17.
- Alors, tu n'as pas pensé à moi ? Même pas un petit peu ? fit mine de se plaindre Fulker, arrivé au château des Waldenheim en début de soirée.
- Il était évident qu'une fois qu'ils se seraient débarrassés de moi, les Gardes auraient recommencé à te tourmenter. Et comme tu m'avais aidé à supporter ces terribles conditions, ils ne pouvaient que vouloir ta mort… J'ai naturellement pensé que tu n'étais plus dans ce monde… Je n'avais pas songé un instant que mon père avait pu t'embarquer. Et pourtant, ça coulait de source !
- D'une part, je ne pouvais laisser ce gamin là-bas. Et d'autre part, j'ai eu sur le moment même un raisonnement identique : ils allaient se venger sur lui, le tuer ! Il a pu retrouver quelques marques en séjournant au pavillon de chasse.
- Je suis heureux de te revoir, Fulker.
- Moi aussi, Albator. Tu commences à ressembler à celui que tu étais à ton arrivée aux mines de carcinium. Bien que ton état général se soit rapidement dégradé.
- Lothar a tout fait en ce sens…
- Et comment tu vas, après tout… ça ?
- J'ai réappris à fonctionner. Il me reste à retrouver le reste.
Fulker frotta doucement le bout de son nez pointu.
- Je n'ai pas tout bien compris de ce que ton père m'a expliqué, avoua-t-il. Et pour commencer, il est un Militaire et tu es bel et bien un Pirate ? !
- Les aléas de la vie. On te racontera durant le voyage vers la Cité Pirate, on aura tout le temps. Lui pour la vie d'avant les Pirates, et moi pour celle d'après. Mais ce soir, on doit juste apprendre à se connaître, dans des circonstances, presque, normales. Je ne sais rien de toi, quasi !
- Je t'ai pourtant tout raconté, plusieurs fois !
- Mon cerveau était trop fatigué et focalisé sur la survie que pour enregistrer quoi que ce soit. A un moment, les douleurs ont atteint une telle intensité qu'en réalité je ne les ressentais plus, puis mon corps a lâché d'un seul coup. Quelqu'un veut des biscuits salés, moi j'en ai envie !
La pluie s'étant remise à tomber, l'option de prendre le café dans la serre des roses avait été abandonnée vu comme elle crépitait sur les parois vitrées, et il avait été servi dans la bibliothèque.
- Et qu'est-ce qui m'arrivera, une fois qu'on aura récupéré ton vaisseau ? questionna Fulker.
- Ça dépendra de ce dont tu auras envie. Je te ramène là où tu vivais quand tu as été capturé. Ou ailleurs si tu le désires.
- N'importe quel endroit m'ira bien.
- En ce cas, on avisera le moment venu. Cette nuit dors bien car on partira tôt.
- Honk va te ramener au pavillon de chasse, informa Skendar. A demain.
Fulker ayant quitté le château, Albator eut un petit rire.
- Tu le renvoies au pavillon de chasse, alors qu'il y a ici des dizaines de chambres ? Tu as peur qu'il n'embarque l'argenterie, ou quoi ? !
- Reconnais qu'on ne sait rien de ce garçon, remarqua Skendar. Il a avoué de lui-même qu'il vivait dans la rue, ce qui fait que les recherches sur son passé tardent à aboutir. Oui, bien sûr que je me méfie, mais je dois bien lui accorder l'hospitalité, vu ce qu'il a fait pour toi. J'espère simplement ne pas avoir à le regretter.
- Tu as mis l'argenterie sous clé ?
- Mais c'est une obsession ! s'amusa Skendar, savourant de ne plus passer ses soirées seuls, et surtout avec celui qu'il n'avait jamais plus espéré revoir.
Il cligna de l'œil à son adresse.
- Et si tu n'étais pas amnésique, tu saurais qu'il y a plus d'œuvres d'art et de bibelots précieux au pavillon que dans tout le château – mais il faut s'y connaître pour le savoir !
- Vieux filou !
- Il y a six ans, tu ne m'aurais jamais parlé ainsi… Mon petit garçon tout sage et propre sur lui s'est bien dévergondé !
- Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de Pirates philosophes ou doux comme des agneaux ! rit Albator avant de redevenir sérieux et de se diriger vers le grand escalier.
Il se retourna.
- Les émotions des retrouvailles passées, tu réaliseras que ce n'est pas ton ange que tu as retrouvé. Il te faudra faire avec ma nouvelle personnalité. Mais je t'assure qu'Ilian est toujours là, au fond.
- Cet éperonnage du Kestallan de Lothar Grudge était aussi brillant qu'insensé. Ilian aurait fait un magnifique Militaire, et c'est en Albator qu'il donne le meilleur de tous ses extrêmes. Et tu as raison : nous avons à nous redécouvrir mutuellement ! A demain et repose bien tes vieux os !
- Albator !
