Chapitre 8

Lorsque Tobias redevint lui-même, ses premières pensées furent pour Reid. La schizophrénie scindait son esprit en deux, Tobias ignorait ce qu'il faisait subir au jeune agent du FBI lorsqu'il était Charles. Il n'était même pas conscient de ses propres transformations alternatives. Mais il le ressentait, par un subtil mécanisme de son esprit détraqué.

Tobias se précipita dans la cabane, pour savoir ce que son père avait fait subir à Reid.

Il le trouva évanoui sur le sol, face contre terre, le dos marqué par le fouet, et le visage baignant dans son propre sang.

« Oh ! Mon Dieu ! » s'exclama Tobias, horrifié, en s'agenouillant près de sa victime. Il le retourna lentement et constata qu'un filet de sang continuait de s'écouler de sa bouche. Ce n'était pas bon signe… Il prit le poignet de Reid entre ses doigts : le pouls était faible. Il posa alors sa main contre la poitrine de Reid, cherchant le cœur. Il le sentait à peine. « Non ! Non ! » cria Tobias.

Il le prit dans ses bras et le porta jusqu'à sa couche. Il l'allongea sur le matelas avec précaution et regarda son corps malingre et contusionné.

Le visage de Tobias était déformé par l'angoisse et la douleur. Pourquoi son père s'évertuait-il à lui faire autant de mal ? Est-ce qu'il cherchait à le punir en raison de cette affection qu'il portait à Reid ? Etait-ce là un pêché ?

Tobias se demandait quelle faute il commettait. Etait-il coupable simplement en pensées ?

Comment qualifier les sentiments qui le submergeaient, et cette sorte d'obsession qui le gagnait…? Tobias avait parfois l'impression que rien d'autre n'était plus important que ce jeune homme décharné qui gisait devant lui.

Il regarda Spencer évanoui sur le matelas. Le Dilaudid ne serait pas suffisant. Il fallait autre chose pour le soigner.

Tobias sortit de la cabane et constata que dehors, il faisait déjà nuit. Il monta dans son véhicule, et démarra en trombe, prêt à cambrioler une pharmacie.

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Reid avait passé quarante-huit heures entre la vie et la mort. Sa température était montée à 40°C.

Tobias ne l'avait pas quitté une seule seconde. Il lui avait administré tous les médicaments et injecté tous les produits susceptibles de le soigner et de le faire enfin revenir à lui.

Et il l'avait patiemment veillé. Heure après heure, jour après jour, nuit après nuit.

Au seuil du troisième jour, la fièvre était tombée. Les hématomes étaient devenus mi-noirâtres, mi-violacés, mais ils s'étaient résorbés. Et quoi que fût la plaie interne qui lui avait fait cracher du sang, elle était sans doute cicatrisée. Toutefois, le jeune agent n'avait toujours pas repris connaissance.

Enfin, à l'aube du quatrième jour, Reid ouvrit les yeux. Il avait l'impression étrange de flotter. Même couché, il se sentait comme pris de vertiges.

C'était encore le petit matin. Le jour commençait à peine à faire pénétrer sa lumière bleutée dans la cabane par la fenêtre aux vitres sales. Spencer entendait la pluie tomber au dehors. Les gouttes martelaient le toit branlant et frappaient aux carreaux.

L'air était terriblement humide.

Recroquevillé sur lui-même, Reid grelottait de froid. Le drap ne suffisait pas, et le plaid à moitié déchiré était trop fin, trop petit…

Il jeta un regard à la pièce. Il vit que le feu dans le poêle était éteint. Mais surtout, il vit Tobias, endormi sur la chaise. Il était là, à le veiller.

Spencer ne put s'empêcher de sourire. Il était heureux de ne pas être seul, heureux de savoir que Tobias était tout près, qu'il ne l'avait pas abandonné inconscient et malade dans cette cabane isolée. Sa présence le réconfortait. Il avait tant besoin de lui !

