21.

Sous bouclier d'invisibilité, l'Arcadia avait mis à l'arrêt à quelques milliers de galactokilomètres de la station spatiale du Marché de Torguèse.

Venu sur la passerelle, Skendar s'était approché de son fils, autant drapé dans le silence que dans sa cape de suie.

- Torguèse, un nid à Pirates ! Encore plus que dans les bases des flottes de défense, ton avis de recherche est placardé tout partout. Et là il s'agit d'un avis de mort et non de capture ! Si tu y apparais… Albator, non !

- J'ai mon plan, rétorqua sèchement ce dernier, sans sembler bouger d'un muscle, bras croisés, fixant la station où il devait se rendre.

- Mais encore ?

- Je n'ai pas à faire part de toutes mes intentions au premier venu !

- Je suis ton père ! gronda Skendar.

- Tu es un Militaire de la Flotte et moi encore un Pirate. Je ne peux compter que sur moi-même, pour quelques temps encore. Ensuite, j'aurai, peut-être cette nouvelle vie que tu souhaites pour moi, mais à laquelle je ne souscris qu'à réticence car je n'ai aucune autre alternative… Et je veux continuer à sillonner la mer d'étoiles.

- Qu'espères-tu trouver, là-bas ? insista Skendar.

- Mais, ce pour quoi j'ai lancé un message : mon équipage !

- Et il sera là ?

- Plusieurs d'entre eux, j'espère.

- Mais, comment ?

- Chaque vaisseau a son signal, chaque capitaine a son canal de diffusion civil. Et donc, un message transmis en un lieu précis, en des termes connus des seuls initiés, peut les toucher.

- Un code que nous n'avons jamais pu déchiffrer, parut râler Skendar.

- Et que ton état-major ne compte pas sur moi pour le divulguer, pour la part que je connais à mon unique niveau. Je cède mes services mais je ne vends pas mon passé tout en jurant de ne plus recourir à ces moyens mis à ma disposition, justement ! Là, c'est une dernière fois, pour remplir mon engagement envers…

- Oui ?

- … envers moi-même, simplement ! Si j'arrive à faire un tant soit peu la paix avec mes doubles souvenirs, je pourrai recommencer à fonctionner, normalement, et même mieux. Mais j'ai encore besoin de temps.

- Je ne peux que te laisser celui du voyage de retour à Heiligenstadt. Ensuite, tout dépendra de mon état-major. Je ne puis rien de plus.

- Ca suffira.

Albator fit basculer son oreillette sur une autre fréquence interne.

- Tu as finalisé ma téléportation, Toshiro ?

- Oui, mais quatre fois – en comptant celle du retour – ça fait beaucoup en moins de dix jours.

- Mon corps s'y habituera, car il risque d'y en avoir bien d'autres à l'avenir, pour tous. Et, Toshiro, tiens-toi prêt à ramener trente-neuf autres personnes avec moi.

- J'ai tout préparé. Mais l'Antenne de Téléportation n'a jamais agi pour autant d'individus en une fois, je ne promets pas de ramener tout le monde…

- Je sais, tu me l'as déjà expliqué. Nous n'aurons que cette opportunité. J'y vais !

- Albator ! tenta une dernière fois son père.

- Et quel que soit le nombre de Marins ramenés à bord dans deux heures, décroche et rentre à ta base, que je sois là ou non. Le créneau de récupération de Toshiro qui surveille l'Antenne de Téléportation est effectivement très juste !

Skendar se racla la gorge.

- A tes ordres… capitaine.


Bien que venus le plus discrètement possible, il avait été au final assez difficile à trente-huit Marins de garder secret leur rassemblement dans une salle de conférence où aucun orateur sur les raffinements de tortures n'était attendu avant plusieurs jours.

Un échalas à la tignasse cendrée clairsemée, les yeux en amande, s'approcha du duo de commande qu'il avait toujours connu.

- Kréon, Maji, comment être sûr… de la sécurité, justement ? Le code, tous les Pirates sont forcément au courant !

L'ancien préposé radars et le responsable de la salle des machines de l'Arcadia eurent un sourire identique.

- Juste, avant la fin, nous avons révélé la vérité à notre capitaine, sur notre double jeu. Nous avons mis cartes sur table, il nous a fait confiance. Et c'est ce jour-là que nous avons établi dans l'urgence un nouveau code de ralliement… Nous savions que la fin était proche, inévitable, mais nous avons tous survécus semble-t-il ! Et donc lui seul a pu émettre ce message de rassemblement. Il est tout près, il va venir nous chercher, il…

- Je suis là ! Désolé pour l'effet mélodramatique, mais nous ne disposons que d'une très petite fourchette de temps ! jeta Albator qui était apparu au milieu du groupe. On m'a suffisamment répété que l'opération était risquée et une première. En plus de votre code d'identification original, voici une balise de localisation, pour chacun d'entre vous. Fixez-la sur vous afin que l'Antenne puisse vous repérer avec un maximum de précision.

Après quelques instants, le chauve Kréon revint vers son capitaine.

- C'est fait.

- En ce cas, Toshiro, entame les téléportations, ordonna Albator dans son oreillette.

Les pics d'énergie inévitables, détectables, c'étaient plusieurs escadrons des unités de sécurité Pirates qui s'étaient dirigées vers la salle de conférence.

Mais, de son côté, Toshiro agissait avec efficacité et virtuosité, aussi en un temps record avait-il ramené à bord de l'Arcadia presque tout le nouvel équipage.

- Plus qu'un voyage, gronda-t-il dans son oreillette tout en essuyant d'un revers de bras la sueur qui dégoulinait sur son visage.

- Les batteries d'énergie dévolue à l'Antenne sont presque vides, intervint le synthétiseur vocal du Grand Ordinateur.

- J'ai calculé au plus juste, mais ça suffira, assura Toshiro. Action, on rapatrie le dernier groupe et notre capitaine sinon tout cela n'aura servi à rien !


Skendar soupira de soulagement quand Albator franchit à nouveau les portes de la passerelle.

- Et maintenant ?

- Retour sur Terre… A la maison.