Chapitre 14 : Epilogue

Septembre 2009

L'agent Hotchner, assis à son bureau de Quantico, venait de terminer un rapport d'évaluation que JJ lui avait porté quelques heures plus tôt. Il regarda par la fenêtre la lumière de l'été indien qui jouait avec les feuilles rousses des arbres. Septembre vivait ses derniers jours et ce début d'automne était magnifique.

La sonnerie du téléphone le tira de sa rêverie.

« Hotchner » fit-il de sa voix froide et neutre, en décrochant.

« Heu… Agent Hotchner… Je suis le Marshall Mac Coy, de Walton, dans le Delaware ».

« Que puis-je faire pour vous, Marshall ? »

« Hé bien… C'est à propos d'une vieille affaire qui remonte à près de trois ans… La disparition d'un de vos agents, en février 2007… »

Le cœur de Hotch sembla une seconde s'arrêter, puis reprit ses battements de manière accélérée.

« La disparition du Dr Reid ? » questionna fébrilement Hotch. Sa main se crispa sur le combiné.

« Exactement… » répondit le Marshall de sa voix bonhomme. « Spencer Reid ».

« Vous l'avez retrouvé ? »

« Non, non… Hélas… Mais, on vient d'arrêter quelqu'un… »

« Tobias Hankel ? » hasarda Hotch.

Le Marshall parut surpris : « Oui, c'est ça… »

« Dans quelles circonstances ? »

« Ce matin, lors d'un banal contrôle routier. L'homme venait bêtement de griller un feu rouge à un carrefour du centre-ville »

« Comment avez-vous fait le lien avec l'affaire Reid ? »

« Hé bien… Le type avait l'air… bizarre… Mes hommes lui ont demandé ses papiers et la vérification informatique a permis de voir que les documents présentés étaient faux. Ils ont donc procédé à la fouille du véhicule. Dans la boite à gants, ils ont trouvé une arme. On a vérifié le numéro de série : l'arme était enregistrée au nom du Dr Spencer Reid. Et la recherche d'empreintes digitales nous a livré le nom du contrevenant : Tobias Hankel ».

« Vous avez effectué une perquisition à son domicile ? »

« Non, non. On n'a pas pu. On n'arrive pas à trouver sa véritable adresse. Et puis, quand on a vu l'importance de l'affaire… enlèvement d'un agent fédéral… Bref, on vous a tout de suite appelé ».

« Où est-il ? »

« Ici, à Walton. Il est en garde à vue depuis une heure ».

« Il a dit quelque chose ? »

« Rien. Il refuse de parler. Il n'a même pas voulu d'avocat ».

« Surtout ne faîtes rien. On arrive immédiatement ».

Et Hotch, le cœur battant, sortit précipitamment de son bureau.

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Dans l'avion qui les amenait à Walton, cette petite ville perdue du Delaware, personne n'osait parler. La tension était palpable. Même Dave Rossi, qui n'avait jamais connu Reid, était bouleversé par l'affaire.

Chacun, le ventre noué, espérait.

Ce n'est que dans la voiture qui les conduisait au Marshall du comté que Jennifer Jarreau, de ses grands yeux clairs, osa demander : « Monsieur… Vous croyiez qu'il est vivant ? »

Hotch la fixa un instant, comme perdu : « Je n'en sais rien, JJ… Sincèrement, je n'en sais rien ».

Au bureau du Shérif local, Hotch désigna Morgan pour l'assister dans l'interrogatoire de Tobias Hankel.

JJ, Emily et Rossi restèrent derrière la vitre sans tain.

L'homme, barbu, avait un air bourru. Il portait des vêtements sombres et crasseux : un jean élimé, un sweet-shirt noir à capuche fermé jusqu'au menton. Assis en face d'eux, Tobias ne semblait pas les voir. Le visage tourné de côté, il fixait quelque chose au loin, par delà la fenêtre grillagée.

« Monsieur Hankel ? » commença Hotch, en essayant de garder son calme. Il fallait, malgré les circonstances, rester professionnel. Tobias ne réagissant pas, Hotch répéta, d'un ton un peu plus ferme : « Monsieur Hankel ? Où est l'agent Reid ? »

Tobias, les yeux toujours rivés sur la fenêtre, secoua lentement la tête, négativement : « Non… Non… »

La rage vibra dans la voix de Morgan : « Hankel ! Il faut nous dire où est l'agent Reid ! »

Mais Tobias semblait définitivement buté.

Hotch eut alors une idée. Il fallait qu'il tente une autre approche. « Monsieur Hankel… » Sa voix s'était faite plus douce, compréhensive même. « Si l'agent Reid… Spencer… » corrigea Aaron. Il fallait personnaliser la victime au maximum. Hotch reprit : « Si Spencer est avec vous, si vous le retenez quelque part, que va-t-il lui arriver maintenant que vous êtes en état d'arrestation, enfermé ici, dans ces locaux ? »

Hotch avait réussi à capter l'attention de Tobias. Pour la première fois, celui-ci tourna la tête vers lui et regarda alors l'agent Hotchner avec des yeux tristes et inquiets.

Derrière la vitre sans tain, JJ ne put retenir un cri : « Oh ! Mon Dieu ! Il est vivant ! ».

