaient pu amener Blair à revenir. Elle savait qu'elle était partie sous la contrainte, qu'est ce qui avait entrainé la levée de celle-ci ? Et ce retour à New York ? Et maintenant Chuck passant du temps seul avec sa fille, et lui mentant à ce sujet. L'évidence s'imposait lentement à elle. Elle ferma les yeux, tentant vainement d'imaginer toutes les conséquences que cela allait avoir sur leur vie, sur leur relation. Tout se trouvait changé, et surtout, surtout il lui avait menti, caché tout cela.

Blair était toujours assise au salon lorsqu'elle entendit le tintement annonçant l'arrivée de l'ascenseur. Instinctivement, elle se précipita dans le foyer pour accueillir sa fille. Elle était encore secouée de la visite de Rose, mais dans l'instant avait d'autres problèmes à régler. Sa fille venait de passer une soirée seule avec Chuck pour la première fois, et de rencontrer Lily.

Alors que les portes s'ouvraient, elle s'agenouilla pour accueillir la petite fille, et eut la surprise de se retrouver face aux jambes de Chuck … qui tenait Audrey dans ses bras. Elle intercepta rapidement le regard incrédule de Chuck, peu habitué à la surprendre dans ce genre de situation, et reprit tout aussi rapidement sa contenance. Elle se releva vivement, et tendit les bras pour accueillir sa fille.

« Bonsoir Chérie, tout s'est bien passé ? lui demanda-t-elle en la serrant contre elle.

Oui, Grand-Mère Lily est très gentille !

C'est elle qui t'a demandé de l'appeler comme ça ? », demanda sceptiquement Blair, lançant un regard amusé et interrogatif à Chuck par-dessus son épaule.

La réaction silencieuse mais sans équivoque de celui-ci ne laissa aucune place au doute, et elle réprima un fou rire en imaginant la réaction de Lily lorsque Audrey l'avait interpellée de cette manière.

« Va dans la cuisine Audrey, Dorota va te donner un verre de lait avant de t'aider à te coucher. Je vous suis dans quelques minutes pour te lire une histoire, embrasse donc ton papa,» lui indiqua Blair. Les quelques instants qui avait suivi le retour de Chuck et Audrey lui avait fait temporairement oublier la situation, mais elle devait revenir à la réalité.

Tandis qu'Audrey se dirigeait vers la cuisine, tenant toujours dans ses mains le précieux sac remis par Lily, Blair se tourna vers Chuck pour lui faire face.

« Tout s'est bien passé alors ?

Aussi bien que tu peux l'imaginer. La surprise passée, tu pouvais bien croire qu'elle accueillerait Audrey à bras ouvert. Ce fut le cas.

Tant mieux, c'est important pour elle », répondit distraitement Blair.

Chuck constata tout de suite que son esprit était ailleurs, et qu'elle était perturbée par quelque chose. Avant qu'il ne se reprenne, l'instinct prit le dessus. « Qu'y a-t-il Blair, tu sembles préoccupée ? ». Il réalisa trop tard qu'il s'était approché rapidement d'elle, et que sa main s'était posée sur son épaule. Mortifié par son comportement, il ne put que contempler Blair se figer à son contact, et lever vers lui le regard qui l'avait toujours tellement troublé, mais dans lequel il avait aujourd'hui plus de mal à lire.

Blair avait réalisé la proximité de Chuck alors qu'il était déjà trop tard. Elle n'avait pas pu esquiver, et voilà qu'il se trouvait tout près d'elle, sa main pesant maintenant sur son épaule. Elle pouvait sentir sa chaleur irradier au travers de la soie de sa robe. Elle fut tout de suite distraite par le frisson qui parcouru instantanément son dos, et réalisa qu'elle faisait une erreur alors qu'elle avait déjà plongé son regard dans le sien.

Elle devait cesser cette proximité, et tout de suite, et elle avait la solution parfaite. « J'ai eu la visite de Rose pendant votre absence », dit-elle d'une voix blanche. Elle fut rassurée de constater que l'évocation de ce prénom eut tout de suite l'effet voulu sur Chuck. Son visage sembla se fermer, et son regard se durcir. Sa main retomba, laissant une douloureuse sensation sur son épaule. Le manque. Si vite.

« Que veux-tu dire ? ». La voix de Chuck était sombre et glaciale. Blair se reprit rapidement et s'expliqua.

