2.

Au matin, occupé à un copieux petit déjeuner, Skendar finissait ses œufs quand Salmanille était venue le rejoindre.

- Je ne voulais pas vous faire réveiller, Mlle Khurskonde, mais nous avons notre briefing de pré-mission à honorer devant l'état-major, dans l'heure, et je suis très ponctuel !

- Je ne l'ignore pas. J'ai été retardée…

- Des nausées ?

- De pire en pire…

Skendar fronça les sourcils.

- Une question, très indiscrète – répondez-moi, ou non – comment en êtes-vous arrivé là ?

- Je comprends ce que vous voulez savoir… J'ai passé une nuit de folie avec un étalon de première, j'ai ensuite reçu une désillusion inimaginable quand j'ai découvert qui il était, et après la dernière expédition punitive et sa nouvelle conclusion en demi-teinte, j'ai dû être profondément traumatisée, dans le déni… Je ne me suis pas rendue compte, voilà tout !… Ensuite, il était trop tard pour… Je ne pouvais que garder le bébé.

- Pour le moment, on ne voit rien, presque, remarqua Skendar. Qu'allez-vous faire ?

- Je gère… Mais les derniers mois m'affolent.

- Vous me demandez quelque chose ?

- Non, rien du tout ! Je dois assumer les conséquences de mes actes. Ce n'était nullement le but de ma venue !

Skendar reposa ses couverts.

- Finalement, je suis content que vous soyez là. D'autant qu'avant le briefing, j'ai besoin de réponses à mes questions.

- Je vous écoute.

Il soupira.

- J'ai été hors-jeu un bon moment. Je me suis réveillé non pas sur l'Arcadia mais sur mon Octavion. Tharen Blomm m'a dit qu'on m'y avait renvoyé et qu'il ne savait rien de plus… A ce moment, et durant des semaines, je n'ai pas été en état de réfléchir correctement, mon corps mettant un temps infini à se remettre… Ensuite, je n'ai pas osé demander, j'avais bien trop peur de ce que l'on pourrait me dire – je ne suis pas sûr d'ailleurs que l'on m'aurait répondu, et cela aurait pu en sus me rendre moins fiable que jamais ! - et je me suis plus que jamais replié sur moi-même…

Il prit une bonne inspiration et fixa dans les yeux son invitée.

- Qu'est-il arrivé à l'Arcadia… et à son capitaine ?

Salmanille se leva et s'approcha des portes-fenêtres fermées vu la fraîcheur de la matinée.

- Vous deviez être sur le billard de ce Surlis, cinq cuirassés Pirates supplémentaires se sont mêlés de la curée. Le mur des flottes de défense n'a pas été très héroïque, ils ont battu en retraite… Vu l'état de mon Ephaïstor et l'incertitude quant à votre sort, j'avoue que nous nous sommes mis à distance de sécurité, mais prêts à tenter une opération commando pour vous récupérer. C'est Kei Yuki qui a contacté Blomm votre Médecin-Chef, pour une téléportation, bien que vu votre état, cela aurait pu vous être fatal ! Blomm vous a reçu et pris en charge.

- Est-ce que cette Yuki a encore dit autre chose ? souffla Skendar, blanc comme un linge, les mains légèrement tremblantes sous sa la table.

- Les mutinés de l'Arcadia, ou les fidèles à leur Roi si vous préférez, l'ont emporté, d'où votre transfert en urgence. Les nouveaux cuirassés se sont assurés de lui et ramené sous bonne escorte à la Cité Pirate. Ceux qui avaient choisi de continuer d'obéir à leur capitaine ont sûrement subi des représailles…

- Et Albator ?

- Vous vous êtes pris un tir qui lui était destiné.

- Ce n'était que normal, c'est mon fils !

Skendar fit la grimace.

- Mais ce fut en pure perte, reprit-il, amer. Je l'ai vu tomber à son tour avant de m'évanouir. Que lui est-il arrivé ?

- La Flotte a contacté ses espions dans les différents repaires Pirates et au Marché de Torguèse puisque c'est bien évidemment là que tout se colporte.

- Oui ? ! glapit Skendar alors que la jeune femme n'avait pas poursuivi.

- Les rumeurs disent que c'est avec une fléchette anesthésiante que Yogan a neutralisé le capitaine de l'Arcadia, afin que Lothar Grudge ait la satisfaction de lui infliger une longue agonie au lieu de le faire directement abattre.

- Mais encore ! ?

- Il se murmure que Lothar l'a envoyé aux mines de carcinium.

- Albator est donc là depuis quatre mois… A la première permission venue, il faudra que je trouve un moyen d'aller le chercher là-bas ! Au moins, je sais où il est !

Skendar en eut presque un soupir de soulagement que capta Salmanille qui secoua négativement la tête.

- Non, n'ayez aucun espoir. Pourquoi croyez-vous donc que, au moins moi, je ne vous ai pas confié ces infos, connaissant le lien qui vous unit à lui… ?

- Mais qu'essayez-vous donc de me faire comprendre ! pria Skendar, le cœur broyé par l'angoisse.

Il passa la langue sur ses lèvres.

- C'est pour ça aussi que je n'ai voulu aucune question. Parce que je ne supporterais pas de le perdre à nouveau, alors qu'on était sur le point de se retrouver… Salmanille !

- On ne tient pas plus de trois mois aux mines de carcinium… renseigna-t-elle.

Et ce fut sans surprise qu'elle vit Skendar quitter la salle à manger en catastrophe, manquant de renverser sa chaise au passage.

« Je suis tellement désolée, capitaine Waldenheim… Je ne voulais pas parler, mais je ne pouvais pas non plus ne pas vous répondre… Vous auriez trouvé d'autres moyens de vous informer et il valait mieux que ça vienne de moi, je crois… ».


- Tharen, tu le savais, n'est-ce pas ?

Skendar serra fortement son téléphone.

- Oui, admit enfin son Médecin-Chef et ami.

- Pourquoi ?

- Parce que pas plus que maintenant, tu n'es en état de supporter cette réalité !

- C'était mieux que je le croie mort ?

- Il ne l'était pas quand tu as été si grièvement blessé. Maintenant, si. Au moins, tu n'as plus à t'illusionner, à présent. Je suis désolé, mais je pense que c'est le mieux au jour d'aujourd'hui et je te conseille de…

Skendar ne sut jamais ce que Tharen allait ajouter, ayant mis fin à la communication et fracassant le téléphone contre le mur et de laisser libre cours à ses larmes.