Il est là, sans être là. Son corps est présent, mais son esprit est ailleurs. Il regarde chaque passants près de lui comme si il allait se faire agresser par l'un d'eux. Sa main gauche tient fermement le bas droit de son manteau, son bras faisant barrière devant son torse.

La tête basse, il se dandine nerveusement. Il essaye de cacher toute cette peur, en jetant quelques regards froids. Il arrive à les faire marcher. Pour certains. Pour ceux qui le connaissent en tant que Myungsoo, le lycéen impassible, bizarre, et peu bavard.

Moi, je connais Myungsoo.

Le gamin peu sûr de lui, capable de rire comme de te frapper sur un coup de tête. Le gamin qui tremble tellement fort, qu'il donne l'impression qu'il va tomber à tout moment. Celui qui me jette fréquemment des œillades se voulant discrètes.

Celui qui m'a dévisagé d'un regard dégoûté, il y a quelques jours. Après le soutien. J'en ai encore des frissons.

Je me souviens que Sunggyu avait voulu le rattraper. Après tout, comment un parfait inconnu pouvait avoir l'impolitesse de me regarder de cette façon ?

Mais ce n'est pas un parfait inconnu, il ne l'a jamais été, et ne le sera jamais. C'est Myungsoo. Alors je l'ai retenu. J'ai ri. On a parlé, et basta.

Basta.

C'est exactement ce qu'a dû se dire mon père, non ? Que ça devait être trop ennuyeux, trop prise de tête, de s'occuper de son propre gosse. Alors il a dit basta, à cette femme et à moi.

-Myungsoo-ah ?

À l'entente de son nom, je relève la tête. Il sursaute, et s'incline, sans répondre. Mr . Kim sourit, et ouvre la porte de son bureau. Me jetant un dernier regard torve, il rentre le pas traînant. Mr . Kim m'adresse un petit sourire, et referme la porte.

Je me demande si il lui a aussi passé un petit carnet.

Un journal intime, un carnet de bord, appelez ça comme vous le voulez. L'important, c'est que ça m'aide à tenir.

Parce-que je n'ai personne à qui confier tout ça. Personne à qui avouer mon égoïsme. C'est agréable, de pouvoir s'exposer de cette façon, sans avoir à craindre de quelconques représailles.

Parce-que ce n'est pas saint, tout ça. Toutes ces lignes seraient inquiétantes pour quiconque les lirait.

L'heure passe. Lentement. Un mercredi matin dans un cabinet de psy, c'est déprimant, hein ? C'est mon quotidien, pourtant. Chaque mercredi, je viens ici. En avance. Une heure d'avance, juste pour pouvoir le voir.

-Bonne journée, Myungsoo-ah. À mercredi prochain, résonne la voix de Mr . Kim.

Il sort, le regard vide. Ses pas sont maladroits. Il n'y qu'ici, qu'on peut le voir dans cet état. Au lycée il joue le fort, l'impassible ou l'aimable. Avec de jolies fossettes, on peut tout faire.

Même faire croire qu'on a encore toute sa tête.

Il me dévisage. S'approche de moi. Lentement. De là où je suis, je peux voir Mr . Kim nous observer.

-Hyung, il dit, à voix basse. Je t'attends en bas.

Et c'est tout. Pas un mot de plus. Il me pousse légèrement pour passer, et me laisse en plan. Je me dirige vers le bureau.

Une fois entré, le parfum de Mr . Kim submerge mes sens. Pas qu'il en mette trop, et je ne suis même pas sûr que l'odeur vienne de lui. C'est son bureau qui dégage cette flagrance. Douce et accueillante. Comme les couleurs utilisées de ses murs, ses meubles. Tout ça est fait pour mettre à l'aise.

-Alors, Sungyeol-ah, comment va ?

Il sourit, s'appuyant sur son bureau à l'aide de ses bras, se donnant un air dégagé, comme si il discutait avec un ami. Je me recule. Il veut pénétrer dans mon espace personnel.

-Je ne sais pas.

Il est habitué. Ça ne sert à rien de faire semblant avec lui. De faire semblant d'aller bien, ou mal. Il suffit de tout balancer d'un bloc, et il s'en occupe.

-Tu as commencé le nouveau ?

Il me le demande doucement, gentiment. Un sourire doux prenant place sur ses lèvres, en replaçant une de ses mèches caramels derrière son oreille droite.

-Oui.

Il est jeune, et charmant. Au vu des regards que lui lancent ses collègues, il doit être populaire. Malheureusement pour eux, il est déjà pris.

Par Yuhno.

Yuhno, c'est le gérant du soutien scolaire. Un type simplet sur les bords, qui ne ferait pas de mal à une mouche. Mr . Kim m'a envoyé là-bas. Que ça allait m'ouvrir l'esprit, et peut être me permettre de faire de bonne rencontre.

Je les remercie d'être aussi naïfs. Ça me permet juste de voir Myungsoo un peu plus longtemps.

Et de rentrer plus tard le soir. Lorsqu'il fait nuit. Lorsque je n'ai plus besoin de faire semblant.

Lorsque le noir est noir, et que le blanc est blanc.

La nuit, il n'y a plus d'hypocrisie. Les gens croient qu'il fait assez sombre pour ne pas faire attention aux détails. Ce chien abandonné, errant de rue en rue, se faisant rejeté par le voisinage. Cette femme, offrant son corps à peine couvert, à ce toxicomane père de famille.

