3.

Les capitaines de l'Octavion et de l'Ephaïstor s'étaient retrouvés devant leur état-major emmené par la générale Véhale Nhoor.

- Au nom de tous, je peux vous dire que nous apprécions de vous revoir sur pieds, capitaine Waldenheim.

- Merci.

- Vous nous avez également fait très peur quand le capitaine de l'Arcadia vous a kidnappé de votre propre bord. Heureusement que son médecin avait des principes, cette machine a été programmée ainsi, vous l'avez échappé belle.

- Je sais. Je suis à vos ordres.

- Bien. Sans surprise, au menu c'est la chasse aux Pirates ! reprit Véhale Nhoor. Nous allons vous assigner un nouveau secteur, ainsi qu'à la capitaine Khurskonde et…

- Je peux faire une suggestion ?

- Vu votre ancienneté, votre expérience, vous êtes tout à fait qualifié à émettre une opinion.

- J'ai pris quelques renseignements sur nos vaisseaux. Le mien a une fâcheuse tendance à devenir bon pour la ferraille, il en est à sa dernière mission, je dirais. Mais je n'ignore pas non plus que les chantiers navals qui nous fournissent n'ont plus sorti de cuirassés depuis un moment. Il manque une matière première.

- Le carcinium. Les principales mines qui les fournissaient sont quasi à sec, reconnut la générale, un peu surprise de la diatribe de son officier plutôt connu pour son peu de loquacité ! Nos experts analysent des sites tous azimuts, mais ça pourrait prendre des mois !

- Et pendant ce temps, les Pirates sortent des vaisseaux, trois en quatre mois, ils ont depuis quelques temps sous la main une équipe d'ingénieurs fantastiques, poursuivit Skendar.

- Mais où voulez en venir ? questionna Véhale Nhoor.

- Les Pirates possèdent une très importante mine de carcinium. De la taille d'une petite planète. Leurs ouvriers sont les prisonniers sans plus de valeur sur les marchés. Nous ferions d'une pierre deux coups, générale ! jeta alors Skendar tout de trac, ce qui fit sursauter Salmanille qui avait compris sa manœuvre et retenait difficilement un sourire.

- Vous nous suggérez d'attaquer et de leur reprendre cette mine ?

- Oui, générale ! Ce sera une victoire pour nous, ça sera une rude défaite et une cuisante humiliation pour eux, et ça solutionnera les soucis de notre production de vaisseaux jusqu'à ce qu'on trouve de nouveaux filons de carcinium.

- La mine des Pirates est située à des coordonnées assez isolées, elle appartiendra donc à celui qui la contrôle. On voit arriver les ennemis de loin et on sait installer une station spatiale de protection… Mais une telle opération ne se prépare pas en quelques heures, capitaine Waldenheim !

- Nous aurons trois semaines de vol, c'est largement suffisant ! se battit encore Skendar qui n'entendait rien lâcher, ayant passé les heures avant le briefing à réfléchir furieusement ! Nous sommes dans une impasse et nous ne pouvons-nous permettre d'être plus encore en infériorité numérique ! Saisissons notre chance, je vous en prie. Lothar Grudge veille sur cette mine, et moi je le connais ! Ça pourrait marcher !

- Vous pouvez nous laisser quelques minutes, tous les deux, capitaines ? Nous avons à discuter, veuillez patienter à côté.

- Oui, générale.

- Juste une question, capitaine Waldenheim : cette soudaine fixation sur la mine de carcinium du Roi des Pirates, un rapport avec les rumeurs selon lesquelles le capitaine de l'Arcadia y a été déporté, et toujours selon les mêmes rumeurs qu'il n'y aurait pas survécu plus de trois mois ?

- Absolument pas, mentit effrontément Skendar !

Après s'être assurée que le salon était dépourvu de micros, Salmanille avait interrogé Skendar.

- Bien imaginé. Totalement irrationnel, ce qui ne vous caractérise absolument pas, sauf que vous changé du tout au tout depuis la vérité sur le capitaine de l'Arcadia.