Sentant qu'il tenait le bon bout, Hotch poursuivit : « Qui va s'occuper de lui, maintenant ? Après ce que vous avez fait, monsieur Hankel, vous allez rester longtemps avec nous… Des mois, plus probablement des années… » ajouta Hotch avec prudence. Il restait volontairement évasif quant à la durée de l'incarcération du prisonnier. « Il faut que quelqu'un prenne soin de Spencer, n'est-ce pas ? »

Tobias commença alors à hocher la tête, approuvant le raisonnement de cet agent fédéral calme et posé, assis en face de lui. Morgan eut un soupir de soulagement et jeta vers son supérieur hiérarchique un regard reconnaissant. Hotch avait su vaincre les résistances de Tobias et trouver le moyen de l'atteindre.

« Vous pouvez nous conduire à lui ? » demanda Hotch d'une voix la plus neutre possible.

Tobias baissa les yeux, comme un enfant grondé pour avoir fait une bêtise, et fit un signe approbatif de la tête.

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Menotté et sous bonne garde, Tobias conduisit les agents du FBI et l'escorte du Marshall au milieu de nulle part. Il leur fit traverser des chemins de terre, au milieu d'une épaisse forêt. Les voitures de police arrivèrent à une cabane en bois branlante construite au centre d'une sorte de champ d'herbes folles. On pouvait voir de très vieilles tombes dépasser des épis jaunis par le soleil. On aurait dit le reste d'un vieux cimetière. L'endroit était abandonné depuis longtemps.

Les inspecteurs, le Marshall et l'ensemble des agents du FBI sortirent des véhicules, les sens en alerte, balisant les lieux du regard. Tout semblait calme et tranquille.

La main sur son révolver, le Marshall fit sortir de la voiture de police le suspect qu'il tenait enchaîné.

« C'est là… » murmura Tobias en désignant les lieux d'un mouvement de tête.

Equipés de leur tenue de Kevlar, arme à la main, Hotch, Prentiss, Rossi et Morgan s'avancèrent vers la cabane en bois en position d'attaque.

Hotch défonça la porte d'un violent coup de pied. Le bois à moitié pourri ne résista pas au choc, et la serrure céda.

« FBI ! » hurla l'agent Hotchner en pénétrant dans le réduit, le cœur battant.

La cabane n'était pas très grande.

Et elle était vide.

Le sol était crasseux et un vieux matelas, jeté au fond de la pièce, prenait la poussière. Visiblement personne n'était venu ici depuis des années.

Hotch était dépité… tellement déçu… et tellement en colère ! Il ressortit en trombe de la cabane, tandis qu'Emily, Morgan et Rossi inspectaient les lieux à la recherche d'indices.

Hotch attrapa Tobias par le col et, poing serré, il hurla : « Qu'est-ce que c'est que cette embrouille ?! Il n'est pas là ! Vous nous avez menti ! »

« Non, non ! » répondit Tobias. « Je ne suis pas un menteur ! J'ai dit la vérité ! Il est là ! »

« Où ? » fit Hotch en haussant un sourcil soupçonneux. L'endroit était désert. Tobias était-il en train de se moquer de lui ?

Tobias fit un mouvement de tête en direction de la cabane et murmura : « Là… Juste derrière… »

Hotch se retourna sans conviction, comme s'il ne croyait pas un mot de ce que disait Hankel et puis, tout à coup, il comprit.

« Il est là… » répéta Tobias d'une voix brisée de chagrin.

Le bras de Hotch relâcha son étreinte et il regarda alors les tombes aux stèles grises qui se détérioraient sous l'effet du temps.

Hotch, la gorge nouée, fit quelques pas en avant, en direction du cimetière et demanda : « Laquelle ? »

Il entendit dans son dos JJ éclater en sanglots.

« Je vais vous montrer… » répondit Tobias. Et le Marshall laissa Tobias s'avancer et rejoindre Hotch qui se dirigeait d'un pas titubant derrière la cabane.

En s'approchant des tombes, Hotch n'eut pas besoin que Tobias lui désigne celle de Reid. Il devina tout de suite.

La sépulture était à peine à 50 mètres derrière la cabane branlante. C'était la seule tombe entretenue. Tobias l'avait creusé lui-même et avait taillé maladroitement la pierre de la stèle. Il n'y avait aucun nom dessus, mais elle était fleurie. Un petit bouquet de fleurs sauvages cueillies dans les champs alentours.

La terre n'avait pas été fraîchement remuée, bien au contraire. Le sol était dur, et des racines commençaient à s'y mêler, montrant l'effet inexorable du temps.

Reid devait être là depuis longtemps. Des mois, sans doute des années…

Hotch ferma un instant les yeux, comme assommé par la douleur. Pendant tout ce temps, il l'avait cherché partout, il avait espéré… alors que Reid était déjà mort et enterré, en train de pourrir au milieu de ces tombes en ruine… au milieu de nulle part.

Le visage angélique de Reid s'imposa dans l'esprit d'Aaron Hotchner en flash douloureux. Reid, si jeune, si talentueux, si passionné… Il avait toute la vie devant lui… Et maintenant, il était là, à reposer sous terre. C'était terminé.

Tobias, debout près de l'agent Hotchner, murmura : « Il faudra venir fleurir sa tombe… tous les jours, comme moi je le faisais… Je ne veux pas qu'il se sente abandonné… ».

Hotch comprenait maintenant le sens fatal des mots qu'il avait prononcés et qui avaient captés l'attention de Tobias, dans le bureau du Marshall…

Les yeux rivés sur la petite tombe, Tobias répéta doucement : « Il faut que quelqu'un s'occupe de lui… ».

- FIN -