« Elle est venue me demander des comptes sur ton programme de ce soir. J'en déduis que tu ne lui as pas parlé de …

Non, » répondit fermement Chuck. « Et je n'ai pas de compte à te rendre sur ce sujet. Notre relation ne te regarde absolument pas. »

Blair s'attendait à cette réaction, et refusait de se laisser faire. Elle n'avait rien fait de mal, et n'allait certainement pas se laisser envahir par cette peste qui avait juste besoin d'être rassurée. C'était le rôle de Chuck, pas le sien. « En réalité si, cela me regarde quand cette personne se présente chez moi sans prévenir. Audrey aurait pu se trouver là. C'est inacceptable. »

Blair ne jugea pas utile de s'étendre sur le fait qu'en dépit de la perfection affichée de leur relation, Chuck n'avait pas encore parlé de l'existence d'Audrey à Rose. Il semblait même lui mentir, se cacher.

« Ne soit pas agressive avec moi, je ne pense pas que tu ais besoin de me servir le même couplet intimidant qu'a ton petit personnel. Rose est passée, c'est son problème, pas le mien. Surtout que je la connais elle, et je te connais toi, je pense que la plus traumatisée des deux n'est pas celle qui est en train de se plaindre de votre entrevue, même si celle-ci était contrainte. »

Ce fut au tour du regard de Blair de s'assombrir. « N'inverse pas les rôle. C'est ici qu'habite ta fille, alors apprend donc à contrôler ta petite amie, et tout se passera bien. »

Le regard de Chuck glissa sans qu'il ne le veuille vers la cuisine, ou supposait-il sa fille se trouvait toujours.

« Blair je suis son père. Ne crois pas que tu pourras faire avec moi comme avec Louis. Je ne me ferai pas balader comme un pantin. J'ai une vie ici désormais, une vie dont tu ne fais pas partie, et sur laquelle tu n'as rien à dire. Je ferai le nécessaire pour que tout cela fonctionne, pour Audrey. N'outrepasse pas ton rôle. Il est de prendre soin de notre fille. C'est tout. Tu n'as rien à dire sur le reste de ma vie. »

Blair sentit une vague glacée la parcourir. Il avait raison. Elle ne l'avouerait jamais, mais elle avait perdu le droit de dire quoique ce soit sur sa vie. Et Rose était certainement repartie d'ici plus choquée qu'elle ne l'était elle-même. Mais pouvait-elle le laisser repartir comme cela ?

« Tu peux mettre toutes les barrières que tu veux entre elle et moi mais tôt ou tard tu vas devoir composer avec toutes les parties de ta vie. Etre parent c'est avant tout perdre le contrôle, tu ne vas pas tarder à t'en rendre compte. » Elle se rapprocha doucement mais surement de Chuck, pour lui faire face. « Et il semblerait que cela ait déjà commencé. Ta petite amie sait que tu lui as menti ce soir, je dirais donc qu'une séance explicative peu agréable t'attende chez toi. Bon courage, et bonne soirée ».

Sur-ce elle tourna les talons, et monta les escaliers la tête haute, lentement, sentant sur elle le regard brulant de rage de Chuck.

Dès que Blair fut hors de sa vue, Chuck reprit le souffle qu'il ne savait pas qu'il retenait. Il détestait qu'elle ait raison. Il n'aurait pas dû mentir à Rose, de cette manière celle-ci ne serait jamais venue ici. Il était impensable tant pour Audrey que pour elle qu'elles ne tombent l'une sur l'autre par hasard. Il s'était laissé déborder, et ne pouvait plus laisser cela continuer.

Il quitta donc l'appartement de Blair, bien résolu à avoir avec Rose une discussion à cœur ouvert. Leur relation était solide. Et même si la nouvelle était rude, il n'y avait aucune raison pour que leur couple ne soit pas capable de la gérer.

C'est donc confiant et plein de bonnes intentions qu'il franchit le seuil de son appartement, bien décidé à éclaircir la situation. Mais il ne tarda pas à déchanter. Il s'attendait à trouver Rose… déstabilisée par sa rencontre avec Blair, mais il ne reconnut pas la personne qui lui faisait face.

Rose était assise sur le canapé, faisant face à l'entrée, et se tenant extrêmement droite. Son visage était crispé, et froid. Un verre de vin était posé sur la table basse, mais semblait ne pas avoir été touché.

Lorsqu'il s'approcha d'elle, Rose leva lentement un regard noir sur lui. Il ne l'avait jamais vu dans cet état. Et puis il comprit. Rose n'était pas simplement furieuse qu'il lui ait mentit sur son programme de la soirée. Elle avait tiré les conclusions qui s'étaient imposées à elle après son entrevue avec Blair. Rose savait pour Audrey.

La mise au point qu'il espérait douce et indolore s'annonçait bien plus compliquée.

Médusé, il ne put qu'observer Rose se lever doucement, prendre le verre posé devant elle, tourner les talons et se diriger à pas lourds vers la chambre. Sans un mot, elle entra dans la pièce, et ferma la porte, sans un regard pour Chuck.

Alors que celui-ci esquissait un pas pour la rejoindre, et tenter de lui expliquer, il entendit la clef tourner dans la serrure.

La douce et fidèle Rose avait ses limites après tout.