Reid essaya de se redresser sur le matelas pour attraper le verre d'eau posé à même le sol près de lui. Sa main tremblante le trahit, et le verre se renversa sur les lattes de bois.

Le bruit, bien que léger, réveilla Tobias.

« Je suis désolé… » murmura Reid d'une voix faible en regardant la flaque d'eau s'étaler.

En un bond, Tobias avait quitté sa chaise et se tenait à genoux près de Reid. Dans ses yeux, on pouvait lire un soulagement intense. Il prit les mains du jeune malade dans les siennes et, le cœur débordant d'émotion, il chuchota : « J'ai cru… que tu allais mourir… ». Et, tout d'un coup, comme s'il ne pouvait se contrôler, il attira Reid contre lui et l'enlaça.

Spencer sentit contre son corps toute la force et la puissance de Tobias : ses épaules carrées, ses bras aux muscles noueux, cette poitrine large… Reid, épuisé par le mal et par les jours de fièvre, s'abandonna contre ce corps solidement bâti.

Tobias desserra doucement son étreinte : « Mais tu trembles… ? » Il sentait contre lui Reid qui grelottait. Il réalisa qu'il était glacé. Parvenant enfin à maîtriser la bouffée d'émotions violentes qui l'avait saisie, il murmura : « Je vais faire du feu… ».

Avant de se relever, Tobias remplit à nouveau le verre d'eau de Reid et l'aida à boire. Puis, il prit du bois dans la caisse et ralluma le poêle. Les flammes s'élevèrent, jetant dans la pièce humide une douce couleur orangée. Les buches crépitaient et ce bruit, mêlé à la pluie qui tombait au dehors, avait quelque chose d'apaisant. La cabane paraissait moins triste, presque comme un cocon protecteur.

Cependant, Reid était toujours parcouru d'incontrôlables frissons.

Tobias se rapprocha de lui et s'assit au bord du matelas. Il rajusta le drap. « Il faut attendre un peu avant que le feu ne réchauffe la pièce… L'air est tellement humide… »

Spencer se contenta de hocher la tête en le fixant de ses grands yeux fatigués. Tobias vit que ses lèvres étaient bleutées et qu'elles tremblaient. Voir Reid souffrir ainsi lui était insupportable.

Alors, d'un geste brusque et imprévisible, Tobias retira le sweet-shirt noir qu'il portait et en couvrit la poitrine de Reid, par-dessus le drap, par-dessus le plaid élimé. Le jeune homme sentit immédiatement la chaleur du vêtement qui se communiquait à lui… la chaleur que le corps de Tobias avait laissé comme une empreinte sur le tissu.

Mais la sensation fût éphémère. La tiédeur, bientôt, disparût. Reid n'avait plus assez d'énergie pour se réchauffer seul.

Tobias constata que le sweet-shirt n'était pas suffisant. Il envisagea alors une autre solution… quelque chose de beaucoup plus personnel. Il hésita un moment, en proie à la plus grande confusion. Mais il ne pouvait pas le laisser comme ça, non. Il fallait qu'il fasse quelque chose.

Alors, il ôta son T-shirt, retira ses gros boots maculés de boue, et souleva le drap d'un geste un peu timide. Puis, doucement, Tobias se glissa sur la couche et s'allongea près de Reid. Le jeune homme, toujours grelotant, lui jeta un regard un peu perdu.

« Viens… » murmura Tobias en lui ouvrant ses bras.

Reid se blottit immédiatement contre son torse nu. Ce fût comme une pulsion, un besoin physique de réconfort, le besoin de tendresse et de contact humain… Tobias referma lentement ses bras sur lui, l'enveloppant dans la chaleur de son corps. Le jeune agent ne put retenir un soupir de bien-être…

Le nez dans son cou, Reid sentait l'odeur de sa peau, l'odeur de la terre, l'odeur de sa transpiration… cette odeur brute et virile de l'homme rustre que Tobias était… Et Reid se rendit compte que cette odeur, il ne la détestait pas, non. Bien au contraire, lové contre le corps chaud de Tobias, il s'en enivrait…

A suivre…