- Enfant, Ilian était ma priorité absolue. Il en est redevenu de même !

- Et puis, sans exhumer sa dépouille ou analyser un peu de cendres, vous n'y croirez jamais ?

- Bien sûr !


Agé de vingt ans, Fulker Orhon avait le teint naturellement pâle, une bouclée chevelure acajou et de grands yeux gris.

Il était d'une constitution fragile, chargé des tâches ménagères si on pouvait dire, une tâche longue mais guère éreintante, ce qui expliquait qu'il était aux mines de carcinium depuis deux ans !

Il finissait de nettoyer le sol d'un Dortoir quand les Mineurs refirent leur apparition, le soleil se couchant.

Le jeune homme vida son seau, rinça ses torchons et rangea son matériel dans la Buanderie.

Ce qui servait de Dortoir était comme une sorte de gigantesque plateau d'entreprise, les lits jumeaux groupés par quatre, des panneaux séparant les blocs ainsi formés.

- Albator !

Fulker tenta d'esquisser un sourire pour le grand Pirate balafré qui tout comme les autres prisonniers s'était rué sur les robinets pour tenter de se décrasser sommairement.

En simple tee-shirt, short, couleur muraille, des chaussures de toile aux pieds, Albator avait les bras et les jambes couverts d'ecchymoses, les traits marqués par la fatigue, le visage aux joues plus creuses que jamais.

- Comment ça s'est passé ? questionna Fulker.

- Comme tous les autres jours, soupira le capitaine de l'Arcadia en glissant le marteau-piqueur sous son lit. J'ai cassé du caillou et il y en a encore plus qu'avant !

Les Gardiens avaient ouvert les portes de la salle de douche et les prisonniers avaient achevé de s'y nettoyer.

- Comme si ça servait à quelque chose, grommela Albator en enfilant à nouveau ses vêtements lourds de poussière et imprégnés de sueur.

- Je les laverai dès que j'aurai un moment, promit Fulker.

- Tu n'as pas à le faire, toutes ces attentions alors que tu as plus que ta part de travail…

Le jeune homme sourit plus franchement.

- Non seulement tu as toujours été sympa avec moi, mais tu racontes vraiment de trop fabuleuses histoires, ça me fait rêver et puis, même quand tu n'es pas là, on ne m'embête plus ! En fait, c'est plutôt toi qui…

- Avant mon arrivée ici, en pleine forme, ils auraient réfléchi à deux fois avant de s'en prendre à moi.

- Pourquoi te font-ils ce « traitement de faveur » ? soupira Fulker. A la moindre occasion, sans raison, les Gardiens te passent à tabac, te privent de nourriture et d'eau, quand il ne s'agit pas… de certains sévices.0

- Je crois qu'ils ont une dent contre moi ! Lothar n'a pu que faire passer une note à mon sujet !

Assis sur son lit, Albator tentait de reposer ses muscles noués et douloureux après les heures à avoir contribué à percer une des galeries principales de la mine.

Les Gardiens étaient revenus peu après et chaque prisonnier avait sorti assiette, gobelet et cuillère.

Fulker s'était précipité pour assurer le service avec les autres prisonniers d'intérieur, remplissant les assiettes du ragoût où il avait bien plus de sauce très liquide que de morceaux de viande filandreux.


Au matin, alors que la sirène avait retenti pour que les prisonniers de la Mine se rassemblent pour une nouvelle journée de labeur, Albator était demeuré le plus longtemps possible sur son lit, triturant machinalement les mèches sales et sèches de sa crinière en bataille.

Chaud entre les mains, il ne parvenait pas à se décider à vider le gobelet contenant un liquide clair et amer qui n'était ni du café et encore moins du thé !

- Bonne journée, capitaine ! siffla un Gardien en faisant sauter le gobelet du bout de sa badine.

Et, au lieu de rejoindre les rangs, le grand Pirate balafré fut entraîné jusqu'à un cabanon qu'il connaissait bien et où il dérouillait à chaque fois…