Chapitre 12

Lorsque Tobias revint dans la cabane, il était très tard. La personnalité de Charles, après son accès de fureur, avait eu du mal à quitter son esprit dédoublé. Il était lentement redevenu lui-même.

Et à présent, il en voulait à son père, comme si ce n'était pas lui qui venait de frapper Reid jusqu'au sang, le laissant évanoui sur le sol.

Tobias trouva Reid roulé en boule dans un coin de la cabane. Il était torse nu, la poitrine et le dos lardés de coup de fouet, mais son visage, curieusement, semblait paisible… presque serein.

Tobias se précipita vers Spencer et caressa doucement ses cheveux longs aux mèches emmêlées.

Reid, progressivement, revint à lui-même. « Tobias… ? » murmura-t-il.

« Oui, c'est moi… Mon père est parti… Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il t'a fait ? Je suis désolé… désolé… » Il regarda le corps meurtri de Reid d'un air abattu. Tobias souffrait vraiment de voir Spencer dans cet état pitoyable. Il détacha les menottes : « Attends… Je vais t'aider », murmura-t-il en le prenant dans ses bras vigoureux.

Reid, les mains enfin libérées, entoura le cou de Tobias de ses membres décharnés. Et, malgré sa faiblesse, il sentit contre sa peau nue le corps de son ravisseur frissonner.

Tobias porta Reid jusqu'au matelas et l'allongea délicatement sur les draps.

Reid se laissa faire.

A moitié nu, à plat dos, bras ballants, Spencer fixait Tobias de ses grands yeux cernés et fiévreux… de cette fièvre qui n'était pas causée que par la drogue.

Tobias, lui, était visiblement en train de lutter intérieurement contre des désirs contradictoires. Assis au bord du matelas, il nouait et dénouait ses mains nerveusement.

Un papillon de nuit tournoyait comme un fou autour de l'ampoule nu qui pendait du plafond.

Tobias observait Spencer de son regard sombre, cherchant à déchiffrer ses pensées. Reid, les yeux mi-clos, comme alangui, semblait somnoler malgré les tremblements qui commençaient à le saisir.

Le manque se faisait ressentir. Son corps, lentement, se couvrait de cette sueur froide si caractéristique des junkys.

Tobias se leva subitement : « Je vais chercher… ce qu'il faut ».

Reid savait ce qu'il allait lui ramener : la seringue, le Dilaudid… tout ce dont il avait besoin et qui pourrait lui donner le courage d'aller jusqu'au bout…

Tobias se rassit un bord du matelas et ajusta le garrot au bras de Reid. Ces gestes, il les avait faits cent fois. C'était comme un rituel…

Reid s'enfoncerait, il planerait, il ne ressentirait plus la douleur de ses blessures…

Tobias planta lentement l'aiguille dans la peau de Reid, regardant le fil de métal pénétrer la chair, pénétrer la veine…

Spencer se sentit rapidement partir et flotter… La tête renversée en arrière, il respira un instant par bouche, comme s'il manquait d'air. Il haleta quelques secondes avant de retrouver un rythme de respiration moins erratique.

Tobias avait retiré l'aiguille, rangé la seringue. Il fixait le bras de Reid qui reposait toujours sur sa cuisse. Son cœur battit un peu plus vite. Ce contact le brûlait comme un métal ardent. Il demeura quelques minutes immobile, à regarder la drogue ravager Reid de plaisir.

Tobias avait envie d'approcher sa main, de le toucher, comme si ce contact lui donnerait un peu de la jouissance que la drogue provoquait… comme s'il voulait se l'approprier. Il hésita. Et finalement, il avança sa main puis, du bout des doigts, il repoussa d'un geste léger une mèche de cheveux collée sur son front par la transpiration.

A ce contact, Reid rouvrit les yeux. Il posa sa main sur celle de Tobias, la retenant ainsi un instant contre son visage, puis il la fit glisser vers sa bouche et, enfin, il pressa ses lèvres contre la paume de sa main.

Tobias eut l'impression que ce contact charnel allumait en lui un feu inextinguible. Il lui jeta un regard interrogateur et suppliant. Quel sens donner à ce geste ? Est-ce que Reid voulait qu'il le touche ? Est-ce qu'il le voulait vraiment ?

Tobias craignait de se tromper, de mal interpréter. Il ne voulait pas faire de mal à Reid. Non, jamais il ne le forcerait. Rien n'arriverait si Spencer ne le voulait pas.

Assis au bord du lit, figé dans l'attente, Tobias respirait vite, il respirait fort.

Encouragé par l'attitude de Spencer, Tobias semblait prêt à oser, prêt à passer outre ses tabous… prêt, enfin, à s'abandonner aux exigences de sa nature. Le cœur battant à tout rompre, il retira subitement son t-shirt trempé de sueur et le laissa tomber par terre.

Puis, d'un mouvement rapide, il prit le poignet délicat de Reid et le ramena sur son torse. Il plaqua et maintint fermement la main blanche et fine de Spencer contre son cœur. Il ferma un instant les yeux, comme enivré par ce contact et le sens qu'il donnait à ce geste.

Reid regarda ce corps athlétique qui le dominait : carré d'épaules, poitrine large et velue, Tobias était la masculinité et la virilité incarnées. Il avait un corps solide et puissant, un corps de dominant.

Sous ses doigts, Reid pouvait sentir le cœur de Tobias battre à tout rompre. La chaleur de son corps l'irradiait… Spencer ferma les yeux, s'enivrant de la sensation étrange et ambiguë qui le saisissait. Etait-ce seulement la drogue qui provoquait en lui cette ivresse des sens ?

Tobias relâcha lentement l'emprise de sa main sur le poignet de Reid et murmura, le souffle un peu court : « Est-ce que… Est-ce que je peux te toucher ? »

Reid repensa aux paroles terribles et menaçantes de Charles, il repensa à la Bible, il repensa aux personnalités dédoublées et schizophréniques de Tobias.

Il repensa aussi à cette étreinte, au petit matin, lorsque Tobias l'avait pris dans ses bras et qu'il s'était lové tout contre lui, le nez dans son cou… la chaleur de son corps, l'odeur de sa peau, la douceur de ce contact charnel, cette sensualité intime et ambiguë…

Reid se dit qu'il était coupable, non ? Coupable, quelque part, de l'avoir cherché, de l'avoir voulu… peut-être même de le vouloir encore… ardemment.

Seigneur tout puissant, que ta volonté soit faite…

L'un me baise, et l'autre me tue.

Ainsi soit-il…

« Est-ce que je peux te toucher ? » demanda à nouveau Tobias avec un regard angoissé et suppliant.

Pour Reid, ces mots résonnaient comme l'ultime espoir. L'amour charnel et la mort, intimement mêlés… Alors, Reid entrouvrit ses lèvres tremblantes et murmura timidement : « …Oui… ».

A suivre…