Et il y a moi. Celui qui connaît la vérité. Celui qui n'a pas de façade, et qui ne se cache pas derrière le voile de la nuit. Celui qui ne se cache même pas derrière un sourire, quand vient le jour.

Parce-que je n'en ai pas la force. Parce-que je n'en ai pas l'envie. Autant en montrer le maximum, et cacher ce qui doit être cacher. Pour ne pas attirer l'attention. Ce n'est pas de l'hypocrisie, juste de la survie.

-Tu veux aller t'allonger un peu ?

Je nie, enlève ma veste, puis tends le bras à travers le bureau.

-J'ai essayé de me scarifier.

Il hoche la tête, remplaçant son sourire par un visage sérieux, attentif.

-Mais je n'ai pas trouvé ça agréable ou utile. C'était juste pour faire comme à la télé, continuai-je en haussant les épaules. Je ne l'ai peut être pas fait au bon endroit, pas assez profondément ? Ou je n'ai tout simplement pas envie de crever.

Il garde le silence. Il sait qu'il n'a pas besoin de parler, que tout va sortir tout seul. Comme d'habitude. Que je ne vais pas faire semblant longtemps, et lui dire ce qui me pèse. Ce qui me tiraille les tripes, qui me ronge.

Ce qui me fait envie depuis si longtemps.

-Je crois que je suis gay. J'ai envie de baiser Myungsoo.

Il ne tique même pas sur ma grossièreté, et reste de marbre. Son silence montre qu'il m'écoute, et qu'il me laissera continuer, même dériver.

-Ce n'est pas son visage qui m'attire. Bien sûr que ça joue, mais ce n'est pas ça. C'est lui. Ce mur, cette barrière qu'il dresse, et qu'il ne laisse pas tomber, même si il sait qu'il n'est plus l'heure de jouer. Il a ses limites, mais il ne les connaît pas. Il insiste, au point de se briser.

Je veux en récolter les morceaux. Je veux sa fragilité. Cette chose, cachée sous cette couche d'hypocrisie courtoise, cachée sous sa colère et sa froideur. Au fond, il est plus faible que moi.

[…]

-Allons chez toi, il répète, le regard droit, fixé dans le mien.

Il ne tremble plus, et essaye de paraître plein d'assurance. Paraître.

-Pourquoi ?

-Rattraper le temps perdu.

Je souris. Il me prend pour un débile ? Il veut rattraper sept ans d'ignorance, comme ça, d'un coup ? Après m'avoir lancé ce regard. Ce délicieux regard.

-Pourquoi chez moi, et pas chez toi ?

-Parce-que je n'ai jamais vu où tu habitais.

Mon sourire s'allonge.

-Tu veux en savoir plus sur moi ?

Il ne nie pas, tentant de garder le contact visuel, pourtant, ses yeux commencent déjà à errer sur le visage des passants, montrant qu'il s'échappe mentalement. Qu'il commence à laisser tomber son offre.

-Je n'ai pas dit que ça me posait de problème.

Il paraît surpris. Tellement surpris que j'en glousse. Il semble presque normal.

-Suis-moi.

Il se tourne lentement vers moi, et replace nerveusement son écharpe.

-Tu préfères marcher ou prendre le bus ?

-Marcher.

Sa voix sonnait pressée, il a répondu vite. Je vois. Ça n'a pas changé. Nous débutons la marche dans le silence. Tout en marchant, je lui jetais des regards furtifs. Je cherchais ce qui avait changé. Mais ne remarquait rien, à part sa mâchoire plus carrée, ses muscles crispés, et ses regards méfiants dirigés dans un peu toutes les directions.

Nous avons marché longtemps, mais il ne se plaignait pas, et se détendait même au fur et à mesure. Je suis sûr qu'il ne saura jamais revenir par lui-même.

Si envie il y a, bien sûr.

Je suppose qu'il s'attendait à un quartier aux allures malfamées. Nous nous enfonçons de plus en plus dans les rues, et finissons devant un immeuble caché derrière les autres, éloigné de tout.

Dans le quartier, les gamins le disent hanté. Les fantômes n'ont rien à voir là-dedans, le bâtiment est juste vieux, et grinçant.

Je m'y avance, compose le code, et entre, tenant la porte à Myungsoo.

Sa main frôle la mienne.

-J'habite au premier étage.

Nous montons lentement les quelques escaliers nous séparant de mon appartement. M'arrêtant brusquement devant la porte, il se cogne à mon dos, et grogne. Je me tourne vers lui. Lentement. Souriant.

-Hyung, qu'est-ce qui te prend ?

-Avant d'entrer, il faut que tu promettes une chose. Une chose qui sera valable à chaque fois que tes pieds frôleront le sol de chez moi.

Il penche légèrement la tête de côté, interrogateur.

Pas froid, ni nerveux.

Il est juste Myungsoo, ce gamin trop sensible.

-Tu devras faire tout ce que je te dis, sans jamais me désobéir. Sous aucun prétexte.

Il me dévisage quelques seconds, et hoche la tête, un sourire narquois jouant sur ses lèvres.

-Alors en-dehors, c'est moi qui mène le jeu ?

Il se penche vers moi, son nez touchant le mien, son souffle humidifiant mes lèvres. Ses yeux vissés dans les miens.

-Avec plaisir.